Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?
Chapitre 5
« Max Fairbanks, dit Max Fairbanks, vous êtes un vilain garçon. » Les yeux d’un bleu laiteux qui le contemplaient avec aménité dans le miroir de la salle de bains exprimaient la compréhension, la sympathie, voire un certain humour ; ils pardonnaient au vilain garçon.
Cela faisait longtemps que Max Fairbanks s’ingéniait à pardonner à Max Fairbanks, à lui pardonner ses indélicatesses, ses peccadilles, ses petites faiblesses. Il avait dépassé la soixantaine maintenant, étant né quelque part à l’est du Rhin, probablement, et au milieu des années trente, vraisemblablement. Pas une très bonne combinaison – et quelque part dans sa jeunesse, il avait appris qu’il suffisait d’une parole aimable pour non seulement détourner la colère de l’adversaire, mais aussi l’inciter à tourner la tête juste ce qu’il faut pour l’assommer avec une brique. Sourires et brutalité, un mélange judicieux. Max avait mis très tôt la recette au point, quand les enjeux étaient vraiment élevés, et n’avait pas vu l’intérêt de la modifier pendant les années de réussite qui s’étaient succédé depuis lors.
Comme c’est souvent le cas chez les hommes qui arrivent par eux-mêmes, Max avait commencé par faire un riche mariage. Il n’était pas encore Max Fairbanks à l’époque, pas en ce temps où le siècle atteignait la cinquantaine et lui ses vingt ans, mais cela faisait longtemps qu’il n’était plus son moi d’origine. S’il y avait jamais eu des parents aimants pour donner à cet enfant un nom, le leur plus un autre, plus personne n’avait idée de l’endroit où ils étaient dans les années cinquante, y compris Max qui, se trouvant à Londres, s’était rebaptisé Basil Rupert, et vite rendu indispensable à la fille d’un brasseur répondant au nom d’Elsie Brenstid. Brenstid père, baptisé Clément pour quelque obscure raison, n’avait pas jugé le jeune Basil Rupert aussi irrésistible que le prétendait sa fille, jusqu’au jour où Basil lui apporta la preuve que les pubs appartenant à la brasserie de papa Brenstid pouvaient rapporter des bénéfices nettement plus considérables en pratiquant un juste mélange de cajoleries et de terreur.
Le mariage dura trois ans, se soldant par deux jumelles et un divorce selon des termes extrêmement satisfaisants pour Basil, Elsie étant alors disposée à payer n’importe quel prix pour se débarrasser de son mari. Basil emporta son butin en Australie, et le temps que le paquebot effectue sa traversée, il était devenu Dieu sait comment un certain Edward Wizmick, Anglais natif du Devon.
Rien n’est plus ennuyeux que la réussite. Aussi Max Fairbanks était-il maintenant le plus ennuyeux des hommes, ayant accumulé les succès durant quatre décennies, et sur tous les continents. Si d’aventure il connaissait un revers – non, pas même, décélération était le mot juste –, comme cette idiotie de Chapitre Onze aux États-Unis, ça ne comptait pour ainsi dire pas, à peine un blip sur l’écran.
Et cela n’allait certainement pas empêcher Max de prendre du bon temps. Dans sa lointaine enfance, il avait trop souvent été à deux doigts de se faire effacer, dans trop de ruelles sordides ou de marais à demi gelés, pour envisager de se priver du moindre plaisir que pourrait lui offrir cette vie après la (presque) mort.
Par exemple. Une irritation mineure au sein de l’irritation mineure du Chapitre Onze était que Max n’était pas censé profiter de la maison de plage à Carrport. Le personnel chargé du ménage était autorisé à venir entretenir les lieux une fois par semaine, mais en dehors de ça, tout devait rester sous scellés jusqu’à ce que l’accord du Chapitre Onze soit conclu de façon satisfaisante. Mais alors, comment faire avec Miss Septembre ?
Ah, Miss Septembre… Tracy Kimberley pour tous ceux qui l’aiment. Dès qu’il avait vu ses poils pubiens dans Playboy, Max avait su qu’il faudrait l’avoir pour lui tout seul, un certain temps. Le problème, bien évidemment, était M me Fairbanks, la douce Lutetia, sa quatrième et dernière épouse, celle auprès de qui il allait vieillir (lentement), qui avait plusieurs centaines de millions de dollars à son nom dans les actifs de Max, pour des raisons que les comptables comprenaient. On pouvait espérer que Lutetia agirait avec discrétion tant que Max agirait avec discrétion, ce qui signifiait qu’il y avait seulement certains lieux très précis où il pouvait espérer promener ses doigts dans cette douce chevelure soyeuse, l’un d’entre eux n’étant certainement pas l’appartement de Manhattan. Mais dans sa poursuite avide d’une carrière de journaliste de la rubrique spectacles, Tracy Kimberley avait choisi de vivre à Manhattan, et il aurait été encore moins discret, de la part de Max, d’effectuer de longs voyages en sa compagnie ; par exemple, en avion.
D’où la maison de Carrport, dans la salle de bains de laquelle, attendri par la chaleur postcoïtale, Max Fairbanks était une fois de plus en train de tout se pardonner. L’adultère, la rupture du pacte du Chapitre Onze, tout. (Si le juge ne lui avait pas interdit l’accès de sa propre maison de plage, Max aurait très bien pu emmener la pneumatique Tracy et sa chevelure de plumes dans une suite d’un chouette hôtel de la 59e Rue Ouest donnant sur Central Park, où l’on vous montait du champagne à la demande. Mais lorsqu’on était censé avoir été tué, rejeté et oublié depuis l’âge de dix ans, destiné à n’être qu’une brève étincelle, rien de plus qu’une raclure parmi tant d’autres sur le bord de la grande route de l’histoire, eh bien, rien ne pouvait vous procurer plus de plaisir dans cet après-vie que de faire justement ce qu’on vous avait interdit de faire. Et d’ailleurs, que risquait-il ? Ils allaient le tuer ?)
En raison des circonstances juridiques, et aussi parce que c’était plus romantique, Max et Tracy s’ébattaient ce soir-là sous un éclairage minimal. « Je veux apprendre le braille », avait-il dit dans son anglais fluide et sans accent, en se penchant sur elle dans le salon du rez-de-chaussée. Plus tard, à l’étage, la lampe du couloir qui s’allumait automatiquement tous les soirs pour décourager les cambrioleurs avait été leur unique source de lumière, amplement suffisante. Et maintenant, au moment de sortir de la salle de bains, il éteignit l’éclairage clinquant avant d’ouvrir la porte pour regagner la pénombre moelleuse de la chambre à coucher où Tracy reposait, pareille à un éclair à la crème sur le drap de satin noir. « Miam », murmura-t-il.
Tracy se tortilla en souriant, ses dents étincelant dans la pénombre. « Bonsoir », exhala-t-elle en changeant de pose.
Max posa un genou sur le lit – le satin est étonnamment froid, et pas aussi romantique que beaucoup voudraient le croire – et se pencha en avant, souriant à la charmante broche qu’était le nombril de Tracy. Et s’arrêta net. Releva la tête. Écouta.
« Chéri, je…
— Chuuuut. »
Elle cligna des yeux, chuchota : « Qu’y a-t-il ?
— Un bruit. »
L’éclair se mua en banquise. « Une épouse ?
— Plutôt un cambrioleur », répondit Max sur le même ton, et il tendit la main vers le tiroir de la table de chevet où il rangeait son arme.
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