Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Donald Westlake · Chapitre 63 sur 63

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Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

Chapitre 63

 

Il y avait à peu près trois jours par an, toujours en juin, où le soleil, à condition qu’il brille sur l’île de Manhattan, descendait à l’oblique dans le salon de l’appartement de Dortmunder, 19e Rue Est. Jeudi 8 juin, deux semaines et demie après le feu d’artifice de Las Vegas, cela se produisit, à une heure où Dortmunder se trouvait par hasard dans son salon, n’ayant pas encore décidé ce qu’il allait faire de sa personne ce jour-là. Le soleil entrait par la fenêtre proche du canapé, ricochait sur le guéridon à côté du coude droit de Dortmunder, et se reflétait dans l’écran gris du téléviseur. Prenant conscience de cet afflux de lumière inhabituel, Dortmunder tendit la main pour attraper le rayon et la tourna plusieurs fois, paume en haut, paume en bas, observant comme tout avait l’air chaud et doré. Puis il ouvrit le tiroir du guéridon et en sortit la bague.

Toujours la même. Un chaton en écusson avec des petites lignes gravées. Dortmunder tint la bague sous la lumière du soleil et la contempla longuement.

Drôle. Il ne l’avait pas portée depuis qu’il l’avait reprise, il n’en avait jamais eu vraiment envie. Elle était restée dans sa poche pendant le trajet de retour en avion, et depuis lors, elle reposait dans ce tiroir. Il était en train de la regarder, d’y penser, et s’apprêtait à la passer à son doigt quand le téléphone sonna. Il posa donc la bague sur la table, au soleil, et se pencha de l’autre côté pour décrocher. « Oui ?

— John ? C’est Alias.

— Oh, Alias. Comment vas-tu ?

— Ça va. Dis, tu te souviens de la famille Anadarko ?

— Non.

— John, tu peux faire un effort de mémoire ? Le contrat est réactivé, même chose que la dernière fois. »

May, retour du travail, passa devant la porte du salon avec son sac quotidien d’épicerie rapporté du supermarché Safeway, et se dirigea vers la cuisine. Elle échangea un signe de tête avec Dortmunder, qui dit au téléphone : « Je crois que c’est non, Alias. »

La seule perspective de rapprendre par cœur la vie à Red Tide Street, Carrport, ne lui disait rien, tout simplement. Et puis, il était à flot, ces derniers temps. Tous frais déduits, le bénéfice de l’expédition de Las Vegas s’était élevé à plus de soixante-douze mille dollars par personne, soit nettement plus que ce que Dortmunder touchait habituellement sur un coup. En fait, la plupart du temps, il s’estimait heureux lorsqu’il se sortait d’un casse sans trop de bobos, de larmes et de morsures de chien, aussi était-ce une sensation drôlement agréable, d’être en fonds. Il n’avait pas besoin de savoir la famille Anadarko par cœur pour cinq cents dollars, alors, pourquoi se forcer ? « Je regrette, Alias, mais je suis à moitié retiré des voitures, en ce moment.

— Je comprends très bien, John. Je trouverai quelqu’un d’autre. Mais je me disais juste, tu comprends, que tu avais déjà étudié le dossier.

— D’accord, mais ça m’a suffi », dit Dortmunder, et il raccrocha au moment où May entrait dans la pièce, les mains vides. « Comment ça se passe ? » lui demanda-t-il. Elle s’assit en soupirant : « Wouh ! Ah ! Ce que j’ai mal aux pieds.

— Je t’ai déjà dit que tu pouvais arrêter de bosser pour l’instant, tu sais.

— Et qu’est-ce que je vais faire toute la journée ? Tous ces gens qui travaillent là-bas, John, tu n’imagines pas la vie qu’ils ont, c’est comme un feuilleton télévisé, on ne parle que de ça tout le temps, je ne voudrais rater un chapitre pour rien au monde. Vraiment, John, c’est très bien comme ça. Oh, c’est la bague ?

— Oui, dit-il en la prenant et la faisant tourner au soleil. J’étais en train de la regarder.

— Tu ne la portes pas.

— Non, c’est vrai, admit-il. J’y pensais justement. Tu sais que je ne suis pas superstitieux. »

May savait très bien qu’il était superstitieux, profondément superstitieux, mais elle savait aussi qu’il n’en avait pas conscience, aussi dit-elle : « Euh, euh.

— Mais c’était censé être une bague porte-bonheur, n’est-ce pas ? » Il la regarda et secoua la tête. « Et qu’est-il arrivé, la première fois que je l’ai mise ? Bang, droit dans le toboggan, j’ai été pris, et arrêté. Je n’ai commencé à avoir de la chance que du jour où Max Fairbanks me l’a volée. Et quand il l’a eue, regarde ce qui lui est arrivé.

— Oui, mais il continue à avoir des ennuis, dit May, et pourtant, il n’a plus la bague. C’était dans le journal d’aujourd’hui. »

Dortmunder fronça les sourcils. « Pourquoi ? Ils ne croient tout de même pas que c’est lui qui a organisé tous ces cambriolages, hein ?

— Le truc est en veilleuse. Ce qu’il y a, c’est que c’est le genre de type qui peut tenir pendant longtemps, faire un tas d’arnaques et s’en sortir parce que personne ne met le nez dedans. Mais maintenant, ils ont mis le nez dedans. Il va rester en taule jusqu’à la fin de ses jours pour des trucs qui n’ont rien à voir avec les cambriolages. Ils ont juste provoqué la curiosité des flics.

— Eh bien, ça ne pouvait pas tomber sur un type plus sympa », dit Dortmunder au moment où Andy Kelp entrait dans la pièce et rétorquait : « Vous parliez de moi ?

— Nous parlions de Max Fairbanks, précisa May.

— Pourquoi tu ne sonnes jamais ? demanda Dortmunder.

— Pour ne pas vous faire peur. Au fait, je me posais la question, tu veux te retirer des affaires ? »

Dortmunder regarda May, qui écarta les mains et dit : « C’est ton argent, John.

— Pour le moment, répondit Dortmunder. Je vais me contenter de rester spectateur.

— Tiens, c’est la bague ? demanda Kelp.

— Oui. Justement, on la regardait.

— Je ne l’avais jamais vue, dit Kelp en la prenant et en la tournant dans le rayon de soleil. Il n’y a pas de quoi en faire un plat, tu ne trouves pas ? Comment ça se fait que tu ne la portes pas ?

— Attends que je t’explique. Je pense qu’elle a épuisé tout son stock de chance en gardant oncle Gideon solvable. Je crois que le seul pouvoir qui lui reste est négatif.

— Oh, dit Kelp en la reposant aussitôt et en allant s’asseoir dans le fauteuil devant la télé. Qu’est-ce que tu vas en faire, alors ? La donner ?

— Si je trouve quelqu’un que je n’aime vraiment pas. Sinon, elle peut rester là, dans le tiroir. » Et il la rangea dans le tiroir, à l’abri du soleil.

May commença : « John, je suis tout à fait d’accord si tu veux aller… » et le téléphone sonna.

« Un instant », dit Dortmunder en tendant la main vers l’appareil, se demandant si c’était encore Alias qui rappelait, bredouille, mais Kelp l’interrompit. « Non, John, c’est le mien. »

Dortmunder le dévisagea. Kelp sortit un petit téléphone de sa poche, un truc qui se repliait sur lui-même et devenait microscopique. Il ouvrit l’appareil, le mit devant sa bouche et dit : « Allô ? » Son visage s’illumina. « Bonjour, Anne-Marie. Alors, quoi de neuf ? »

 

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1 Jeu de mots sur cold (froid) et code. (N.d.T.)

 

2 Zip code est l’équivalent américain du Code postal. (N.d.T.)

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