Café Tao
Chapitre 13
Noémie
Kariane et moi marchons tranquillement dans la rue, en cette froide fin d’après-midi de printemps, entre les flaques d’eau et les bancs de neige grisâtres. Malgré la température, je suis sur un nuage. Je ne comprends toujours pas les évènements, mais je suis littéralement aux anges ! Quand Kariane m’a vue dans sa cuisine avec ma banderole quétaine « Welcome home ! », elle m’a sauté dans les bras et elle s’est mise à pleurer. Kariane a pleuré !! C’était tellement inattendu de sa part, cet élan d’amour, mais je suis plus que ravie de la tournure des évènements. J’avais à la fois l’impression de retrouver une partie de moi qui me manquait terriblement et d’être face à une nouvelle personne que je n’avais jamais vue de ma vie, une inconnue familière. C’était weird, mais en même temps agréable. Je me suis aussi mise à pleurer en la serrant contre moi. Elle m’avait tellement manqué. Dès qu’elle s’est ressaisie, elle m’a tout de suite crié :
— AU PUB !!! Right now! Une bière s’impose.
Elle avait raison. On avait tellement de choses à se raconter. Mon oncle était allé la chercher à l’aéroport. J’entends encore son petit ton tendre et paternel quand il a dit :
— C’est ça, hein ! Aussitôt revenue qu’elle me quitte encore ! Et pour une fille plus jeune et plus belle en plus !
Il avait l’air content de la voir. Il ne lui dira jamais, mais je crois qu’elle lui manque beaucoup quand elle n’est pas là. Il doit trouver la maison extrêmement silencieuse sans elle. Nous arrivons au pub et nous prenons une table près de la fenêtre pour continuer à nous nourrir des quelques rayons de soleil encore présents en cette fin d’après-midi. En arrivant, Kariane dépose son manteau pour aller saluer rapidement Benjamin le barman qui est un de ses amis. Je la regarde et son sourire me réconforte. Je m’étais tellement ennuyée de ce sourire que rien n’arrête, de cette fille soleil qui est le centre de l’univers de tout le monde. J’ai l’impression de la voir revivre. Je la trouve tellement belle, une force pure, une lumière qui annonce la fin de mon hiver. Lentement je me remets à penser, comme si je sortais doucement d’un coma et l’anxiété refait rapidement surface. J’ai des sueurs froides. Je m’étais tellement laissé emporter par nos retrouvailles et par ma joie de la voir heureuse et souriante, que je n’ai plus pensé à ce que j’avais à lui dire. Comment être celle qui va gâcher tout son bonheur en lui disant que je suis en couple avec son ancien kick depuis déjà trois mois ? Et si elle avait encore des sentiments pour lui ? J’ai peur d’anéantir sa joie nouvellement retrouvée qu’elle avait perdue depuis si longtemps. Et si elle espérait le voir à son retour pour lui dire qu’elle l’aimait ? Je respire fort. Je ne me sens pas bien. Kariane revient.
— Ça va Noémie ? T’es toute pâle. On dirait que tu vas t’évanouir.
— J’ai quelque chose à te dire. J’aime mieux te le dire tout de suite. J’ai pas fait ça dans ton dos et j’aurais voulu te le dire avant, mais tu me répondais pas. Tu t’étais évanouie dans la nature. Oh, Kariane, je me sens tellement mal.
Je me suis mise à pleurer, comme une fillette. Ça m’arrive souvent quand le stress est trop fort et que je n’arrive plus à contenir mes émotions.
— Ben voyons Noé ! Qu’est-ce qui peut bien se passer de si grave ? Je suis sûre que tu capotes pour rien. Crache le morceau.
Kariane s’était habituée depuis notre enfance à me voir éclater en sanglots pour des niaiseries. Elle était immunisée et mes larmes ne l’attendrissaient plus.
— Ben, y s’est passé pas mal d’affaires dans ma vie depuis ma fête.
— OK…
— Premièrement, j’ai laissé Jay.
— HALLELUJAH. Maudite bonne affaire. Continue.
— Ben tu te rappelles, le gars du café, mon coup de foudre instantané.
— Honnêtement, avec tout le vin qu’on a bu, tout le temps que tu as passé à m’en parler et le mal de bloc du lendemain, c’est gravé dans ma tête pour toujours. Mais c’est quoi le rapport ?
— Ben le gars…
— ACCOUCHE NOÉMIE.
Son expression faciale bascule entre celle d’une fille qui écoute un thriller passionnant et celle de quelqu’un qui s’apprête à recevoir un diagnostic incurable dans un hôpital.
— C’est Sébastien.
— ….
Kariane ne dit plus un mot, comme heurtée. Elle se contente de me regarder, les yeux ronds.
— Ben là, Kari. Dis quelque chose.
Soudainement, elle se lève sans dire un mot. Je reste là dans le néant. Je me sens comme sur une potence dans une place publique à attendre que le bourreau fasse sa job. Mais il ne se passe rien. Elle ne prend pas son manteau. Elle tourne les talons et se dirige vers le bar. Quelques instants plus tard, elle revient avec deux shooters de Tequila.
— I DRINK TO THAT !
Je la fixe, abasourdie.
— Pour vrai, tu n’es pas fâchée ?
— Ben non ! Il mérite quelqu’un qui l’aime vraiment et ce quelqu’un, c’était définitivement pas moi. Eh ça veut-tu dire qu’il ne part plus pour son stage en France cet été ?
— Non, il y va toujours. Il part début juin.
— C’est cool ça. Donc, tu vas aller le rejoindre ?
— Ben non, je peux pas. Mon programme d’esthétique est en accéléré, donc je vais aller à l’école presque tout l’été pour finir plus tôt.
— Ah, c’est donc ben plate ça. Ça t’aurait enfin donné une occasion de voyager, toi qui en rêves depuis tellement longtemps !
Elle a raison sur ce point et une partie de moi le sait et se le cache depuis des semaines. En même temps, je ne peux pas abandonner un programme d’étude au deux tiers complété pour un petit voyage en amoureux ! Ce n’est absolument pas logique. Je n’ai pas fait tout ce travail-là pour rien. En plus, en septembre je ne serai pas plus avancée, j’aurai perdu une année scolaire pour presque rien. Pas question de rester la secrétaire de Miss Agathe toute ma vie non plus ! Si je veux finir par avoir ma propre affaire, je dois rester concentrée et finir mon DEP au plus vite. C’est sûr qu’en n’ayant plus la possibilité d’avoir un salon presque gratuit à même ma maison dans quelques années ça change un peu les plans, mais bon, je m’ajusterai.
— Noé, t’es encore dans la lune. À quoi tu penses ?
Je reviens à la réalité. Je change de sujet.
— Eh Kariane, je sors peut-être avec Mel et Sarah ce week-end, tu viens avec nous ?
— Oh non ! Même pas pour tout l’or du monde. Cette fois-ci, tu ne pourras pas utiliser l’excuse que c’est ta fête et tu ne m’auras pas !
Son rire me fait du bien. Son rire qui illumine le monde. Son rire qui illumine ma vie.
Kariane
La nouvelle de Noémie et Sébastien en couple me secoue au plus haut point. Il faut dire que j’étais comme dans un monde parallèle depuis mon départ des Îles et mes « au revoir » avec José. En plus, avec mon père qui m’attendait à la sortie de l’aéroport avec des brownies et un grand latté végan du Tao et Noémie et sa banderole dessinée à la main qui m’attendaient à la maison, mon retour avait pris des airs de rêve éveillé. Donc, la révélation de Noémie m’a ramenée brusquement à la réalité, comme un réveille-matin tonitruant après une douce nuit de rêveries. Honnêtement, je ne sais pas ce que je ressens à propos de leur relation. Je ne suis ni triste ni fâchée, mais pas non plus réellement heureuse pour eux. Je suis juste stoïque. Est-ce que c’est normal ? Je ne pense pas être jalouse et réalistement, si deux personnes méritent d’être heureuses, c’est bien eux. Ce sont deux des personnes que j’aime le plus au monde, mais quelque chose me trouble. Face aux grands yeux bleus mouillés de larmes de Noémie, je me sens désarmée. Je ressens son besoin vital d’obtenir mon approbation, mais je ne me sens pas en mesure de lui donner. Je suis de marbre, mais je me rends bien compte des secondes qui filent alors que je ne dis rien et que je la regarde, les yeux fixes et stupéfaits. Je décide de me lever sans savoir pourquoi. Je ne pense pas avoir envie de partir, il me semble qu’on a tellement de choses à se dire encore et elle m’a tellement manqué. Quelque chose me gêne et je me sens au pied du mur, même si je me suis mise moi-même dans cette situation. Je me dirige donc vers le bar sans but précis. Cette escapade va me laisser quelques secondes pour faire le point avec moi-même. Je commande deux tequilas et je paie, toujours dans le néant. Je reviens vers Noémie et de mon ton le plus naturel possible, je lance :
— I DRINK TO THAT !
Sincèrement, je pense qu’il n’y avait rien de mieux à faire, rien de mieux à dire. Je continuerai ma propre psychanalyse plus tard quand j’aurai quelques tequilas de plus derrière la cravate. Nous continuons donc à discuter ensemble au Pub, tout l’après-midi. Nous parlons de leur histoire d’amour, de ma nouvelle passion pour la vie marine, de ses études en esthétique qu’elle commence à trouver longues, de mes nouveaux amis rencontrés durant mon bénévolat, de ses amitiés en dents de scie avec ses amies du DEP et finalement, de mon histoire avec José…
— Oh, ma petite cachotière. Tu tombes en amour avec un Gilligan bronzé infirmier de tortue de mer et tu gardes ça pour la fin ! Moi qui placote sans arrêt à propos d’épilation des sourcils et de manucure française ! Voyons donc !!!
— Objection votre honneur, j’attendais d’avoir ingéré une quantité d’alcool non négligeable avant de t’en parler, c’est pas pareil et je suis pas en amour !
Nous rions toutes les deux, comme des gamines. Comme si la dernière année n’avait pas existé et que rien ne nous avait séparés.
— Allllllllez Kari, raconte !! Arrête de me faire languir.
— Ben là, il s’appelle José. Il gère les groupes de bénévoles pour l’organisation. Il est beau, musclé et il fait du surf. Quoi d’autre ?
— Ben raconte comment tu es tombée amoureuse !
Noémie me regarde avec des cœurs à la place des pupilles comme une adolescente qui écoute Les pages de notre amour, en boucle pendant les vacances scolaires. Elle a toujours été passionnée par les belles histoires d’amour torturées et romantiques. Je me rappelle encore la voir dessiner des princes et des princesses dans ses cahiers de dessins quand on était au primaire, une vraie fleur bleue !
— Noé, je ne suis PAS amoureuse. On a juste passé pas mal de temps ensemble à discuter et à sauver les tortues de mer.
Mon regard sarcastique ne la trompe pas.
— Vous avez fait l’amour sur la plage ! Avoue ! Raconte !
— Pas question que je te raconte ça ! Disons juste que c’était assez chaud. Mais, dans les faits, nous avons surtout parlé de nos passés, de nos peurs, de nos craintes. Il ne m’était jamais arrivé de rencontrer quelqu’un avec qui il était aussi facile de parler et de s’ouvrir. Je lui ai parlé de choses que je ne m’étais même jamais avouées à moi-même. Lui, il m’a parlé beaucoup de ses regrets, de la personne qu’il était avant et de celle qu’il voudrait être.
— C’est tellement beau !
— Nouille sentimentale. Finis ta bière, y va être temps qu’on rentre si on veut être encore capable de marcher. Eh pis depuis quand tu bois de la bière, miss vin rosé pétillant ?
— C’est Sébastien qui m’a fait découvrir des bières de microbrasserie. C’est vraiment bon, hein ! Disons que c’est pas mal meilleur que de boire de la Coors light tiède en canettes qui traîne dans une boite de pick-up. Bon, je m’en vais aux toilettes avant de partir, je reviens.
Pendant qu’elle s'éloigne, j’observe le soleil qui termine sa course et je repense à mon dernier coucher de soleil avec José, enlacés dans un hamac, sous les palmiers.
— Je peux pas croire que je pars demain, on dirait que je suis arrivée hier.
— T’inquiètes tempête, je connais ça. Je suis ici depuis cinq ans et j’ai toujours l’impression que je viens d’arriver.
J’ai planté mes yeux dans ses yeux verts qui scintillaient au reflet du soleil couchant.
— Peut-être que ça veut dire qu’il serait aussi temps que tu rentres, José. Le printemps arrive au Québec, il me semble que c’est parfait pour un nouveau départ. Peut-être que tu as fait le tour de ta colère et que tu as fini de te pardonner ?
Je voyais lentement valser une lueur triste dans ses yeux, toujours ancrés aux miens. Je savais qu’il ne viendrait pas, mais une partie de moi l’espérait naïvement. Il ne m’a pas répondu. Il s’est relevé tranquillement. Il a pris mes mains dans les siennes pour m’aider à me relever du hamac. Ensuite, il m’a empoignée vivement sous les fesses pour me prendre dans ses bras si forts et il m’a embrassée tendrement, debout devant la plage infinie du pacifique sud. Toujours sans rien dire, il m’a portée jusqu’à son balcon et m’a déposée sur une couverture étalée sur le sol. La nuit était maintenant bien installée. Il a allumé une bougie et la lumière s’est remise à danser dans ses yeux verts, toujours un peu tourmentés et tristes. Contrairement à nos escapades coquines précédentes qui étaient plus sauvages, plus juvéniles, cette fois-ci, nous avons fait l’amour d’une façon tendre, sensuelle et vraie. Comme une vraie connexion entre deux âmes. Cette nuit-là, des barrières ont cédé en moi et je me suis sentie prête à m’ouvrir aux autres à nouveau. Je renaissais de mes cendres, comme un phénix, et l’oiseau magnifique était maintenant prêt à rentrer à la maison. J’avais fait le tour de mes tourments et j’étais prête à revenir.
Je vois Noémie qui sort des toilettes et qui vient vers moi. Un jour je lui raconterai cette nuit, mais pas maintenant. J’ai l’impression qu’en la gardant pour moi, elle reste magique, qu’elle m’appartient encore. Même si elle adorerait entendre cette histoire, je ne saurais pas comment la raconter sans dévoiler ma vulnérabilité et une partie de moi, tellement fragile que je ne la tolère pas moi-même. Je l’imagine sautiller d’excitation sur son banc et rêvasser. Pauvre elle, il me faudrait minimum 1000 shooters pour raconter ça à quelqu’un même à celle que je considère comme mon âme sœur. En plus, José et moi on ne se reverra probablement jamais. Je dois commencer à faire le deuil de cet amour naissant qui n’aura, néanmoins, jamais de suite. Je réfléchis encore un peu. Je crois que maintenant je comprends ce que j’ai ressenti quand Noémie m’a dit pour Sébastien et elle. Depuis des années, je m’étais tellement habituée à ne ressentir que de la colère et de la rage que c’est comme si je ne savais plus comment réagir aux émotions positives. Au fond, je suis tellement heureuse que Noémie ait enfin la chance d’aimer et d’être aimée par quelqu’un d’aussi génial que Sébastien. L’univers les a mis sur le même chemin, ça ne fait aucun doute et j’en suis comblée. Elle prend son manteau. Je la regarde et je lui fais un énorme sourire tendre, en mettant aussi le mien. Je veux lui dire à quel point je suis heureuse pour elle, les mots me brûlent les lèvres pour lui dire à quel point elle et Sébastien méritent de trouver le bonheur ensemble, mais rien ne sort. Noémie, qui me connaît depuis toujours, me regarde compatissante et me prend dans ses bras. Elle me serre très fort, longuement, et me dit doucement à l’oreille :
— Je sais Kariane, je sais… moi aussi.
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