Café Tao
Chapitre 7
Kariane
Une lumière intense pénètre dans mes yeux, réveil brutal. J’entrouvre une paupière, comateuse, et je vois le rideau de ma fenêtre grand ouvert sur un matin de novembre immaculé de blanc. J’ai la haine envers la terre entière que ce rideau soit resté ouvert. Mal de tête fulgurant, bouche sèche… je recolle tranquillement les morceaux de la veille. Je repense à ma journée triste, à cette grande conversation avec mon père qui m’a chamboulée, à Noémie qui débarque comme le soleil au printemps et à notre superbe soirée de cousines à boire du rosé pétillant de dépanneur en écoutant pour la deux cent millième fois notre film culte à toutes les deux : Mange, prie, aime. Un léger sourire se dessine sur mes lèvres, définitivement le premier de la journée et peut-être le seul qui verra le jour. Je repense à Noémie et à son arrivée en trombe hier après-midi, excitée comme si elle avait frenché Justin Timberlake et réclamant une soirée de filles pour sa dernière nuit en tant que mineure. Je la regarde qui dort à côté de moi, elle me semble paisible. Je sors doucement du lit, sans la réveiller. Premièrement, j’ai beaucoup trop mal à la tête pour me claquer un round deux de discussions de filles et deuxièmement, je me rappelle qu’elle aura besoin d’énormément de sommeil si elle veut être présentable pour sa grande soirée de 18 ans qu’elle attend avec impatience depuis qu’elle a genre 12 ans. Oh my God, la pauvre, elle va devoir sourire et jaser avec tout le monde pendant toute la soirée avec sa gueule de bois légendaire, ouf ! Pendant ce temps-là, je vais boire une petite bière bien tranquille avec Sébastien dans un coin du bar probablement en gardant mes lunettes de soleil à l’intérieur, sans parler à personne et en tentant de me faire oublier. Dans le cas présent, c’est plutôt un avantage quand personne ne s’attend à te voir danser. Je descends les escaliers, active la cafetière et m’assois à ma place habituelle à la table de cuisine pour regarder l’hiver qui arrive prématurément. Quand j’étais jeune, je voyais ma mère prendre son café tous les matins à cet endroit et regarder elle aussi dehors, tantôt les bourgeons et les oiseaux, tantôt nos petits voisins faire des bonshommes de neige. Cette femme était d’un calme et d’une douceur, c’était tellement apaisant. Elle était comme le silence au petit matin. Après sa mort, je n’ai retrouvé ce calme et cette douceur nulle part. C’est pour ça que j’aime tant me lever avant tout le monde et profiter de ce moment unique dans la journée, j’ai l’impression de retrouver une partie d’elle.
Les mots de Noémie me reviennent, ceux qu’elle a prononcés au moment où elle débouchait la deuxième bouteille de vin, très très peu de temps après avoir terminé la première, si mes souvenirs sont exacts.
— Toi là, crois-tu à ça le coup de foudre ?
J’ai failli m’étouffer avec ma gorgée.
— Hein ? Tu veux dire, comme dans les films-là ?! Étincelles, papillons, musique de fond et tout le tralala ?
— Ben non, niaiseuse… Plus comme le temps qui arrête, qui ralentit la première fois que tu vois une personne, que tu as l’impression d’en être amoureuse instantanément et de connaître la personne depuis toujours.
Sa question me surprenait beaucoup, surtout venant d’une fille qui sort avec le même gars depuis le secondaire 4 et qu’elle le connaît depuis l’école primaire. Je trouvais que ça sortait de nulle part.
— Euh. Ben, je sais pas. Je m’attendais pas trop à un questionnement aussi profond. Personnellement, je crois pas être capable de ressentir ça, en tout cas ça m’est jamais arrivé. Je suis pas assez romantique pour ça, je suis pas sûre que j’ai tous les bons morceaux à la bonne place pour que ça m’arrive un jour.
— Arrête ! C’est pas une question d’être romantique. C’est chimique. T’as même pas ressenti ça avec Clara ?
— Même pas avec Clara.
— Pis avec Sébastien, ton mystérieux amant dont tu me parles, mais que tu ne m’as jamais présenté ?
— Sébastien c’est juste un ami. Disons comme un grand frère. Ouin, disons un grand frère qui n’est pas de ta famille et avec qui tu dors en cuillère. Mais tout habillés ! Sauf une fois. Pis que tu aimes beaucoup. Mais pas assez. Pas de cette façon-là en tout cas.
L’alcool me faisait perdre mon assurance habituelle et je m’emmêlais dans mes pinceaux, trahissant une part du chaos qu’il y avait dans ma tête. Elle m’a alors regardée d’une drôle de façon. J’appréhendais la suite. Pour la première fois de ma vie, j’étais légèrement mal à l’aise face à elle. Par contre, c’est sa réponse qui m’a encore plus déstabilisée.
— T’es tellement hot, Kariane. Sérieux, je t’envie. C’est clair que t’as jamais ressenti ça pour personne, un coup de foudre, fuck c’est toi la foudre !! Tu ne te laisseras jamais emprisonner dans une relation qui ne te ressemble pas, toi…
Son commentaire me donnait autant envie de rire que de pleurer. Bon, elle était saoule et c’était franchement mignon de voir dans ses grands yeux cette espèce d’admiration naïve qu’elle entretient à propos de moi depuis notre enfance. Elle est sans aucun doute mon meilleur public pour toutes ces fausses impressions que je véhicule à propos de moi. En même temps, je m’en voulais de ne pas lui avoir raconté toute la vérité sur le fait que Clara était partie et que ça m’avait anéantie. Je lui avais raconté qu’elle était partie pendant notre voyage, mais que ça m’arrangeait bien parce que j’étais libre de voir qui je voulais, notamment Sébastien. Je sais qu’au fond d’elle, elle savait que je n’allais pas bien, qu’elle le ressentait, mais qu’elle ne m’en parlait jamais. Elle attendait sûrement que je sois prête. Je me sentais hypocrite même avec la personne la plus proche de moi, celle que j’aimais le plus au monde. Je reviens dans l’instant présent en voyant le voisin déneiger les quelques millimètres de neige sur sa voiture comme s’il s’agissait de la tempête du siècle. Je regarde la neige fondre tranquillement sur le pavé et je me sens comme elle.
Hier soir, Noémie m’a raconté sa brève rencontre avec l’inconnu-homme-de-ses-rêves. Honnêtement, je ne l’avais jamais vue comme cela, elle brillait presque dans le noir tellement elle était scintillante. Avec du recul, je me dis qu’elle devrait se sentir comme ça plus souvent au lieu de s’en faire avec les moindres détails de sa vie, elle serait moins stressée. Elle était tellement belle quand elle me parlait de son coup de foudre, je rêve de me sentir comme ça l’espace d’un instant. Je tourne dans ma tête les mots qu’elle m’a dits : « Tu ne te laisseras jamais emprisonner dans une relation qui ne te ressemble pas, toi (…) » et je n’arrive pas à savoir si elle faisait allusion à sa relation avec son chum ou si elle divaguait seulement à cause du vin pétillant. Je l’entends descendre les escaliers et ça me tire de mes réflexions. Peu importe mes craintes, je ne crois pas que ce soit la bonne journée pour remettre en question sa relation de deux ans avec son chum.
— Ayoooooooye. Mal de tête fois un million à matin.
Elle sort à peine des vapes et elle s’écroule sur la chaise devant moi.
— Hey hey hey ! Bon matin la fêtée ! 18 ans HIP HIP HIP, HOURRA.
J’ai quand même trente minutes de réveil et un café d’avance sur elle.
— Shut up. Café tout de suite, pis en intraveineuse s’il vous plaît.
— Ouin, tu es pas mal moins fringante qu’hier soir quand tu as débarqué avec tes deux bouteilles de vin et ton histoire de coup de foudre. En plus, je veux pas t’écœurer, mais dans douze heures ben pile, tu vas être pognée dans une robe qui te pète sur le corps, assise dans une limousine, à boire du mousseux cheap en trinquant à ta majorité et en prenant des selfies. Est-tu pas belle la vie à 18 ans, hein !
Le doigt d’honneur magistral qu’elle m’adresse à ce moment précis étant grandement mérité, je garde le reste de mes moqueries pour moi. Au même moment, mon père entre dans la cuisine témoin de ce grand geste tendre entre cousines.
— Tiens, tiens, les deux enfants terribles, vous avez une mine d’enterrement à matin, grosse soirée ?
Noémie et moi pouffons de rire au même moment comme deux adolescentes prises en flagrant délit. Ça nous rappelle drôlement une scène similaire, quelques années auparavant, quand nous avions viré notre première brosse avec la crème de menthe verte de mon père, cachées dans le grenier. Un souvenir épouvantable, mais au combien mémorable ! Il continue :
— Bonne fête ma nièce préférée. Je ne pourrai pas aller à ton souper de fête samedi parce que c’est ma fin de semaine à l’hôpital et je ne pouvais pas échanger. T’as pas ton auto ? Veux-tu que j’aille te porter chez toi ? On ne laisse pas marcher la fêtée.
Noémie m’adresse un demi-sourire. Elle savait très bien qu’il esquiverait son souper de fête, mais elle semble tout de même déçue.
— Merci ! C’est pas grave pour mon party de fête, on se reprend la prochaine fois. Merci pour l’offre de lift, mais Kariane travaille à midi au Tao, je vais embarquer avec elle et elle va me laisser en chemin.
— Ouais, comme ça elle va peut-être foncer une deuxième fois par mégarde dans son bel inconnu.
Noémie me donne un coup de pied sur le tibia, en dessous de la table, avec une fougue impressionnante pour une fille qui a une aussi intense gueule de bois.
Elle m’adresse un regard équivalent à une menace de mort. Il faut croire que l’heure n’est plus à l’allégresse et aux coups de foudre avec des hommes mystères.
Noémie
La première chose dont je me suis souvenue ce matin, c’est la dégueulasse impression que j’avais d’avoir trompé Jay quand je me suis couchée hier soir après avoir parlé avec Kariane, pendant des heures, de mon wannabe coup de foudre. Je crois même qu’après la deuxième bouteille de vin, je l’appelais l’inconnu-homme-de-mes-rêves... la honte. Un coup l’excitation passée, je me suis sentie infidèle et menteuse, des sentiments que j’expérimentais pour la première fois de ma vie. Pendant notre break de l’année passée, Jay avait couché avec une autre fille, mais moi je l’avais attendu. Je me demande s’il a éprouvé les mêmes regrets que moi, quand il était avec cette fille. Anyway, je déteste me sentir comme ça. Je ne sais pas comment les gens font pour tromper leur chum ou leur blonde, dans la vraie vie en plus et pas seulement dans leurs rêveries. La deuxième chose qui m’est venue en tête en me réveillant abruptement ce matin, c’est la sortie de ce soir pour ma fête et je me suis mise instantanément à angoisser sur comment j’allais réagir quand j’allais être avec Jay, devant tout le monde et que je devrai vivre avec mon malaise. En plus, avec la gueule de bois que j’ai, la soirée promet d’être fastidieuse. D’un coup, je m’offre une superbe tape dans le front et je m’adresse à moi-même : « Noémie, t’es donc ben épaisse. T’as foncé dans un gars pis tu t’es imaginé le marier et lui faire trois enfants. T’as pas trompé ton chum là. C’est beau, on se réveille. Ça fait des années que tu t’imagines ta fête de 18 ans, arrête de capoter pour rien et profites-en donc ! » N’empêche que je me sens mal, même si j’ai juste fantasmé comme une adolescente, saoule avec ma cousine, sur un gars que je ne reverrai jamais. Je ne peux rien y faire, je suis faite de même. Je descends rejoindre Kariane et instantanément ses cris de bonne fête me rappellent mon mal de bloc intense et ma déshydratation sévère.
— Shut up. Café tout de suite, pis en intraveineuse s’il vous plaît.
Kariane a retrouvé son humour et son assurance légendaire, mais des bribes de nos conversations d’hier me reviennent, peu à peu. Je scrute ses yeux à la recherche d’une tristesse que j’étais sûre d’avoir devinée lors de nos discussions sur l’amour de la veille… nada. J’avais peut-être halluciné. Je feelais tellement fleur bleue hier soir, j’aurais probablement pu inventer une vie amoureuse secrète à n’importe qui, même à Luce, la mère de Jay.
Lorsque mon oncle quitte la cuisine pour aller dormir, nous remontons à l’étage pour nous préparer à quitter la maison, Kariane pour aller travailler et moi pour tenter de récupérer un peu d’énergie en prévision de la soirée à venir. Tout d’un coup, je regrette d’avoir organisé une grosse fête aussi pimpante et j’anticipe les pires scénarios : la probabilité gênante que personne ne parle dans la limousine, une soirée plate au bar, mes nouvelles amies d’esthétique qui ne s’entendent pas avec la gang, etc. Je veux tellement que tout se passe bien que je commence à sentir un nœud dans mon estomac. À moins que ce soit l’alcool de la veille ?
— Eh, Noé, j’ai super faim. Ça te tente-tu qu’on parte plus tôt et qu’on mange un morceau au café avant que je commence à travailler ?
Je ressens un léger vertige et les papillons reviennent. Je rejoue dans ma tête le moment où j’ai foncé dans le gars aux cheveux bruns bouclés. Je ne peux m’empêcher de me demander s’il sera encore au café. « I make my own sunshine… c’est vrai, je suis assez d’accord. »
— Noooééé. Tu dors, ton moulin va trop vite. Je te parle. Sors de la lune.
Son allusion à la comptine de notre enfance est bien mignonne, mais elle ne calme pas mes projections mentales d’un avenir qui n’existera probablement jamais.
— Oui, oui. Un latté végan au Tao, c’est parfait.
Elle me dévisage.
— Euh, ça va ? T’es bizarre.
— Oui, oui, ça va. Je suis juste fatiguée pis stressée pour ce soir.
— Dé-stresse. Ça va bien aller, tu devrais prendre de grandes respirations. En passant merci pour la camisole… I make my own sunshine, maudite Noémie, il y a ben juste toi pour me faire porter une affaire de même en plein mois de novembre. Une chance que je t’aime et que c’est ta fête. Après la soirée, cette camisole, je la BRÛLE !
J’écoute à peine, je regarde le soleil qui se pointe maintenant à l’horizon comme pour me rappeler qu’il était toujours là.
« … I make my own sunshine. C’est vrai, je suis assez d’accord. »
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