Café Tao

Marianne Marion · Chapitre 12 sur 21

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Café Tao

Chapitre 12

 

 

Noémie

J’observe Sébastien pendant qu’il se prépare pour partir au cégep. My God que je le trouve beau quand il est sérieux comme ça. Il est actuellement en fin de session et il est super stressé. Il étudie beaucoup et il prépare son stage de fin de DEC en France. Il part au début de l’été et il y restera quelques semaines. Il ne m’a toujours pas demandé de l’accompagner ni même parlé de ce qui se passera pour nous deux quand il partira. Je le regarde dans la lumière du matin et j’ai des papillons dans le ventre. Maintenant trois mois qu’il m’a avoué que lui aussi il avait eu un coup de foudre pour moi et nous ne nous sommes presque pas quittés depuis. Pour la première fois de ma vie, je suis avec une personne avec qui je sens que je peux être moi-même. Je lui parle de mes doutes, de mes craintes, de mes rêves et il me comprend et me respecte. Il me parle aussi de ses angoisses, de sa peur de l’échec et de son rêve de posséder son propre complexe hôtelier. Il rêve de partir en voyage autour du monde pour observer les différentes pratiques hôtelières. Quand je le vois parler de ses rêves avec des étoiles dans les yeux, je retombe encore plus amoureuse de lui. Je ne pensais pas que l’amour pouvait être comme ça. Je n’ai pas d’école aujourd’hui. Je traînasse tranquillement et je griffonne les yeux de Sébastien sur mon bloc à dessins, pendant qu’il finit de se préparer. Il vient m’embrasser dans le dos et dans la nuque avant de quitter pour le cégep.

— Bonne journée mon amour. Je finis mes cours à 17 h. Est-ce que tu repasses ici en finissant au salon d’esthétique ?

Merde. Agathe. Je regarde l’heure : 7 h 45. J’avais complètement oublié que je travaillais ce matin. J’étais trop occupée à déshabiller Sébastien du regard. Une chance qu’il n’a pas cédé à mes yeux inquisiteurs, je serais encore plus en retard ! Déjà qu’il ne me reste définitivement pas assez de temps pour me laver les cheveux ce matin avant de partir, eh misère.

— Bonne journée à toi aussi. Non, je vais faire un détour par chez mon oncle en finissant de travailler. Kariane revient aujourd’hui. Comme elle n’a pas répondu à mes messages pendant tout son voyage, j’ai décidé qu’elle n’aurait pas le choix de me parler si je me rendais chez elle et que je la confrontais devant mon oncle. Je vais lancer ça dans l’univers et espérer qu’elle ne me tue pas.

— Ouf ! Bonne chance my love. Si jamais tu ne survis pas, sache que je t’aimais.

— Je t’aime aussi.

Il quitte l’appartement en veste de jeans, avec sa tuque et son foulard. Je devrai lui reparler de l’adage « En avril, ne te découvre pas d’un fil ». Je me lève, paresseusement. J’étire les secondes pour rester encore dans son lit, ses draps, ses odeurs. J’ai ce sentiment de plénitude et de bonheur que je déguste à pleines dents. Je me rends dans la salle de bain, me brosse les cheveux et les remonte en chignon vite fait bien fait. Hop, le brossage de dents, deux trois petits coups de mascara juste pour dire et direction l’infernal salon d’esthétique de l’impératrice Agathe. Je barre la porte, je descends les escaliers et je marche en accéléré les dix minutes qui me séparent du salon. Mon emploi de réceptionniste, que j’avais été si contente de décrocher en début d’année, s’avère une réelle déception. Je déteste travailler pour elle ! Moi qui pensais avoir trouvé la job parfaite pour approfondir mes connaissances en esthétique et voir les facettes du métier, je me rends compte que tout ce qu’elle fait c’est critiquer l’apparence physique de ses clientes dès qu’elles quittent le salon ou encore leur suggérer des soins dont elles n’ont pas besoin. Sa voix nasillarde résonne encore dans mes oreilles : « Oh mon Dieu, elle aurait peut-être moins de boutons si elle faisait attention à ce qu’elle mange, pauvre fille, elle fait juste engraisser chaque fois que je la vois » ou encore « Madame, vous allez à un mariage avec un maquillage de professionnelle, mais pas de manucure ? Aussi bien y aller avec une robe de friperie ». Ses commentaires m’agacent. Je la trouve méchante et superficielle, comme si le maquillage et les ongles réglaient tous les problèmes dans la vie. En plus, je n’y échappe pas : « Je ne peux toujours pas croire que tu as laissé ton beau chum qui travaillait à l’usine pour un gars qui vit en appartement et qui pense que traîner dans des hôtels du monde entier va l’aider à gagner sa vie ? Pffff ». Je ne comprends définitivement pas son besoin maladif d’être méchante avec les gens, de les rabaisser ou de les faire se sentir mal dans leur peau. Est-ce qu’elle fait ça pour se remonter ou c’est simplement un loisir pour elle ? Mystère. Ce n’est tellement pas pour cette raison que j’avais choisi de travailler en esthétique à la base. Elle est en train de me désillusionner du métier en seulement quelques mois, c’est sûrement un nouveau record. J’arrive finalement au salon avec dix minutes de retard. Je pousse la porte et je trouve Agathe assise à la réception. Elle fait mine de m’ignorer de façon assez théâtrale. Je la connais, c’est sa technique pour me faire sentir coupable dès que je fais quelque chose qu’elle n’aime pas, une erreur ou un commentaire qu’elle ne valide pas. Je commence à être habituée. Soudainement, elle se tourne vers moi, me détaille des yeux et me regarde avec horreur, comme si elle avait vu un revenant.

— Ben voyons Noémie, as-tu dormi en dessous d’un pont ?

Son commentaire me saisit. Je me regarde vitement dans la glace et je ne vois pas ce qu’elle trouve de si horrible dans mon apparence physique. Elle continue :

— Quand je t’ai engagée, tu étais tellement belle, toujours coiffée et habillée à la perfection pour venir travailler. Je me voyais en toi et j’avais l’impression que tu serais parfaite pour travailler avec moi et pour maintenir le standing du salon Agathe. Je te voyais presque déjà comme ma relève, j’étais prête à tout t’enseigner. Mais depuis quelques semaines, tu te laisses aller royalement. On dirait que j’ai engagé une sans-abri.

Je rage, mais je suis tellement énervée que je n’arrive pas à formuler une seule phrase. Elle prend mon silence pour une faiblesse et elle reprend de plus belle :

— Bon écoute, rentre chez toi, je vais m’occuper de l’accueil aujourd’hui, je n’ai pas envie que la première personne que mes clientes voient en arrivant ait l’air de ça. Pour tes prochains quarts de travail, je m’attends à ce que tu mettes plus d’efforts dans ton apparence physique. C’est pas un magasin à grande surface ici, mademoiselle.

Elle tourne les talons et s’en va préparer ses salles. Je vois noir et je suis profondément offusquée d’être jugée sur mon apparence physique, moi qui n’ai jamais été aussi bien dans ma peau qu’actuellement. Pour la première fois dans toute ma vie, je réussis à me trouver jolie au naturel. C’est quoi, si on ne prend pas deux heures à se peigner et à se maquiller, on ne mérite pas de travailler pour un être suprême comme Agathe ? Rrrrrrr. Je sors du salon hors de moi, mais la vibration de mon téléphone me sort de mes ruminations. C’est Mel.

Mélanie : Noémie ! On sort ce soir Sarah et moi, tu viens avec nous. PAS LE CHOIX :)

Noémie : Merci de l’invitation, mais je ne peux pas, je suis déjà prise ce soir.

Mélanie : Ouin depuis que tu as un nouveau chum, on te voit jamais, juste dans les cours, mais c’est à peine si tu nous parles. Tu as pas mal changé depuis que tu es avec Sébastien…

Rrrrr, mais qu’est-ce qu’elles ont toutes ce matin avec leur morale à deux balles. C’est quoi, j’ai pas le droit d’être heureuse moi aussi ? Pour une fois que tout va bien pour moi, on dirait que l’univers complote pour anéantir mon bonheur. En plus, je ne suis même pas avec Sébastien ce soir si ça se trouve, je vais être avec Kariane ! Elles disent que j’ai changé, mais ce n’est pas de ma faute. On dirait que j’ai de moins en moins d’affinités avec elles. Ces temps-ci, aller danser et magasiner chaque semaine ça me tente de moins en moins, j’ai le droit non ? Comme si ça me prenait une permission céleste pour être dans un mood différent, ça m’enrage. Bon, je dois me ressaisir. Je vais acheter la paix et leur proposer une autre date.

Noémie : Fin de semaine prochaine ?

Je marche vers chez moi, en réfléchissant au retour de Kariane. Ouf ! On dirait que je ne sais plus à quoi m’attendre avec elle. Elle a été tellement méchante avec moi la dernière fois. J’ai hâte de la revoir, mais je ne sais vraiment pas ce que je vais lui dire. Si ça se trouve, elle ne sait même pas que je ne suis plus avec Jay et que je sors avec Sébastien. Je ne sais pas comment elle va prendre la nouvelle, surtout après quatre mois d’absence dans ma vie. Je ne sais même pas si elle a déjà eu des sentiments pour lui. À vrai dire, on ne sait jamais avec elle. Je n’ai même jamais eu l’occasion de lui dire que c’était lui, le gars du coup de foudre au café ! Il me semble qu’en sachant ça, elle ne pourra pas faire autrement que d’être heureuse pour nous. Peut-être que je me fais des films avec des scénarios déjà tout préparés dans ma tête. Pour commencer, il faudrait qu’elle accepte de me parler, ce qui n’est réellement pas une certitude. Kariane est tellement imprévisible. Dans quel état sera-t-elle après ces longues semaines sans donner signe de vie ? Je regarde mon cellulaire à nouveau de manière obsessive. Mélanie n’a pas répondu à mon dernier SMS. Tout ça m’angoisse à l’infini. Kariane qui revient, Sébastien qui part en stage en Europe, Agathe qui me vire parce que j’ai pas l’air d’une pub de mascara, Mel et Sarah qui passent leur temps à me faire sentir mal de passer moins de temps avec elles… J’ai la tête qui tourne et l’estomac en vrac. Je chambranle un peu en marchant. Je m’arrête pour souffler.

8 h 20.

J’ai encore quelques heures avant d’aller chez Kariane. Je dois me ressaisir. Je presse le pas vers la maison. Je vais lui dessiner une banderole « Welcome home ! ». Après des mois dans son refuge à tortues, à défaut de lui avoir manqué, peut-être que mes dessins vont lui avoir manqués. Sébastien dit que mes dessins sont magiques et qu’ils créent des sentiments réels chez les gens. Il est tellement cute quand il me dit que je devrais vivre de mes dessins, franchement ! C’est tellement pas réaliste. J’imagine la tête que feraient mes parents si je leur disais que je compte vivre de mon art, ils s’étoufferaient avec leur camomille. Au moins, comme je suis majeure, ils ne pourraient plus me donner en adoption.

 

Kariane

Je sens les freins d’atterrissage ouvrir et ensuite entrer en contact avec le sol. Si certains ont peur des atterrissages, moi je les aime particulièrement. Ils me font sentir vivante, comme un électrochoc. C’est peut-être la sensation du vide qui se termine, de la matière qui revient border l’avion comme une réalité assourdissante. Ces trois mois de bénévolat sur cette île des tropiques ont ravivé quelque chose en moi, une vitalité que je n’avais pas ressentie depuis des mois. Je vois mon reflet dans le hublot. J’ai coupé mes dreadlocks et mes cheveux ont tranquillement repoussé pour me faire un carré aux épaules. Ils ondulent naturellement. J’ai le teint bronzé qui me donne l’air d’être fougueuse, en pleine santé. Dans l’image reflétée, je ne vois plus cette fille triste et aigre que j’ai laissée en zone internationale, il y a trois mois. Je reviens en même temps que le printemps et je me sens comme lui, annonciatrice de temps plus cléments. Ce retour a des airs de poèmes. J’ai cette vieille toune de Beau Dommage qui joue en boucle dans ma tête, depuis que le pilote a annoncé que nous entamions notre descente sur Montréal :

« Pas de banderoles, pas de discours

C’est rien qu’un chat de ruelle

Qui rentre dans sa cour

Sans trompette ni tambour

Après un long détour

J’suis revenu dans le quartier

Revenu pour y rester

C’est le retour du flâneur

Après un long détour ».

J’ai coupé les ponts avec le monde occidental pendant toute la durée de mon programme, mis à part les appels hebdomadaires avec mon père qui se résumaient à valider que j’étais toujours vivante, de lui qui me parle des décès sur son unité et de la météo au Québec. Pas de cellulaire, pas de Wifi. J’avais besoin de me ressourcer, de me retrouver seule pour arrêter de détruire tout ce qu’il y avait de beau autour de moi et pour arrêter de me détruire moi-même. J’ai réfléchi pendant tout ce temps aux moyens nécessaires pour repartir sur de bonnes bases. Pour commencer, je dois absolument voir Noémie ! Je dois impérativement m’excuser pour mon comportement. J’avais tellement de rage et de tristesse en moi et je n’arrivais plus à la canaliser et à l’adresser à la bonne personne. Pauvre elle, elle m’a servi d’exutoire. Comment me faire pardonner alors qu’elle-même a toujours été si douce et présente pour moi, une vraie sœur ? Et puis Sébastien… le pauvre, il n’a sûrement rien compris à mes excès de colère. Lui qui a été si patient et gentil avec moi, malgré mes coups bas, mes incertitudes. Il mérite des explications. Finalement, je dois passer au Tao. Je ne peux pas croire que j’ai aussi bêtement démissionné d’un emploi que j’aimais tant, sans explications, sans préavis. J’espère qu’ils auront une petite place pour moi et qu’ils accepteront de me redonner une chance. C’est un des seuls endroits au monde où je me suis sentie bien après le décès de ma mère. Je suis bel et bien consciente que j’en demande beaucoup en même temps à l’univers. J’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir à mes erreurs, mais on dirait que les solutions pour les réparer sont plus difficiles à trouver et à mettre en marche. J’imagine que tout le monde aura besoin de temps pour me pardonner et moi je devrai tenter d’être patiente pour la première fois de ma vie. Soyons honnêtes, la patience n’a JAMAIS été mon fort. Soudain, un léger sourire se trace sur mes lèvres. Je repense aux paroles de José le matin de mon départ pour le Canada me citant les paroles de John Green : « Alors je suis retourné dans ma chambre et je me suis écroulé sur mon lit, en me disant que si les gens étaient de la pluie, j’étais de la bruine et elle, un ouragan. ». Dans les premières semaines du programme de bénévolat, il riait souvent devant mon impatience, mon orgueil et de mon indélicatesse. Lorsque je me fâchais devant mon incapacité à faire une tâche, il me ramenait à l’importance d’être là, de profiter de la vue et d’apprendre tranquillement les facettes du travail. Je l’entends encore ricaner et me dire « Calmos, Tempête. C’est une tortue, elle ne risque pas de s’enfuir en courant » ou encore « Doucement Speedy Gonzalez, y’a pas le feu. Tu ne vas pas sauver toutes les tortues de mer aujourd’hui ». Au fond de moi, je suis convaincue qu’il avait compris depuis le tout premier instant que c’était moi que je tentais de sauver. L’organisme pour lequel travaille José accueille chaque année des dizaines de bénévoles prêts à traverser le globe pour venir aider leur cause. Je ne suis sûrement pas la première âme en peine qu’il voit passer au refuge, depuis les cinq ans qu’il y travaille. Il est lui-même un Québécois exilé au sud pour fuir ses démons. Je repense à notre première soirée à discuter sur la plage en buvant une bière, quelque temps après mon arrivée et notre discussion me revient, telle une douce nostalgie.

— Alors chef, qu’est-ce que tu faisais avant de devenir gestionnaire d’un refuge pour tortues de mer à des milliers de kilomètres de chez toi ?

— Moi ? J’étais cuisinier. Ah oui, et j’étais un salaud égocentrique.

J’ai ri malgré moi. À son regard, j’ai compris que ce n’était pas une blague.

— Un jour, j’en avais assez d’être un salaud et de vivre dans un monde qui m’écœurait. Je suis parti en quête de quelque chose de plus significatif et je suis venu ici avec ma copine de l’époque, Katia, que j’avais convaincue de tout laisser tomber pour partir avec moi. La pauvre ! Tout ce qu’elle voulait c’était une maison, des enfants et un chum qui l’aimait. Je crois qu’elle pensait qu’une fois que j’aurais fait le tour de cette quête, qu’elle trouvait probablement futile, nous pourrions enfin avoir la vie qu’elle voulait. Elle est restée ici quelques mois et quand je lui ai dit que je ne comptais pas rentrer, elle est repartie seule avec son cœur brisé. En fait, je suis toujours un salaud égocentrique, mais maintenant je ne fais plus souffrir personne et je sauve des tortues de mer.

J’ai regardé l’océan, pensive.

— Ton histoire me fait drôlement penser à ma cousine Noémie, d’une certaine façon. C’est une perle avec une personnalité incroyable, mais elle a tellement peur de l’avenir, qu’elle se cloître dans des murs qu’elle a elle-même érigés et elle reste dans une relation vide de sens par peur de vivre autre chose. Je suis souvent triste pour elle, mais bon, on ne peut pas dire que j’ai été d’une grande aide dans la dernière année. Quelque temps avant de partir, je lui ai crié dessus, sans explications, et j’ai dénigré sa relation avec son chum. C’était inutile, c’était méchant et c’était gratuit.

— Je crois qu’on a tous un salaud égocentrique qui sommeille en nous. Et toi, tornade. C’est quoi ton histoire ?

J’ai pris un moment de silence avant de lui répondre, un moment d’introspection. Les mots sont montés, contre ma volonté. Je me suis entendue les prononcer, comme s’ils sortaient de la bouche de quelqu’un d’autre.

— Ma mère est décédée il y a quelques années et maintenant je suis en colère tout le temps. J’en veux à la vie, j’en veux aux gens comblés, à ceux qui ont des certitudes. J’en veux aux imbéciles heureux qui avancent sans se poser de questions, j’en veux aux gens qui trouvent l’amour, à ceux qui ont une vocation. J’en veux à la société qui est vide de sens pour moi et j’en veux aux humains d’être aussi laids. Et j’ai peur, je suis terrorisée, tout le temps. Peur de bâtir une vie qui ne me ressemble pas. Peur que mon père meure et me retrouver orpheline à 18 ans. Peur de trouver le bonheur, au cas où il ne resterait pas.

Après ces phrases lourdes de sens, il a gardé le silence un moment. Nous étions assis tous les deux face à l’océan et un calme absolu régnait, autant sur la plage qu’entre nous. Un calme qui se passe de commentaires. Je le regardais dévisager les douces vagues, de ses yeux verts perçants, et je me demandais à quoi il pensait. Dans la lueur de la lune, je le trouvais assez joli avec ses cheveux châtains mi-longs qui étaient lâchement retenus par un élastique à la base de la nuque. Il avait des traits durs, comme quelqu’un qui traîne une très longue vie de fardeaux derrière lui ou même plusieurs vies. Son travail avec les tortues le gardait en forme, mais il subsistait un air préoccupé, un sourire voilé. Après quelques instants, il a esquissé un demi-sourire et s’est tourné vers moi.

— Hey tornade, et si tu étais ici parce que c’était le moment d’arrêter d’être en colère ?

— Et toi, José, est-ce que la colère est partie ?

— Un jour, ça viendra et ce jour-là je serai prêt à rentrer. »

Un bruit strident me sort de ma nostalgie, signe qu’on peut maintenant prendre nos valises et sortir de l’avion. J’espère que mon père m’attendra à la sortie de l’aéroport. Je lui ai dit de ne pas venir, que je prendrais un taxi, mais au fond de moi je voulais qu’il vienne me chercher. Je crois que je voulais surtout qu’il ait envie de venir. Je voulais qu’il se soit ennuyé de moi et je voulais qu’il me prenne dans ses bras comme quand j’étais petite.

 

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