Au-delà de nous (French Edition)

Aurélie Swan · Chapitre 7 sur 16

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Au-delà de nous (French Edition)

Chapitre 7

 

« Si tu attends bêtement, dis qu’en restera-t-il

À part perdre ton temps ? Dis qu’en restera-t-il?

Si tu ne comprends pas que la vie se défile

Le jour où elle s’en va, dis qu’en restera-t-il? »

 

Danse, Grégoire

 

Février 2018, Nina

 

La fin de la journée arriva, j’aidais Margot à prendre sa douche puis tandis qu’elle rejoignait Molly pour préparer le repas du soir, je les laissais pour me rendre dans la chambre que nous occupions depuis notre arrivée. Anthony était encore à l’extérieur, un taxi le ramènerait suite à son rendez-vous médical où il avait été convenu de changer son fauteuil pour améliorer son confort. Il devait encore s’entretenir avec le médecin pour les finitions et voir avec l’assurance pour ce qui serait pris en charge ou non. Je me changeais pour enfiler un jogging puis je m’approchais de la fenêtre pour actionner le volet roulant. Je rangeais un peu nos affaires, réunissant celles qui étaient sales, celles pour lesquelles je ferai une lessive ici, gardant les autres dans un sac pour notre retour chez nous. Alors que je tassais les vêtements, un bruit me fit relever la tête. Je balayais la pièce du regard pour trouver l’origine de cet étrange crachotement et je posai mon regard sur la fenêtre. Le volet roulant semblait avoir un problème. J’ouvris les battants de la fenêtre et avisais une enveloppe qui obstruait le volet. Je la retirai et celui-ci put finir sa course. Je refermais la fenêtre et observai la lettre. Je m’apprêtai à la porter à ma belle-sœur quand je retournai l’enveloppe et avisai à qui elle était destinée. « Pour Nina ». Mon cœur rata un battement puis reprit sa course dans un rythme effréné. Mon souffle se fit court et je dus m’asseoir sur le lit pour reprendre mes esprits. Je vérifiais que la porte soit bien fermée d’un coup d’œil puis reportai mon attention sur le papier crème qui m’était adressée.

Cette écriture, je l’aurai reconnue entre mille. Malgré moi, mes lèvres s’ourlèrent d’un sourire nostalgique. Ces deux mots me ramenaient des années en arrière lorsque nous entretenions une correspondance épistolaire avec Sam. C’est ainsi que notre histoire avait commencé. Il s’en souvenait, ne pus-je m’empêcher de remarquer avec émotion. Ma respiration redevint régulière et je me décidai à décacheter la missive. Quand l’avait-il déposée ? Est-ce que quelqu’un l’avait vu faire ? Je repoussais mes questions pour tenter de trouver la réponse à la plus importante : pourquoi m’écrivait-il ? Je dépliai lentement le papier et appréciai la texture douce de la lettre. Un joli liseré doré encadrait les mots de Samuel et une rose était dessinée dans l’en-tête. Je pris une grande inspiration puis je me lançais dans ma lecture.

« Nina,

Tu trouveras sans doute ma démarche ridicule, mais j’ai pensé que ce serait la meilleure façon pour enfin pouvoir te parler. Après l’échec de notre entrevue à la plage, j’ai compris qu’une confrontation directe serait trop difficile pour toi et la dernière chose que je souhaite c’est de te faire souffrir.

Tu dois sans doute te dire que ma démarche est bien tardive, que j’aurai pu me manifester bien plus tôt. Et tu as sans doute raison. La vérité c’est qu’après l’accident, j’étais incapable de te regarder en face. J’ai failli tuer mon meilleur ami cette nuit-là, pire encore j’ai cru te perdre toi. En fait, je t’ai vraiment perdu, mais pas de la même façon. Tu me vois comme un lâche et tu as raison, je me suis enfui. J’ai eu besoin de temps et d’une thérapie pour parvenir à me pardonner de l’accident.

Tu dois te demander pourquoi je ne t’ai pas contacté, j’ai voulu le faire mille fois sans jamais en avoir le courage. Puis quand enfin je me suis senti assez fort pour affronter ta colère, j’ai appris que tu avais refait ta vie et je ne me suis pas senti le droit de venir tout bousculer à nouveau. Je veux que tu saches que je n’attends rien de toi. Je ne te demande pas de me pardonner, je voulais seulement pouvoir m’expliquer.

Je te laisse mon numéro de téléphone si tu le souhaites, nous pourrons nous parler et peut-être clore enfin ce chapitre pour apaiser nos cœurs.

John Smith »

Je ne sus que penser de ses propos. L’emprunt du pseudonyme du héros de Pocahontas, me fit sourire pourtant je restai tiraillée. Sa lettre venait de m’enlever un poids. Je pensais à Margot, à son regard plein d’espoir. Si je voulais envisager de lui présenter son père, il fallait déjà tourner la page de l’accident. Mais était-ce seulement possible ? Si ma colère envers Sam commençait à refluer, la culpabilité restait présente. Nous étions jeunes, nous nous étions aimés puis cela s’était terminé d’une façon dramatique. Mais est-ce que l’abandon et le rejet de Samuel envers moi méritaient mes mensonges envers mes proches ? Je me mordillai la lèvre. J’avais vingt-six ans désormais. Il était peut-être tant de commencer à me comporter comme une adulte. Mais par où commencer ? J’observai la lettre et les numéros qui figuraient en bas de la page. J’attrapai mon téléphone et pianotai rapidement :

« Rdv demain matin à 9 h sur la plage. Nina.».

La réponse ne se fit pas attendre et je repliai fébrilement la lettre pour la dissimuler au fond de ma valise. Je sortis de la chambre et passai me rafraîchir dans la salle de bain avant de rejoindre Molly et Margot dans la cuisine. Je tentai de faire abstraction de Samuel et me concentrai sur ma famille. Lorsque Anthony rentra, nous nous mîmes à table et profitâmes de ce repas pour parler de tout et de rien.

 

Le lendemain matin, je laissais Margot aux bons soins de Molly prétextant le besoin de prendre une heure pour moi puis je me préparai pour rejoindre Samuel. Nous devions nous retrouver à la plage aussi j’optai pour un jean bootcut, une chemise fleurie surmontée d’un cardigan blanc. Je m’emmitouflai dans mon écharpe et pris mes baskets puis embrassai ma fille et saluai ma belle-sœur avant de quitter la maison. Je n’aurais su dire si je me sentais angoissée, heureuse ou inquiète. J’avais plutôt l’impression d’être comme anesthésiée. Je m’avançais vers l’inconnu. Vers mon passé qui pouvait potentiellement représenter un futur pour Margot. Je devais au moins essayer, pour elle. Les paroles de Déborah tournaient en boucle dans ma tête. Je ne l’avais pas prévenue de ce nouveau rebondissement. Je ne voulais pas me sentir oppresser, elle aurait été dans l’attente d’un compte-rendu exhaustif et j’étais trop incertaine de la tournure qu’allait prendre le cours des évènements pour prendre le risque de décevoir ses attentes. Je me garai comme à mon habitude ces derniers jours puis marquai un temps d’arrêt avant de descendre de la voiture. Étais-je vraiment prête pour cette rencontre ? Et puis après tout, de quoi avais-je peur ? Le pire nous l’avions déjà traversé, il était temps que la vie nous soit plus douce. Je me secouai et quittai l’habitacle puis j’activais la fermeture centralisée avant de glisser mes mains dans mes poches et de descendre le long du chemin menant vers la plage. Je cachai mon visage derrière mon écharpe et avançai au hasard, ignorant les quelques passants qui effectuaient soit un jogging matinal, soit une balade. Je ne me déchaussais pas cette fois, préférant marcher de manière aléatoire sur le sable. Au bout de quelques instants, une voix m’interpella dans mon dos.

Après avoir pris une inspiration, je me retournais pour faire face à Samuel qui avançait à ma rencontre. Il s’arrêta à ma hauteur et après m’avoir salué d’un timide hochement de tête, il resta silencieux ne sachant que dire. Nous nous observâmes comme si nous avions besoin de nous repaître de l’image de l’autre. Il m’avait manqué. Cette prise de conscience fut comme une gifle tant elle était brutale. Son regard doux et charmeur, son sourire en coin. S’il avait tout du physique du bad boy, son caractère était en tout point opposé. Un nounours dans une enveloppe de loup, voilà ce qu’était Sam. Un loup hyper sexy au demeurant. Je me mordis l’intérieur des joues. Qu’est-ce qu’il me prenait ? Ce n’était pas le moment de fantasmer sur mon ex ! Le temps s’étira et je rompis finalement le silence.

— Et si nous faisions quelques pas ? proposai-je simplement.

Il hocha la tête et me laissa imposer le rythme de notre marche. L’air était doux, mais encore frais et je resserrai mon cardigan autour de moi.

— Merci, commença Samuel.

— Pourquoi ? demandai-je, étonnée.

— Pour avoir accepté de me voir.

— Il le fallait, répondis-je d’une voix neutre.

Il approuva, mais je me gardai bien de lui confier ce que je sous-entendais derrière la nécessité de cette entrevue. Je préférai changer de sujet.

— Je suis désolée pour ton père, repris-je alors. C’était un homme bien.

Il me lança un regard étonné et je lui expliquai que Molly m’avait appris brièvement le décès de son père et les raisons de son retour au Havre. Il resta silencieux puis reprit finalement.

— Il n’a pas trop souffert, il a eu le temps de mettre ses affaires en ordre et nous avons profité de chaque instant qu’il nous restait à passer ensemble.

Il s’arrêta pour laisser son regard se perdre vers l’horizon et je ne parvins pas à me retenir de prendre sa main tant il me parut vulnérable à cet instant. Surprit il baissa le regard vers nos mains entrelacées, mais il ne se déroba pas. Je savourais un instant sa chaleur puis il reprit.

— Je suis désolé pour l’accident. Pour notre dispute.

— Nous étions jeunes, nous ne nous étions rien promis, notre relation n’était même pas officielle, tu avais le droit de vouloir autre chose, répondis-je en fuyant son regard et en relâchant sa main.

— Non, ce n’était pas… Ne dis pas que notre relation ne comptait pas, nous devions l’annoncer à ton frère, je n’ai pas oublié ! protesta-t-il.

— Pourtant je n’ai pas rêvé, m’arrêtai-je en le défiant du regard. Cette fille dans tes bras, c’était bien réel !

Il s’arrêta face à moi et soutint mon regard.

— Oui, avoua-t-il. Mais ce n’est pas ce que tu crois, c’était un jeu stupide, un pari lancé par ton frère, cela ne signifiait rien. J’ai essayé de te le dire, mais tu étais trop blessée. Et je suis vraiment désolé pour ça.

— J’aurais pu te pardonner, murmurai-je la voix brisée par le chagrin. Si seulement tu étais resté, si tu m’avais expliqué…

— Je n’ai pas pu. Nina, tu étais inconsciente, tu n’as pas vu ce qu’il s’est passé. Lors du choc, j’ai vu le corps d’Anthony en travers du pare-brise. Le bris de verre dans sa peau, le sang sur son visage. Je suis resté prostré, je ne sais combien de temps en pensant que j’avais tué mon meilleur ami. Et toi… Tu étais comme endormie. Sans le sang sur ton visage j’aurais presque pu y croire, mais j’avais beau crier tu n’ouvrais pas les yeux. J’ai fui parce que je ne supportais pas l’idée d’avoir failli tuer les deux êtres que j’aimais le plus au monde. J’étais brisé. Lorsque je suis arrivé au Canada, j’ai dû suivre une thérapie, je n’ai pas touché un volant pendant des années. Il m’a fallu des mois pour me remettre, mon thérapeute appelle ça le stress

post-traumatique[4]. Puis j’ai voulu te revoir et j’ai renoncé en pensant que tu avais refait ta vie. Lorsque mon père est tombé malade, je suis revenu et grâce à lui j’ai pu me réconcilier avec Anthony.

Je l’écoutai en gardant une expression neutre sur le visage, pourtant à l’intérieur j’avais l’impression d’être ravagée par une tornade. J’imaginais sans peine ce qu’il avait pu éprouver. J’avais eu beau être inconsciente, j’étais là « après » et j’ai reçu les conséquences de plein fouet. En revanche, apprendre ce que lui avait traversé par la suite éteignit ma colère, ne laissant plus que les braises fumantes des regrets et de l’amertume. Le stress post-traumatique était un réel traumatisme et cela expliquait son besoin de couper les ponts. Le fait d’apprendre qu’il avait eu envie de reprendre contact avec moi, mais qu’il s’était mépris en apprenant l’existence de Margot me bouleversait. Nous avions tout gâché. Et aujourd’hui, nous n’étions plus les seuls à souffrir.

— Je t’aimais Nina, poursuivit-il. Tu étais la femme de ma vie. Bien sûr, depuis j’ai eu des relations, mais je ne me suis jamais marié et je n’ai pas fondé de famille. C’est comme si au fond de moi je continuais d’espérer…

— Sam, l’interrompis-je en levant les mains en signe d’arrêt.

Il se méprit et balbutia.

— Oh oui, pardonne-moi, tu as surement quelqu’un dans ta vie…

— Non, ce n’est pas… Enfin, ce n’est pas la question. C’est juste que ma priorité aujourd’hui c’est Margot.

— Je comprends, répondit-il simplement.

Et je sus qu’il disait vrai.

— Que vas-tu faire à présent ? demandai-je en essayant de paraître désintéressée.

— Comment ça ? s’étonna-t-il.

— Tu comptes repartir au Canada ?

— Pour être honnête, je ne sais pas encore. Dans l’immédiat, je dois terminer les travaux dans la maison de mon père. Je n’ai rien qui me retient au Canada au niveau professionnel, mais j’y ai toujours ma mère et mon beau-père. Je t’ai dit qu’elle s’était remariée ?

— Oh, euh non, bredouillai-je.

— C’est toujours Phil, celui qu’elle avait rencontré après le divorce. Elle a eu sa seconde chance. Mon père, lui, n’a jamais eu de nouvelle relation après ma mère, expliqua-t-il pensif. Quoiqu’il en soit, si je dois partir ce ne sera pas avant plusieurs mois. Je travaille avec Anthony en ce moment et puis tu es là, termina-t-il en me lançant un regard incertain.

— Je ne vis plus au Havre, enchaînai-je rapidement. Je vis à Orléans maintenant, nous ne sommes venues que pour les vacances. Nous devons repartir ce weekend.

— Bien, alors je suppose que pour nous la page se tourne ici, murmura-t-il. Merci d’avoir accepté de me voir Nina.

Il tendit le bras vers moi et caressa ma joue. Je saisis sa main dans la mienne et fermais les yeux pour m’imprégner de son contact. Incapable d’ajouter quoi que ce soit, je le regardais, les yeux emplis de larmes. Il retira sa main et me tourna le dos avant de rebrousser chemin en direction du parking me laissant là. Les rôles étaient inversés. À présent, c’était lui qui quittait la plage, trop bouleversé pour continuer et moi qui restait prostrée. Après ce qu’il m’avait appris, je ne ressentais plus de colère. Que me restait-il alors si ce n’était l’amertume et les regrets ? Qu’aurais-je bien pu lui dire ? Que je l’aimais toujours, mais que j’avais une peur bleue qu’il me laisse à nouveau ? Que Margot était notre fille, qu’elle avait besoin de le connaître, mais que je ne voulais pas qu’il reste avec moi uniquement pour notre enfant ? Pouvait-on vraiment reprendre notre histoire comme s’il n’y avait pas eu cette pause de huit années ? Quand bien même, comment pourrai-je avouer à Anthony la vérité sur notre relation et sur Margot ? Mon frère ne pourrait pas me le pardonner. Effondrée, je regagnais ma voiture, Samuel avait à nouveau disparu. C’était devenu une habitude entre nous. Je retins mes larmes et démarrai. Je ne savais pas vraiment où j’allais, aussi je conduisis au hasard jusqu’à réaliser que j’étais arrivée devant la maison de ma mère.

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