Café Tao

Marianne Marion · Chapitre 5 sur 21

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Café Tao

Chapitre 5

 

Noémie

Je suis tellement heureuse que je flotte sur un petit nuage. La vie ne pourrait pas être mieux qu’elle ne l’est en ce moment. J’ai commencé mon DEP depuis deux mois et j’adore ça ! En plus, ce n’est pas pour me vanter, mais je suis dans les meilleures de ma classe. Il y a deux-trois filles qui ne m’aiment pas beaucoup, mais bon, j’essaye de ne pas en faire trop de cas. Je ne sais pas ce qui les dérange le plus, ma personnalité ou le fait que je réussisse bien. Comme dit ma mère, on ne peut pas plaire à tout le monde ! ... même si j’essaye fort. Quand je rentre dans la classe, je les vois en gang qui me fixent, mais j’essaye de faire comme si de rien n’était. En plus, je me suis fait deux nouvelles amies dans le DEP, Mélanie et Sarah. On dirait que ça me stresse moins quand elles sont là, j’ai moins peur d’être toute seule. Les premières semaines, c’était plus dur. Agathe, du Salon d’esthétique Agathe, m’a téléphoné aujourd’hui. Ma mère est sa cliente depuis trente ans et elle lui a dit que je faisais mon cours d’esthétique, pendant sa séance d’épilation. Elle m’offre de travailler à temps partiel comme réceptionniste le temps que je fasse mon cours question d’apprendre tranquillement les facettes du métier. Elle est trop fine !!! Je suis tellement contente. En plus, elle m’a dit que quand j’allais avoir fini mon DEP, elle allait me prendre comme esthéticienne. Je capote ! Cette semaine Jay m’a fait une surprise et il m’a amenée voir le terrain qu’il voulait acheter pour construire notre maison. Il l’achèterait tout seul comme j’ai pas encore fini l’école, mais dans deux ans, on pourrait se bâtir. C’est tellement parfait ! J’ai l’impression d’être sur mon X, être enfin à la bonne place au bon moment. Je sens que je n’ai plus de doutes et que tout se déroule exactement comme prévu. Ça fait longtemps que je n’ai pas ressenti ça. Pour continuer, je vais avoir 18 ans la semaine prochaine et on va sortir dans un nightclub pour fêter ça ! Youhou ! Je ne sais pas encore si je vais inviter Kariane. Elle n’aime pas vraiment mes amies, ni mon chum et elle déteste les bars où on danse, mais c’est ma cousine préférée et elle feel pas fort depuis deux mois. Ça pourrait lui changer les idées, mais je suis tellement sûre qu’elle va refuser et si elle ne le fait pas, elle va assurément me dire oui juste pour me faire plaisir et s’emmerder.

Bon… Je vais lui envoyer un SMS et on verra, je ne peux rien faire de plus.

Noémie : Holà cousine. On sort en gang pour mes 18 ans la semaine prochaine, on va aller danser dans un bar ! Je sais que c’est pas trop ton truc, mais j’aimerais vraiment ça que tu sois là. En plus, on va monter en limousine tout le monde ensemble ! La grande classe :) S’il te plaît, viiiiiiiiiens. Ça va te changer les idées.

…

Pas de réponse.

Deux jours plus tard, je reçois comme simple réponse :

Kariane : OK. Pis j’amène quelqu’un.

Hum… ce quelqu’un, j’espère que c’est pas Clara la bitch qui serait revenue dans le décor. J’ai zéro le goût de la voir à ma fête celle-là. En plus, si elle est là, tout le monde va être mal à l’aise et elle est bien capable de planter Kariane au bar et de gâcher la soirée de tout le monde. Grrr. J’anticipe déjà le pire. Mais bon, en même temps je ne peux pas dire à Kariane que je ne veux pas qu’elle vienne, déjà qu’elle a accepté de venir à ma fête juste pour me faire plaisir. Eh misère. Je peux pas croire qu’une fille forte comme Kariane accepte de vivre une relation aussi toxique. Elle pourrait sortir avec n’importe qui et elle choisit la seule fille sur Terre qui la maltraite. Kariane fait comme si elle vivait bien avec ça, mais à voir la tête qu’elle fait depuis qu’elle est revenue seule de son voyage, je commence à me dire qu’elle ne me dit pas tout.

My god, je viens de penser, je dois TELLEMENT aller magasiner pour trouver la robe parfaite pour le grand soir ! On a 18 ans juste une fois dans une vie, pas le choix d’être la plus époustouflante du bar ! J’ai tellement hâte !

Kariane 

Mon café est rendu froid. Il est aussi froid que la pluie dehors, que je regarde tomber à travers la fenêtre du Tao. Mon quart de travail commence dans quinze minutes et j’ai une face d’enterrement.

— J’haïs novembre.

— Je veux pas te faire de la peine sweetie, mais tout le monde haït novembre.

Même si ses propos ne sont pas tellement réconfortants, la chaleur dans sa voix l’est. Je regarde ses grands yeux bruns et je remarque pour la première fois la longueur impressionnante de ses cils. Sébastien a de très longs cils pour un garçon, ce qui adoucit encore plus le regard qu’il a sur moi en ce moment.

— Tu as répondu quoi à ta cousine pour sa sortie au bar en limousine ?

— Nada. Je joue à l’autruche en espérant que cette invitation se volatilise. J’ai autant envie d’aller là que d’être crucifiée.

— Franchement Kari. T’exagères pas un peu ? En plus, je sais à quel point tu aimes ta cousine, fais un effort.

— Mouin. OK. Mais tu viens avec moi.

— Deal. Tout ce que madame désire. Je jouerai même ton bodyguard personnel si des douchebags en chandail V-neck rose t’approchent, promis. En plus, je suis pas sorti dans un nightclub depuis que j’ai quitté Montréal. Ça va être drôle.

Sur ce, il se lève, m’embrasse sur le front en souriant et quitte le café vers l’escalier qui mène à son appartement. Je le regarde s’éloigner tranquillement. Il est devenu ma zone de confort, un rempart contre le monde extérieur. J’ai encore dormi chez lui cette nuit. Ça m’arrive fréquemment depuis l’automne. On dort toujours ensemble, enlacés, mais il ne s’est plus jamais rien passé de sexuel entre nous. Il m’embrasse sur le front, dans les cheveux et me serre fort dans ses bras, mais il réprime toutes mes avances. Le matin venu, on descend prendre un café ensemble et on poursuit nos routes respectives, jusqu’à la prochaine fois ou jusqu’au jour où quelque chose viendra rompre ce doux équilibre. L’autre jour, alors que je tentais de lui retirer son chandail, il a déposé lentement une main sur la mienne et m’a dit : « Tu sais, je sais que tu ne m’aimes pas, mais moi je t’aime beaucoup et je ne veux plus jamais me sentir comme je me suis senti le 1 er janvier au matin quand j’ai ouvert les yeux et que j’ai réalisé que tu étais partie rejoindre Clara. Plus jamais ». J’ai alors retiré ma main, arrêté mon geste et déposé ma tête sur sa poitrine. Sa voix était douce, honnête et exempte de reproches. Je n’étais ni fâchée ni triste. Je savais qu’il avait raison et que mes agissements l’avaient blessé. Je savais aussi que j’étais chanceuse de partager avec lui cette relation, mais que c’était très fragile et qu’un jour ou l’autre quelque chose chamboulerait cette bulle de bonheur que nous avions. Ce jour-là, il m’avait également annoncé qu’à la fin de sa technique, il partirait en France faire un stage en hôtellerie dans un vignoble prisé et qu’il ne savait pas s’il reviendrait tout de suite après. Il partait au début de l’été, il laisserait son appartement au-dessus du café et retournerait peut-être à Montréal à son retour. Il ne savait pas trop en fait, il n’avait pas envie de faire de plan. Égoïstement je n’avais pas envie qu’il parte. J’avais envie de le garder avec moi pour toujours, même si je n’étais pas amoureuse de lui. J’avais simplement peur qu’une autre fille soit assez lucide pour voir à quel point il était merveilleux et qu’elle l’aime à sa juste valeur. Je détestais amèrement cette fille même si elle n’existait que dans mes angoisses et mes projections malsaines de l’avenir.

Je réponds au SMS de Noémie.

« OK. Pis j’amène quelqu’un. »

J’aurais au moins pu prendre la peine de m’excuser du délai ou lui montrer une quelconque excitation, mais non. Carapace. Orgueil. Distance. On dirait que je suis devenue cette fille que plus rien ne touche. Je n’ai même pas envie d’y aller à sa fête avec ses amies esthéticiennes et les amis de gars misogynes de Jay. Tout le monde va me regarder comme si j’étais une énergumène pas rapport, comme s’ils avaient jamais vu une fille avec des dreads de leur vie. D’ailleurs qu’est-ce qu’on peut bien porter pour aller veiller ? Je suis pas sûre que mon traditionnel look jeans, Converse, t-shirt de Johnny Cash fasse réellement l’affaire sur de la musique électronique dans un bar rempli de filles en talons hauts. Eh boy, dans quoi je me suis embarquée encore ?

10 h.

Mon shift commence. Soupir. On installe un grand sourire… Voici votre cappuccino au lait de soya madame, un muffin avec ça ?

 

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