Café Tao

Marianne Marion · Chapitre 10 sur 21

Pages du PDF

Café Tao

Chapitre 10

 

Kariane

J’entends une porte se refermer doucement, ça me tire d’un sommeil agité dans lequel j’ai fait un rêve étrange. J’étais seule sur un grand terrain vague ou presque rien ne poussait. Le soleil était voilé et je frissonnais malgré la saison qui semblait être chaude. Devant moi, un chien était assis et me regardait. On aurait dit un loup, en plus petit. Ce chien qui semblait tout droit sorti des pays nordiques était immobile et me fixait de ses deux yeux dépareillés, un bleu et un brun et son regard semblait me transpercer. Son œil brun semblait doux, compréhensif et son œil bleu projetait plutôt un regard dur, comme tyrannique. J’étais seule sur ce terrain et je hurlais de toutes mes forces au chien de partir, de s’en aller loin. Devant son attitude impassible, je me suis mise à feindre de lui donner des coups de pied pour le faire décamper, pour lui faire peur, mais il restait de marbre. J’étais hors de moi, excédée. Je pleurais de rage et je hurlais à l’animal de me laisser seule, mais il refusait d’obtempérer. Lorsque j’ai finalement ouvert les yeux, des larmes étaient encore présentes sur mes joues. Je me lève pour réaliser qu’un soleil de plomb passe par les fenêtres de l’appartement de Sébastien qui lui est assis à la table de la cuisine avec deux cafés du Tao.

— Tiens, une revenante. Je savais bien que l’odeur de la caféine te ramènerait à la vie. Est-ce que tu vas bien ? On dirait que je t’ai entendue pleurer en rentrant.

— Oui, ça va. J’ai fait un cauchemar. Sûrement ma rencontre d’hier avec Clara qui m’a viré l’esprit à l’envers. C’est toi qui m’as ramenée ici ? On dirait que je me rappelle plus trop la fin de la soirée d’hier.

— Quels moments tu as oubliés, au juste ? Celui où tu cruisais l’ami camionneur au chum de ta cousine, celui où tu envoyais promener tout le monde parce qu’on t’empêchait de retourner danser sur le speaker du bar ou celui où tu as vomi en sortant de la limousine ?

Son sourire ne trompe personne, il prend définitivement un vilain plaisir à me remémorer tous mes moments glorieux de la veille.

— Sadique. Donne-moi mon café.

Nous sommes assis à la table de Sébastien comme tant d’autres matins, mais quelque chose est différent. Comme si l’air que nous respirions tous les deux n’était pas le même.

— Coudonc, t’as donc ben l’air de bonne humeur toi à matin. On dirait pas un gars qui a passé la soirée à ramasser son amie saoule et qui a réussi à lui faire monter deux étages d’escaliers en métal à 3 h du matin pour finalement dormir tout coincé sur son divan deux places parce que ladite amie lui a volé son lit.

Il a réellement l’air radieux.

— Je sais pas trop, je me suis réveillé comme ça à matin. C’est sûrement parce qu’on est le 1er décembre, ça a quelque chose de féérique. En plus, je vais pouvoir arrêter de t’entendre chialer sur ton interminable spleen de novembre, c’est un bonus.

Je lui lance un regard mi-sceptique, mi-offusqué. Je décide de ne pas répondre et je plonge mon attention dans l’observation des détails de mon gobelet de café. Je sais trop bien qu’il a raison et que depuis le mois de septembre, je ne fais que traîner ma carcasse entre le boulot et mes déprimes. Pauvre Sébastien, c’est lui qui passe le plus de temps à m’entendre me plaindre et jamais il ne me fait de reproches, ni ne se risque à me faire la morale. Il est seulement là, patient, gentil, aimant. Et si c’était lui, le chien-loup dans mon rêve ?

— Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas Kariane, mais je pense que tu devrais appeler ta cousine pour t’excuser.

Son commentaire me surprend et me tire de l’observation de mon gobelet de café.

— Pourquoi tu me dis ça ?

— Elle ne m’a pas dit grand-chose, mais de ce que j’ai compris, tu lui aurais dit quelque chose de très blessant hier soir. Je l’ai vue sortir en trombe du bar après votre conversation au comptoir et elle pleurait.

Je ne sais pas pourquoi, mais en entendant ces mots, je ressens une rage intense monter en moi et je suis incapable de la contenir. Je suis piquée.

— Ben c’est ça ! Tu vois une fille que tu connais depuis trois minutes pleurer, elle te dit que c’est de ma faute et toi automatiquement tu la crois ! WOW ! Ça devrait pourtant pas me surprendre : Kariane la méchante, Kariane la pourrie qui fait juste de la marde autour d’elle. Kariane qu’il faut contenir parce qu’elle n’est pas capable de garder une amitié avec un gars sans coucher avec lui, Kariane qui a fait fuir Clara… En fait, Kariane qui fait fuir tout le monde. C’est ça ?

Je le fusille littéralement du regard. Son visage affiche une incrédulité totale. Il est figé, comme une statue ou comme un animal qui essaie d’être invisible aux yeux de son prédateur. Il se dit assurément : fais le mort, si tu bouges pas, la grosse méchante bête va partir. Tout ce dont j’ai envie, c’est de virer son appartement à l’envers, de fracasser son miroir, de lancer des choses contre le mur et même de le frapper lui ! Après tout, il est responsable de ce déluge. Finalement, j’attrape mon sac et mes Converse dans mes mains et je quitte par l’escalier, pieds nus et sans manteau. Je n’entends pas sa voix essayer de me retenir. Arrivée en bas des escaliers, je cours. Je cours sans m’arrêter, de toutes mes forces. Mes bas sont trempés, mais je continue. J’ai l’impression que si je m’arrête de courir, je vais me briser. Après un certain temps, peut-être dix minutes ou une heure, je m’échoue sur un banc de parc. Je n’ai plus aucune notion du temps ou de l’espace. Je regarde autour de moi, c’est un parc que je n’ai jamais vu. Je réalise seulement à ce moment que c’est une journée particulièrement chaude et ensoleillée, pour un début décembre. Je ne suis jamais venue dans ce parc, mais je m’aperçois qu’il est magnifique, comme enchanté. À cet instant, seule dans ce parc inconnu qui me semble pourtant si familier, j’éclate en sanglots. Je pleure comme un torrent. Je pleure sans arrêt et plus je pleure, plus je sens la tristesse monter en moi, me submerger totalement.

Je suis épuisée.

Je voudrais que ma mère soit là et qu’elle me prenne dans ses bras.

Je voudrais mourir pour la rejoindre pour qu’elle ne me manque plus jamais.

 

Noémie

Je fixe attentivement le plafond de la chambre de Jay. Nous sommes intimes, le plafond et moi. Nous avons partagé tellement d’insomnies et de longues réflexions, des pensées que je ne pouvais pas partager avec mon chum, soit parce qu’il dormait, ou parce que je savais qu’il ne comprendrait pas. Je connais chacune de ses craques, chaque détail anodin qui le caractérise. Bien qu’il soit d’un blanc immaculé, il s’est terni avec les années. Il me semble triste, seul. Ce matin, je me sens comme lui. Je ne sais pas quelle heure il est, mais la lumière dans la fenêtre me laisse penser qu’il est assez tôt. J’ai très mal dormi et je suis réveillée depuis très longtemps, dans une immobilité totale. Jay dort à poings fermés et je n’ai pas envie qu’il se réveille. Je ne veux pas avoir à discuter avec lui de la soirée d’hier. Il ne sait rien des propos blessants de Kariane ou du doux réconfort de Sébastien. J’entends du bruit à l’étage, mais je n’ai pas du tout envie de partager la matinée avec Jean-Pierre et Luce. La simple idée d’être assise avec eux dans le silence fait naître en moi des angoisses profondes. Je laisse s’écouler les secondes, les minutes. Tout à coup, j’entends vibrer mon cellulaire dans mon sac à main. Sûrement l’alarme programmée pour me rappeler de prendre ma foutue pilule contraceptive. Soudainement, je me mets à en vouloir à cette alarme car elle risque de réveiller Jay et qu’elle m’oblige à sortir de mon immobilisme. Je n’ai pas envie qu’il se réveille et, en me levant, je n’aurai plus la protection du silence pour cacher mes pensées. Je me tire finalement hors du lit, en silence. Je prends ma tablette de pilules et je pars à la recherche d’un verre d’eau en maudissant la situation. En arrivant à l’étage, je vois Luce assise au salon, un café à la main.

— Allo Noémie. Jay dort encore ? Grosse soirée ? La cafetière est pleine, prends un café et viens me raconter ça, ta belle soirée de 18 ans.

Merde.

Malgré ma soudaine envie de partir en courant, j’obtempère et je m’assois au salon avec elle. Mes parents m’ont appris à être polie, je ne peux quand même pas m’enfuir chaque fois que je souhaite me soustraire à une conversation malaisante avec mes beaux-parents, déjà que Jean-Pierre passe son temps à dire que je ne sors jamais de la chambre de Jay. Je cache mon inconfort et je tente de lancer la conversation.

— Jean-Pierre n’est pas là ?

— Non, il est allé aider Alex à corder son bois de chauffage. Quelle idée de faire ça en décembre ! Tu vas voir bientôt, des enfants c’est un contrat à vie ! Quand tu penses qu’ils sont rendus adultes et matures, c’est là que tu réalises que tu auras toujours besoin de leur tenir la main.

Elle a dit ça sans grande émotion, ni joie ni tristesse. Elle est difficile à déchiffrer, comme impassible. Je l’observe dans la lumière du matin et pour la première fois je la regarde vraiment avec attention. Elle a des traits délicats, elle devait être plutôt jolie à mon âge. Par contre, je la trouve négligée dans son vieux pyjama usé, orné de quelques trous laissés par les années. Comme si elle avait laissé le temps gagner le combat. D’un coup, elle m’intrigue.

— Luce, tu étais comment à mon âge ?

Surprise, elle me regarde avec l’œil moqueur.

— Wow, tu en as des questions philosophiques pour une fille qui vient de se lever.

Elle sourit et soudainement ses yeux semblent revêtir un voile de nostalgie.

— À 18 ans, j’avais toujours la tête dans les nuages. Avec des copines, nous sommes parties sur le pouce jusqu’à New York. C’était des années différentes, il y avait moins de danger et de gens dérangés, dans ce temps-là. J’étudiais le cinéma et je voulais être réalisatrice. Je ne veux pas me vanter, mais selon les garçons, j’étais même plutôt jolie.

Je suis déstabilisée : Luce, une artiste !?

— Wow ! Et qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

— Ah, ben tu sais comment c’est. Un jour, on rencontre quelqu’un de qui on tombe amoureuse. Tranquillement, on achète une maison, on fait des enfants. La vie ne peut pas être éternellement faite de rêves et de projections. On finit tous, un jour ou l’autre, par se caser et être plus réalistes dans nos aspirations.

Je ne sais pas pourquoi, mais cette conversation me rend de plus en plus anxieuse. Luce était une rêveuse et on dirait qu’elle a été happée par une désarmante fatalité qui brise les glorieux avenirs. Je trouve ses révélations d’une tristesse à en mourir.

— Tu dois avoir des regrets.

Je réalise que j’ai lancé ça comme une affirmation, pas une question.

— Des regrets ? Oh, mon Dieu, non, jamais.

Confuse, je lui lance un regard perplexe.

— Noémie, quand je regarde mes fils et que je les vois grandir, je suis tellement reconnaissante de ces cadeaux de la vie. Si j’avais suivi mon chemin dans le cinéma, je n’aurais pas tout ça aujourd’hui. Je serais peut-être seule et triste, qui sait. Ma famille est ma plus belle réalisation.

À ces mots, je tombe songeuse et continue à boire tranquillement mon café. Moi qui avais toujours imaginé ma belle-mère comme un être triste, amer et esseulé, voilà que je découvre qu’elle mène une vie qu’elle aime et dont elle est fière. Je ne sais pas comment on peut vivre heureuse et sans regret quand on a abandonné tous ses rêves en chemin, ça ne me rentre tout simplement pas dans la tête.

— Quand je te regarde Noémie, je te trouve chanceuse. Tu es tellement mature. Tu as trouvé le métier que tu veux faire du premier coup et tu as trouvé l’homme de ta vie au secondaire. Tu te sauves tellement d’années de questionnements, de rêves irréalistes et de temps perdu avant de commencer ta vie d’adulte. Imagine dans trente ans, ce sera sûrement toi qui seras assise tranquillement avec ta belle-fille à prendre un café en papotant.

Ses mots, lancés comme des félicitations et se voulant gratifiants, produisent l’effet d’une bombe dans mon cerveau en ce premier jour du dernier mois de l’année. La fille qu’elle vient de me décrire me semble être une étrangère à mes yeux. Et si je n’en voulais pas, de cette vie froide remplie de 1 er janvier à boire seule mon champagne à la table, dans une robe de soirée que personne ne remarque ? Et si je n’en voulais pas de ce bungalow sombre, de ces enfants ayant quitté le nid dont on doit éternellement s’occuper et de cette certitude d’avoir bien fait d’abandonner ses rêves ? Et si je voulais travailler dans le cinéma et partir moi aussi en voyage à New York sur le pouce ? Je refuse d’être résignée. Malgré le regard doux et tendre de ma belle-mère, je me sens vivre une désagréable implosion que je ne contrôle pas du tout. C’est très effrayant pour une freak du contrôle comme moi. Toutes mes certitudes perdent tout à coup leur sens. J’ai pourtant toujours eu un plan très clair en tête et je m’y suis tenu. J’étais satisfaite de ma vie et je ne rêvais que de notre future maison, de mon futur salon d’esthétique et de nos futurs enfants à Jay et à moi. Je réalise que je n’avais jamais remis en question cet amour que j’ai pour lui, pas une fois depuis bientôt trois ans… jusqu’à il y a deux jours. Jusqu’à ce moment où j’ai renversé Sébastien dans le portique du Tao et où j’ai ressenti ce choc indescriptible… ce coup de foudre. Depuis cet évènement, notre relation me semble à mille lieues de ce dont je rêvais. J’ai perdu toutes mes convictions.

— Ça va Noémie ?

La voix de Luce me rappelle à l’ordre, je dois sortir de ce capharnaüm émotionnel. J’ai peur ! Elle doit bien remarquer le néant dans mes yeux.

— Excuse-moi Luce, je pense que je vais descendre, j’ai un peu mal au cœur. Disons qu’on a pas mal bu, hier soir.

C’était un mensonge. Le mal de cœur n’était pas physique, il était émotionnel.

Je perds mes repères.

Je descends les escaliers sur la pointe des pieds. J’entre dans la chambre en voleur dans le but de ramasser discrètement mes choses et de me sauver pour aller réfléchir chez moi à ce raz-de-marée d’émotions qui n’arrête pas de tout renverser sur son passage. Plus il fait de dégâts, plus il se renforce pour devenir un tsunami. Soudainement, je réalise : MERDE. Je n’ai pas mon auto, elle est restée à la maison. Je suis coincée ici. J’appellerais bien Kariane, mais je suis encore fâchée par ce qu’elle m’a dit. Je me sens prise au piège dans cette chambre où le plafond, qui avait l’habitude d’être un allié et un confident, semble maintenant descendre tranquillement vers moi pour venir m’écraser au sol. Au même moment, les couvertures se mettent à bouger. Je me fige. Je ne veux absolument pas parler à Jay. Je ne veux absolument pas avoir cette discussion avec lui… pas maintenant.

Il ouvre les yeux.

— Tu t’en vas où comme ça ?

Je suis coincée. Je me sens comme un animal en cage. J’étouffe.

— Noémie ?

— Est-ce qu’on peut aller faire un tour de pick-up, il faut qu’on parle…

 

OceanofPDF.com