Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Donald Westlake · Chapitre 40 sur 63

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Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Chapitre 40

 

Le téléphone se mit à sonner un peu avant treize heures le mercredi. Au moins, cette fois, Dortmunder n’était pas sous son évier. Cette fois, il essayait de faire ses bagages.

La réunion de la veille au soir au bar O.J. avait été plus brève que d’habitude parce qu’il n’avait pas encore de plan détaillé, mais d’un autre côté, elle avait duré plus qu’il n’était nécessaire parce que les quatre autres, refusant d’admettre qu’il n’avait pas de plan détaillé, voulaient continuer à en parler.

Ainsi, Andy Kelp avait dit à un moment « Tu dois bien avoir une idée », mais justement, c’était là le problème. Bien sûr qu’il avait une idée. Il avait tout un tas d’idées, mais tout un tas d’idées, ce n’est pas un plan. Un plan est un ensemble de détails qui s’articulent, si bien que l’on va d’un point à un autre, comme si l’on traversait une rivière en marchant sur un tas de petits rochers qui affleurent, sans jamais tomber à l’eau. Des idées sans plan, cela vous donne en général assez de petits rochers pour arriver au milieu de la rivière, mais sans moyen de revenir en arrière.

Aussi continuait-il à réfléchir à ses idées pendant qu’il faisait ses bagages. Ou essayait de. Par exemple, le coup où Andy faisait un accident cardiaque à la table de dés et où Stan et Ralph étaient les infirmiers d’urgence et où Tiny était un vigile, et pendant qu’ils s’occupaient de la cage du caissier, Dortmunder attendait devant le cottage que l’équipe de sécurité présente se précipite pour couvrir le vol. Il manquait beaucoup de rochers dans cette rivière-là.

L’autre scénario, c’était de couper l’électricité générale, non sans avoir préalablement tracé des pistes à la peinture phosphorescente vers les endroits qu’ils visaient ; ça ressemblait plutôt au milieu de la rivière.

Ou l’alerte à la bombe.

Ou bien, ils volaient un tigre au zoo – en fait, Wally Whistler serait meilleur que Ralph Winslow dans ce rôle – et ils le lâchaient dans le casino.

Ou encore…

Bon. La vérité, c’est que les détails allaient devoir attendre que Dortmunder arrive à Las Vegas, c’est-à-dire ce soir, par le dernier vol partant de Newark, à condition qu’il réussisse à boucler ses bagages. Un point c’est tout.

Eh bien, non. Le téléphone ne pouvait pas s’arrêter de sonner. La première fois, il envisagea une seconde de ne pas répondre, mais c’était peut-être May qui appelait du supermarché ; vu qu’elle ne participait pas à cette expédition, elle risquait d’avoir quelque chose à lui dire à la dernière minute. Ou bien, c’était un des quatre de la bande, avec un problème. Quelquefois, les gens ont des problèmes. Aussi répondit-il chaque fois que le téléphone sonna, et chaque fois c’était la même chose, à savoir que tout le monde voulait être de la partie.

Le premier fut Gus Brock. « John, je croyais qu’on était redevenus copains.

— Je n’ai rien à te reprocher, Gus.

— Ben alors, comment ça se fait que je sois exclu ?

— Oh, tu veux dire…

— Je veux dire la petite visite à Las Vegas. Andy Kelp vient de la mentionner.

— Mention devrait être le deuxième prénom d’Andy Kelp.

— Sa femme et la mienne et lui et moi, on s’est envoyé une petite omelette à déjeuner et le sujet est venu sur le tapis, alors voilà ma question, où je me situe dans ce coup-là ?

— Gus, tu sais très bien que nous sommes toujours copains, là n’est pas la question, mais pour ce dont j’ai besoin…

— Tu parles d’un truc avec une supersécurité, un endroit comme ça…

— Je sais, Gus, mais je le répète depuis toujours, si on ne peut pas faire un coup avec cinq types, on…

— Je veux en être, John, insista Gus. Et cette fois, ce n’est pas pour ma part de butin, tu comprends ?

— Non, dit Dortmunder.

— Je veux être présent quand tu reprendras ta bague. D’accord ? Je veux t’aider. Juste pour la solidarité, tu vois ce que je veux dire ?

— Eh bien, Gus, en fait, c’est que, c’est un peu, euh…

— T’inquiète pas pour ça, dit Gus. Je ferai le trajet avec Andy.

— D’accord, Gus », dit Dortmunder. Il ne s’attendait pas à se sentir aussi content, joyeux et remonté, et en même temps il pensait qu’il pourrait toujours modifier légèrement le plan, régler différemment les détails quand viendrait le moment de régler les détails, et Gus serait probablement un atout supplémentaire pour l’équipe, et la règle des cinq n’était pas inscrite sur les tablettes de la loi, et puis zut ! « Bon, je te vois là-bas », conclut-il. Ayant raccroché, il retourna faire ses bagages et à peine avait-il ouvert un tiroir que le téléphone sonnait.

Cette fois, c’était Fred Lartz, l’ancien chauffeur dont la femme, Thelma, tenait le volant, ces derniers temps. « John, commença-t-il, j’ai bavardé avec Ralph Winslow ce matin. Il paraît que tu vas récupérer ta bague.

— Je l’espère.

— Si j’en juge par ce que raconte Ralph, il va te falloir plus d’un chauffeur. Je veux dire, tu as déjà Stan, c’est ça ?

— Plus d’un chauffeur ? Mais pourquoi devrais-je…

— Tu vas avoir des véhicules qui entrent en ville, et d’autres qui en sortent. Réfléchis-y, John.

— Tu veux dire que tu voudrais en être ?

— Thelma et moi, expliqua Fred, nous n’avons pas mis les pieds à l’Ouest depuis un bout de temps. C’est une chouette route, jusque là-bas. On aimerait bosser avec toi, John. Thelma et moi. On en a parlé sérieusement, et c’est ce qu’on pense. »

Donc, Dortmunder accepta que Thelma et Fred participent à l’opération, et cette fois, le téléphone sonna avant qu’il ait pu regagner la chambre, et c’était un autre acolyte de la première heure qui appelait, avec le même discours, et pas moyen de lui dire non.

Et cela se poursuivit ainsi, un appel succédant à l’autre. Puis ce fut le tour d’Alias, qui dit : « John, j’ai entendu dire que tu partais en voyage.

— Et toi, tu as envie de venir aussi.

— John, je le ferais si c’était possible. Mais tu me connais, j’ai tous ces petits fers qui chauffent en même temps, plein de fers sur le feu que je dois surveiller pour que ça ne brûle pas.

— Oui, je me souviens, dit Dortmunder. Fred Mullins de Carrport m’a parlé de ça.

— Si ce n’était pas malheureux, John ! Je me souviens de cette histoire comme si c’était hier.

— Moi aussi, dit Dortmunder. Quoique certains des noms commencent à m’échapper.

— J’ai le sentiment de te devoir quelque chose pour toutes les choses qui n’ont pas marché ici et là, une fois par-ci, une fois par-là, dit Alias.

— C’est gentil à toi d’y penser.

— Tu te souviens d’un dénommé Lester Vogel ? demanda Alias. Il était dans la bagagerie, il fabriquait des sacs de voyage, tu sais.

— Je ne crois pas.

— Il a fait un peu de taule, il y a quelque temps.

— Pour avoir fabriqué des bagages ?

— C’est-à-dire, tu sais, Lester aimait bien mettre ses initiales sur ses bagages, c’était sa fierté, et voilà-t-il pas qu’avec ses initiales et le design et tout, ses sacs ressemblaient furieusement à d’autres trucs qui étaient soi-disant arrivés les premiers sur le marché. On a crié à la contrefaçon, ce genre de chose, et les autres étaient en cheville avec la loi, tu vois, et ils ont bouclé Lester, qui a emporté ses affaires dans une taie d’oreiller, sans initiales dessus.

— Le même truc est arrivé à un type que je connais, dit Dortmunder. Lui, il fabriquait des montres. Il les appelait Rolez.

— Ce sont des choses qui arrivent, commenta Alias. On pourrait s’attendre à un peu de compréhension de la part de la concurrence, ça arrive à tout le monde de faire des erreurs. Eh bien, on en est là.

— On en est où ? demanda Dortmunder.

— Lester est sorti, répondit Alias. Ils l’ont relâché il y a environ un an.

— Je suis content pour lui.

— Il s’est retiré à l’Ouest, à cause de sa santé. Il est installé dans un patelin du Nevada, Henderson. C’est près de Las Vegas. »

On va peut-être finir par y arriver, pensa Dortmunder, ajoutant à voix haute : « Ah oui ?

— Il a une petite fabrique là-bas.

— Il s’est remis à la bagagerie ?

— Non, non, il est dans les produits d’entretien pour la maison, maintenant. Un truc pour rendre la maison toute belle et étincelante.

— Monsieur Propre, suggéra Dortmunder.

— Justement, je crois que le sien s’appelle Madame Propre, dit Alias. L’emballage a la même couleur, en tout cas. Mais sa meilleure vente, c’est Clorex.

— Ah, fit Dortmunder.

— Ça se vend super bien ici, dans le sud-ouest, expliqua Alias. Jusque au-delà de la frontière, au Mexique et dans les Caraïbes. À sa façon, tu sais, il court-circuite drôlement bien la concurrence.

— Je lui fais confiance.

— Je pourrais l’appeler, lui dire que tu vas dans le coin.

— Ah oui ?

— Parce que tu comprends, poursuivit Alias, Lester a des employés, il a des bâtiments et des camions, ça pourrait t’être utile. Tu vois ce que je veux dire ? Et bien plus encore que si je pouvais venir. Après tout, qu’est-ce que je connais de l’Ouest ? »

Un gros rocher au milieu de la rivière, tout à coup. Et un autre. Et encore un autre. Voilà une idée neuve, et qui permettra d’employer tous ces gens qui n’arrêtent pas de lui téléphoner. Se rappelant un fait intéressant concernant Las Vegas, Dortmunder demanda : « Son affaire, à ton copain, elle a quelque chose à voir avec la chimie, hein ?

— Des produits d’entretien, insista Alias. On ne parle pas de drogues, John, de substances illicites, rien de ce genre.

— Non, j’ai bien compris. Mais je contacterai peut-être ton ami. Tu peux me donner son numéro ? »

Ce que fit Alias, ajoutant : « Je vais l’appeler maintenant pour lui dire que tu es en route.

— Un type comme lui, avec son secteur d’activité, il a probablement des gaz industriels, tu ne penses pas ?

— Il faut que tu lui demandes, mais je pense que oui. Avec toutes ces saletés tex-mex qu’ils bouffent là-bas, oui, je veux bien croire qu’ils ont tous des gaz industriels. »

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