Café Tao

Marianne Marion · Chapitre 1 sur 21

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Café Tao

Chapitre 1

 

Noémie

— Alors Noémie, as-tu décidé en quoi tu allais t’inscrire l’année prochaine ?

C’est au moins la quinzième fois qu’on me pose la question depuis le début du party de famille, ma tante Micheline et ses lèvres tachées de vin rouge n’y faisant pas exception. Ils se sont passé le mot, on dirait. Comme si, à 17 ans, c’était facile de choisir précisément un travail pour le reste de ta vie. Ma vraie réponse oscillait plutôt entre « j’en ai aucune idée » et « j’ai envie de prendre une année sabbatique pour y penser », mais j’avais appris, cette année-là, qu’une réponse de ce type était dangereuse pour la santé mentale des baby-boomers (surtout celle de mes parents). J’avais donc pris l’habitude de répondre quelque chose qui s’avérait satisfaisant pour eux et qui achetait la paix.

— Oui, je m’inscris au DEP d’esthétique pour le 1er septembre.

— Ah bon ? C’est sûr que tu feras pas des millions avec ça, en tout cas. En même temps, depuis que tu as redoublé ta sixième année, on se doutait bien que tu ne ferais pas médecine comme ton cousin Marc. Il faut le faire quand même, redoubler le primaire, une fille en plus ! Au moins dis-toi que tu es belle, c’est déjà ça. Une belle grande blonde aux yeux bleus comme toi ! Tu fais bien de choisir un métier qui te correspond, en plus ce n’est pas trop intellectuel. Au fond, tu as raison. Plus j’y pense, plus je me dis que c’est fait pour toi. Je suis contente que tu aies trouvé ta voie. Ça ne doit pas être contingenté en plus ce programme-là ?

C’est comme si je venais de recevoir un slaphshot en plein visage. De marbre, je rage à l’intérieur. Voilà ce que je suis pour le monde entier, à commencer par ma propre famille… une belle blonde naïve incapable de faire autre chose que se maquiller et pomponner les autres ? Personne ne s’est jamais dit que je voyais, dans l’esthétique, un moyen de créer un lien humain avec une autre personne ? Un moyen de changer le quotidien des gens en leur faisant vivre un moment agréable dans leur journée ? Pour moi, c’est une forme d’art. Et si ma mission, dans la vie, était d’aider le commun des mortels à se trouver beau à travers des soins et des moments pour eux dans un quotidien pourri, stressant et psychotoxique ? Si au moins tout ce beau monde-là avait pris le temps de m’interroger sur le sens profond que je donne à ce choix de carrière ou sur ce que je veux dans la vie plutôt que ce que je veux faire pour gagner ma vie… mais non. J’avoue que je ne suis peut-être pas très douée au niveau scolaire. Je n’y comprends rien moi à leur système rigide et cadré, je n’y ai jamais trouvé ma place. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi quand on étudie la géographie, on ne parle pas des voyages et qu’on ne projette pas des panoramas du monde entier qui nous donnent envie de croquer le globe et de partir voir le monde. J’ai obtenu 62 % à leur maudit test du ministère en géographie parce que je n’arrivais pas à mémoriser dans quelle région administrative se trouvent les foutues Appalaches. Personne n’a pris le temps de nous montrer la beauté de cet endroit. Donc, pendant que les futurs médecins/avocats/ingénieurs de ma classe mémorisaient frénétiquement des notes manuscrites dans un livre sans images, je dessinais des montagnes imaginaires dans mon cahier et j’imaginais des randonnées spectaculaires au sommet du monde… des randonnées que je ne ferai probablement jamais, à ce rythme-là.

Retour à la réalité : Micheline n’a pas tort… on est en janvier, les inscriptions aux programmes postsecondaires se font dans quelques semaines et avec ma très bof moyenne générale, disons que les choix me semblent limités. D’ailleurs, mes parents me le rappellent tellement souvent qu’il m’est clairement impossible de faire l’autruche à ce sujet.

— Noémie, est-ce que tu m’écoutes au moins ?

Ma tante Micheline m’interrompt dans mon long entretien avec moi-même.

— Toujours dans la lune celle-là ! Elle ne changera jamais…

Elle marmonne en se servant un énième verre de vin, l’air de penser qu’elle détient tous les secrets de la réussite sous sa robe de velours mauve. Pff, elle peut bien parler elle. On n’a pas toutes la chance de marier l’homme de sa vie à 18 ans et d’être mère au foyer pendant qu’il fait prospérer l’entreprise de construction qui leur offrira, trente-sept ans plus tard, leur retraite dorée, piscine creusée et hivers au soleil compris. Qu’est-ce qu’elle en sait, elle, de l’angoisse de choisir un métier qu’on devra exercer jusqu’à 65 ans et de la pression de faire le bon choix du premier coup ? Je n’ai pas envie de me tromper, de retourner à l’école et d’y être encore à 25 ans pendant que mes amies auront toutes une grosse maison et deux beaux enfants et qu’elles iront à Prague avec leur mari pour leur lune de miel. Puis, il y a Jay aussi qui me met la pression… Lui, ça fait déjà deux ans qu’il travaille à l’usine où son père l’a fait entrer et qu’il économise pour qu’on puisse acheter un terrain où se construire d’ici quelques années, comme tous ses amis. Si je devais lui dire que je prends une année sabbatique pour apprendre à me connaître et voir le monde… c’est sûr qu’il me laisserait et je me retrouverais seule. Même si je lui demandais de venir avec moi, il refuserait catégoriquement. Il me ressortirait les mêmes phrases que la semaine passée quand on s’est chicanés à ce propos : « Noé, ça m’épuise tes constantes remises en question. Il me semble que ça pourrait juste être simple, non ? T’aimes ça te peigner pis peigner tes amies, deviens coiffeuse. T’aimes ça te mettre belle pis tu trouves toujours ce qui met les autres en valeur, deviens esthéticienne. Mais, juste s’il te plaît, arrête de tourner en rond pis de te torturer avec des trucs inutiles. Tu penses que moi j’ai niaisé huit ans avant de rentrer à shop ? Ben non, j’avais la chance de travailler à 20 $/h en commençant avec un secondaire 4 pis je l’ai saisie. Avec l’overtime, ça fait pas loin de 50 000 $ par année. Pour un gars de 19 ans, je trouve que je réussis pas mal bien ma vie. Pis à part de ça, on est ensemble depuis deux ans, tu m’aimes non ? Si on veut construire notre maison dans les prochaines années, faudrait pas que tu commences à travailler dans quatre ans là. » Disons qu’on est loin d’être le couple que je suis sur Instagram qui parcourt la côte ouest américaine en Westfalia et qui vit d’autoroutes, de paysages exceptionnels, d’amour et d’eau fraîche. Je les envie, mais bon, en même temps, je sais pertinemment que je ne suis pas faite pour cette vie-là. Je suis bien trop insécure. Moi, il me faut plus que du vent, il me faut de la stabilité et des garanties.

— Ouf ! C’est exténuant avoir 17 ans dans un party de famille. Est-ce que toutes les matantes saoules t’ont aussi demandé ce que tu voulais faire dans la vie, toi ?

Voilà qu’elle arrive encore en coup de vent : ma cousine Kariane, mon idole. Kariane a le même âge que moi, des dreadlocks, un sourire ravageur, une assurance à toute épreuve et une fougue qui ne lui vient clairement pas de notre côté de famille. Kariane aurait facilement pu devenir tout ce qu’elle voulait, de mannequin à neurochirurgienne, mais en réalité (et selon ses propos), elle « emmerde » complètement les gens superficiels, les modes qui ne durent pas et les « moutons » qui les suivent. Elle ne veut pas non plus passer « ses plus belles années de jeunesse » sur un banc d’école à rêver du « après ». Elle a cette urgence de vivre qui ne s’apprend nulle part. Elle a complètement brisé le moule de notre famille de banlieue ouvrière. Elle est végane depuis bien avant que ce soit à la mode et elle a planifié de passer son prochain été dans la vallée de l’Okanagan, dans le sud de la Colombie-Britannique, à cueillir des cerises. Cette année, elle nous a annoncé qu’elle était bisexuelle et elle adore argumenter sur le fait que l’on tombe en amour avec l’âme d’une personne et non pas avec son genre. Quand je suivais des cours de danse à 8 ans en tutu rose et en ballerines, Kariane harcelait ses parents pour devenir bénévole dans un organisme de préservation de l’environnement, comprenant l’importance d’agir même si elle n’était encore qu’une enfant. Ma tante Sarah, la mère de Kariane, est décédée d’un cancer il y a quelques années. C’est étrange, car on s’attend d’une adolescente qu’elle pleure, qu’elle se brise à la perte de sa mère ou encore qu’elle s’abîme dans de mauvais choix… mais pas Kariane. Elle a relevé la tête et traversé cette épreuve comme un phare pour sa famille, debout dans la tempête. Finalement, ce drame n’a que renforcé sa conviction que la vie devait être magique, intense et qu’elle méritait d’être vécue. C’est une force de la nature. Kariane trace toujours son propre chemin sans se retourner et je l’envierai toujours pour ça. Elle n’a rien prévu pour l’automne prochain, à son retour de voyage, aucun projet d’études, nada. Elle se laisse simplement porter par la vie. Elle n’a peur de rien.

— Parle-moi en pas, matante Mitch m’a clairement insinué que j’étais trop conne pour aller au cégep.

— Fuck, elle peut ben parler elle. Si son mari n’avait pas fait 70 h/semaine toute sa vie, elle n’aurait jamais eu ce standing-là et puis elle ne jouerait pas les conseillères en orientation du dimanche dans sa robe de velours. Mais au risque de passer pour une des leurs, tu as décidé de faire quoi en septembre finalement ?

— Ben, j’en ai parlé avec mes parents et avec Jay et je vais m’inscrire au DEP en esthétique. Je pourrais travailler chez des esthéticiennes en ville quelque temps et quand notre maison sera bâtie, je pourrai même avoir mon salon au sous-sol. Ça va être pratique quand on aura des enfants. Je vais pouvoir travailler à temps partiel et pas besoin de gardienne ! C’est tout réfléchi. Reste juste à me décider, on dirait que j’hésite, mais en même temps, toutes mes amies trouvent que c’est juste trop parfait comme plan. Comme Jay l’a dit, faudrait que je me déniaise, surtout que j’ai pas vraiment d’autres plans concrets et les inscriptions sont bientôt. C’est tellement stressant tout ça !

— Hey ben, cousine, on dirait que tu as une vision assez long terme de ce à quoi va ressembler ta vie. J’imagine que t’as même un tableau Pinterest pour la déco de ta salle d’esthétique dans ta future maison, avoue ! T’as toujours été celle de nous deux qui suivait un chemin tout tracé et parfois je t’envie pour ça. C’est difficile d’entretenir des relations et d’avoir des plans à long terme quand tu as la bougeotte comme moi. Toi, tu capoterais, c’est sûr. Cet été, je pars début juillet pour deux mois, pas de cellulaire en plus. Liberté !

— Mais là, comment tu t’es sortie du questionnaire à Mitch ?

— Je lui ai dit la vérité, que j’avais pas de plan au retour de l’ouest, que les études présentement ça ne me disait rien et que j’avais des vues sur un programme dont j’ai entendu parler aux îles Galápagos où des bénévoles sont déployés pour sauver des tortues de mer. Étonnement, elle a acquiescé sans rien dire et a prétexté que quelqu’un l’appelait pour mettre fin à la conversation. Je pense qu’elle avait peur de se retrouver dans une conversation trop intense pour elle.

Elle me fait rire, mais elle a probablement raison.

— Tu vois Noémie, pour moi c’est encore pire. Les membres de notre famille n’ont juste plus aucune attente envers moi depuis qu’ils savent que je ne compte pas poursuivre mes études. Ils ont tellement peur de m’entendre dire les mots lesbiennes, végétarienne ou compost qu’ils me fuient comme la peste. Mais tu sais quoi, Noé ? On s’en fout de ce que Micheline pense, de ce que tes parents pensent ou même de ce que Jay pense. L’important, c’est de te choisir et d’être bien dans la vie que tu vas te dessiner.

Je ne trouve rien à dire à son commentaire. En plus, comment une fille de 17 ans née dans le 450 peut-elle finir un argumentaire par : l’important, c’est de se choisir. Qu’est-ce qui peut pousser une si jeune âme à parler comme un Bouddha des temps modernes ? J’imagine que les dures épreuves qu’elle a vécues l’ont fait grandir d’un coup. Mais bon, en même temps elle a raison, je vais devoir choisir un métier que je vais exercer presque toute ma vie ! Une discussion avec Jay s’impose quand j’irai le retrouver chez lui après le party de famille. Devant mon mutisme, elle poursuit :

— D’ailleurs, parlant de Jay. Il se défile encore pour pas venir à tes partys de famille ?

— Il ne se défile pas ! Tu sais, Jay, il est gêné… Il ne se sent pas super à l’aise quand on n’est pas dans sa famille…

— N’empêche Noémie c’est tes affaires là, mais quand tu vas lui avoir fait deux enfants il va bien falloir qu’il se décide à intégrer ta famille. Il peut pas toujours gamer chez eux en bobettes comme un ermite en mangeant des Cheetos.

— Eh eh, miss Clairvoyance. Facile à dire ! Si on se met sur ton cas, elle est où la belle Clara ?

— Clara et moi, on n’a jamais été un couple… on se fréquente, c’est tout. Pis si tu veux savoir, on fréquente aussi d’autres personnes et on ne croit pas aux relations fermées. On préfère diviser notre amour et notre plaisir avec d’autres. Tu vois, moi j’ai rencontré dernièrement un gars qui s’appelle Sébastien et Clara n’est pas jalouse pour deux cennes, même s’il est pas mal beau.

Clairement, ma face de vierge effarouchée voulait tout dire parce que Kariane, fière d’elle, a fini d’une traite sa bière de microbrasserie en ricanant, m’a fait un salut de caporal pendant que je m’étouffais avec mon rosé et s’est dirigée dehors pour aller fumer. Elle semblait littéralement flotter dans ses Converse dépareillés avec son gros poncho de laine. Je suis incapable de lui en vouloir, maudit que je l’aime. On a cet espace juste à nous depuis notre enfance. Un endroit fermé où aucune autre personne ne peut nous rejoindre, quelque part entre nos deux personnalités totalement opposées. Nous nous aimons d’un amour infini dans nos mondes respectifs qui nous séparent et qui font en sorte que nous n’avons jamais été dans les mêmes cercles d’amis ni partagé les mêmes activités. Nous sommes juste deux filles totalement différentes qui, quand elles sont ensemble, ont une connexion que peu d’êtres humains ont déjà ressentie. Dans les faits, avec ses amis je me sentais comme Britney Spears chez les hippies. Inversement, même petite quand elle venait à mes fêtes d’anniversaire à thématique de princesses ou de Barbies, elle réussissait à faire pleurer les autres enfants en leur expliquant comment sont faites les croquettes de poulet qu’on était en train de manger afin de les « sensibiliser ». Nous sommes comme l’eau et l’huile, mais en même temps des âmes sœurs, liées pour toujours. Il n’y a personne que j’aime plus qu’elle sur terre. Pendant que je la regarde s’éloigner, je lui crie à travers la pièce :

— Eh, Kariane Ouellette, oublie pas la tradition ! Demain 10 h, latté végan au Café Tao.

C’est notre truc à nous, depuis le décès de sa mère. Nous commençons toujours notre 1er janvier ensemble, devant un latté, pour partir l’année du bon pied. Parlant d’année qui se termine, plus que quelques minutes avant minuit et cette nouvelle année qui commence. Année de changements, année capitale dans l’élaboration du reste de ma vie, comme le dit si bien mon père. Je me réfugie au calme de cette fête de famille qui bat son plein, quelque part dans l’hiver de Saint-Jérôme, et je réfléchis au sens profond de toutes ces réflexions. Jay a sûrement raison, je me torture constamment pour rien… Mais comment peut-on dire qu’avoir des doutes sur son avenir est immature ou inutile ? Le contraire serait pire, non ? Je suis perdue. J’étais convaincue qu’en trouvant l’amour et en bâtissant des projets, le reste viendrait tout seul. Qu’est-ce qui génère tout d’un coup cette peur envahissante et ce sentiment de néant ? Je croise un miroir et je m’observe. Je me trouve plutôt jolie avec mes longs cheveux blonds, bouclés à la perfection pour l’occasion. Je suis extrêmement perfectionniste quand on parle de mon apparence physique. J’ai de magnifiques yeux bleus, maquillés sobrement, mais avec style. Je porte une robe ni trop cintrée ni trop bouffante, neutre, mais chic qui me donne l’air d’avoir 25 ans et de travailler dans un bureau d’avocats. Mon père a toujours aimé dire à ses amis que j’étais une petite fille parfaite. Sa belle Noémie qui sera bien placée d’ici deux ans et qui construira une maison avec son chum du secondaire. Et s’ils avaient tous raison ? Je me fais sûrement des scénarios : les îles Galápagos, l’envie de ne pas faire de plan, ce n’est pas moi du tout et ça ne l’a jamais été. Je ne suis pas Kariane et je ne le serai jamais. Je dois arrêter de me faire des idées, c’est seulement ma peur de l’avenir qui me fait tout remettre en question comme un enfant et ruminer mes inquiétudes. J’ai toujours fait ça. La nuit avant la rentrée des classes, chaque année, je dormais une ou deux heures, d’un sommeil agité, et je finissais debout toute la nuit à changer de vêtements et à me faire des plans de comment la journée se passerait.

Relaxe Noémie, c’est juste un très très gros premier jour d’école.

J’entends le décompte qui commence.

10… 9… 8…

Sors ton sourire le plus étincelant

7… 6… 5…

Fais ta tournée de « bonne année ! » et va retrouver ton chum parfait pour te blottir contre lui et oublier tes doutes.

4… 3… 2…

Tu l’as fait ton plan d’avenir et il t’a toujours convenu jusqu’à maintenant. Suis-le. C’est ton année ma belle.

1… BONNE ANNÉE !

Bonjour l’avenir.

 

Kariane

Je me dirige vers la porte pour aller fumer. Mon oncle Christian, le frère de mon père, m’intercepte.

— Allo, Kariane, ton père n’est pas là ?

— Non, il ne pouvait pas venir, il fait des heures supplémentaires à l’hôpital. Tu sais comment c’est le temps des fêtes ! Une vraie folie…

Je m’éclipse dehors, sur un banc éloigné, et j’observe le ciel. Que j’aime la neige qui tombe en gros flocons. La neige, en ce temps de l’année, me fait sentir nostalgique des Noëls d’enfance, avec nos chocolats chauds et nos pyjamas de lutins à mon frère Marc et à moi. Mais ça, c’était avant. Quand maman est partie, le sapin n’a plus jamais illuminé la maison. Les chants de Noël n’ont plus jamais retenti et papa n’a jamais retrouvé son sourire. Il sourit parfois, mais jamais de ce sourire qui a illuminé mes Noëls d’enfance. Mon père est infirmier dans une unité de soins palliatifs à l’Hôpital de Saint-Jérôme. La même unité de soins palliatifs où ma mère est décédée de son foutu cancer. La vérité, c’est qu’il fait volontairement des heures supplémentaires durant les fêtes, depuis le départ de ma mère. Je ne sais pas si c’est l’idée de savoir les gens mourants seuls en ces moments de réjouissances qui le préoccupe ou celle de devoir affronter les réveillons et les partys sans elle qui le pousse à se volatiliser comme ça. On n’en parle jamais. Quand Marc est parti à l’université, c’est devenu encore plus silencieux dans la maison. Nous sommes devenus deux colocataires bien tranquilles, qui s’immiscent très peu dans la vie de l’autre. Deux immenses rochers sur une vaste plage silencieuse, devant un océan de non-dits.

Je regarde mon cellulaire… pas de SMS de Clara. Je relis le dernier SMS envoyé où je lui propose de m’accompagner à mon party de famille, il y a deux jours. SMS demeuré sans réponse. Une autre année qui se termine, inévitable heure de bilan pour tout le monde. Je fume une cigarette hors du boucan de ce traditionnel réveillon du jour de l’an. Je me regarde dans le reflet d’une fenêtre givrée et je me trouve tellement hypocrite, envers les autres et moi-même. Pour commencer, qui mange végan et bio pour finir par s’envoyer 2500 produits chimiques dans le corps à coup de cigarettes dégueulasses et qui veut aller sauver les tortues de mer quand on sait que les mégots de cigarettes sont la première source de pollution océanique ? Qui est cette fille incapable d’avouer à sa cousine préférée qu’elle aime comme une sœur, que sa wannabe blonde qu’elle fréquente depuis six mois n’a même pas daigné répondre à son invitation pour l’accompagner à son party de famille… et qui détourne comme un maître ses problèmes par l’humour et les sourires ?

Une hypocrite.

Attention, bouquet final : qui craint tellement l’avenir qu’elle en fait de l’insomnie et qui a tellement peur d’être enfermée dans une vie de regrets, de doutes et de remords qu’elle préfère passer son temps à fuir plutôt que prendre des décisions et devoir vivre avec…

Une hypocrite.

Bzzzzz. Un SMS me tire de mes ruminations. Mon cœur s’arrête : peut-être Clara ?

Sébastien : Holà ma belle. J’ai vu Clara au pub tantôt, j’en déduis que vous ne commencez pas l’année ensemble. Je sais que le temps des fêtes c’est pas facile pour toi. Passe à l’appart tantôt si tu veux, je te ferai un chocolat chaud et je te chanterai des chansons de Noël.

Ah, Sébastien, petit être humain parfait, tellement chou et attachant. Tellement sûr de m’aimer en plus… tellement attaché à cette idée qu’il a de moi, de la moi militante, de la moi indestructible, de la moi en équilibre entre la terre et le ciel. Tellement en amour avec la moi hypocrite, cette fille que j’ai de plus en plus de mal à tolérer. Vivement la fin du secondaire, vivement la nouvelle année et la libération des regards de tout ce monde que je connais depuis le primaire. Vivement la fin des masques, des faux semblants et la fin de cette pression infinie que je ressens sur moi pour enfin vivre un nouveau départ.

Tout le monde s’agite à l’intérieur.

10… 9… 8…

J’entends ma famille crier le début du décompte, je dois me presser de rentrer.

7… 6… 5…

Essuyer cette petite larme gelée sur ma joue.

4… 3… 2…

Afficher le plus beau des sourires.

1… BONNE ANNÉE

The show must go on.

 

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