Café Tao

Marianne Marion · Chapitre 4 sur 21

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Café Tao

Chapitre 4

 

 

Kariane

Réveil sans cadran. Néant.

Quelle heure est-il ?

Depuis que je suis revenue de Colombie-Britannique, il y a une semaine, le temps n’a plus de sens. Nostalgie du retour ou ambivalence face au « après » ?

J’ouvre les rideaux et je sors par la porte patio qui mène à mon balcon. Début d’automne timide, à peine quelques feuilles virent tranquillement au pourpre dans les arbres. Je respire la brise fraîche, je tire la couette de mon lit à l’extérieur et je m’assois pour regarder les autobus scolaires passer.

Larme tranquille sur ma joue.

J’ai toujours adoré les rentrées scolaires. Les vêtements neufs achetés en août, mais qu’on a le droit de porter seulement à la rentrée des classes. Les livres qui sentent encore la librairie. Les nouveaux professeurs, les amis qu’on n’a pas vus de l’été. J’habite près de l’école secondaire et, quelques semaines avant la rentrée, j’avais l’habitude d’aller m’y promener et de regarder par les fenêtres. Je voyais le concierge cirer les planchers, puis aligner les pupitres, les professeurs décorer leurs classes pour accueillir les élèves. J’étais fébrile et excitée. En réalité, j’ai toujours adoré l’école. J’aime les matières, apprendre, la vie sociale, les activités prévues pour chaque fête, etc. C’est pour cette raison que les gens, surtout ma famille, ont été tellement surpris (et déçus) d’apprendre que je ne comptais pas poursuivre mes études, à la fin de mon secondaire. Pour être honnête, je les comprends. Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Quel chemin aurais-je pu choisir me garantissant que je n’allais pas m’enfermer dans une vie dont je ne voulais pas ?

J’envoie un SMS à Noémie. Elle commence son DEP en esthétique aujourd’hui. Elle doit être survoltée.

Kariane : Bonne première journée ma cousine préférée ! Je compte sur toi pour briller comme une STAR ! Tu es la MEILLEURE !

Noémie : Merciiiiiii. Je suis énervée beeeen raide. On s’est pas vues depuis ton retour du BC maudit !! C’est quoi tes plans ? Café au Tao cette semaine ?

Kariane : No plans, i’m just trying to relax. Parfait pour le latté, j’attends ton appel.

Encore une nouvelle larme qui roule sur ma joue. Je ne l’ai jamais avoué à Noémie, mais j’envie tellement sa stabilité et son assurance face à la vie. Elle a un plan et elle s’y tient, that’s it, pas de niaisage. Elle a trouvé l’amour, dessiné des projets de vie, choisi un métier et puis BOOM ! Elle fait en sorte que ça se réalise. Elle est forte, c’est mon héroïne. Rien ne la déstabilise et elle ne doute jamais. Elle a seulement 17 ans et elle pense comme une femme adulte, stable et confiante.

J’entends la porte qui coulisse et mon père entre sur le balcon.

— Allo ma puce. Ça va ? … Tu as l’air triste.

— Oh, non, non, ça va. Pis, ta nuit à l’hôpital ?

— Ah, ça va. Le monsieur dans la 2 est décédé cette nuit. Ils vont admettre un nouveau patient cette après-midi.

— Good. Good.

Nos conversations ressemblent toujours à ça depuis le décès de ma mère et le départ de Marc, l’enfant prodige, à l’université. Mon frère et moi ne sommes pas très proches. Il étudie en médecine et il est la grande fierté de la famille. Moi, je suis « l’excentrique », celle qu’on ne comprend pas et qu’on ne veut pas trop provoquer. De toute façon, mon père a beaucoup trop peur d’entrer dans des sujets avec moi qu’il ne saurait pas gérer : amour, sexualité, etc. Alors, d’habitude il me parle de la météo.

— Il paraît qu’on va avoir un automne froid.

Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment je sens une implosion d’émotions en moi. J’ai envie de fondre en larmes et de me blottir dans ses bras, comme quand j’étais enfant et que j’avais de la peine. J’ai envie de lui parler du néant qui m’habite et du sentiment de vide qui me remplit en cette journée de rentrée scolaire que j’aimais tant, avant. J’ai envie de pleurer doucement et qu’il me flatte le dos comme quand j’avais peur la nuit. J’ai envie qu’il soit ce papa fort et rassurant pour m’aider à traverser mes tourments. Mais, je ravale mes larmes en fixant les arbres devant la maison.

— Ah oui ? En tout cas, les feuilles commencent tranquillement à changer de couleur.

Après cette conversation vide de sens qui nous caractérise si bien, il s’éclipse pour aller dormir sans autres mots, me laissant seule à mes réflexions. Il travaille de nuit toute la semaine et dort le jour. On ne se voit que brièvement le matin et le soir, quand je suis à la maison. Avant mon départ au BC, ça m’allait très bien. Par contre, aujourd’hui j’aurais eu envie de sa présence tranquille à côté de moi sur le balcon même pour parler de la pluie et du beau temps.

Je n’ai pas revu Sébastien depuis mon retour de Colombie-Britannique. En réalité, depuis la fameuse nuit du premier janvier, nos rapports ont été plus compliqués. On n’en a jamais reparlé, mais je sais que mon départ sans un mot l’a blessé et qu’il n’aimait pas me voir avec Clara. Alors, on se voyait au Tao avec des amis, mais plus rarement seuls tous les deux. Peut-être qu’après cette nuit-là, il avait simplement appris à me voir avec des yeux plus réalistes, avec tous mes défauts et qu’il a arrêté de m’idéaliser… je ne sais pas. Il a peut-être compris quelle hypocrite j’étais. Néanmoins, en ce moment, je voudrais vraiment qu’il me berce encore une fois dans sa couverture de flanelle carreautée, en buvant un chocolat chaud. J’ai besoin que quelqu’un me dise que ça va bien aller.

Après quelques semaines dans la vallée de l’Okanagan avec nos amis à rire, à vivre et à s’aimer, Clara a fini par se faire de nouveaux amis et elle nous a plantés là, au beau milieu de notre escapade, pour partir avec eux. Elle m’a encore une fois brisé le cœur, mais, au final, c’était elle tout craché et je ne comprends même pas pourquoi ça m’a encore surprise. Elle n’a pensé qu’à sa personne et son bonheur, comme d’habitude. Le matin de notre retour, nous l’avons attendue à l’arrêt d’autobus Greyhound avec son billet et elle ne s’est jamais présentée. Je n’ai pas eu de nouvelles d’elle depuis et je ne sais même pas si elle est rentrée. Je scrute minutieusement sa page Facebook tous les jours, mais rien, silence radio.

Je décide d’écrire à Sébastien, car il me manque, mais, en réalité, je sais que j’ai égoïstement besoin d’une présence rassurante.

Kariane : Allo Sébastien. Je ne sais pas si tu savais, mais je suis revenue du BC. As-tu des cours aujourd’hui ?

Sébastien : Tiens, une revenante. Je t’ai entrevue au Tao la semaine dernière, je me demandais quand tu me redonnerais des nouvelles. J’ai pas de cours avant 15 h. Café ?

 

Noémie

Je suis debout depuis 4 h même si mon cadran était programmé pour sonner à 6 h 30. Je suis beaucoup trop nerveuse pour cette dernière rentrée scolaire de ma vie. Je me suis aplati les cheveux cinquante-trois fois et j’ai changé de vêtements au moins vingt fois.

Une vraie folle.

S’il me reste encore des cheveux à 8 h ce matin, je vais être bien chanceuse. Qu’est-ce qu’on porte à une première rentrée scolaire en esthétique ? Rien de trop voyant, mais en même temps, si je m’habille comme une avocate spécialisée en divorce les filles vont me haïr illico, non ? J’aurais peut-être dû me friser les cheveux. J’ai l’air plus jeune et facile d’approche avec les cheveux frisés, selon ma mère. D’ailleurs, c’est quoi l’idée d’intégrer un programme où il n’y a que des filles ? My God, j’ai l’impression que je vais me faire juger en trois minutes et que si elles ne m’aiment pas, je vais passer un an et demi dans un programme avec zéro amie. Je ne sais pas ce que je ferai si ça arrive. En plus, Jay n’a même pas voulu dormir ici hier soir pour me voir partir à ma première journée scolaire. Il m’a dit que j’étais trop paquet de nerfs et qu’il devait être reposé pour aller au travail. Ça m’a fait de la peine, mais je ne lui ai pas dit et il a raison, il n’a pas à gérer mon hystérie. Sa job n’est pas facile et il doit effectivement être en forme le matin. N’empêche que j’aurais aimé ça qu’il soit là, peut-être que ça m’aurait calmée, qui sait…

6 h 15.

Bon, j’ai en masse le temps de me friser les cheveux. Je vais brancher mon fer à friser. Je vais mettre ma robe t-shirt noire. Ça fait ressortir mon blond et mes yeux bleus sans faire fille de bar. Ou peut-être que c’est trop chic ? Je vais mettre un blouson jeans par-dessus, ça va faire plus cozy.

Oui, c’est ça, LE kit parfait.

7 h 30.

Je descends à la cuisine.

Mes parents m’attendent à la table, j’ai l’impression que je viens de tomber dans un guet-apens. Mon père s’exclame :

— WOW ! Ma petite fille parfaite qui entre dans le monde des adultes aujourd’hui ! Toujours coiffée et habillée parfaitement, en toute occasion. Dire que dans quelque temps, tu auras même ton propre salon d’esthétique, dans le sous-sol de ta maison neuve. Que je suis fière de toi !

Et ma mère qui renchérit :

— Dire qu’il y a 17 ans, j’avais un tout petit bébé qui dépendait de moi et qu’aujourd’hui tu es prête à conquérir le monde et que bientôt tu vas te lancer dans le monde des affaires. Un vrai miracle que le temps va vite !

Voilà mes parents qui me traitent comme si j’avais éradiqué le SIDA en m’inscrivant dans un DEP en esthétique, rien pour diminuer mon niveau de stress. C’est le syndrome de l’enfant unique, j’imagine, tous ses espoirs placés en un seul être humain. Depuis ma jeunesse, mes parents me talonnent pour développer « mon potentiel ». À 5 ans, j’ai commencé les cours de piano, à 7 ans, j’ai fait de la natation et de la peinture, 8 ans de la danse classique et à 10 ans des cours d’espagnol. Soyons honnêtes, j’étais nulle en espagnol, mais mes parents ne trouvaient pas que le dessin était une passion sérieuse, alors on oublie les cours ! En réalité, je sais que mes parents sont déçus que je ne sois pas douée à l’école et que je ne fasse pas médecine comme mon cousin Marc, même s’ils ne me le disent pas. Un deuxième médecin dans la famille, ils se seraient évanouis de fierté. Ils étaient exaspérés par le fait que je sois toujours dans la lune en espagnol, que j’improvise en piano plutôt que de suivre les mesures et que je sois toujours deux temps en retard dans les chorégraphies de danse. Je m’attendais à ce qu’ils fondent en larmes quand nous avons parlé du DEP en esthétique, mais, au final, je crois qu’ils avaient tellement peur que je « ne fasse rien de ma vie comme Kariane » selon leurs dires, qu’ils se sont consolés. Je crois qu’ils fondent tous leurs espoirs sur l’idée que j’ouvre mon propre salon et que je fonde ma propre business. Comme ça, en jouant au golf, quand leurs amis leur demanderont ce que fait leur fille dans la vie, ils pourront répondre qu’elle est propriétaire de son salon d’esthétique. Ça leur enlèvera la honte possiblement mortelle de dire à voix haute que leur fille est esthéticienne. Franchement, comme si le plus important dans la vie n’était pas d’être heureux et de se sentir à la bonne place, au bon moment, avec la bonne personne et… parlant de la bonne personne :

— Jay ne t’accompagne pas pour ta première journée scolaire ?

Ma mère a le don de m’énerver encore plus que je le suis déjà.

— Non… il avait peur que je sois trop nerveuse, que je le réveille tôt et qu’il soit fatigué pour son shift.

— Ah bien oui, il a bien raison, c’est vrai que tu es souvent très irritante quand tu es stressée. Il fait bien de se reposer, il a des grosses journées au travail.

Jay, le saint homme. Celui qui offrira un avenir stable à sa pauvre fille incapable de réussir sans un homme. Bien sûr, elle prend pour lui. Le contraire m’aurait étonnée. J’aurais aimé que ma mère, pour une fois, se centre sur moi… sur mon besoin d’être rassurée par l’homme que j’aime et qui partage ma vie depuis deux ans. Mais bon, aussi bien espérer de la neige en juillet.

Mon cellulaire vibre dans mon sac. Un SMS de Kariane qui me souhaite une bonne rentrée. Enfin quelqu’un qui croit en moi et qui pense que je peux réussir ce que j’entreprends. C’est elle qui ajoute le sourire qui manquait à mon kit parfait de rentrée scolaire. D’ailleurs, je trouve qu’elle est restée étrangement secrète et distante depuis son retour de voyage. Je me demande comment elle va. J’espère que ce n’est pas encore la maudite Clara qui la torture. Comme je la déteste, celle-là ! Je vais lui offrir d’aller prendre un café, peut-être qu’elle aura envie d’en jaser.

 

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