Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Donald Westlake · Chapitre 35 sur 63

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Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Chapitre 35

 

« John ! Pssst ! John, réveille-toi ! Pssst ! John !

— Je suis réveillé, ça va, je suis réveillé », grommela John, et il ouvrit les yeux sur une chambre sans couleur et à peine éclairée.

Penché sur lui, Andy le secouait par l’épaule. « Tu t’étais endormi, John.

— Qu’est-ce qui te permet de le croire ? » Dortmunder s’assit et posa les pieds par terre en regardant autour de lui. C’était un grand lit avec un grand couvre-lit très doux. Ses chaussures étaient sur la moquette mordorée. Cette chambre aurait pu se trouver dans la maison de Carrport. « Quelle heure est-il ?

— Cinq heures moins le quart. Il ne viendra pas, John.

— Bien sûr qu’il va venir. Il doit parler devant le Congrès demain. Aujourd’hui. On ne pose pas de lapin au Congrès.

— Il ne va pas venir ici à cinq heures moins le quart du matin, John. Tu veux une tasse de café ?

— Oui.

— Tu veux un petit déjeuner ?

— Oui. »

Andy s’éloigna enfin. Dortmunder se leva en émettant force craquements et se dirigea vers la salle de bains où il y avait une brosse à dents neuve dans l’armoire à pharmacie, à côté d’un tas d’autres bricoles utiles et agréables.

Ça, c’était un appart. Deux vastes chambres, assortie chacune d’une vraie salle de bains, plus un immense salon, une chouette cuisine équipée, une salle à manger assez petite, et un cabinet de toilette donnant sur le couloir, entre le salon et les chambres. Le salon ouvrait sur un des balcons pleins de dents de béton avec vue sur les collines de Virginie, de l’autre côté de la rivière. Dans l’ensemble, la décoration ressemblait à la décoration inoffensive de Carrport, à cette différence que celle-ci était beaucoup plus pratique et minimaliste, sans les antiquités et jolis bibelots qui pourraient tenir si facilement dans la poche d’un passant. Il n’y avait rien de bon à piquer ici, à dire vrai. À moins de se sentir d’humeur à arpenter les couloirs avec un téléviseur dans les bras, ce qui ne leur disait rien du tout, on risquait de quitter ce lieu en restant quelque peu sur sa faim.

En entrant, ils avaient trouvé toutes les lampes allumées, rhéostat en position basse, aussi les avaient-ils laissées telles quelles. Cela facilitait les déplacements dans la pièce et Fairbanks n’aurait pas de surprise en arrivant. Sinon que ce fils de pute n’arrivait pas.

Dans la salle à manger, également éclairée en sourdine, Andy avait disposé une appétissante sélection au bout de la table : toasts, confiture, beurre, jus d’orange, lait et café. « Ça a l’air bon, reconnut Dortmunder en s’asseyant.

— Il y avait des Cheerios, mais ils étaient pleins de petites bestioles.

— Pas question.

— Je me suis dit, s’il y a une chose dont on n’a pas envie, c’est de manger des aliments qui marchent. »

La bouche pleine de toast, beurre et confiture, Dortmunder lâcha : « Je me demande où peut bien être Fairbanks. »

Andy le dévisagea. « Quoi ? »

Dortmunder continua à mastiquer, assez longuement, et fit passer toast et compagnie avec du café.

« Fairbanks.

— Je me demande où il peut bien être, dit Andy.

— Moi aussi.

— Ce type, il était pourtant supposé avoir des heures aussi régulières qu’un mec bourré de céréales au son.

— Ça a commencé à mal tourner quand il a brusquement disparu de notre radar pour le week-end.

— Il sait peut-être que tu es à ses trousses », suggéra Andy en souriant pour montrer qu’il plaisantait.

Pourtant, Dortmunder réfléchit sérieusement à la chose avant de secouer la tête. « Non, pas possible. Il ne peut pas savoir qu’il y a quelqu’un après lui, pas encore. Et même s’il le savait, la dernière fois que nous nous sommes croisés, je n’avais pas une tête à poursuivre quelqu’un.

— Ça, je veux bien te croire », dit Andy. Peut-être eut-il alors un sourire inadmissible, mais Dortmunder ne pouvait en être sûr, l’autre ayant aussitôt dissimulé sa bouche derrière sa tasse de café.

Dortmunder continua à mastiquer son toast, beurre, confiture en réfléchissant à la situation. Il avala un peu de café. « Il y a peut-être quelque chose à la télé », suggéra-t-il.

Andy le regarda avec étonnement. « Tu veux dire, un film ? Tu veux regarder un film ?

— Mais non, quelque chose au sujet de Fairbanks. »

Andy n’avait pas compris. « Pourquoi y aurait-il quelque chose sur Fairbanks à la télévision ?

— Parce que, expliqua Dortmunder, ce type est riche et célèbre, et le Congrès a aussi une certaine notoriété, aussi se peut-il que lorsque l’un va voir l’autre, on en parle à la télévision.

— Ah, j’aurais jamais pensé à ça. Tu as peut-être raison.

— Merci, Andy », proféra Dortmunder d’un air digne.

— Après le petit déjeuner – ils laissèrent leurs assiettes sales sur la table à l’intention de la femme de chambre – ils passèrent au salon où trônait un téléviseur que personne n’envisagerait de transporter dans des couloirs. L’écran gigantesque qui montait presque jusqu’au plafond était aussi grand que dans un cinéma drive-in, et tout, à l’image, paraissait gris et granuleux. Pas flou à proprement parler, mais comme s’il s’agissait de la copie d’une copie d’une copie.

À cinq heures trente du matin, on diffusait sur cet écran géant des choses qui avaient probablement l’air moins terrifiantes en dimension normale. Dortmunder et Kelp regardèrent un tas d’émissions avec stupeur, jusqu’au moment où ils découvrirent une chaîne d’informations – pas CNN, une autre – qui annonçait la diffusion dans la matinée des dernières nouvelles concernant les « activités du Congrès », ce qui évoquait irrésistiblement des images de représentants et de sénateurs jouant au volley-ball et au ping-pong. Ainsi s’installèrent-ils pour regarder les créatures géantes qui continuaient à annoncer, sur cet écran géant, les dernières nouvelles des activités du Congrès tout en montrant d’innombrables publicités d’adultes mangeant des confiseries, en alternance avec des images non publicitaires d’adultes se tirant dessus. Il fallut attendre près de quarante minutes avant que la dame blonde aux dents bioniques annonce : « Et maintenant, les dernières nouvelles du Congrès », puis il y eut neuf autres minutes de poses et de bla-bla sans intérêt de la part de membres actifs du Congrès, avant d’arriver enfin au fait :

Max Fairbanks, nabab des médias et président-directeur général du conglomérat de loisirs et d’immobilier Trans-Global Universal Industries, mieux connu sous l’acronyme de TUI, s’exprimera ce matin devant la sous-commission chargée de la réforme de la taxe sur les loisirs. La comparution de M. Fairbanks est prévue à onze heures. On s’attend qu’il explique à une commission bienveillante que l’industrie américaine du film, de la télévision et des multimédias ne sera compétitive sur les marchés internationaux de demain que si l’on supprime une taxe sur les loisirs de luxe datant de la Deuxième Guerre mondiale, et que cette compétitivité s’exercera en produisant des loisirs et des réalisations artistiques de première qualité, production que l’industrie en question serait capable d’assurer, avec une base financière solide, si cette taxe hors de prix était supprimée.

« Tu paries combien que cette chaîne de télé fait partie des trucs qu’il possède ? demanda Andy.

— Pas un sou. »

Bon, et maintenant ? Fairbanks serait-il là cette nuit, oui ou non ? C’est ce qui était prévu, mais d’un autre côté, il était aussi censé être là la nuit dernière. Imaginons qu’il comparaisse à onze heures devant ces membres du Congrès pleins de bienveillance et leur demande de le laisser empocher un peu plus d’argent. Après cela, ne va-t-il pas inviter certains d’entre eux à déjeuner, ou quelque chose comme ça ? À moins qu’ils ne l’invitent à déjeuner, aux frais du contribuable, juste pour aider le pauvre garçon. Ensuite, il n’a rien d’inscrit à son programme jusqu’au lendemain, quand l’un de ses jets privés l’emportera vers Chicago.

Eh bien, ne devrait-il pas passer par l’appartement entre-temps, changer de vêtements, faire une petite sieste, s’éclater un peu, relâcher la pression ; que font donc les présidents-directeurs généraux ?

D’un autre côté, il pourrait aussi rappliquer avec plein de gens que deux visiteurs new-yorkais non armés pourraient fort bien ne pas savoir gérer. Ce serait encore une possibilité.

« En bref, déclara Dortmunder, je refuse de perdre encore une fois ce type.

— Tout à fait d’accord, renchérit Andy.

— Washington est déjà abominable, je ne veux pas avoir à me taper Chicago en plus.

— Absolument.

— Donc nous allons nous planquer et l’attendre, et c’est nous qui allons l’attraper, pas l’inverse.

— Précisément. »

Ce qui signifiait, en fin de compte, qu’ils allaient devoir faire la vaisselle du petit déjeuner. Il fallait remettre l’endroit en état exactement comme ils l’avaient trouvé en arrivant, ce qui impliquait de ne même pas prendre le moindre objet de valeur parmi ceux qu’ils avaient repérés en chemin, car le nouveau plan consistait à s’éloigner tout en gardant un œil sur les lieux. Tôt ou tard, à moins qu’il n’ait radicalement modifié ses projets, Fairbanks allait se pointer, et alors ils rappliqueraient, et l’on verrait comment les choses se présentaient.

Le ménage leur prit une vingtaine de minutes, et quand ce fut terminé, ils ramassèrent une serpillière sous l’évier de la cuisine et allèrent la draper autour d’une des dents du balcon. D’en bas, de l’espace paysagé au rez-de-chaussée, ils pourraient ainsi repérer les fenêtres de Fairbanks. Ils laissèrent également la porte vitrée du balcon entrouverte ce qui allait foutre la climatisation en l’air, suffi samment en tout cas pour que ça se sente. Ainsi, lorsque Fairbanks arriverait, ils seraient en mesure de voir, d’en bas, le moment où l’éclairage allait changer et où la porte du balcon serait refermée. Ils pensaient, en agissant ainsi, que Fairbanks allait mettre la porte ouverte et la serpillière du balcon sur le compte d’un service négligent.

Il était un peu plus de sept heures et, ayant fini le ménage et installé leur petit signal perso, ils s’apprêtaient à décamper quand, au même moment, le téléphone sonna. Ne voulant pas ouvrir la porte du palier pendant que ça sonnait, au cas où quelqu’un passerait par là et risquerait d’être alerté, ils attendirent nerveusement devant la porte, et le téléphone sonna une deuxième, puis, après une pause, une troisième fois, et finalement une voix masculine sans intonation, une de ces voix synthétiques que produisent les ordinateurs, s’éleva : « Vous pouvez laisser votre message maintenant. »

Ce qui arriva. C’était une voix humaine, masculine, appartenant à un jeune assistant appliqué, soucieux de bien faire avec discrétion. « Monsieur Fairbanks, ici Saunders, de la Liaison. Je dois passer ce matin prendre livraison des paquets pack, mais on me dit que vous êtes dans l’appartement en ce moment en raison de votre comparution devant le Congrès. Je ne voudrais pas vous déranger, aussi, euh… »

Un silence, pendant que Saunders se demandait quoi faire. Puis il se décida : « Dans ce cas, je passerai vers onze heures, pendant que vous serez au Capitole. Je prendrai livraison des paquets pack à cette heure-là, ce sera assez tôt. »

Andy était perplexe. « Paquets pack ?

— Ça a peut-être à voir avec Fédéral Express », suggéra Dortmunder.

Andy leva un sourcil. « Explique-toi.

— Le jour où j’ai eu la bague, elle est arrivée par Fédéral Express, et elle était dans un pack, mais ça s’écrivait autrement, genre PAK. Alors, je me dis qu’il s’agit peut-être d’un paquet Pak pour Fédéral Express.

— Un paquet Pak de quoi ?

— Comment veux-tu que je sache ?

— On ferait peut-être mieux de jeter un œil. »

Dortmunder considéra la question. « On a le temps », reconnut-il.

Ils ne mirent pas longtemps à trouver ce qu’ils cherchaient. Au bout du salon, à l’opposé du balcon et de sa vue, il y avait une petite alcôve meublée d’un beau bureau ancien en acajou sur lequel trônaient des accessoires sophistiqués, dont deux lampes à globe vert. Il y avait aussi un fauteuil pivotant en cuir noir gentiment rembourré, une corbeille à papiers carrée, en métal doré. À droite, dans le tiroir du bas qui n’était même pas fermé à clé, ils trouvèrent une épaisse enveloppe en papier kraft sur laquelle on avait inscrit, en grosses lettres à l’encre rouge :

PAC

« Eh bien, voilà », dit Andy.

Dortmunder s’approcha pour regarder. « Encore une façon d’écrire pack, remarqua-t-il. Tous ces gens devaient avoir zéro en dictée à l’école.

— Mais non, rétorqua Andy. Tu ne sais pas ce que c’est qu’un Pac ?

— Tu l’écris comment ?

— Comme ceci, expliqua Andy en montrant l’enveloppe. C’est un pot-de-vin légal.

— Un quoi ?

— C’est la façon que les types du Congrès ont imaginée pour toucher des pots-de-vin sans avoir d’ennuis. Bon, supposons que tu veuilles refiler un paquet de fric à un membre du Congrès…

— Pas question.

— D’accord, mais supposons. C’est une hypothèse. Disons que tu as, je ne sais pas, moi, des arbres pour faire du bois de coupe, et que tu as envie d’en abattre quelques-uns mais que ce n’est pas vraiment autorisé, eh bien, si tu refiles un peu d’argent à un mec du Congrès, il va te trouver une combine pour contourner la législation. Seulement, si tu files l’argent comme ça, boum, voilà le fric, il y a de fortes chances qu’il se retrouve en taule et toi, bien embêté. Alors, ils ont inventé ces trucs, les Pacs, les lettres représentent quelque chose…

— On ne peut pas en dire autant des mecs du Congrès…

— Attends une minute, j’essaie de me souvenir…

— Bon, dit Dortmunder, le P doit correspondre à Politique…

— C’est ça ! Political Action Committee, Comité d’action politique, voilà ! Tu donnes l’argent au comité qui le refile au mec du Congrès, et hop, c’est légal.

— Ils le blanchissent, suggéra Dortmunder.

— Exact. Je crois qu’ils ont appris le truc chez ies Colombiens.

— Le paquet Pac dont parlait le type sur le répondeur, c’était donc ça.

— Probablement.

— Andy, cela signifierait donc que cette enveloppe est bourrée de fric… ? »

Côte à côte, ils fixèrent l’enveloppe, puis se regardèrent. Et fixèrent de nouveau l’enveloppe. Andy la sortit respectueusement du tiroir et la posa sur le bureau. Dortmunder referma le tiroir. Andy retourna l’enveloppe, écarta les languettes de métal pour dégager le rabat, le souleva et porta l’enveloppe à hauteur de ses yeux pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur. « C’est plein d’enveloppes blanches, annonça-t-il.

— Et de quoi sont-elles pleines ? » demanda Dortmunder.

Andy le fixa. Il avait les yeux brillants. « John, dit-il dans un souffle, personne ne m’a jamais donné de pot-de-vin jusqu’à aujourd’hui.

— Les enveloppes, s’il te plaît. »

Andy fit tomber les enveloppes blanches sur le bureau. Elles étaient ventrues, vraiment pleines à ras bord. Chacune portait un acronyme écrit avec la même encre rouge. PACAR, IMPAC, BAC-PAC, et sept autres. Dix enveloppes en tout.

« Je pense qu’il faut en ouvrir une », proposa Andy.

Dortmunder en palpa une du bout du doigt, tel un pâtissier vérifiant si la pâte a suffisamment levé. « Cinq mille dollars chacune ? Essaies-en une. »

PACAR : cinq mille dollars.

« John, nous avons là cinquante mille dollars. En liquide.

— Bon Dieu ! s’exclama Dortmunder. Quel dommage.

— Quel dommage ? Qu’est-ce qui est dommage ?

— Je viens juste d’y penser, expliqua Dortmunder. Saunders va venir les chercher à onze heures. On est obligés de les laisser là.

— John, il s’agit de cinquante mille !

— Si Saunders arrive et qu’il n’y a plus rien, expliqua Dortmunder, il va appeler les flics. Ou Fairbanks, en tout cas. Et on peut toujours courir, pour ce qui est de revenir ici quand Fairbanks rappliquera.

— John, insista Andy, est-ce qu’on va laisser cinquante mille dollars nous échapper à cause d’une malheureuse bague ?

— Oui.

— Non.

— Andy, tu ne vas pas me faire d’histoires…

— Attends une minute, l’interrompit Andy. Laisse-moi réfléchir.

— C’est ça, réfléchis.

— Nous en avons déjà ouvert deux, d’accord ?

— Il y a d’autres enveloppes neuves, et juste à côté, le stylo rouge qu’ils utilisent. On peut tout remettre comme c’était avant.

— Ce serait une honte, et une pitié, et un gâchis absolu, protesta Andy. Va faire un tour, John, va te distraire pendant que je réfléchis.

— Je ne veux pas risquer de laisser la bague m’échapper.

— Je sais, John. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi obsessionnel de ma vie. Tu veux bien me laisser réfléchir un moment ?

— Je voulais juste que tu saches », dit Dortmunder qui se dirigea enfin vers l’autre côté du salon et passa sur le balcon par la porte entrouverte. Il y resta un moment, contemplant la serpillière drapée sur une dent et au-delà, la vue dans le petit matin. C’est-à-dire, à cette heure-là, beaucoup de gens qui couraient dans le paysage verdoyant de ce côté de la rivière. Des gens qui couraient mais pas pour arriver à l’heure quelque part, qui n’allaient nulle part en particulier, et dont la course s’appelait en fait jogging. En ce qui concernait Dortmunder, c’était la plus grande perte d’énergie et de temps qu’on puisse imaginer. Pensez à toutes les autres manières de passer agréablement le temps. Rester assis, pour commencer.

« Ça y est, John. »

Dortmunder regarda du côté d’Andy, qui était assis derrière le bureau, où il y avait maintenant autre chose.

« Ça y est ? Comment, ça y est ?

— Viens voir par ici. »

Dortmunder alla donc voir. Andy avait pris dans un tiroir une feuille de papier à en-tête de TUI, et écrit avec le fameux stylo rouge :

Saunders,

Ma secrétaire s’est occupée du paquet PAC.

Fairbanks

P.S. Emportez cette note.

« Emportez cette note ? s’étonna Dortmunder.

— Ben, il ne peut pas la laisser ici.

— Il ne va pas trouver ça bizarre ?

— Bizarre ? » Andy n’avait pas l’air de comprendre. « Pourquoi un type comme Saunders irait trouver que quelque chose est bizarre ? C’est un jeune assistant, il n’est pas payé pour trouver les choses bizarres mais pour faire ce qu’on lui dit. D’accord, si je lui demandais de brûler cette note, ce serait trop. Mais je lui dis, “Emportez cette note”, ce qui implique juste d’emporter un bout de papier. John, c’est le genre de chose que Saunders est payé pour faire. »

Dortmunder examina le mot. Le sourcil froncé, il regarda la grosse enveloppe beige qui contenait de nouveau ses dix petites enveloppes pleines de liquide. « Ça pourrait marcher, reconnut-il.

— Bien sûr, que ça pourrait marcher, John. Qu’est-ce qu’on risque, au pire ? On reste dans les parages en attendant que les flics rappliquent et repartent. Et puis, il faut le prendre, ce risque, tu le sais très bien. On ne peut pas laisser cet argent ici. »

Dortmunder réfléchit à la question, haussa les épaules et dit : « Tu as raison. Il faut courir un risque, de temps en temps.

— Ça, c’est parler », affirma Andy, qui se leva, l’enveloppe en papier kraft sous le bras.

Les deux femmes étaient dans la chambre de May, aussi est-ce là que Dortmunder et Andy dirigèrent leurs pas. Quand ils entrèrent, elles étaient habillées et regardaient Today à la télévision. Les visages qu’elles tournèrent vers Andy et Dortmunder affichaient un mélange d’expectative et de soulagement. Regardant la main de Dortmunder, May constata : « Tu ne l’as pas eue.

— Il n’est pas venu.

— Mais nous avons un plan », précisa Andy. Puis, laissant tomber l’enveloppe sur le lit, il ajouta : « Et nous avons fait un peu de bénéfice. Il y a cinquante mille dollars là-dedans.

— Ça signifie bien ce que je pense ? demanda Anne-Marie.

— C’est de l’argent du Pac », expliqua Andy.

Apparemment, Anne-Marie savait de quoi il retournait, car elle fut prise d’une rafale de fou rire. « Enfin, dit-elle une fois calmée, la théorie de l’arroseur arrosé commence à fonctionner.

— Raconte-nous tout, John », demanda May.

Ce qu’il fit, interrompu par les extrapolations d’Andy et les questions d’Anne-Marie. Ayant fini, il annonça : « Donc, nous restons ici encore une nuit, et ce soir, je rencontre enfin Max Fairbanks et je récupère ma bague. Mais pour mettre toutes les chances de notre côté, je crois que je vais appeler Wally.

— Qui, Wally Knurr ? demanda Andy, qui précisa à l’intention d’Anne-Marie : c’est notre informaticien, il a accès à tout. » Se tournant vers Dortmunder, il ajouta : « Pourquoi donc ?

— Fairbanks aurait dû être dans l’appartement hier soir, et il n’y était pas. Je suppose qu’il va parler devant le Congrès ce matin, mais que va-t-il faire d’autre, je n’en suis plus si sûr. Et puis, il y a eu ce trou soudain dans son programme de week-end. Je me demande ce qu’il a en tête. Que se passe-t-il ? Je sens que quelques précisions de la part de Wally ne feraient pas de mal. » Il jeta un coup d’œil au réveil sur la table de chevet. « Il est 8 h 7, c’est trop tôt pour appeler ?

— Ils se lèvent tôt, là-bas, à Dudson Center », lui assura Andy.

Dortmunder appela donc, et pour commencer, il dut échanger quelques propos civils avec Myrtle Street, la compagne de Wally, ce dont il se sortit plutôt bien, puis Wally prit l’appareil et s’écria : « John ! Justement, je cherchais à te joindre ! » Il semblait tout essoufflé, ou plus essoufflé que d’habitude.

« Merde, dit Dortmunder. Je le savais. Qu’est-ce qui a foiré, Wally ?

— Je ne sais pas quoi, mais il s’est certainement passé quelque chose. Fairbanks a fait passer un message comme quoi il n’y aurait désormais plus d’informations concernant ses déplacements. Si les gens veulent le joindre, ils doivent le contacter par le truchement du siège social de sa société à Wilmington, dans le Delaware, un endroit où il n’a jamais mis les pieds, pas même le jour où l’on a posé la première pierre.

— Nom d’un chien ! s’exclama Dortmunder. Pourquoi fait-il ça ?

— Je n’en sais vraiment rien, John, je regrette. Je sais qu’il envisage toujours d’assister à ses deux réunions de travail à Chicago, mais je n’arrive à savoir ni où il va descendre, ni quand il arrivera ni quand il repartira. Ensuite, il sera certainement en Australie aux dates prévues…

— Ça me fait une belle jambe.

— Je sais, John. La seule date sur laquelle il ait accepté de se prononcer est lundi prochain, dans une semaine, où il sera à Las Vegas.

— Donc, pas de changement pour Las Vegas ?

— Pour le moment en tout cas, dit Wally. Il passera deux nuits, lundi et mardi de la semaine prochaine, au Gaiety Hotel, Battle-Lake et Casino, en rentrant d’Australie.

— Sauf s’il change encore d’avis.

— Je suis désolé, John. Je sais que je t’avais garanti de pouvoir le suivre à la trace. C’est très inhabituel de la part de Max Fairbanks. Il a peut-être le fisc au cul, quelque chose comme ça.

— Il a quelqu’un au cul, ne t’inquiète pas pour ça, dit Dortmunder. Bon, merci Wally. Et s’il y a des changements…

— Oh, je vous préviendrai tout de suite, toi ou Andy. Probablement Andy, il a un répondeur.

— D’accord.

— Dis-lui qu’il y a au moins quatre messages de moi qui l’attendent sur son appareil.

— Au sujet de la conversation que nous avons en ce moment ?

— Exactement.

— Je vais lui dire, promit Dortmunder qui oublia aussitôt. À bientôt, Wally. »

Quand il eut raccroché, les autres voulurent connaître la teneur de l’autre moitié de la conversation, celle qu’ils n’avaient pas entendue, et Dortmunder leur répéta les mauvaises nouvelles de Wally, et Andy déclara : « Donc, ce n’est pas cette fois que nous mettrons la main sur cette bague. Je suis désolé, John. Pas ce coup-ci.

— Et merde ! s’exclama Dortmunder. On se tape tout ce chemin et qu’est-ce qu’on récolte ? Cinquante malheureux milliers de dollars ! »

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