Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?
Chapitre 43
Lorsqu’il repéra les deux vigiles en uniforme ocre qui lui filaient le train, Dortmunder sut que c’était le moment d’aller ailleurs. Cela dit, ils l’avaient détecté drôlement vite. Lui qui pensait ressembler aux autres gugusses qui traînassaient dans le coin en se demandant où, au juste, on était censé s’amuser. Eh bien, non.
D’ailleurs, il en avait assez vu pour l’instant. Le casino, le lac, les cottages qu’occuperait Fairbanks, la disposition générale des lieux. Alors, il bâilla et s’étira, regarda autour de lui comme un brave type qui n’a aucun souci au monde, et s’éloigna mollement du lac et des cottages, en direction du bâtiment principal et du casino, et au-delà, du Strip de Las Vegas. Et chaque fois que son regard s’attardait dans les parages, ces deux types de la sécurité étaient à proximité.
Bon, on l’avait prévenu. On l’avait prévenu trois fois, en fait, et chacun des avertissements avait été amical, émis avec les meilleures intentions.
La première, c’était la nuit précédente, quand il avait atterri avec l’avion de Newark et traversé le terminal de l’aéroport international McCarran, insensible à la barrière de machines à sous qui paraissait happer un touriste sur dix avant même la sortie du bâtiment. Dehors, dans la chaleur sèche de la nuit, il engouffra sa valise puis sa propre personne à l’intérieur du premier taxi de la file, et dit au chauffeur, un petit mec ratatiné en T-shirt violet et casquette noire des Los Angeles Raiders : « Je cherche un motel pas trop loin du Strip. Un endroit qui ne coûte pas une fortune. »
Le taxi le gratifia dans le rétroviseur d’un regard de merlan frit, lança « Euh, euh » en guise de réponse et les conduisit loin de là.
Le désert, la nuit. Étoiles perchées haut dans le ciel, étendue de terre plate et sombre, et devant eux, la ville d’un blanc éclatant. Ils roulèrent en silence un moment, puis le chauffeur fit : « Mon vieux, je vais vous donner un conseil. »
Dortmunder ignorait qu’il avait besoin d’un conseil. Il croisa le regard imperturbable du chauffeur dans le rétroviseur, son petit visage maussade verdi par la lumière du tableau de bord, et répondit : « Bien sûr.
— Je ne sais rien de votre plan, mais renoncez-y. »
Dortmunder se pencha en posant l’avant-bras sur le dossier du siège droit de manière à voir le profil du chauffeur.
« Répétez-moi ça ?
— Cette ville vous connaît, mec. Elle en a déjà vu des milliers comme vous. Les gens sont rapides et malins dans le coin, et vachement méchants. Vous croyez que je me suis tapé tout le chemin jusqu’ici pour faire le taxi ?
— Aucune idée.
— Vous n’êtes pas un touriste, dit le chauffeur du taxi. Moi non plus, au départ. Je me suis dit en arrivant, il y a onze ans, l’argent coule à flots dans cette ville, je vais m’en prendre un peu. Je me suis retrouvé sur le trottoir avec un flingue au creux des reins avant même d’avoir pu dire s’il vous plaît.
— Vous devez me confondre avec quelqu’un d’autre, dit Dortmunder.
— Euh, euh », fit le taxi, et il la boucla jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent devant la réception du Randy Unicom Motel & Pool. Alors, Dortmunder lui ayant réglé la course et laissé un pourboire plus généreux que la moyenne, le chauffeur lui lança, pince-sans-rire : « Profitez bien de vos vacances.
— Merci. »
Le Randy Unicom était un bâtiment en brique de forme allongée, de plain-pied et essentiellement éclairé au néon rouge. Quand Dortmunder poussa la porte d’entrée, une sonnerie retentit quelque part dans les profondeurs et la minute suivante, une momie en bigoudis roses surgissait de la porte derrière le comptoir. Elle le toisa de pied en cap et proféra : « Euh, euh.
— Je voudrais une chambre, dit Dortmunder.
— J’avais deviné, répondit la femme, puis, lui désignant des formulaires d’inscription, elle ajouta : « Remplissez-moi ça.
— Certainement. »
Dortmunder écrivit un conte de fées sur le formulaire pendant que la femme scrutait la fenêtre derrière lui. « Pas de voiture ? demanda-t-elle.
— J’arrive de l’aéroport, expliqua Dortmunder. Un taxi m’a déposé.
— Euh, euh », répéta la momie.
Dortmunder détestait cette manie qu’avaient les gens, dans le coin, de répéter euh, euh, à tout propos, comme s’ils voulaient dire on connaît votre numéro, et il n’est pas bon. « Tenez », dit-il, ayant terminé son conte de fées.
La momie lut le texte avec un sourire sceptique et demanda : « Vous avez l’intention de rester longtemps ?
— Une semaine. Je vous réglerai en espèces.
— Je sais. On fait cinq pour cent de réduction aux gens qui payent en liquide, et encore deux pour cent s’ils règlent la semaine d’avance. Tout de suite.
— Ça me va », mentit Dortmunder en sortant son portefeuille rembourré. Il payait en espèces, et avec son argent à lui, en plus, parce que le genre de carte de crédit que son ami Stoon lui fournissait d’habitude risquait de se ratatiner comme la dernière feuille de l’automne avant la fin de cette promenade à Las Vegas. Et s’il s’agissait effectivement de son agent personnel, il provenait à l’origine de Max Fairbanks, d’une manière ou d’une autre, et il lui paraissait juste de dépenser l’argent de Max Fairbanks pour traquer celui-ci.
Son autre raison de descendre dans un motel un peu à l’écart du Strip, et pas au Gaiety, c’est que Fairbanks s’attendait à ce qu’il vienne, ce qui signifiait que le moindre péquin débarquant seul au Gaiety dans les jours à venir allait avoir droit à une surveillance drôlement stricte. En fait, qu’ils arrivent par couple ou en groupe, peu importe la combinaison, tous les types auraient droit à une inspection rigoureuse, pellicules comprises, ce qui expliquait qu’aucun des garçons venus aider Dortmunder dans ce moment difficile ne descende au Gaiety, mais ici et là, un peu partout.
La momie regarda les mains et le portefeuille de Dortmunder, et les billets qu’il étala sur le comptoir. Il rangea le portefeuille dans sa poche, elle rafla les billets et les compta, puis elle ajouta : « Ça ne me regarde pas. »
Surpris, Dortmunder leva les yeux.
« À votre place, je laisserais tomber », ajouta-t-elle.
Dortmunder était déconcerté. « Laisser tomber quoi ?
— Le truc que vous avez en tête. Vous m’avez l’air sympa, pas ramenard ni rien, alors je vais vous donner un conseil, si ça ne vous ennuie pas.
— Tout le monde me donne des conseils, se plaignit Dortmunder.
— C’est que vous en avez besoin, tout le monde peut voir ça. Mon conseil est : profitez de votre séjour dans notre belle ville. Nagez dans notre piscine, c’est une très jolie piscine, je vous assure. Allez faire un tour au casino, prenez du bon temps. Dégustez la cuisine locale, admirez le paysage. Et au bout d’une semaine, rentrez chez vous. Parce que sinon, je vous préviens, dit-elle en agitant une liasse de billets, vous ne serez pas remboursé.
— Il n’y aura pas lieu, assura Dortmunder.
— Euh, euh », commenta-t-elle en hochant la tête, tout en glissant l’argent dans une poche de son cardigan.
Donc, ça, c’était le deuxième avertissement, et le troisième était intervenu le matin même à une rue du motel, dans un café où il prenait son petit déjeuner et où la serveuse, en lui apportant la note à la fin, lui avait demandé : « Vous venez d’arriver en ville ?
— Oui.
— Eh bien, laissez-moi vous donner un conseil. » Et se penchant vers lui, elle ajouta à voix basse : « Partez. »
Et il est depuis une heure à peine au Gaiety Hotel, Battle-Lake et Casino, que déjà les gardes de sécurité lui collent aux baskets. Qu’est-ce qui se passe ici ?
Le trajet à pied entre le Strip et le Randy Unicom prit vingt minutes, par une route plate traversant une terre ocre où il y avait plus d’espaces vides que de constructions, et aucune des constructions ne dépassant trois étages.
Dans son dos se dressaient ces élucubrations architecturales, jaillissant dans le ciel tels des champignons psychédéliques, des millions de lumières étincelantes rivalisant avec le soleil, une seule ligne de bâtisses improbables se détachant sur cette platitude en plein milieu du désert martien, comme sorties de graines plantées par le dieu Pan dans le sol aride, alors qu’en réalité c’est Bugsy Siegel qui les avait plantées et arrosées de son propre sang.
Traversant sous le soleil cette version inférieure de Las Vegas faite de parkings poussiéreux, de teintureries et de magasins de spiritueux aux vitrines rincées à grande eau, Dortmunder se dit qu’après tout, il était peut-être moins invisible que d’habitude lorsqu’il se trouvait en dehors de New York. Il allait devoir se déplacer dans cette ville avec d’infinies précautions.
Lorsqu’il aborda d’un pas traînant le bloc desséché par le soleil qui abritait le Randy Unicom, il dut passer d’abord devant le bureau de réception qui commandait l’accès aux bungalows, et à ce moment précis, la porte s’ouvrit et la momie passa la tête en disant : « Venez voir par ici. »
Dortmunder la regarda, puis il regarda la rangée de portes de bungalows qui donnait sur la surface goudronnée du parking séparant les bâtiments de la me. Une Buick Regai gris métallisé était garée là au milieu d’autres véhicules, capot orienté vers les chambres, probablement devant celle de Dortmunder. Elle détonnait parmi les pick-up poussiéreux et les breaks à l’arrière affaissé qui se trouvaient devant les autres bungalows. Dortmunder ne pouvait pas voir la plaque minéralogique de la Regai, mais il pouvait deviner. Et il devinait également ce que la momie voulait lui dire.
Ce qu’elle lui dit effectivement. « Il y a un individu qui s’est introduit dans votre chambre tout à l’heure. Il y est toujours.
— Pas de problème, dit Dortmunder. C’est un de mes amis.
— Euh, euh », fit-elle.
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