Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?
Chapitre 22
Max était furax. Qu’un petit juge de rien du tout ose lui parler sur ce ton, lui sonner les cloches, voilà qui était intolérable. Max tremblait de tous ses membres en sortant de la chambre du juge Mainman à deux heures trente – une heure et demie en compagnie de ce connard ! –, il en tremblait de rage et de frustration, prêt à commettre personnellement un meurtre avec ses deux mains pour la première fois depuis tant d’années. « Ce… ce… ce…
— À votre place, Max, je n’en dirais rien », lui conseilla Walter Greenbaum qui marchait à sa droite.
Walter, l’avocat personnel de Max aux yeux lourdement pochés, pouvait proférer ce genre de phrase en lui donnant un air de vérité profonde.
« Du moins, pas avant d’avoir quitté le bâtiment », précisa John Weisman qui encadrait Max du côté gauche.
John Weisman était l’autre avocat de Max, un de plus parmi beaucoup d’autres. Max avait parfois l’impression d’avoir autant d’avocats que les restaurants chinois ont de cafards. Chaque fois qu’on tournait l’interrupteur, il y en avait davantage. Celui-ci, John Weisman, était un spécialiste, l’avocat de la faillite de Max. L’homme consacrait sa vie aux banqueroutes, ses honoraires coûtaient la peau des fesses, et il vivait fort bien grâce aux faillites, réussissant à prouver soit que l’on peut saigner un navet à blanc, soit que ces choses qui prétendent être des navets sont en fait des menteurs.
Seulement, Weisman n’avait pas la majesté de Walter, avec ses airs de législateur de la Grèce antique, et sa plaisanterie – « pas avant d’avoir quitté le bâtiment » – tomba complètement à plat. C’était un grand type mince en parfaite condition physique, qui donnait l’impression de passer tout son temps libre à courir, chasser, camper, faire de la randonnée, escalader des montagnes, enfin, tous ces trucs-là. Max estimait qu’il faisait preuve de beaucoup de retenue en s’abstenant de venir au tribunal en tenue de camouflage.
N’empêche, ce jour-là, c’est Max qui aurait eu avantage à porter une telle tenue. Le juge Mainman, un inquisiteur au visage joufflu et aux manières chichiteuses, l’avait traité avec un dédain, un mépris absolus, comme s’il y avait quelque chose de répréhensible dans le fait qu’un homme en pleine réussite veuille tirer parti des bons côtés de la législation. À quoi servirait d’acheter ceux qui font les lois, si ce n’était pour profiter des lois qu’ils font ? Mais essayez donc d’expliquer ça au juge Mainman.
« Je ne peux pas, vous savez bien », dit Max en sortant avec eux du tribunal et en descendant la volée de marches profondes et basses qui vous obligeaient, de manière fort irritante, à penser à chaque pas que vous faisiez – ce qui était tout à fait approprié pour un tribunal, à vrai dire. Puis ils traversèrent le trottoir grouillant de gens affreux qui bloquaient le chemin de Max pour monter à bord de la limousine dont le chauffeur ouvrit la portière arrière juste à la seconde requise.
Les avocats attendirent que tout le monde fût installé, et la porte refermée, et Walter demanda : « Ne pouvez pas quoi ? » tandis que Weisman déclarait : « Désolé, monsieur Fairbanks, vous n’avez pas le choix. »
Walter regarda Weisman. « Pas le choix pour quoi ?
— Pour vendre la maison.
— Je ne peux pas », répéta Max. Sans un bruit, la limousine s’éloigna en douceur de l’abominable tribunal. « C’est une humiliation personnelle. Une humiliation au sein de ma propre entreprise ! Aux yeux de mes propres employés.
— Il n’empêche, dit Weisman, nous avons l’injonction. »
L’injonction. Le juge Mainman, despote chétif, lançait des éclairs quand ils avaient pénétré dans sa chambre, fulminant à l’idée que quiconque puisse prendre ses ordres à la légère. Il n’avait pas cru Max un instant, quand celui-ci avait déclaré sous serment qu’il était juste allé à Carrport pour chercher d’importants documents, et il avait affiché son incrédulité avec une morgue insultante. Il était tellement offensé, ce petit juge de rien du tout, il était tellement offensé qu’il avait commencé, le plus sérieusement du monde, par évoquer la réouverture de toute la procédure du Chapitre Onze, décision qui ne pouvait qu’accroître les espoirs des créanciers de Max et lui coûter Dieu sait combien d’argent en plus. Des millions. Véritablement, des millions.
Aussi avait-il dû ramper devant ce fils de pute, présenter des excuses, promettre de prendre désormais beaucoup plus au sérieux les injonctions de cet enfoiré, puis remercier le misérable crétin quand il avait accepté de faire machine arrière, renonçant à saborder l’accord dans sa totalité pour se rabattre sur une simple injonction de vendre la maison de Carrport.
Exactement. Vendre la maison de Carrport, intégrer le produit de la vente à la masse des biens de la faillite et supporter qu’il soit réparti entre les coffres des créanciers. Et chaque cadre moyen ou supérieur de TUI, chacun de ceux qui avaient passé une nuit, un week-end, un après-midi de séminaire à Carrport allait comprendre que le patron avait cédé la maison à un misérable liquidateur de faillite.
« Il doit y avoir un moyen d’y couper, dit Max. Allons, l’un ou l’autre, trouvez quelque chose.
— John a raison, Max, répondit Walter. Vous devez mettre la propriété en vente. Au mieux, vous pouvez espérer qu’elle ne sera pas vendue d’ici que nous ayons terminé cette négociation.
— Il n’y a pas d’autre solution, dit Weisman. Cette maison a été inscrite sur la liste des actifs destinés au remboursement des dettes. On n’y peut absolument rien.
— Hummmmm », dit Walter. Même ses hummmmm semblaient empreints de sagesse.
Max suggéra : « Si je la mettais en vente à un prix rédhibitoire ? Personne ne l’achèterait !
— Dans ce cas, il y aurait outrage à la cour, expliqua Weisman. Vous devez proposer la maison au prix normal du marché et je dois en rendre compte au tribunal. Il n’y a pas moyen de faire autrement. »
Amer, boudeur, Max fit tourner plusieurs fois sa bague autour de son doigt. Il en était arrivé au point où il faisait ce geste inconsciemment, c’était devenu une habitude.
« J’ai perdu cette putain de maison, grommela-t-il.
— Je regrette, monsieur Fairbanks, mais c’est vrai, dit Weisman.
— Max, il faut que vous mettiez un mouchoir par-dessus et que vous pensiez à autre chose », conseilla Walter.
Même dans la bouche de Walter, ce cliché ne pouvait pas passer pour autre chose qu’un cliché.
« Je peux y retourner une dernière fois ? demanda Max.
— C’est ce que prévoit l’injonction du tribunal. Vous avez le droit, à condition d’en avoir préalablement informé le juge, d’y passer une dernière nuit, de récupérer vos effets personnels et les possessions de la société, et de dresser un dernier inventaire. »
Miss Septembre. Peut-être ce foutu cambrioleur sera-t-il encore là. Cette fois, je lui tirerai dessus. « Ça fait un tout petit coin de ciel bleu derrière un putain de gros nuage noir », maugréa Max.
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