Café Tao

Marianne Marion · Chapitre 9 sur 21

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Café Tao

Chapitre 9

 

 

Noémie

Il ne m’a pas reconnue. Je veux dire, je viens de passer 24 h à ressasser sans arrêt la minute où nos vies se sont croisées comme une enfant qui raconterait sa rencontre avec une licorne et lui n’a pas l’air de se souvenir de m’avoir même déjà vue. Je suis littéralement furieuse d’avoir été aussi conne. À peine entrée dans le bar, je commande une tournée de shooter et je m’enfuis sur la piste de danse avec Sarah et Mel pour nous déhancher sauvagement et ainsi extérioriser ma hargne. Dans le moment présent, c’est ce que je trouve de plus mature à faire.

— Wow Noé ! Tu es vraiment en feu ce soir ! Est-ce qu’on prend un break, je suis moooorte.

— Oh my God moi aussi, tu vas avoir ma peau !

Sarah et Mélanie me supplient du regard d’accepter cette pause grandement méritée.

— Allez-y, moi je continue un peu de danser, ça fait trop de bien de se lâcher un peu.

La vérité c’est que je suis de très mauvaise compagnie. Je suis triste d’avoir surfé sur une niaiserie de même, comme si le coup de foudre existait vraiment. En même temps, je suis dégoûtée d’y avoir prêté une si grande attention sans que ce soit réciproque. Finalement, je suis fâchée contre Jay parce qu’il reste assis à sa table avec ses amis et qu’il ne veut pas venir danser avec moi. J’évite bien entendu Kariane, car j’ai peur de me retrouver nez à nez avec Sébastien. Même si la piste de danse est devenue mon nouveau refuge, j’en sors brièvement pour essayer à nouveau d’y amener Jay. On dirait que je ressens le besoin de parader avec mon chum, devant tout le bar.

— Bébé, viens danser avec moi s’il te plaiiiiit. C’est ma fête ! Tu fais jamais rien pour me faire plaisir.

J’ai lancé cette phrase sur un ton un peu trop princesse à mon goût et il l’a remarqué.

— Eh toi, je sais pas ce que tu as aujourd’hui, mais depuis tantôt que t’es bête avec moi. Tu le sais que j’aime pas danser, c’est pas nouveau. Ça changera pas parce que c’est ta fête.

Frustrée, je tourne les talons et je me dirige vers le bar. J’ai besoin d’un drink. En chemin, je croise Kariane qui revient des toilettes.

— Toi et moi, au bar. TOUT de suite.

Elle me regarde drôlement.

— À vos ordres, mon colonel.

Le barman me donne ma commande, quatre tequilas.

— Héééépeulaï Noé, tu sors l’artillerie lourde. À quoi on boit ?

Je réfléchis un instant.

— À l’amour de marde.

J’ai dit ça instinctivement, mais bien sûr, Kariane ne comprend absolument rien à mon comportement.

— … Hey ben, comme tu veux alors ! À L’AMOUR DE MARDE !

Cul sec.

— Kari, c’est à ton tour. À quoi on boit ?

— À novembre de marde !

Soudain, je m’immobilise les yeux ronds, énormes, comme si j’avais vu un fantôme. Je quitte mon tabouret en marmonnant quelque chose d’intelligible à Kariane. Elle me suit du regard un moment, mais je me perds dans la foule. Je me dirige vers la piste de danse où je vois Mel et Sarah se trémousser en compagnie… de Jeff, Joey et Jay. Rrrrrrrrrrr, je vois noir. Je fonce sur la piste de danse et je prends Jay à part :

— T’es sérieux là !? C’est quoi, quand c’est pas moi qui te le demande, tout d’un coup ça te tente de danser.

— Ç'a pas rapport, mes amis s’en allaient danser, je savais pas t’étais où et je voulais pas rester tout seul à ma table comme un con.

— Pis moi que je sois toute seule à danser comme une conne le soir de ma fête, tu t’en fous, hein.

— Là, Noémie, je suis plus qu’écœuré que tu m’engueules pour rien pis arrête donc de capoter avec ta fête. On dirait que tout le monde a du fun, sauf toi. Si tu te mets pas un sourire dans face drette-là, les gars pis moi on va juste sacrer notre camp pis tu reviendras toute seule avec tes amies dans ta belle limousine de fêtée.

Je suis maintenant rouge de colère. Je quitte la piste de danse en furie et des larmes me montent aux yeux. Non, mais quel con ! Comment peut-il ne pas comprendre comment je me sens ? Faut quand même pas avoir un doctorat pour comprendre une fille ! Pendant que je marche dans le bar, enragée sans destination précise, je vois Kariane seule au bar qui prend des shooters… beaucoup de shooters. Je décide de la rejoindre et en arrivant, je lance :

— Belle soirée de marde.

— À qui le dis-tu ! Criss, je viens de croiser Clara, main dans la main avec sa BLONDE. Miss « je crois pas aux étiquettes et je veux pas m’attacher » a une BLONDE.

Elle a l’air émotionnellement détruite.

— Ark, sérieux, je suis dégoûtée pour toi.

Elle continue à boire des shooters sans me prêter une réelle attention.

— En veux-tu une meilleure ? Jay danse avec mes amies, mais avec moi, pas question. Ben non, hein, qu’est-ce que le monde dirait ? Il ne se soucie jamais de ce que je veux moi.

Entre deux verres, elle me regarde et semble m’analyser. Malgré le fait que nous nous connaissons depuis dix-huit ans maintenant, je ne reconnais pas le regard qu’elle pose sur moi actuellement. Le sourire qui peut faire fondre le monde entier a complètement disparu de son visage. Après un moment, elle se lance :

— Noé, dis-moi à quel moment tu es devenue la fille qui attend après son chum pour danser ?

Son commentaire me glace. J’attends la suite, comme une accusée à son procès.

— Ah oui et j’allais oublier : Jay, c’est un con, ça l’a toujours été et ça le sera toujours. Grandis un peu.

Même si elle ne m’a pas touché, ses paroles ont sur moi l’effet d’une très violente claque au visage. Je me dis qu’elle a clairement dépassé le stade où on est juste un peu « réchauffées » par l’alcool et que sa colère la fait totalement délirer. Je l’excuse d’avance dans ma tête, incapable d’accepter le fait qu’elle puisse me dire des choses aussi horribles en les pensant vraiment, pas Kariane, pas mon âme sœur.

— Ben voyons, Kari, que tu me dis ça. C’est pas parce que Clara a une blonde que t’es obligée de me rabaisser comme ça, je t’ai rien fait.

Je la regarde d’un air complètement dérouté, espérant des excuses de sa part ou du moins des explications.

— Si tu ne m’avais pas obligée à venir ici, rien de tout ça ne se serait produit.

Elle boit son dernier shooter en évitant soigneusement mon regard et elle pique à travers la piste de danse en me laissant seule au bar. J’éclate en sanglots et le trop-plein d’émotion sort tout d’un coup. Trop plein de Kariane et de ses mots méchants, trop plein de Jay et de sa mauvaise façon de me démontrer son amour, trop plein de Sébastien pour qui je n’étais même pas un souvenir alors que lui m’avait troublée. Finalement, j’en avais marre, marre de cette soirée fiasco qui aurait pourtant dû être parfaite. My God que je suis pathétique, une vraie mascarade. Je lance des regards de détresse en direction de la piste de danse, espérant que Jay me voit et qu’il vienne à mon secours comme un prince ou un chevalier ou whatever, mais rien. Je le fixe hargneusement… il est trop occupé à danser avec ses amis qui, eux, collent tout ce qui porte une minijupe sur la piste de danse. Je cours vers l’extérieur sans manteau par cette froide nuit de novembre. J’ai tellement besoin de respirer, j’ai juste besoin d’air et de me rafraîchir les idées. J’en peux juste plus de ce bruit, de cette musique et de ce bar merdique. Je me sens déroutée. Rien ne se déroule comme je veux… j’ai 18 ans depuis moins de vingt-quatre heures et j’en ai déjà marre. Je m’assois sur le banc installé devant le bar et je tente de ravaler mes larmes, de retrouver un peu de dignité. Je me regarde dans le petit miroir que je garde dans ma sacoche et j’essaie de limiter les dégâts sur mon maquillage. Il va bien falloir que je rentre à un moment ou à un autre et que j’affronte le monde. C’est pas vrai qu’ils vont se dire que je suis allée pleurer seule dehors. Il ne faut absolument pas que ça paraisse, au moins l’air glacial va m’aider. Enfin quelque chose qui joue en ma faveur. La porte du bar s’ouvre derrière moi et j’entends résonner le bruit des speakers à l’extérieur, comme un rappel de l’anarchie mentale que j’ai ressentie quand j’y étais. Je ne me retourne pas, mais secrètement j’espère que c’est Jay qui est venu s’excuser et qui veut que je rentre avec lui. Peut-être que cette soirée peut encore être sauvée, tout compte fait. Je sens mon manteau glisser sur mes épaules et me couper du froid extérieur. Je suis déjà reconnaissante et je me sens prête à repartir en neuf. Je me retourne tranquillement, quand je l’aperçois.

— Je t’ai vue courir vers l’extérieur sans manteau, je me suis dit que ce devait être pas mal froid.

Sébastien. Il m’a vue triste et est venu à ma rescousse, comme ça, naturellement. Il m’adresse le même sourire tendre que lorsque je l’ai renversé au café, la veille. Un regard chaleureux, couvrant, un regard qui fait se sentir bien comme devant un feu de cheminée, en plein mois de février. Il s’assoit sur le banc, à côté de moi.

— Alors, qu’est-ce qui peut troubler de la sorte la reine de la fête ?

Je devrais me sentir gênée qu’il me voie comme ça, mais étrangement je me suis mise à lui parler comme si je l’avais toujours connu.

— Ah, je sais pas… Je pense que je suis seulement fatiguée, avec Kariane on a pas mal bu hier. J’avais beaucoup d’attentes pour ma fête de 18 ans et on dirait que tout me déçoit, rien n’est comme je l’avais imaginé. En plus, Kariane a été pas mal bête avec moi… ça ne lui ressemble pas, je ne comprends pas ce que je lui ai fait pour qu’elle me dise tout ça.

J’aurais voulu lui dire que le fait qu’il ne m’ait pas reconnue suite à notre eye contact d’hier m’a fait péter les plombs comme une gamine, mais heureusement, malgré les nombreux shooter à mon actif, je me suis retenue.

— Ouin… je pense que Kariane ne va vraiment pas bien en ce moment. Je ne sais pas si tu vas me croire, mais quand j’ai récupéré ton manteau, j’ai vu Kariane danser sur un speaker avec Jeff, l’ami de ton chum. Ils se tripotaient, c’était assez troublant en fait.

Il ricane. Il ne semble ni jaloux, ni fâché de cette vision. Bizarrement, sa réaction me révolte un peu. Je lui réponds assez sèchement.

— Wow.

Surpris, il se tourne vers moi.

— Hein ? Wow quoi ?

— Ben là ! Comment tu fais pour ne même pas être un peu jaloux quand tu la surprends avec d’autres gars comme ça ? Ça ne me rentre vraiment pas dans la tête.

Son visage affiche un regard surpris qu’il ne tente absolument pas de cacher.

— Quoi ?! Ben, premièrement Kariane et moi on n’est pas ensemble. J’aurais voulu à une époque, mais plus maintenant. Au fond, je ne crois pas qu’elle ait déjà été amoureuse de moi, même pas un peu. Je ne sais pas ce que Clara lui a fait, mais elle est différente depuis qu’elle est revenue de voyage, comme brisée. Deuxièmement, contrairement à Kariane, moi je suis très vieille école en matière de relations : hétérosexuel, monogame et je ne partage pas ma blonde… je suis plate de même ! Je sais, je sais, je ne suis pas de mon époque, mais bon, que veux-tu, on est comme on est et moi je suis un dinosaure.

Le ton de la conversation est redevenu léger et facile. Les mots coulent naturellement entre nous et ce moment est définitivement le moment le plus agréable de ma soirée. Nous restons un moment immobiles dans la nuit à respirer tranquillement le froid, paisibles, puis il relance la conversation.

— Toi, ça fait longtemps que tu es avec ton chum ?

Au même moment, la porte s’ouvre brusquement et Jay sort, l’air impatient.

— Crime, c’est là que t’étais. Ça fait dix minutes que je te cherche. Pas de danger que tu me le dises que tu vas dehors. En tout cas, c’est l’heure de partir, la limousine nous attend en arrière. Tes amies sont où ? Je rentre dire aux gars que je t’ai retrouvée, pogne les filles et on se retrouve tous en arrière dans cinq minutes.

Il referme la porte et le boucan cesse au même moment. La nuit retrouve son calme. Sébastien me lance un autre de ses regards compatissants et je me dis que je dois faire pitié comme un chiot, car c’est le énième regard de ce genre qu’il porte sur moi. On rentre ensemble et je retrouve Kariane toujours à se déhancher sur le speaker, cette fois-ci avec une rousse en mini-jupe et mes deux amies esthéticiennes. Avec l’aide de Sébastien, on les traîne toutes de force dans la limousine malgré leurs retentissantes complaintes.

— Eh on avait du fuuuun là.

— « Casseux de party ».

— Ramène-moi sur le dancefloor, je veux le numéro de la rousse. J’aime les rousses.

Clairement, Kariane a décidé de tourner la page « Clara » d’une façon assez drastique en substituant une rousse pour une autre. Une fois toutes les charmantes filles ivres, qui n’avaient plus rien à voir avec de belles et candides princesses, entassées dans la limousine, le chauffeur décolle pour nous déposer chacun chez soi, moyennant un impressionnant pourboire. Après avoir déposé Jeff et Sarah chez cette dernière (après que Jeff se soit essayé sur Kariane quelques minutes auparavant, un gentleman quoi) et Joey et Mélanie sur un coin de rue sombre pendant qu’ils s’enfuyaient en ricanant, comme deux adolescents, je me retourne vers Jay et je me rends compte qu’il s’est endormi sur la banquette. Je soupire, exaspérée. Il ne reste donc que Kariane, Sébastien et moi. Je suis toujours extrêmement frustrée par ce que Kariane m’a dit, mais elle ne semble plus s’en souvenir. Un malaise palpable règne dans la limousine et Sébastien ne semble plus savoir où se mettre entre mon air bête et Kariane qui parle sans arrêt, sautant du coq à l’âne.

— As-tu vu comment elle est laide, la blonde de Clara. N’importe quoi ! Je peux pas croire que je suis partie sans le numéro de la fille sur le speaker, je suis trop conne. Eh, on va tu manger des ailes de poulet, j’en ai pas mangé depuis des années, il me semble que ça serait bon.

— Ouin ben t’es végane, je te rappelle. On vous dépose où ?

Sébastien me regarde, l’air sincèrement désolé de la situation.

— Je pense que je vais l’amener chez nous. Son père doit travailler cette nuit et je veux pas qu’elle soit toute seule. J’habite l’appartement en haut du Café Tao.

Arrivés devant le Tao, Kariane, devenue verte, sort en trombe et se met à vomir à quelques pas de la porte de la limousine.

— Oups, désolé pour ça aussi, me dit Sébastien.

Il n’arrête pas de s’excuser pour tout, même ce dont il n’est pas responsable. Je trouve ça charmant. Il est en train de se glisser en dehors de la limousine quand je lui dis :

— Il va falloir que tu arrêtes de t’excuser pour tout, tout le temps.

Il arrête son geste, se retourne et me lance un dernier regard qui me semble cette fois-ci légèrement aguicheur.

— OK, mais j’ai des dernières excuses à formuler. Je m’excuse, car si j’avais su que la camisole était pour Kariane, quand on s’est foncés dedans hier au café, je t’aurais dit de la porter. Tu aurais été resplendissante là-dedans ce soir.

Il ferme la porte derrière lui. Mon cœur fait trois tours.

Je me pince : ça vient vraiment d’arriver. Lui aussi m’a reconnue.

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