Café Tao
Chapitre 15
Kariane
Je suis horriblement inquiète pour mon oncle. Noémie m’a appelée hier soir pour me dire qu’il était en train de se faire opérer au cœur, en urgence. Quand j’ai appelé, tôt ce matin, pas de réponse. Elle m’a seulement écrit un message, une heure plus tard, pour me dire qu’il était encore inconscient, sous observation, et qu’elle m’appellerait s’il y avait du changement. Je ne peux même pas aller les voir, ils n’acceptent que la famille immédiate pour l’instant. Je ressens sa peine et sa douleur jusque dans mes tripes et je ne peux même pas la prendre dans mes bras. J’ai un sentiment d’impuissance totale. Je vais la texter pour lui dire que je leur apporte des cafés et du lunch, pour les aider à tenir bon.
Kariane : Salut ma cousine d’amour. Je passe au Tao les implorer de me reprendre, j’apporte des cafés et des trucs à grignoter à ta mère et toi pour vous aider à tenir le coup. Rejoins-moi dans le hall de l’hôpital dans trente minutes. Je t’aime.
J’arrive à la hauteur des vitrines du Café Tao et je prends un temps d’arrêt pour regarder affectueusement à l’intérieur. J’aime tout de ce lieu : ses chaises et ses tasses dépareillées, les arômes enivrants, le menu végan, le coin méditation. Cet endroit a tellement de significations pour moi. Ils m’ont accueillie après le décès de ma mère, même si je n’avais aucune expérience et ils m’ont formée. En vérité, ils m’ont offert un lieu chaleureux où je pouvais me réfugier et me sentir en sécurité. Je ne peux pas croire que je sois partie comme ça, sans explications et sans préavis. J’ai déposé mon tablier sur le comptoir en annonçant à François, le gérant, mon départ imminent aux îles Galápagos. J’ai tourné les talons aussitôt en direction de la porte sans demander mon reste ni les remercier pour tout ce qu’ils avaient fait pour moi. Quand je revois la scène dans ma tête, j’ai l’impression d’assister à une projection, de voir une fille que je ne connais pas agir n’importe comment. J’ai seulement le goût de crier à cette fille qu’elle est ingrate et qu’elle va le regretter. Mon plan : implorer François de me reprendre en lui expliquant que je vivais une période difficile et espérer qu’il soit clément envers moi. Je n’ai aucune autre carte à jouer, seulement la franchise. Je prends mon courage à deux mains et j’entre par la porte de devant qui émet le son de cloche habituel, mélodie qui m’a tellement manquée elle aussi.
— Tiens donc le retour de la grande voyageuse ! As-tu réussi à sauver toutes les tortues de mer ?
C’est William, mon plus vieux collègue avec qui j’ai passé tellement d’après-midi tranquilles à jouer aux cartes derrière le comptoir en attendant que des clients en manque de caféine fassent retentir la clochette de la porte d’entrée.
— Hello Willy Wonka ! Nah, tu me connais, j’en ai laissé quelques-unes aux autres pour pas les complexer, je suis fine quand même ! François est là ?
— Il me semblait bien aussi ! Oui, il est en arrière dans le bureau.
Je marche lentement dans le corridor derrière le comptoir, celui qui mène au petit bureau du gérant sans porte qu’occupe François quand vient le temps de se réfugier dans le calme pour faire les comptes et les commandes. Je le vois assis à son bureau, concentré sur les factures des fournisseurs et je me sens soudain mal à l’aise comme une gamine gâtée forcée d’admettre une faute devant ses camarades de classe. J’ai envie de rebrousser chemin, mais je sais que le vieux parquet grinçant trahirait ma présence de toute façon. En plus, si je veux revenir, je dois absolument faire amende honorable. Ce qui n’est pas une tâche aisée pour une personne orgueilleuse comme moi.
— Toc toc toc…
Mon Dieu que j’ai l’air innocente avec mon cognement à voix haute d’une voix beaucoup trop joviale à mon goût, trahissant mon stress du moment.
— Tiens donc, Kariane. Je ne pensais pas te revoir ici. Entre.
Je prends place face à lui. J’essaie d’avoir l’air calme et en contrôle, mais j’ai la bougeotte sur ma chaise de cuir délabré, vestige de l’ancienne décoration du café. Il poursuit :
— Qu’est-ce qui t’amène ici ? Ton dernier chèque de paye t’a été posté en janvier, tu l’as bien reçu ?
— Premièrement, je voulais m’excuser de la façon dont je suis partie, c’était pas cool de ma part de vous laisser comme ça sans préavis.
Il me fixe dans les yeux, imperturbable. Je continue.
— J’étais dans une sale période. J’aimerais revenir travailler ici… si vous avez besoin de quelqu’un.
Il ne prend même pas un temps de réflexion et me répond, presque du tac au tac :
— Le problème avec toi Kariane, c’est que depuis un bon moment déjà tu sembles toujours être dans une mauvaise période. J’ai fermé les yeux plus souvent que je ne l’aurais fait pour n’importe quel autre employé. J’ai fermé les yeux sur tes retards, tes journées off parce que tu feelais pas, ton manque de courtoisie occasionnel avec les clients et tes collègues et tellement d’autres choses. J’ai fermé les yeux parce que je t’aime bien, pour nous tu es de la famille et je sais bien que tu adores ce café, mais je ne peux pas te reprendre dans ces conditions.
— Qu’est-ce que tu veux dire par « dans ces conditions » ?
Je bafouille. Mon cœur bat fort dans mes oreilles, brouillant partiellement le discours de François. Je ne m’attendais pas à vivre mon propre procès où il joue l’avocat, le juge et le jury. Quelque part, je crois que je pensais égoïstement que de simples excuses allaient me rendre mon poste. Il serait temps que je grandisse un peu. Honnêtement, je ne l’avais pas réalisé jusqu’à maintenant, mais je crois qu’il a raison sur bien des points. Depuis presque un an, je suis à la ramasse dans tout. Je ne le regarde plus dans les yeux, j’ai peur de sa réponse.
— Règle tes problèmes Kariane. Règle-les et ensuite reviens me voir et on discutera.
J’ai la tête qui tourne, exactement comme cette fois où je me suis retrouvée pieds nus dans ce parc que je ne connaissais pas, désorientée. Je quitte son bureau, toujours dans les limbes. En arrivant au comptoir, William remarque que je ne vais pas bien.
— Coudonc, Kariane, ça va ? T’es toute verte, on dirait que tu as vu un fantôme.
— Oui oui, ça va. Hey William, peux-tu me préparer trois grands lattés végan, un croissant, une chocolatine et un croissant aux amandes pour emporter s’il vous plaît ? Je dois aller rejoindre ma cousine à l’hôpital, son père a fait une crise de cœur.
Je suis dans les vapes, sur le pilote automatique. Ma conversation avec François m’a mise dans un état lamentable. « Règle tes problèmes Kariane. Règle-les. » Ces mots tourbillonnent dans ma tête. Je paie et je quitte le café en m’apprêtant à marcher vers l’hôpital rejoindre Noémie quand je tombe nez à nez avec Sébastien. Bon, il ne manquait plus que ça.
— Allo Kariane.
— Sébastien ! Comment ça tu n’es pas à l’hôpital ?!
— À l’hôpital ? Eh bien non, je vais bien, merci de t’inquiéter. Par contre toi tu es pas mal blême pour quelqu’un qui revient du sud. T’es pas avec Noémie ? Hier, elle m’a dit qu’elle allait te retrouver après le boulot et depuis, plus rien.
— Oh, mon Dieu, tu n’es pas au courant ! Le père de Noémie a fait une crise cardiaque hier soir, elle a passé la nuit à l’hôpital. Elle ne t’a pas appelé ? Viens avec moi, je m’en allais justement leur porter à manger.
Sébastien me regarde, livide. Cette fois-ci, c’est lui qui semble avoir vu un fantôme.
— Non, elle ne m’a pas appelé.
Nous pressons le pas, ensemble, vers l’hôpital sans dire un mot.
Noémie
Quand quelqu’un qu’on aime plus que tout au monde passe à deux doigts de la mort, les secondes s’étirent à l’infini. Les minutes durent des heures et les heures des jours. D’ailleurs, quelle heure est-il ? Sommes-nous le matin ? Je n’en sais rien dans cette chambre d’hôpital sans fenêtre. Depuis combien de temps sommes-nous ici ? J’ai perdu le fil du temps. Tout ce qu’il me reste, c’est des mots froids et stériles comme cet hôpital qui tournent dans ma tête « infarctus du myocarde ; soins intensifs, cardiologie, pronostic incertain, dommages à évaluer au réveil ». Comment la vie peut-elle perdre tout son sens en seulement quelques minutes ? J’étais là avec ma mère à discuter de mes doutes et mes incertitudes sur un voyage hypothétique. Nous étions prêtes à nous prendre la tête à propos de mes relations de couple et pendant ce temps-là, mon père se battait déjà pour sa vie sur le sol d’un restaurant où il était pour un souper d’affaires. Cette dualité n’a aucune logique. La vie elle-même n’a aucune logique.
Bzzz bzzz. Mon cellulaire vibre dans ma poche et me tire de mes réflexions. Je ne l’ai que très peu regardé depuis que j’ai appelé Kariane hier soir, en larmes, pour lui raconter que mon père était sur une table d’opération et qu’il allait peut-être mourir et ce matin quand je lui ai envoyé un texto pour dire qu’on n’avait toujours pas de nouvelles de son état. J’ai trois nouveaux messages textes.
Kariane : Salut ma cousine d’amour. Je passe au Tao les implorer de me reprendre, j’apporte des cafés et des trucs à grignoter à ta mère et toi, pour vous aider à tenir le coup. Rejoins-moi dans le hall de l’hôpital dans trente minutes. Je t’aime.
Jay : Salut Noémie. Je sais qu’on ne s’est pas parlés depuis des mois, mais j’ai appris pour ton père et je voulais m’assurer que tu allais bien. Je sais comment vous êtes proches. Je suis là si tu as besoin de moi.
Sébastien : Bon matin mon amour. Ta soirée avec Kariane s’est bien passée ?
Oh merde, Sébastien. Comment j’ai pu oublier de l’appeler, mais aussitôt l’infirmière entre dans la chambre.
— Bonjour mesdames. Nous devons amener monsieur Ouellette passer des examens. Nous en avons pour un moment. Vous devriez rentrer pour dormir un peu et prendre une douche, la nuit a été longue.
— Il ne s’est pas encore réveillé, est-ce que c’est normal ?
Je voulais qu’elle me dise oui. Je voulais qu’elle me rassure et qu’elle me dise que mon père irait toujours bien, que rien ne pouvait l’atteindre. Je voulais qu’elle me dise qu’il bercerait mes futurs enfants pour les endormir comme il me berçait quand j’étais petite et qu’il serait présent pour leurs rentrées scolaires. Je voulais des certitudes, j’en avais tellement besoin.
— Je ne peux vous en dire plus pour le moment. On va passer les tests et le médecin va venir vous voir plus tard dans la journée.
Sur ses mots, elle débarre les roues de la civière de mon père et quitte avec lui vers l’incertitude. Ma mère et moi nous nous regardons, anéanties. Nous sommes ensemble dans cette douleur, nos querelles d’hier ont complètement disparu et m’apparaissent bien futiles aujourd’hui.
— Étends-toi et dors un peu maman, je vais aller en bas. Kariane va nous apporter du café et des choses à manger. Appelle-moi si tu as du nouveau.
Je sais bien qu’elle ne réussira pas à fermer l’œil. Comment pourrait-elle y arriver avec l’homme de sa vie qui se bat pour survivre à quelques dizaines de mètres d’elle, impuissante ? Je descends dans le hall, pousse de toutes mes forces la grosse porte métallique pour sortir dehors respirer un peu d’air et je tombe face à face avec… Jay ! Dès qu’il me voit, il me prend dans ses bras, j’offre une faible résistance qui dure une fraction de seconde. Malgré la pluie froide du printemps qui tombe sur nous, je me sens automatiquement rassurée, comme un bébé naissant emmailloté dans sa couverture. Il est tellement grand et fort, j’avais besoin de cette force tranquille. J’avais besoin de certitudes. Malgré tout, je lui murmure :
— Tu n’aurais pas dû venir ici.
— Noé, tu m’as peut-être laissé, mais je vous connais, ta famille et toi, depuis deux ans et je n’étais pas capable de rester à la maison les bras croisés. T’as juste à me dire de partir et je le ferai.
Des larmes se mettent à ruisseler sur mes joues puis sur son manteau se mêlant aux gouttes de pluie froides. Comment aurait-il été possible qu’il ne pleuve pas, en une journée aussi triste et sombre ? Mes larmes sont maintenant intarissables comme des rivières rêvant de rejoindre l’océan par n’importe quel moyen. Nous restons comme ça des minutes entières qui, cette fois-ci, ne semblent pas durer des heures et quelque part en moi je voudrais que ce moment dure jusqu’au réveil de mon père, s’il se réveille un jour. Il pose son menton rugueux dans le creux de ma tempe. J’ai toujours aimé qu’il fasse une tête de plus que moi, je me sentais en sécurité. Pendant un instant, je ne pense plus à rien. Je laisse seulement couler tranquillement toutes les larmes que j’avais gardées pour moi au chevet de mon père. Je voulais être forte pour ma mère. Mes cheveux sont trempés par la pluie, mais je n’ai pas froid. Je suis ailleurs. Soudain, j’entends une voix forte et assurée m’interpeller.
— Noémie ! Tu es toute mouillée. Rentre là ! Viens te réchauffer et te sécher, je t’ai apporté un café. C’est pas le temps d’être malade en plus. C’est beau Jay, merci d’être venu, mais tu peux t’en aller, je prends le relais.
Je reconnais cette voix et je relève la tête. Kariane arrive comme un ouragan dans son manteau ciré rouge vif. Elle a l’air du petit chaperon rouge en beaucoup moins naïve. Mon père me lisait souvent ce conte quand j’étais petite. Elle me prend par le bras, me tire vers l’intérieur et renvoie Jay d’où il vient. Je n’ai même pas le temps de lui dire au revoir que je suis rendue dans le hall. Je me retourne pour voir s’il nous suit, mais la lourde porte de métal se referme brusquement. Je tourne la tête à nouveau et j’aperçois maintenant Sébastien. Il est là, devant moi, muet et détrempé. Son trenchcoat est imbibé de pluie froide et il tient un cabaret de transport rempli de gobelets de café. Nous nous dévisageons longuement, impassibles, sans dire un mot. Mon cellulaire sonne.
— Noémie, c’est maman. Monte vite, ton père s’est réveillé.
Je quitte le hall en courant, y laissant tant de non-dits.
OceanofPDF.com