Café Tao
Chapitre 19
Kariane
Mon téléphone sonne.
— Salut Kariane, c’est papa. Je m’excuse de te déranger, je sais que tu es en congé aujourd’hui, mais l’état de Joyce s’est beaucoup dégradé dans les dernières heures et nous pensons qu’elle n’en a plus pour très longtemps. Je sais que vous êtes proches, je me suis dit que tu voudrais probablement avoir la chance de lui dire au revoir.
Mon sang se glace dans mes veines.
— Merci papa, j’arrive tout de suite.
Même si cette fin était prévisible, voire inéluctable, un serrement me prend dans la poitrine et dans l’estomac. Je ne me sens pas prête à lui dire au revoir, pas prête du tout même. Honnêtement, je me sens incapable de dire encore au revoir à quelqu’un que j’aime dans cet endroit… dans ce lit d’hôpital, sous ces néons qui nous donnent tous un air cadavérique. Ça fait remonter trop de souvenirs en moi. Je puise tout ce qu’il me reste de force intérieure et je me mets en route vers l’hôpital. Après tout, Joyce mérite ma présence. Elle mérite que, pour une fois, je fasse preuve d’altruisme et que je l’assiste dans son passage vers l’au-delà. Je ne sais pas s’il existe un monde meilleur quelque part, mais il est sûr que Joyce y sera accueillie en reine, entourée de paysages merveilleux et de tous les amis qu’elle a connus. Je ne peux pas la laisser partir seule, pas après cette connexion que nous avons ressentie l’une pour l’autre. Dès mon arrivée à l’unité, je rentre dans sa chambre sans même avoir pris le temps de saluer les membres du personnel qui sont maintenant mes collègues. En arrivant à son chevet, sa lividité me pétrifie sur place et me rappelle les dernières heures de ma mère. Je crains qu’il ne soit déjà trop tard. J’avance doucement vers elle et je prends sa main dans la mienne. Elle est froide comme un vent d’hiver et je me sens soudainement seule dans une tempête. Elle murmure quelques mots sans même ouvrir les yeux. J’approche d’elle pour mieux l’entendre.
— Tu es venue, mon petit chaton.
— Joyce. Je suis là. Je ne bouge pas d’un poil. Je reste avec toi.
Des larmes se mettent à couler sur mes joues… des larmes tendres, des larmes tranquilles. Étrangement, elles ne s’apparentent pas à des larmes de rage ou de colère comme je l’avais anticipé… Elles sont justes là, elles vivent le moment présent comme moi et m’accompagnent. Elles sont authentiques.
— Merci d’avoir égayé mes derniers moments avec ta présence, mon petit chaton. Ta rencontre a été un des plus beaux cadeaux que l’univers m’ait faits.
J’appuie sa main sur ma joue pour la réchauffer, pour la sentir près de moi.
— Je ne suis pas encore prête à te dire adieu, Joyce, j’ai encore besoin de temps. J’ai besoin de toi pour me dire que je ne vais nulle part.
— Tu n’as jamais vogué vers nulle part, mon petit chaton. Tu cherchais seulement ta voie à toi… Nous la cherchons tous, à un moment ou à un autre.
Sa voix se fait de plus en plus faible et ses respirations semblent de plus en plus difficiles. J’ai peur que ma présence l’épuise. Je voudrais lui faire remarquer et lui dire de se reposer, mais elle continue :
— J’ai bon espoir que tu la trouveras bientôt, tu as tellement progressé en quelques semaines. Ta lumière éclaire encore plus qu’avant.
— Ma lumière ?
Elle ne me répond pas. Elle ne me répond plus. Je ne sais pas ce qu’elle a voulu me dire. Mon père entre dans la chambre quelques instants plus tard, prend ses signes vitaux et lui injecte de la médication antidouleur par son intraveineuse. Avant de repartir, il passe derrière moi et me donne un bec dans les cheveux. Il me dit :
— À partir de maintenant, il est possible que tu observes des pauses dans sa respiration. C’est normal, ça fait partie du processus. Ça semble inquiétant, mais c’est le cheminement normal vers la fin de vie. Tu peux sonner ou venir nous voir, Manon et moi, au poste infirmier si tu as besoin d’aide ou si tu as des questions. Il est possible qu’elle ne parle plus. Elle peut rester dans cet état quelques minutes, quelques heures ou même plus. Je reviendrai régulièrement faire des tournées.
— Merci de m’avoir appelée papa et merci de m’avoir obligée à venir travailler sur cette unité. C’est grâce à toi si je l’ai rencontrée.
Il me sourit et quitte la chambre. Je dépose ma tête sur le lit de Joyce, à quelques centimètres d’elle, et je l’écoute respirer. Je ne sais pas combien de temps je reste là… quelques minutes, quelques heures ? Le temps ne compte pas dans ces moments-là. Malgré la tristesse de la situation, je me sens en paix. J’ai cette étrange impression d’être à la bonne place, au bon moment. Comme si l’univers tout entier avait conspiré pour que je me retrouve exactement dans cette chambre d’hôpital, avec Joyce. Malgré toutes mes craintes et mes appréhensions, la vie semble m’avoir donné la leçon dont j’avais besoin, même si elle est douloureuse et qu’elle me laisse un goût amer. Je ne sais pas si je dors ou si j’ai atteint une espèce d’état méditatif, mais à un moment, la douce caresse de la main de mon père sur mon épaule me tire de ma transe. Je regarde par la fenêtre, le soleil se lève timidement à l’horizon.
— C’est terminé Kariane, Joyce est partie. Je viens de constater le décès. Je te laisse tout le temps qu’il te faut et ensuite on t’attend au poste, on a quelque chose pour toi.
Je me rassois sur ma chaise droite et froide et je contemple le corps inanimé de Joyce dans la lueur du petit matin. Un ange est parti rejoindre le ciel, Dieu, Bouddha ou qui elle voudra, tant qu’elle est heureuse pour sa deuxième vie. Je m’adresse à elle à haute voix, pour une dernière fois avant de m’en aller :
— Merci Joyce. Merci d’avoir croisé ma route. Merci d’avoir fait de moi « ton petit chaton » et de m’avoir servi la leçon d’humilité que je méritais. Merci de m’avoir obligée à regarder à l’intérieur de moi. Maintenant, je me sens prête à affronter ce qui s’y trouve.
Je me lève, l’embrasse sur le front et quitte sa chambre en lui adressant un dernier regard. Je me demande si ce ne serait pas ma mère qui l’aurait envoyée sur ma route pour m’obliger à revenir ici, à affronter mes colères et ma peine et à reprendre le contrôle de ma vie. Advenant que ce soit le cas, elles doivent bien rire en ce moment, assises ensemble à prendre un cappuccino quelque part dans un Café des anges, que j’imagine à l’image du Tao, mais en version paradis céleste. Je rejoins mon père au poste, plus sereine que je l’anticipais à mon arrivée ici. Je le prends dans mes bras et il me contemple, surpris par cet élan d’amour.
— Papa, maintenant je comprends ce que tu voulais me dire quand tu m’as dit qu’accompagner les gens sur cette unité t’a fait guérir de la perte de maman.
Il m’adresse un sourire bienveillant, heureux. Il me tend deux enveloppes. Sur la première, je peux lire « Kariane » écrit d’une écriture tremblotante. Sur la deuxième, je lis « Amy » d’une écriture soignée. Manon, qui s’était jusqu’à maintenant faite très discrète pour nous laisser de l’espace, s’approche doucement de nous.
— Elle a écrit la première lettre pour toi et nous a fait promettre de te la remettre à son décès. La deuxième, elle me l’a dictée plus récemment et je l’ai écrite pour elle, car elle n’avait plus la force d’écrire. Joyce m’a dit que tu comprendrais quoi en faire après avoir lu la lettre qui t’est adressée. Je n’en sais pas plus.
— Merci Manon.
Je la serre elle aussi dans mes bras. Je quitte l’hôpital et je décide de me rendre en marchant à notre nouvel appartement pour être seule et réfléchir un peu aux émotions que je suis en train de vivre et d’expérimenter. J’ai besoin de méditer sur la situation et je ne me sens pas encore prête à ouvrir sa lettre. J’ai l’impression qu’une fois que je l’aurai lue, Joyce sera véritablement partie. Comme si cette lettre était la dernière chose qui gardait notre relation vivante. Même si nous n’avons pas encore emménagé officiellement, nous avons eu un double des clés pour pouvoir peindre l’appartement. Noémie et moi avons installé deux chaises de camping en plein milieu de l’appartement tout blanc et nous passons beaucoup de temps assises là, sans peindre, à profiter du calme de cet appartement. Je crois que ni elle ni moi n’avons réellement envie d’effacer les souvenirs de Sébastien qui se trouvent en ces murs. Je prends un grand latté au Tao et je monte les escaliers de l’appartement pour aller me blottir dans ce calme douillet qui sera bientôt notre chez-nous. Pourtant, en entrant dans l’appartement, j’ai l’impression d’avoir fait un saut dans une quatrième dimension : Noémie est assise en plein milieu de l’appartement, toutes les fenêtres sont ouvertes, un nuage de fumée de cigarette vole autour d’elle et une grosse bouteille de vin blanc de dépanneur git à ses pieds. Elle me regarde, gobelet de styromousse à la main en guise de coupe, et me dit :
— Bon matin Kariane. Un petit verre de blanc ?
Noémie
Kariane me regarde comme si j’étais une extraterrestre.
— Ben là, quoi !?
— Euh, ben il est 8 h pour commencer et tu bois du vin de dépanneur dans un gobelet alors que tu es censée être à l’école. Pis depuis quand tu fumes toi ? Laisse-moi te dire que ça fit vraiment pas avec ta face de poupée bout de chou.
Je lui lance un regard mi-amusé, mi-offusqué en rejetant l’infâme fumée de ma bouche en un jet puissant.
— Non Kari, ça fit peut-être pas avec ma face, mais laisse-moi te dire que ça fit en maudit avec mon état d’âme du moment.
Kariane tire sa chaise de camping à côté de la mienne et me tend un gobelet de styromousse. Je la regarde, étonnée, et elle me lance un sourire espiègle.
— On ne laisse pas un homme seul au combat.
Elle prend une cigarette dans mon paquet et tire une longue bouffée.
— Je ne peux pas croire que c’est toi la petite fille modèle qui m’incite à boire de la piquette de dépanneur en fumant des cigarettes avant même l’heure du brunch. Tu sais que j’ai pas fumé depuis mon retour de voyage ? Est-ce que quelqu’un aurait échangé nos corps à la Freaky friday ?
Je laisse échapper un rire puissant : elle a TELLEMENT raison. On aurait pu attendre ce genre de comportements de Kariane, mais la Noémie que j’étais encore en septembre dernier s’évanouirait si elle me voyait aller en ce moment.
— Bon Noémie, tu me dis ce que tu as ou je dois te tirer les vers du nez.
J’hésite à commencer le récit de mes douze dernières heures tellement je suis moi-même dans un état de confusion extrême face à tout ce qui s’est passé.
— J’ai été engagée comme barmaid au pub. J’ai fait mon training hier soir.
— C’est génial ça ! Ça va te permettre de voir du nouveau monde et de sortir des griffes de l’horrible Agathe la dictatrice. It’s all good. Mais bon, je ne crois pas que ce soit ça qui te met dans un état pareil, non ?
Rien à faire, je ne pourrai jamais rien lui cacher, elle lit encore en moi comme dans un livre ouvert. Je finis mon gobelet cul sec et je me ressers un autre verre de vin.
— Hier soir au pub, j’ai vu Jay et Mélanie ensemble. Ils s’embrassaient comme deux adolescents en rut. Ça m’a fait quelque chose de savoir qu’il était avec quelqu’un d’autre.
— Beurk, Jay et Mélanie. En même temps, je te dis ça, mais ça ne me surprend pas du tout d’eux autres. Jay est incapable de vivre sans une femme à ses côtés et j’ai jamais été capable de sentir ton amie Mélanie, une vraie pimbêche. Il a trouvé chaussure à son pied. Tu sais quoi ? They deserve each other. Pis toi, ben tu mérites juste mieux.
Je reste silencieuse. Elle me lance un regard perçant, interrogateur.
— Je pensais que tu ne l’aimais plus Jay ? Je comprends que ça puisse être un choc, mais de là à te faire manquer l’école et boire à 8 h, c’est pas un peu excessif, surtout pour toi ? Qu’est-ce que tu me caches d’autre.
— ….
— Hum, y’a un truc que tu ne me dis pas et je sens que c’est du lourd. T’as quand même pas couché avec Benjamin à ton premier shift au bar toujours ?
— …
— NOÉMIE !
— Non… j’ai pas couché avec Benjamin, mais j’ai couché avec Jay.
Cette fois-ci, c’est elle qui boit son verre de vin cul sec en faisant des gros yeux.
— TU AS QUOI ? Non ! Raconte, tout de suite !
Je prends une grande inspiration, je ferme les yeux et puis je me lance d’un coup, sans respirer.
— J’ai fermé le bar avec Benjamin hier soir et quand on est arrivés pour partir, Jay était encore là, seul sur sa banquette à cuver sa soirée de débauche avec Mélanie. Il n’était pas capable de s’en retourner seul alors, plutôt que de le mettre dans un taxi, je suis allée le reconduire chez lui. Avant de sortir de la voiture, il a commencé à me parler à cœur ouvert comme il ne l’avait jamais fait en presque trois ans de relation.
J’ouvre mes yeux et je vois Kariane me fixer, la bouche grande ouverte, ébahie.
— Ben là, continue !!! Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Il m’a dit qu’il m’aimait toujours et qu’il sortait avec Mélanie pour essayer de m’oublier. Il m’a aussi dit que je lui avais brisé le cœur en sortant avec Sébastien et qu’il avait eu l’impression de ne plus me reconnaître, mais que maintenant, quand il me voyait, il voyait une femme forte et plus indépendante et qu’il réalisait qu’il ne m’avait pas laissée être moi-même dans notre relation. Il avait les yeux pleins d’eau Kariane, je te jure ! Il avait l’air vraiment sincère et, après… ben il m’a embrassée.
— Ouin, peut-être qu’il avait l’air sincère, mais il était saoul. Alors, il t’a simplement embrassée ou il t’a retiré ta petite culotte de force ?
— Il m’a embrassée et il m’a invitée à rentrer chez lui. Tu le sais trop bien, Kariane, j’ai jamais été capable de résister à Jay, il y a quelque chose de chimique entre nous. Je t’en ai déjà parlé, c’est une attraction tellement forte, je suis pas capable de me retenir avec lui et c’était tout ce que je voulais à ce moment précis…
Elle s’allume une autre cigarette, pensive, et semble réfléchir longuement avant de me répondre. Je m’attends à un sermon digne de Kariane, empreint de féminisme et super moralisateur sur mon choix d’homme, mais non, elle me regarde finalement et me dit le plus calmement du monde :
— Et maintenant ?
C’est à mon tour de m’allumer une autre cigarette, de m’isoler dans mes réflexions et d’y rester un moment avant de poursuivre mon récit.
— Ce matin, quand je me suis levée, Jay s’est réveillé. Il m’a demandé si je revenais dormir chez lui ce soir et je lui ai répondu que je ne pouvais pas parce que je travaillais au bar, que j’avais besoin de ce boulot pour payer mon appartement et là il m’a regardée le plus sérieusement du monde et il m’a dit que je devrais casser mon bail, que c’était une perte d’argent de partir en appartement dans la même ville alors que je pouvais rester chez lui ou chez mes parents et que ma job chez Agathe aurait été plus prometteuse pour moi, pour mon avenir, que ma job au bar.
Je prends une autre gorgée de vin.
— Sa réponse m’a soudainement fait réaliser que je venais de faire un bond en arrière de six mois dans ma vie et que je me retrouvais exactement à la même place inconfortable que j’avais voulu quitter. Finalement, il était encore le même, rien n’avait changé. J’ai pris mes affaires et je suis sortie de sa chambre sans dire un mot. Quand je suis arrivée à la hauteur de la porte de sortie, sa mère était assise à la table de cuisine. Elle semblait réellement heureuse de me voir. Elle m’a dit : « Il me semblait bien que j’avais reconnu cette voiture. J’ai toujours su que vous reviendriez ensemble, vous êtes faits l’un pour l’autre. Tu as peut-être fait un petit détour, mais je savais que tu reviendrais et que vous reprendriez vos projets exactement là où vous les aviez laissés. C’est votre destin à tous les deux. »
— Et donc, tu bois du vin de dépanneur dans un appartement vide en contractant un cancer du poumon à la place d’aller à l’école parce que… ?
— Parce que j’ai réalisé que je n’en voulais pas de cette vie-là. Je ne veux pas avoir de maison dans deux ans, je ne veux pas d’un chum qui aime mieux jouer au PlayStation avec ses amis plutôt que de voir ma famille, je ne veux pas élever d’enfant dans un foyer froid entre un salon d’esthétique pompeux et un chum qui ne fera jamais d’efforts pour que je sois épanouie. Je veux voir le monde, je veux aller en Europe, je veux travailler dans un bar et avoir le sentiment d’être en vie. Je veux vivre en appartement avec la personne que j’aime le plus sur terre et boire des milliers de lattés végan au Café Tao. Je veux tout simplement vivre MA vie ! Tu sais ce que je réalise ? Au final, Sébastien avait raison sur toute la ligne le soir où j’ai fait ma crise de panique… Tout ce qu’il m’a dit était exact. Je n’étais tout simplement pas encore prête à l’entendre.
Je marque une pause, essoufflée par toutes les révélations qui sont sorties de ma bouche. J’ai l’impression de peser dix kilos de moins et que la boule d’angoisse qui avait établie domicile dans mon ventre depuis plus d’un an vient de disparaître en un éclair.
— Et puis, je vais lâcher le DEP en esthétique.
Kariane se redresse d’un coup dans sa chaise et me regarde maintenant fixement comme si j’étais cinglée.
— Noémie, tu es sûre que tu ne prends pas de décisions précipitées ? Je sais que c’est ironique que ce soit moi qui te dise ça, mais je crois que tu dois bien réfléchir avant de faire ça… C’est un gros changement de cap.
— C’est tout décidé. Je crois que je le sais depuis longtemps, au fond de moi. C’est un beau métier que je respecte beaucoup, mais il ne me correspond plus et je n’arrête pas de le dégrader à force de suivre une voie qui ne me correspond en aucun point.
— Alors, tu vas faire quoi ?
— Premièrement, je vais arrêter de fumer. C’est vraiment dégueulasse et ça pue.
Kariane rit de bon cœur, un vrai rire puissant. Ce rire qui rend heureux quiconque l’entend. C’est tout ce qu’il me fallait à ce moment précis.
— Je ne m’attendais pas à ça, mais c’est un bon départ. Ensuite ?
— Je vais aller à la maison et faire face à mes parents. C’est ce que j’aurais dû faire depuis longtemps d’ailleurs. Je vais leur dire que j’arrête le DEP, que je déménage avec toi et que je travaille au pub. Je vais leur dire que je suis sûre de mes choix et je vais leur demander de me faire confiance et de m’accepter comme je suis. Ensuite, je vais aller dormir parce que je travaille au bar ce soir et que j’ai une gueule de bois matinale et une mine affreuse.
Elle me fixe toujours la mâchoire et les bras pendants, surprise de l’aplomb avec lequel je lui ai balancé tout ça.
— Wow Noémie, tu m’impressionnes ! Dire que j’ai toujours pensé que tu avais un chemin tout tracé qui t’attendait et que c’était réellement ça que tu voulais. Je t’enviais même beaucoup pour ça. Je suis super fière de toi, de la femme que tu deviens.
— Arrête Kariane, c’est moi qui t’ai toujours secrètement enviée d’être aussi spontanée et libre. En parlant de spontanéité, je viens d’allumer. Qu’est-ce que TOI tu fais ici à 8 h un matin de semaine ?
C’est alors que Kariane me raconte sa nuit en détail, le départ de Joyce, sa sérénité malgré les ressemblances avec le décès de sa mère et son ambivalence à lire la lettre que Manon lui a remise à son départ de l’hôpital, craignant de boucler la boucle d’une relation si représentative pour elle.
— Franchement ! Tu aurais dû me dire de me fermer la boite avec mes bavardages futiles ! Je me sens nouille maintenant avec mes histoires d’ex pendant que toi tu vivais quelque chose d’aussi intense. Tu sais quoi, je te laisse la place pour que tu puisses réfléchir à tout ça en paix, sans mes faux problèmes existentiels. En bonus, je te laisse un fond de vin blanc et quelques cigarettes pour t’accompagner. Mais après, on fait une détox, promis ? Détox d’alcool, de cigarette, d’hommes ou de femmes ou whatever et surtout une détox de mauvaises décisions… on prend un nouveau départ.
Je lui lance mon regard malicieux de jeune fille, celui que j’avais l’habitude d’avoir avant que la vie d’adulte vienne nous happer, nous submerger et elle me le rend très bien. Pendant quelques secondes, nous sommes jeunes et naïves à nouveau. Mon Dieu que ça fait du bien !
— Promis. Je passe te voir au bar ce soir pour prendre des nouvelles de ton duel idéologique avec tes parents, s’ils ne t’ont pas enfermée en haut d’une tour comme la belle au bois dormant d’ici là.
Je prends mon sac, serre ma cousine dans mes bras et pars vers la maison de mes parents afin d’avoir la conversation la plus difficile de toute ma vie.
Confiante et plus libre que jamais.
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