Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Donald Westlake · Chapitre 25 sur 63

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Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Chapitre 25

 

 

L’expert en serrures n’était pas la femme du dîner au restaurant. L’expert en serrures était Wally Whistler et Andy Kelp ne fit aucune allusion à la femme du dîner, ni au dîner proprement dit, ni à aucun détail de cette scène. Ce qui convenait parfaitement à Dortmunder. Il n’allait pas en faire une histoire. Peu lui importait qu’Andy Kelp le snobe au restaurant et entretienne des petits secrets. Ça lui était complètement égal.

Gus Brock étant arrivé quelques minutes plus tôt, l’apparition de Wally Whistler et de Andy Kelp signifiait que la bande était au complet. Wally Whistler était un joyeux drille et un expert en serrures de premier plan, dont le seul défaut était une certaine étourderie. Il avait passé quelque temps dans les geôles de l’État juste pour avoir tripoté étourdiment une serrure un jour qu’il promenait ses enfants au zoo, et le lion libéré par suite de cette manipulation avait perturbé et irrité tout le monde jusqu’au moment où une flèche sédative avait permis de ramener l’animal dans sa cage. Une autre fois, dans les entrepôts de la Douane aux docks de Brooklyn, alors qu’il donnait nuitamment un coup de main à des gens qui ne voulaient pas embêter l’Administration avec un tas de paperasses et de formulaires, Wally avait comme à son habitude joué étourdiment avec des serrures. Quand il avait fini par comprendre que sa manœuvre l’avait conduit dans les entrailles d’un cargo, le bateau était déjà en haute mer, et il n’avait réussi à en descendre qu’arrivé au Brésil, ce qui était malencontreux car le Brésil et les États-Unis n’ont pas de convention d’extradition. Wally Whistler, à l’instar d’autres amis de Dortmunder, aimait bien voyager dans le cadre d’une extradition qui leur permettait, lorsqu’ils se trouvaient à l’étranger, d’avouer un crime commis en Amérique dont ils pouvaient prouver qu’ils ne l’avaient pas commis, de se faire extrader et rapatrier au pays, d’apporter la preuve de leur innocence et de rester en liberté. Sans extradition du Brésil, Wally avait mis un certain temps pour rentrer au pays, mais il était enfin là, aussi talentueux que jamais, et toujours aussi étourdi.

« Ici, c’est notre chambre, et là, c’est celle de quelqu’un d’autre, dit Dortmunder en pointant l’index, ayant vu Wally dériver vers la porte de communication qui donnait sur la pièce voisine.

— Bon, d’accord, dit Wally.

— Sésame, ouvre-toi », lança Gus.

Ils le regardèrent. « Quoi ? s’enquit Dortmunder.

— Nous allons dans la caverne d’Ali-Baba, n’est-ce pas ? demanda Gus. Alors, autant s’y mettre. »

L’idée était excellente, tout le monde en convint, et la petite troupe s’ébranla. Wally avait quelques outils dans ses poches mais aucun des autres n’avait rien apporté de particulier. Leur objectif était de juger sur pièces une fois qu’ils seraient en bas dans l’appartement. Il est vrai que Max Fairbanks devait être abordé avec précaution, ayant la réputation de porter une arme – souvenir que Dortmunder n’était pas près d’oublier –, mais ils espéraient que l’élément de surprise associé à leur supériorité numérique suffirait à régler le problème.

Ils descendirent au dix-septième par l’ascenseur public et là, avancèrent jusqu’à la porte sans inscription de la section centrale, dont Wally se joua encore plus rapidement que ne l’avait fait Andy. Le quatuor s’engouffra à l’intérieur – le chariot de la femme de ménage s’y trouvant, l’espace était plutôt réduit – et Wally se mit à fredonner une petite chanson en s’accroupissant devant le tableau de commandes. « Vraiment chouette, apprécia-t-il. Les fabricants de serrures sont de plus en plus fortiches. Non mais, regardez-moi ça.

— Il va y avoir un problème ? » s’enquit Dortmunder.

En guise de réponse, l’ascenseur commença à descendre.

« Je ne crois pas », estima Andy.

Le voyage fut bref et ouaté. À l’arrivée, il y avait une porte en bois pareille à celle du dessus, à cette différence près, lorsque Wally testa la poignée, qu’elle n’était pas fermée à clé. « Moins de travail pour maman », dit-il en l’ouvrant avec délicatesse.

Ils observèrent le couloir, dont les murs crème étaient ornés de jolis tableaux impressionnistes et de torchères électriques dans le style romain. Wally allait pointer le nez un peu plus loin pour inspecter le couloir à droite et à gauche lorsqu’ils entendirent des voix.

« Voilà quelqu’un », siffla Dortmunder et Wally rentra la tête dans la cabine d’ascenseur, refermant presque complètement la porte en laissant juste un interstice de jour qui leur permit d’entendre les voix de deux personnes passant devant eux.

Une femme : « … une bonne nuit de sommeil. »

Un homme (Max Fairbanks ! Dortmunder reconnut sa voix exaspérante, qui lui sembla particulièrement acide) : « Je m’en réjouis d’avance.

— Ils vont se coucher, chuchota Andy.

— Parfait », répondit Gus sur le même ton.

Dortmunder eut une vision de lui-même une demi-heure plus tard, entrant dans la chambre sur la pointe des pieds, voyant enfin la bague qui brillait de tous ses feux au doigt endormi de Max Fairbanks, et s’approchant peu à peu.

Cependant, la voix de la femme s’éloigna dans le couloir : « Et dans la matinée, je t’accompagnerai à l’aéroport, et ensuite… »

Quand elle ne fut plus audible, Wally repoussa la porte avec douceur, et le quatuor se déploya en catimini dans le couloir truffé de resplendissantes œuvres d’art, bordé à chaque extrémité de chambres resplendissantes.

Ils allaient se mettre en route quand la voix de la femme retentit de nouveau, disant distinctement : « Arthur, nous sommes prêts. » Elle faisait donc partie de ces gens qui haussent le ton pour s’adresser aux domestiques. Et ils l’entendirent ajouter : « Vous pouvez rentrer chez vous maintenant, je ne serai pas de retour avant demain après-midi. »

Dortmunder s’exclama : « Quoi ? » Il se tourna du côté de la voix et les trois autres l’empoignèrent pour l’empêcher d’avancer.

« Oh, un instant », dit encore la voix de la femme, puis il y eut un bruit sec et sonore et les lumières s’éteignirent.

Noir comme dans un four. Et le ronronnement d’un moteur d’ascenseur bourdonnant à proximité. « Ils sont partis ! s’écria Dortmunder.

— Chut ! Chuut ! » entonnèrent les autres en chœur, et Andy ajouta à mi-voix : « Il y a peut-être encore quelqu’un.

— Dans le noir ? demanda Dortmunder. Allons, ils sont partis, nom d’un chien.

— Comment on fait pour allumer ? demanda Gus.

— Ça, on s’en fout, jappa Dortmunder. Le vrai problème, c’est qu’on est arrivé trop tard. Ce fils de pute a filé, et vous savez qu’il porte ma bague à son putain de doigt. »

Le ronronnement de l’ascenseur cessa. Le fils de pute et sa bourgeoise étaient arrivés au rez-de-chaussée.

« Qu’est-ce ça signifie, ça, on s’en fout ? Tu sais comment on allume ?

— Bien sûr. Mais on ferait mieux d’attendre qu’ils se soient éloignés, des fois qu’ils regarderaient en haut, ce fils de pute avec ma bague à son doigt. »

Un petit silence accueillit cette tirade, puis Andy revint à la charge. « Moi, je ne sais pas comment on allume. Tu penses qu’il y a un mécanisme ?

— Non, c’est tout simple », dit Dortmunder en claquant une fois des mains. Et la lumière fut.

Ils se regardèrent tous en clignant des yeux. Gus s’étonna : « Tu tapes dans tes mains pour allumer ?

— Et pour éteindre. Tu n’as pas entendu un bruit sec quand ils sont partis ? C’est un tour de force électrique, j’ai vu ça deux ou trois fois. Les gens mettent ça dans leur salon, pour bluffer leurs amis. Je ne l’avais jamais vu dans tout un appartement.

— Qu’est-ce qui se passe s’ils allument la télé et qu’il y a des applaudissements ? demanda Gus.

— Ça doit leur donner la migraine, répondit Dortmunder. Il n’empêche que Max Fairbanks est parti, et ma bague avec. »

Désolé, inconsolable, il tourna les talons et avança dans le couloir, au bout duquel il tourna à droite, où se trouvait la porte du deuxième ascenseur, là-bas de l’autre côté du grand salon.

À deux minutes près. Deux minutes plus tôt, et il tenait Max Fairbanks à sa merci, et il récupérait sa bague, sans aucun doute. Aucun.

Non, même pas deux minutes. Sortir de la cabine d’ascenseur au moment où ce fils de pute passe devant, le choper, lui arracher la bague du doigt et laisser la situation évoluer comme ça lui chante. Mais non. Prudent, voilà son problème. Vachement trop prudent, de se cacher dans l’ascenseur en attendant qu’il soit trop tard.

« John. »

Dortmunder se retourna, les yeux lançant des flammes, et devant lui se tenait Gus, qui ne remarqua même pas son expression.

L’expression de Gus, en revanche, était un large sourire rayonnant. Il tenait un bracelet en or dans sa main droite, et dans la gauche, un dessin impressionniste, petit mais ravissant. « John, reprit-il, au sujet de cette histoire de Carrport. Je voulais juste te dire : on est quittes.

— J’en suis ravi pour toi », dit Dortmunder.

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