Café Tao
Chapitre 6
Noémie
Dernier jour de mes 17 ans, l’excitation est à son comble ! J’ai ce sentiment incroyable de gouverner le monde, d’avoir tout compris à la vie. Demain, je serai majeure, j’étudie un métier que j’aime et j’ai un chum génial, trop beau et avec qui je bâtis un avenir. Sérieux, je plane littéralement dix pieds au-dessus de ma tête. J’ai envie de sortir et de crier mon bonheur à tout le monde !
— Jay ! Habille-toi, on s’en va magasiner, tu me l’avais promis. Je veux une nouvelle robe pour sortir demain soir. Il faut que je commence ma vie d’adulte en force ! En plus, on prend pas une limousine en vieilles guenilles.
— T’es sérieuse ? T’as genre 8000 robes dans ta garde-robe et il mouillasse dehors.
— Oh que si je suis sérieuse, monsieur ! En plus, c’est ma fête alors tu peux RIEN me refuser !
— Ouin. C’est ben parce que c’est ta fête, mais je t’avertis, on fait pas 200 magasins là. Anyway, il faut que j’aille au Sports Experts, j’ai pété mon bâton de hockey et je dois en acheter un autre. On fera ça en même temps.
— OK deal. Sur le chemin, je vais arrêter au Tao porter une camisole à Kariane, je pense qu’elle travaille. Je veux m’assurer qu’elle n’arrive pas dans la limousine avec un poncho ou un chandail de Green Peace !
Jay est encore en boxeur dans son lit, moi je suis prête depuis quinze minutes et je me bats avec des cils récalcitrants à mon mascara. En temps normal, son manque d’enthousiasme m’aurait déçue, mais aujourd’hui rien ne peut gâcher ma bonne humeur ! Il lambine encore.
— Jay, debout !
Il me regarde, l’air malicieux.
— Viens prendre ta douche avec moi.
— Euh, t’es malade ! Je viens de passer trente minutes à m’arranger pour sortir, je vais pas aller me mouiller la tête certain. Grouille, si on veut avoir le temps d’en profiter.
Jay sort de son lit, passe derrière moi, m’embrasse dans le cou et va partir la douche dans la salle de bain du sous-sol. Il revient dans la chambre, m’embrasse à nouveau au passage et me saisit de ses deux bras musclés, beaucoup plus fort que moi. Il m’entraîne de force vers la douche malgré mes cris hystériques.
— Non Jay, NON !!! Mes cheveux vont être dégueulasses !
— Oh oui, tu t’en viens avec moi. J’ai pas mal de plans pour nous deux avant d’aller magasiner, madame la fêtée.
Mes cris deviennent rapidement des fous rires et nous rentrons finalement tous les deux dans la douche.
Deux jeunes amoureux.
Kariane
— Allo Kariane.
C’est mon père qui rentre du travail, étonné de me trouver à la table de cuisine un jeudi matin.
— Je pensais que tu ouvrais le café ce matin.
— Oui, mais j’ai demandé à une collègue de me remplacer, je feelais pas.
Silence gêné. Mon père fait réchauffer son souper et s’assoit à la table, sans dire un mot.
— Papa, je ne t’ai jamais raconté ça, mais sais-tu ce que ta sœur Micheline m’a dit, au jour de l’an l’année passée ?
— …
— Je te souhaite de trouver ta voie. Non mais, faut-il être conne juste un peu pour dire ça à une fille de 17 ans, voyons donc.
Je m’attendais à ce qu’il me bredouille quelques paroles inaudibles avant de s’enfuir en courant, prétextant un sommeil à rattraper. Au fond, j’avais parlé davantage pour moi que pour lui, ces foutus mots me trottaient dans la tête depuis des semaines « je te souhaite de trouver ta voie ». Je fixais le temps morose à l’extérieur, maudissant novembre et les temps pluvieux, autant ceux que j’observais par la fenêtre que ceux que j’observais à l’intérieur de moi.
— Tu sais ma puce, quand ta tante Micheline était jeune, elle rêvait d’être avocate en droit criminel. Elle était la meilleure de sa classe et avait beaucoup d’aplomb et d’assurance. Elle te ressemblait beaucoup, d’ailleurs. Le ciel semblait être la limite pour elle.
Surprise par la tangente de la conversation, je sors de ma morosité. Je me tourne vers mon père, étonnée par ses révélations. J’ai envie d’en savoir plus.
— Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?
— Elle est tombée amoureuse. Elle a rencontré son mari l’été avant de commencer ses études puis elle a commencé à sortir avec lui. Tranquillement, ses rêves sont devenus les siens et, avant qu’elle ne s’en aperçoive, elle était enceinte et mariée à un homme qui travaillait 7 jours sur 7 pour bâtir sa compagnie. Elle n’est jamais retournée à l’école et elle a vécu une vie tranquille, élevant presque seule ses deux enfants.
— C’est tellement triste.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Non mais, franchement ! Elle a abandonné tous ses rêves pour un homme peu présent et elle s’est retrouvée enfermée à la maison à faire la cuisine et le ménage avec deux enfants au lieu de plaider au tribunal.
— Kariane, ta tante Micheline est probablement la personne qui a le moins de regrets que je connaisse. Elle n’a jamais regardé en arrière et elle a bel et bien trouvé sa voie. Ce n’était peut-être pas la voie qu’elle pensait chercher, mais c’était la sienne. Elle est encore aujourd’hui très amoureuse de son mari. Je ne te dis pas qu’elle sait parler aux gens ni que c’est la personne la plus délicate qui soit, je suis d’accord avec toi, mais elle est vraiment heureuse. Elle a adoré être une mère et une épouse, plus qu’elle n’aurait aimé gagner tous les procès du monde.
Je suis comme foudroyée par cette histoire. Là où je voyais une femme faible et dominée par son mari, qui avait mis tous ses rêves de côté pour qu’il vive les siens, mon père voit deux amoureux transis, ayant dessiné une vie faite pour eux. Je suis abasourdie.
— Alors, pourquoi penses-tu qu’elle m’ait dit ça ? Je te souhaite de trouver ta voie.
— Je pense que Micheline voit en toi la jeune fille fougueuse et fonceuse qu’elle a été autrefois. Mais je crois qu’elle y voit aussi une jeune fille intègre, forte et loyale capable de porter ceux qu’elle aime sur ses épaules. Elle ne t’a pas dit « je te souhaite de trouver un métier » ou « je te souhaite de continuer l’école », mais bien je te souhaite de trouver ta voie. Parce qu’elle sait que, pour quelqu’un comme toi, la voie peut être bien loin de l’endroit où tu la cherchais au départ. Mais ce n’est que mon opinion.
Sur ces mots, mon père se lève, met son assiette dans l’évier et se prépare à aller se coucher. Je m’apprête à me replonger dans mes réflexions, le cerveau en ébullition devant toutes ces nouvelles informations qui me bouleversent. Mon père s’arrête sur le pas de la porte.
— Tu devrais venir faire du bénévolat sur mon unité de soins palliatifs.
Et il quitte la pièce me laissant avec mon néant.
Noémie
— Noé, ça fait deux heures qu’on marche. Tu as acheté un bonnet et un sac à main, mais aucune robe. Je commence à être un peu tanné de magasiner là. En plus, tantôt les gars vont gamer en ligne et j’aimerais ça être revenu à temps pour embarquer avec eux.
— Ben là ! Je pensais qu’on passait la journée ensemble. En plus, je veux aller à la petite boutique sur la rue principale et passer au Tao. On pourrait prendre un café là-bas ?
— Bof… tu sais que j’aime pas ben ça ces places de « grano » là… Écoute, on va aller à ta boutique, choisis-toi la robe que tu veux et je te la paye. Après on passe au café de ta cousine, tu lui donnes la camisole pis on va aller manger à la brasserie en allant chercher mon bâton au Sports Experts. Ensuite, je te dépose chez toi pis moi je vais gamer avec les gars. On va avoir passé presque toute la journée ensemble à magasiner. Parfait ça ?
— Oui OK…
Tout à coup, je commence à me sentir comme la température automnale, grise et froide. Crime, ça serait quoi de fournir un effort une fois de temps en temps pour faire des trucs que j’aime, comme magasiner ou aller prendre un café ? En plus, j’aime même pas ça la brasserie pis les serveuses en petits tops décolletés d’arbitre, c’est assez ordinaire comme décor pour un couple. C’est clairement pas pour me faire plaisir qu’on va là. C’est pas comme si je lui avais jamais dit en plus… L’an passé, on a fait un break de deux semaines en plein pour des affaires de même. Il avait fait des efforts quelque temps, mais là on dirait que c’est revenu exactement comme avant. Je me regarde dans le rétroviseur, je me trouve laide. Mon entrain du matin a disparu, mes cheveux sont tous gonflés par l’humidité de la douche et de la pluie et mon mascara a coulé.
On entre dans ma boutique préférée et il s’assoit sur le gros banc de cuir devant les cabines d’essayage.
— Je t’attends ici, j’ai les jambes mortes.
Ben oui, hein, pas capable de magasiner deux heures avec moi, mais un tournoi de dek hockey de deux jours, pas de problème ! Parfait, moi aussi je suis capable de jouer à ça. Je fais lentement toutes les rangées et les étalages de la boutique, je choisis une quinzaine de morceaux et je fais l’essayage le plus long et le plus rigoureux de toute ma vie, essayant les nombreux modèles en différentes grandeurs et couleurs, lui demandant son avis chaque fois. Un lent supplice bien mérité pour monsieur jambes en compote.
— La grise ou la blanche ?
— N’importe, les deux sont belles.
— S’il te plaît, aide-moi à choisir ! J’aime les deux.
— En tout cas, t’as des plus belles fesses dans la grise.
Commentaire poche… ou cute ? Je sais plus trop. Je prends la robe grise, je dépose l’amoncellement de vêtements utilisés comme accessoires de torture au comptoir de la salle d’essayage en prétextant que ça ne faisait pas et je me dirige vers la caisse. D’un coup, une camisole noire attire mon regard, dans un étalage près du sol, loin des regards. On peut y lire : « I make my own sunshine ».
Je souris. Jay me regarde drôlement.
— Pourquoi tu souris ?
— Je vais l’acheter à Kariane. Je pense que c’est exactement ce qu’il lui faut.
Je pense à la tête qu’elle fera en la voyant et je suis morte de rire. Elle qui s’attend à ce que je lui amène un truc uni et ben straight, elle va faire le saut. On se dirige vers la caisse et Jay me prend la robe et la camisole des mains.
— C’est moi qui paye, pour ta fête. Tu pourras pas dire que je te gâte pas mon cœur.
Je l’embrasse pour le remercier et sors l’attendre. N’empêche qu’au lieu de m’acheter une robe à 100 $, pour me gâter, il aurait simplement pu passer la journée avec moi à flâner au café comme je voulais. Les gars ne comprennent jamais rien. La pluie se transforme en douce neige. Jay sort de la boutique et me donne le sac. Le Café Tao est en face de la boutique. Je m’apprête à traverser quand il s’arrête.
— Qu’est-ce que tu fais, tu viens pas avec moi ?
— Ben, ta cousine est bizarre. Je pense qu’elle ne m’aime pas. Je vais te laisser y aller et je t’attends dans le pick-up. C’est correct ?
My God, hein. C’est pas tout à fait ce que j’appellerais une relation fusionnelle.
— Ben oui là.
Frustrée, je traverse la rue et je fonce vers le Tao. Au moment où je pousse rageusement la porte pour entrer, elle s’ouvre sous mes mains et je percute de plein fouet le garçon qui en sort, échappant mon sac de vêtements qui se renverse sur le trottoir. L’inconnu agrippe la camisole et la regarde un instant avant de me la tendre en souriant, le regard espiègle.
— « I make my own sunshine ». C’est vrai, je suis assez d’accord.
Autour de moi le temps s’arrête l’espace de quelques secondes. Comme un film au ralenti, je détaille ses yeux, son sourire et ses cheveux un peu bouclés. Mon cœur bat dans mes oreilles, si bien que je porte peu attention à ce qu’il me dit. Le temps que je rassemble mes idées pour lui répondre, il a déjà tourné les talons et continué sa route. Mais qu’est-ce qui vient de se passer ? Je reste figée dans l’embrasure de la porte et je me répète tranquillement les mots qu’il m’a prononcés. Un sourire niais s’installe sur mon visage. Je me dirige vers le comptoir du café et demande à la serveuse où est Kariane, surprise de ne pas la voir au comptoir comme tous les jeudis.
— Kariane a pris sa journée, elle ne se sentait pas bien.
Surprise, je quitte le café et embarque dans le pick-up de Jay, toujours le même sourire niais aux lèvres.
— Bon, tu as retrouvé ton sourire. Il était temps ! Veux-tu qu’on aille au Sports Experts avant ou après le resto ?
— J’ai pas vraiment faim. Est-ce que tu pourrais me déposer chez Kariane en route plutôt ? Elle est malade, je vais aller la voir.
— C’est ça, tu passes la journée à me faire la morale que je veux aller gamer pis finalement tu me plantes pour aller voir ta cousine. On dirait que tu sais vraiment pas ce que tu veux aujourd’hui.
Je l’ignore volontairement, tout en regardant par la vitre. J’observe la neige qui tombe, toujours habitée par cette joie enfantine inexplicable. Je dois absolument parler à Kariane de ce qui vient de se passer.
— Bon, encore dans la lune. C’est beau, je te dépose chez Kariane, mais tu ne pourras pas me reprocher qu’on a rien fait pour ta fête.
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