Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Donald Westlake · Chapitre 41 sur 63

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Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Chapitre 41

 

 

Ce fut une complication inattendue pour Andy Kelp de découvrir qu’Anne-Marie voulait venir. « Ne me dis pas que tu connais aussi Las Vegas.

— Je n’y ai jamais mis les pieds de ma vie, lui assura-t-elle. La politique est le seul jeu que l’on pratiquait dans ma famille. »

Cette conversation avait lieu dans un taxi se dirigeant vers le centre-ville, en fin d’après-midi le mercredi. Ils avaient déjeuné avec Gus et son amie Tillie, puis ils étaient allés voir un film dans le Village, et maintenant, ils remontaient vers le centre pour retourner dans ce qui avait jusqu’alors été l’appartement de Kelp mais était en train de devenir « leur » appartement, et voilà qu’Anne-Marie voulait les accompagner pour l’opération Las Vegas. C’était suffisant pour provoquer dans l’esprit de Kelp une réévaluation majeure de leur relation, ici même dans le taxi, avec les yeux brillants d’Anne-Marie fixés en permanence sur son profil.

Au fil des ans, Kelp avait eu un certain nombre de liaisons avec des personnes du sexe opposé, certaines officialisées par les autorités à la faveur de divers rites et rituels, d’autres pas. Il ne classait cependant pas ces liaisons en fonction de leur officialité mais de leur durée, et dans son expérience, il existait deux catégories de relations interpersonnelles entre sexes opposés : 1) brèves et douces et 2) longues et amères.

Kelp savait que ce n’était pas le cas pour tout le monde. Il pensait à John et May, par exemple, et à quelques autres. Mais pour sa part, jusqu’à ce jour, il s’était toujours avéré que chaque nouvelle association démarrait sur des nuages et s’estompait progressivement, un peu comme le reflux d’une marée. Les liaisons brèves, par conséquent, tendaient à laisser un résidu de nostalgie, une lueur de demi-bonheur où les mauvais passages étaient recouverts d’un voile pudique et les moments idylliques idéalisés, tandis que les liaisons de longue durée avaient tendance à se terminer dans l’aigreur et les récriminations, les ego traumatisés et les disputes insolubles, au point qu’on se rappelait seulement les kystes et les verrues.

Par conséquent, songeait Kelp dans le taxi, au côté d’une Anne-Marie pleine d’espoir, la question se posait en ces termes : quel souvenir voulait-il garder d’elle ? Voulait-il un souvenir chaleureux et doux, ou un souvenir froid et amer ? Si elle comptait assez à ses yeux pour qu’il ait envie d’un souvenir doré – et elle comptait beaucoup, définitivement –, dans ce cas, n’était-il pas temps de laisser sa mémoire commencer à œuvrer utilement, en disant au revoir, Anne-Marie, au revoir ?

D’un autre côté, il devait l’admettre, il avait un certain mal à envisager l’existence après avoir dit au revoir à Anne-Marie. Il était bien avec elle, et savait qu’elle était bien avec lui. Et d’une manière très révélatrice, elle était extrêmement différente de toutes les femmes qu’il avait rencontrées, et c’était une différence agréablement révélatrice. En substance, elle semblait se foutre complètement de l’avenir.

Et ça, dans l’expérience de Kelp, c’était unique. Toutes les autres femmes qu’il avait rencontrées, quand elle ne se préoccupaient pas de leur apparence, se préoccupaient de ce qui allait suivre. Elles étaient toutes braquées sur l’avenir, elle voulaient toutes des promesses et des garanties, et des choses par écrit, et un plan. Pour Kelp, dont la philosophie de la vie se résumait à considérer chaque nouvelle journée comme une chance de triompher de l’imprévu – ou du moins, de ne pas se laisser balayer par l’imprévu –, vouloir assurer le lendemain était un truc inexplicable. Il réagissait plutôt ainsi : vous savez, c’est déjà assez difficile comme ça d’assurer aujourd’hui.

(Bien entendu, il ne lui était jamais venu à l’esprit que cette philosophie puisse être la cause de certaine nervosité, chez ses jeunes amies, qui les sensibilisait plus que de raison aux événements à venir. Cependant, puisque toutes ses journées étaient neuves dans la mesure où il n’était soumis à aucun plan prédéterminé, c’était une idée qui pouvait encore l’effleurer. Rien n’est exclu.)

N’empêche, Anne-Marie était différente. Elle prenait l’imprévu en marche et semblait ne se préoccuper de rien, et en particulier pas de ce que l’avenir réservait. Ce qui faisait d’elle une femme très facile à vivre pour un homme tel qu’Andy Kelp, et peut-être était-ce aussi pour cela qu’elle trouvait Andy facile à vivre. À chaque jour suffit sa peine et qui se soucie de demain, d’accord ? D’accord.

Le taxi s’approchait de leur appartement. Anne-Marie attendait, un léger sourire aux lèvres, les yeux brillants. Elle ne se soucie pas de ce qui va arriver, pensa Kelp, et puisque c’est ainsi, moi non plus. Je ne veux pas rompre avec elle aujourd’hui. Ça, au moins, je le sais.

« Si tu nous accompagnais », dit-il tout en sachant que le fait même de commencer sa phrase par si, c’était admettre qu’elle allait arriver à ses fins, « si tu venais, comment occuperais-tu ton temps ?

— Je vais y réfléchir, répondit-elle, radieuse. Nous allons y réfléchir ensemble. »

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