Cendrillon
Chapitre 9
Espèce de pute ! hurlait Patrick Neftel une canette de Heineken à la main. – On aimerait comprendre… insistait l’animateur du talk-show. Comment vous faites pour garder cette taille de guêpe… cette fraîcheur de teint… On reçoit des milliers de sms qui nous demandent… – J’ai toujours été comme ça ! répondait en gloussant l’invitée du talk-show, une ancienne danseuse étoile reconvertie dans la comédie musicale. – Mais vous mangez, genre, je sais pas, un haricot par jour ! On s’imagine, à voir votre taille, que vous mangez un haricot par jour ! – Non non non ! protestait la diva. Écoutez ! J’ai toujours ressemblé à une poupée ! Depuis toute petite une poupée ! Alors voilà ! Aujourd’hui encore ! Je ressemble à une poupée ! – Pute ! Salope ! Va te faire ramoner la chatte ! Carre-le-toi bien profond comme un suppositoire ton haricot matinal ! – On aimerait comprendre… insistait l’animateur du talk-show. On est là pour tenter de percer les apparences… votre image si glamour… pénétrer votre intimité… savoir vraiment qui vous êtes ! – Ouh là là mon Dieu quel programme ! se dandinait la diva, droite comme un piquet, en rejetant derrière elle le nylon noir de sa longue chevelure. Vous voulez essayer de pénétrer mon intimité ! – Avec le bras d’un camionneur ! Va te faire fister le trou du cul par l’avant-bras d’un conducteur d’engin ! – On voudrait vous aimer pour ce que vous êtes… pas pour l’image si glamour… artificielle… que vous donnez de vous… – Mais vous savez les gens m’aiment ! Je ne sais pas pour quelles raisons mais les gens m’aiment ! Ils n’ont pas besoin d’avoir accès à mon intimité pour m’adorer ! – Montre-nous ta vieille chatte ! Va chier ton haricot dans un coin du plateau ! – On essaie de vous imaginer le matin dans votre lit… chiffonnée… de mauvaise humeur. – Eh ben ça doit sentir bon ! Une vieille chatte de poupée délabrée le matin avant la douche ! – Je vous interromps immédiatement cher ami… gloussa le bâtonnet. Je ne suis jamais chiffonnée ! Hi hi hi ! – Alors vous êtes toujours comme ça… gaie, vivante, de bonne humeur… – Écoutez je bois du thé, beaucoup de thé, je fais du sport, beaucoup de sport… J’adore le sport… j’adore cueillir des pâquerettes dans les prés le samedi après-midi. J’ai une espèce de pédalo dans mon appartement, fixé au parquet, vous voyez… un appareil à muscler… – Donc… demandait l’animateur du talk-show : jamais laide ? jamais banale ? jamais chagrine ? jamais quelconque ? Toujours glamour ! fatale ! féerique ! même dans l’intimité ! – Fatale ! hurlait Patrick Neftel. Tu dis fatale ! Tu la trouves féerique ! Non mais putain t’as vu le monstre ! Elle est tirée de tous côtés cette vieille perdrix ! C’est du plastique ta chanteuse féerique ! Enlève un peu le maquillage ! Retire le plâtre qu’elle s’est mis sur la gueule ! – Écoutez c’est simple ! roucoulait la diva de soixante ans qui simulait d’en avoir trente. Elle n’arrêtait pas de faire des O avec sa bouche. Elle s’arrêtait au milieu d’une phrase et se mettait à arrondir les lèvres : on voyait apparaître un O incongru d’où finissait par sortir comme un œuf de dindon un hoquet d’opérette. Je suis née gaie ! Tout le monde a des blessures… des choses d’enfance… des difficultés d’adaptation… articulait-elle avec une légèreté ondulante comme une fleur remuée par la brise. Dans la vie il faut avoir un idéal et créer le monde dont on a envie. On a cette liberté. – On a cette liberté ? l’interrogeait l’animateur du talk-show. – On a cette liberté vieux dindon ? On a cette liberté de se créer le monde dont on a envie ? – Tout à fait… approuvait la diva. Elle ne cessait de pivoter sur son tabouret comme une girouette de clocher. On avait l’impression que ses cheveux en nylon allaient s’enflammer sous les spots du plateau. On a cette liberté… Chacun d’entre nous a la possibilité de recréer le monde tel qu’il le veut… – Ah oui ! Tu crois ! Tu penses ! Mais je vais te trouer le ventre espèce de truie ! C’est ça le monde dont j’ai envie ! C’est de te voir agoniser dans une flaque ! – Vous avez voulu vous créer un monde artificiel où tout le monde est beau et gentil… commentait l’animateur du talk-show. – Attends un peu qu’on se croise dans un parking ! Tu vas la voir en Technicolor ma liberté de recréer le monde ! – Je voulais un monde idéal. Et j’essaie le plus possible de me rapprocher de ce monde idéal… minaudait la diva. Un glaïeul. Une tige qui la perçait jusqu’à la tête où éclatait le scandale de sa béatitude. Ses mains étaient comme deux moineaux qui acclamaient son cerveau parfumé avec leurs ailes. – Moi mon idée de la gaieté ! C’est de te faire sauter les pétales ! Je vais t’enfoncer un pieu dans l’anus ! Tu vas le voir mon monde idéal ! Mon monde idéal c’est un glaïeul de métal dans ton cul ! Et que tu hurles de douleur ! Et que tu supplies le Seigneur de te pardonner ta gaieté ! – Vous savez ! déclara-t-elle en plaquant ses deux mains sur la table, à plat, dogmatiques. La civilisation est une toute petite… une toute petite pellicule ! Les gens sont vite des barbares… – Tu crois pas si bien dire ! Enfin une lueur de lucidité ! – … et ils sont prêts à s’entretuer pour rien ! – À te casser la tronche ! Les O de tes lèvres ils vont avoir une raison d’être : quand tu auras une batte de base-ball dans la gorge elles feront un vrai gros O tes lèvres espèce de pute ! – Et pourquoi vous n’avez pas d’enfants ? demandait l’animateur du talk-show. Les téléspectateurs voudraient savoir. On reçoit des milliards de sms qui nous posent cette question. Votre idéal ce n’est donc pas un idéal maternel ? – Écoutez, disait-elle. À chaque fois qu’elle disait Écoutez elle rejetait ses cheveux inflammables derrière ses épaules, se redressait sur son tabouret et posait ses mains sur la table. Je voulais une vie singulière. Je voulais la dédier à mon métier… à l’homme que j’aime… je ne voulais pas me reproduire. J’aime mon métier. C’est parfois dur, difficile… le trac… l’estomac noué avant d’entrer en scène… l’angoisse de décevoir mon public… mon public que j’aime tant ! mon public qui m’aime tant ! Puis (après s’être ébrouée d’émotion) : Mais voilà ! C’est ma vie ! C’est comme ça ! C’est celle que j’aime ! que j’ai voulue ! et qui fait mon bonheur ! – On n’en a rien à foutre de ton bonheur ! de tes états d’âme ! de ton haricot quotidien ! On s’en tape de ton trac ! de ton estomac noué ! Je vais te faire souffrir pour de vrai moi ! Je vais te le nouer pour de vrai ton estomac tu vas voir ! Je t’éventre sur le parking d’un hypermarché et je te le noue pour de vrai ton estomac ! et Patrick Neftel éteignit la télévision en hurlant : il se leva et s’empara rageusement d’une canette de Heineken. Sa mère avait eu l’excellente idée, pour tenter de l’ouvrir sur le monde, de lui offrir un ordinateur pour Noël, en promotion à Carrefour. Un étudiant passionné de haute technologie (chez les parents duquel elle faisait le ménage trois fois par semaine) leur installa généreusement l’ordinateur et apprit à Patrick Neftel à surfer sur Internet. Depuis déjà quelques mois (toujours reclus dans sa chambre) il partageait son temps entre la télévision et l’espace infini du réseau, où il passait des heures à naviguer. Tout d’abord il chercha des sites de cul pour alimenter en iconographie ses séances de masturbation, le peu d’argent dont il disposait lui interdisant de se procurer les revues qu’il affectionnait : il en avait marre de se branler sur les mêmes femmes (les arrachures du papier oblitéraient les corps de la plupart d’entre elles : par définition ses préférées). La plupart des sites de cul étaient payants. Mais il finit par découvrir un certain nombre de plateformes collectives, accessibles sans abonnement, dévolues à l’exhibition conjugale. Patrick Neftel les fréquentait assidûment. Il adorait que ces femmes soient réelles et qu’elles ne simulent pas. Il adorait avoir accès à leur sexualité, à leurs chattes réalistes, au décor de leurs chambres, à la saveur de leurs dimanches pornographiques. Il s’était tellement masturbé, adolescent, en pensant à ses voisines, il avait tellement fantasmé de les voir nues, il s’était tellement branlé, toutes les fois qu’il se rendait chez elles pour y faire du baby-sitting, sur leur lingerie, sur leurs tampons souillés, sur leurs chaussures à talons hauts, il avait tellement rêvé que l’une d’entre elles lui ouvrirait ses cuisses et qu’il pourrait lécher ses lèvres, laper le sirupeux liquide dont cette audace aurait déclenché l’écoulement, voilà qu’il découvrait des sites où ces mêmes mères réalisaient ses vieux fantasmes ! Il pouvait voir des chattes, des seins, des fesses, des anus maternels ! Des femmes communes qu’il aurait pu épouser si son père ne s’était pas planté une fourchette dans la gorge le 14 mars 1982 ! Patrick Neftel ne supportait plus les mensonges des fictions : des falsifications destinées à stimuler l’imaginaire mais qui le violentaient de plus en plus. Il détestait les films, les séries, les romans que sa mère déposait sur son plateau de temps en temps. Les mensonges des fictions l’acculaient à la douleur de son destin anéanti. Les maquillages des romanciers le renvoyaient à la brûlure de ses fictions évaporées. Il y avait tellement cru, adolescent, à ces rêves qu’il avait déroulés ! Il y avait tellement cru à ces histoires qu’il s’inventait, dont les plis, dont les cavernes abritaient amoureusement tous ses désirs d’accomplissement ! Aujourd’hui Patrick Neftel avait besoin de vérité, de crudité, il avait besoin de voir le monde dans sa réalité la plus abrupte, la plus brutale, la moins édulcorée, véridique, sans médiation, en écho à l’existence qui l’enfermait. D’où sa passion pour les talk-shows, humiliante, où s’exposaient comme des cibles des célébrités décérébrées. Ce qu’il voulait c’étaient ces femmes réelles, envisageables, rendues humaines par leur précarité, c’étaient ces icônes déplorables, obscènes de contentement, qui s’ébrouaient à la télévision. Il avait repéré un couple anglais dont la plastique de la femme le subjuguait, il se disait qu’il aurait pu l’épouser et la baiser chaque nuit dans leur lit conjugal, elle revêtait des accessoires affriolants, porte-jarretelles, chapeaux noirs à voilette, mules à talons aiguilles, il existait des femmes qui procuraient à leurs maris, avec la grâce d’une fée, des enchantements aussi inconcevables ! Que l’existence devait être belle pour cet époux exaucé ! Elle était brune, pulpeuse, large de hanches, avec une poitrine douce décorée d’aréoles nuageuses. Sa peau était laiteuse, de satin, avec des vergetures qui la rendaient vivante, elle possédait des jambes massives de statue et des pieds minuscules, excessivement cambrés, que Patrick Neftel adulait. Cette Anglaise n’était pas une fiction : il la voyait grossir, prendre un peu de ventre et de cuisses, car elle postait sur le réseau une contribution par semaine, indéfectible, aussi ponctuelle que la lune. Il aimait ça cette apparence de dévotion ritualisée. Il s’était créé avec elle comme une vie conjugale clandestine, elle lui était devenue familière, il connaissait ses différents sourires, les expressions de son visage, les atmosphères de ses regards, la position de ses mains sur son ventre, la manière dont elle levait les cuisses pour découvrir la fente humide de son intimité. Elle était devenue sa fiancée. Chaque mardi une impatience invincible l’emportait vers son ordinateur le souffle court pour vérifier si son amante anglaise, virtuelle mais si présente, fantomatique mais si précise, avait glissé sur le réseau sa contribution hebdomadaire.
Je suis allé à Londres pour rencontrer le trader dont Steve Still m’avait laissé les coordonnées. David Pinkus habite dans le quartier de Holland Park, où je me suis perdu pendant une heure, dénombrant, stationnés devant des maisons monumentales, banalisés par leur fréquence, une quantité ahurissante de Porsche, Jaguar, Ferrari, énormes 4 × 4, Aston Martin. Je lui ai téléphoné. Il m’a demandé de le retrouver à son club de tennis où il venait de terminer une partie. Je suis malade comme un chien… Le père de ma femme a passé quelques jours avec nous… il a chopé un truc dans l’avion… une maladie tropicale… – Tu veux qu’on annule ? Tu préfères qu’on se voie demain ? – Non, c’est bon, ça va aller, c’est juste que je comate, c’est la mort, j’ai chaud, j’ai froid, je vais boire un Coca. Une fois chez lui : Alors comme ça tu prépares un roman sur la finance ? – Peut-être. Je veux comprendre le monde dans lequel on vit. Je veux que tu me parles de ton métier. De la finance internationale et des hedge funds. On lit partout que les hedge funds jouent un rôle considérable dans la marche du monde. – Très bien. Ça m’amuse. Je vais tout t’expliquer. J’apprends alors, mesdames messieurs, camarades littéraires, qu’il existe trois types de fonds d’investissement, appelés asset managers dans les pays anglo-saxons. Premièrement les fonds de pension, qui gèrent l’argent que leur confient les salariés d’un certain nombre de pays, Au premier rang desquels les États-Unis et la Grande-Bretagne, en vue de leurs retraites. Ces fonds de pension, dans la mesure où ils jouent avec l’argent des retraites, leur activité est régulée : Ils ne sont pas autorisés à prendre des risques démesurés, précise David Pinkus. Il doit y avoir une certaine partie en actions, une certaine partie en obligations d’État, une certaine partie en cash, et un titre ne doit jamais représenter plus de 5 % du portefeuille actions. Si le marché crashe et perd 50 %, seule la moitié des fonds aura perdu 50 %, En d’autres termes le capital placé n’aura diminué que de 25 %. Deuxièmement les mutual funds, l’équivalent des Sicav en France. Il s’agit de fonds constitués par les économies que les particuliers confient à leurs banques, BNP, Société Générale, Crédit Agricole, ce genre d’établissements, me dit David Pinkus, où une personne fait fructifier à elle seule quelques centaines de millions d’euros. Les régulations sont un peu plus souples : Les asset managers des grandes banques peuvent prendre un peu plus de risques. Troisièmement les hedge funds, apparus dans les années soixante-dix avec George Soros. Il s’agit d’investissements RISQUÉS, extrêmement LÈVERÉGÉS, interdits aux particuliers. Je vais t’expliquer dans quelques minutes ce que veut dire ce terme, lèverégé. Seul quelqu’un D’AVERTI est autorisé à placer son argent dans un hedge fund. Qu’est-ce que c’est que quelqu’un d’averti ? C’est là que la loi est un peu souple. Moi par exemple je vais être quelqu’un d’averti. J’ai un DIPLÔME et je TRAVAILLE dans la FINANCE depuis dix ans. David Pinkus a le droit d’investir dans un hedge fund. Il est censé savoir que son investissement est dangereux. On lui fait signer un papier comme quoi il a compris qu’il peut tout perdre. Le hedge fund il va aller très fort avec son truc. Il part pour faire 100 % par an. Et s’il part pour faire 100 % par an cela veut dire qu’un jour il peut tout perdre : il n’y a pas de magie. Le hedge fund va lui dire : « Je vais faire du très gros », il va lui dire : « Du très risqué », il va lui dire : « Je vais prendre de gros paris », il va lui préciser : « Je vais les twister de façon que si ça marche ça te fasse le carton. » Et donc voilà : il met ou il met pas. Historiquement, les premiers à avoir investi dans les hedge funds et contribué à leur émergence étaient ce qu’on appelle les FAMILY OFFICES, les particuliers fortunés, Bernard Arnault, Albert Frères, les Agnelli, qui ont lancé Louis Bacon, une grande figure de la finance, le créateur de Moore Capital, un énorme fonds. Ces family offices vont être assis sur un, deux, trois milliards de dollars, et ils vont confier quelques centaines de millions de dollars à des jeunes qui débutent. Et ces mecs-là, propulsés par les family offices, ont décollé dans les années quatre-vingt avec l’apparition des PRODUITS DÉRIVÉS, et donc des capacités de LEVERAGE, et donc des capacités de SHORTER. Car, me dit David Pinkus, qu’est-ce qui distingue un hegde fund d’un fonds classique ? Comme il peut prendre beaucoup de risques il est autorisé à utiliser tous les produits disponibles sur le marché, notamment les produits dérivés – il en existe ÉNORMÉMENT. Qu’est-ce qu’un produit dérivé ? C’est ce qui donne le RISQUE et le RETURN. Avant, la seule chose qu’on pouvait faire, c’était acheter une action et la revendre un peu plus tard. Le seul risque qu’on pouvait prendre c’était en termes de pondération, placer une partie importante de son capital sur un seul titre, Alors qu’avec les produits dérivés on peut prendre des risques vraiment ÉNORMES. Mais alors : qu’est-ce que c’est qu’un produit dérivé ? C’est une OPTION. David Pinkus me demande si je sais ce qu’est une option. – Non. À part le GPS des voitures. Ce trait d’esprit un peu facile le fait sourire : Rien à voir. Je vais t’expliquer. Il précise que c’est facile à comprendre, même pour un littéraire, et qu’il suffit d’écouter. On va dire qu’un titre vaut 25. D’accord ? me demande-t-il. Il ne cesse de me sourire, de s’assurer que je comprends ce qu’il raconte, je sens qu’il ralentit à dessein le débit naturellement précipité de son intelligence. Je frappe à sa porte de trader et je lui dis : « Putain, David, j’aimerais bien acheter cette action à 50 entre maintenant et la fin de l’année. Je veux pouvoir l’acheter à 50 QUAND JE VEUX cette année. » Et le titre il vaut 25. « Combien ça va me coûter David ce droit de pouvoir t’acheter cette action à 50 quand je veux cette année ? » C’est une sorte d’assurance. Ça se PRICE. Ça se CALCULE. Ce sont des calculs de PROBA. David Pinkus va devoir se livrer à un certain nombre de calculs complexes. Il se dit : « Quelle est la CHANCE que ce truc passe au-dessus de 50 » et il calcule. Il se dit : « Quelle est la CHANCE que ce truc aille à 70 » et il calcule. Il se dit : « Quelle est la CHANCE que ce truc dépasse 80 » et il calcule. Et il me vend pour 3 euros le droit de lui acheter à 50, n’importe quand dans l’année, une action qui vaut 25 aujourd’hui. Et alors il me demande : « Éric. Pour combien d’actions tu veux en faire ? » et je lui dis : « Pour 500 000 ACTIONS » et il me répond : « Alors ça va te coûter 1 million 5. » Je lui donne AUJOURD’HUI 1 million 5 et il devra me livrer 500 000 titres à 50 n’importe quand dans l’année. C’est simple non ? me dit-il avec un regard malicieux. Alors écoute la suite. Il me demande d’imaginer ce qui se passe pour moi si le titre dépasse la barre des 50 et se met à valoir 70. Combien j’ai gagné si je lui achète à 50 un titre qui valait 25 au moment où j’ai acquis l’option et qui vaut maintenant 70. – Beaucoup. 20 × 500 000 moins 1 million 5, je lui dis avec une certaine fierté. Il a l’air étonné. – Exactement, me dit-il. Tu as gagné 9 millions. Il m’invite à examiner ce résultat en me faisant observer que la valeur du titre, en passant de 25 à 70, a été multipliée par presque trois. Le titre a fait fois 3. Si j’avais acheté ce titre à 25 et si je l’avais revendu à 70, j’aurais multiplié mon investissement par trois. Mais là j’ai mis 1 million 5 et je récupère 9 millions : j’ai fait fois 6 au lieu de fois 3 : On dit alors que tu as eu un LEVERAGE de 2. Car, cher ami, me dit-il, si tu avais voulu acheter 500 000 actions à 25, ça t’aurait coûté DOUUUUUZE MILLIONS ! Tu aurais dû sortir DOUUUUUUZE MILLIONS ! Tu n’as sorti qu’UN MILLION CINQ au lieu de DOUUUUUUZE MILLIONS ! Le mot douze s’est étiré dans l’atmosphère comme une longue note de flûte. Moi, Éric Reinhardt, héritier fortuné, spéculateur exaucé, j’ai eu tout l’upside pour un million cinq de cash ! En réalité je n’ai jamais payé les actions : Je les ai portées pour toi en quelque sorte… me dit David Pinkus. Avec ce système j’ai bénéficié du même move mais je n’ai mis qu’une partie de l’argent au départ. C’est ça le leverage. Tu t’es lèverégé. Avec seulement UN MILLION CINQ tu as eu de l’EXPOSITION sur VINGT-CINQ millions d’une action. Et un hedge fund c’est ça qu’il fait, il est autorisé à s’exposer sur beaucoup plus que l’argent qu’il possède. J’apprends alors que les produits dérivés, ça se fait À LA HAUSSE, ça se fait À LA BAISSE, Il existe des trucs de FOUS FURIEUX, tu peux décliner À L’INFINI et imaginer N’IMPORTE QUOI ! s’exclame David Pinkus que cette panoplie d’outils spéculatifs a l’air de rendre heureux. Par exemple je me réveille un matin avec l’envie ardente de gagner énormément d’argent. Beaucoup plus en tout cas que sur le trade précédent. Je frappe alors à la porte de David Pinkus et je lui dis : « David, écoute, je voudrais pouvoir t’acheter à 50, entre maintenant et la fin de l’année, une action qui vaut 25 aujourd’hui. Mais je te rends tout l’upside à partir de 70. À combien tu me le fais ? » En d’autres termes : si le prix de l’action se situe entre 50 et 70, je gagne, mais s’il dépasse la barre des 70, je perds. Quel est l’intérêt pour moi ? dis-je à David Pinkus. Il me répond qu’au lieu de me vendre cette option à 3 euros il me la vend à 1 euro 50. Et si ça reste entre 50 et 70, si le cours de l’action s’arrête à 69, C’est le méga-JACKPOT, c’est du DÉLIRE, c’est FANTASTIQUE ! La dernière fois, combien on avait dit, on avait gagné combien, tu avais fait fois 6 la dernière fois. Tu avais gagné 9 millions. À présent, avec un investissement de départ de 750 mille au lieu d’1 million 5, tu ne fais plus fois 6, tu fais fois DOUUUUUUZE ! Tu gagnes à présent NEUF MILLIONS en n’ayant mis au départ que 750 mille ! Tu fais fois DOUUUUUUZE alors que le titre n’a fait que fois 3 ! On dit dans ce cas que j’ai été extrêmement LÈVERÉGÉ : le titre a fait fois 3 et moi j’ai fait fois 12 : leverage de 4. En revanche, si le titre ne va pas à 50 mais s’arrête à 49, combien j’ai gagné ? Zéro. J’ai même perdu 750 mille. En résumé, si l’action fait fois 2, de 25 à 50 : je perds tout, et si elle fait fois 3, de 25 à 70 : je multiplie mon investissement par 12. Et ce genre d’opération je peux le faire sur un milliard, Tu peux mettre UN MILLIARD sur une opération telle que celle-ci ! Et si ça marche ! C’est DOUUUUUUUZE MILLIAAAAAAARDS dans ta TIRELIRE ! Tu te retrouves avec DOUUUUUUUZE MILLIAAAAAAARDS dans ta TIRELIRE ! Cet exemple, mesdames messieurs, c’était pour vous donner le concept essentiel du LEVERAGE. On comprend mieux pourquoi c’est interdit aux particuliers, aux mutual funds et aux fonds de pension. GROSSO MODO : soit je fais fois 12 soit je perds tout. Autre façon de se lèveréger et de prendre du risque : emprunter de l’argent. Il existe un certain nombre de personnes qui seront ravies de me prêter de l’argent. Je suis un hedge fund et j’ai deux cents millions d’euros confiés par des investisseurs : Assez classique. Deux cents. Trois cents. J’ai une banque et j’ai le droit d’être à découvert. C’est ça le gros secret, me dit David Pinkus. En plus. C’est-à-dire que j’achète pour 1 milliard d’actions alors que je n’ai que 200 millions au départ. Ma banque me prête 800 millions. Je lui dois de l’argent. Ce n’est pas un problème. J’ai donc 200 millions qui m’ont été confiés par des investisseurs, qui prennent le risque, QUI PRENNENT LE RISQUE, me répète avec insistance David Pinkus, et à qui je dis : « Si tu perds tu perds tout », et moi je joue en réalité sur un milliard. La banque ne prend aucun risque car j’ai des ratios à respecter : si je commence à perdre elle récupère son argent. La banque vérifie que si elle vend les actions que je possède elle peut récupérer son argent. Si je suis à 30 ou 40 % du niveau où elle risquerait de ne pas pouvoir récupérer son argent elle me fait vendre les actions. La banque peut vérifier au jour le jour ?… dis-je à David Pinkus. Celui-ci ouvre de grands yeux : Non ! Pas au jour le jour ! À LA MINUTE ! – Et s’ils s’aperçoivent… – S’ils s’aperçoivent que je commence à perdre ? Coup de fil. Tout de suite. Immédiatement. Ils reprennent leur pognon. Il faut vendre. Les mots vont vite. Ils ont l’air d’être aspirés par un énorme ventilateur mental, funeste, disposé à l’horizon de la spéculation. David Pinkus traduit de cette manière la tragédie du trader en chute libre, l’urgence incandescente à laquelle il se trouve acculé par le système qui se retourne contre lui. Donc, mesdames messieurs, écoutez bien, exemple classique, je vous fais le truc dans les deux sens, hedge fund de 200 millions, leverage de 5, GROS LEVERAGE, j’emprunte 800, je joue sur 1 milliard, j’achète pour 1 milliard d’un titre, imaginons que celui-ci fasse 20 %, j’avais 200 millions, je gagne 200 millions : je fais 100 %. Pourquoi ? Performance de 20 %, fois 5 de leverage : 100 %. Inversement, hedge fund de 200 millions, leverage de 5, j’emprunte 800, je joue sur 1 milliard, j’achète pour 1 milliard d’un titre, imaginons que celui-ci perde 20 %, j’avais 200 millions, je perds 200 millions : je perds l’intégralité de ma mise de départ : 100 %. La banque, si je commence à perdre, si elle voit qu’il ne me reste que 820 millions, Et même ça commence plus haut, elle commence à te taper dessus à 880 millions, elle t’appelle et elle te dit (le ton de David Pinkus est solennel) : « Faut vendre. » Pourquoi ? Même ton grave : « Parce que bientôt tu vas plus pouvoir me rembourser. » La banque ne te laisse JAMAIS PASSER sous 800 millions. Elle sait combien tu lui dois. Ben bien sûr… Ils sont pas cons… Elle sait à peu près le temps qu’il faut pour que tu sortes de ton truc. Et donc quand tu arrives à 800 tu rends 800 à la banque et tu te tournes vers tes investisseurs. Et combien il leur reste ? me demande David Pinkus. Niet. Zéro. Ils ont perdu. Donc, leverage de 5, si ça perd 20 %, je perds 100 %, si ça gagne 20 %, je gagne 100 %. C’est ça le leverage. Voilà ce que font les hedge funds. C’est ça le secret des hedge funds. Non seulement je peux aller sur des actifs risqués mais je peux multiplier le risque via l’emprunt. C’est le gros concept du hedge fund. Maintenant, ajoute David Pinkus, qu’est-ce que ça veut dire que HEDGER ? Ça va te faire rire. Hedge : PROTECTION. Se hedger : se PROTÉGER. Et pourquoi ça s’appelle PROTECTION ? C’est qu’au départ, les produits dérivés, ils ont été inventés pour PROTÉGER les gens. Non pas pour prendre des risques mais pour se protéger. Par exemple une action vaut 25, je pense qu’elle va aller à 50, j’aimerais bien l’acheter mais j’ai un peu peur. J’aimerais bien de l’exposition sur 20 millions d’euros mais j’ai un peu peur. Je suis prêt à payer 1 million mais pas à prendre le risque de porter 20 millions. Alors les mecs sont venus et ils m’ont dit : « T’inquiète pas Éric. Je te le fais à 1 million. Mais par contre tu n’auras que l’upside au-dessus de 50 », pour reprendre l’exemple de tout à l’heure. C’était présenté comme ça au départ. C’était plus SECURE. Idem pour les futures. – Les futures ? Pardon. J’ignore ce que sont les futures, dis-je à David Pinkus. Il déguste à petites gorgées un thé brûlant que sa femme lui a servi. Il me répète régulièrement qu’il a la fièvre. Des gouttes de sueur coulent sur ses tempes. Je regarde ses cuisses de temps à autre, massives, charnelles, abondamment poilues. Il est étrange de l’écouter parler cuisses nues de quelque chose d’aussi abstrait que la finance, vêtu d’une chemisette de tennisman. – Les futures ? C’est un autre produit dérivé. C’est un ÉNORME produit dérivé. C’est le PREMIER produit dérivé. C’est le plus GROS produit dérivé. C’est absolument GIGANTESQUE le marché des futures. LA MOITIÉ DU MONDE TOURNE EN FUTURES ! Ce sont des marchés de transaction à terme : on réalise des transactions qui ne se règlent qu’à une certaine date, Par exemple QUATERLY, tous les trimestres. Cher public génois, amis cosmopolites, je vous vends aujourd’hui 5 000 pétroles et vous ne me payez que fin avril. Ou alors vous, madame, blonde, au deuxième rang, avec le tailleur crème, je vous achète aujourd’hui 40 000 tonnes de blé mais je ne vous paie que début mars. Alors, me direz-vous, qui a inventé ça et pourquoi ? C’est sur les marchés HARD COMMO, blé, sucre, café, pétrole, qu’on a commencé à développer les futures. Ces transactions à terme permettaient aux producteurs de blé, de sucre, de café, de LOCKER les prix un an à l’avance et de se PROTÉGER d’un effondrement des cours. « Je te vends 500 000 barils à tel prix. SETTLEMENT : mars. » Et si le cours s’effondre avant la date de règlement, mars en l’occurrence, comme j’ai bloqué mon prix et que ce prix me convient, je suis épargné. Je me protège des petits malins, moi producteur de blé ou de pétrole, qui vont parier sur le prix du blé ou du pétrole : je n’ai pas envie de parier sur les cours de ma production mais de la vendre au prix qui me convient. C’était donc à l’origine pour HEDGER les producteurs, les PROTÉGER, qu’ont été inventées les futures, me dit David Pinkus. Il y en a même qui vendent leur production un an, deux ans, trois ans à l’avance. En disant : « Moi ce prix-là me convient très bien. Moi je gagne bien ma vie avec ce prix-là. Alors je vends à ce prix-là pour les trois années à venir. Tant pis si les cours montent. En revanche je serai protégé si les cours baissent. » Les futures, on l’aura compris, permettent à certaines personnes de se PROTÉGER et à d’autres de SPÉCULER. C’est un super-outil de spéculation, me dit David Pinkus. Il y a eu beaucoup de gens qui ont commencé à le faire… parce qu’en fait c’était facile… il suffit juste d’avoir un peu d’argent en banque… Et c’est la première fois qu’on a inventé avec les futures quelque chose qui gagne à la descente. Quelque chose qui gagne à la descente ? C’est la première fois qu’on a inventé avec les futures quelque chose qui gagne à la descente ? Il va falloir qu’il m’explique ça David Pinkus ! IL VA FALLOIR QU’IL ME RACONTE COMMENT ON GAGNE À LA DESCENTE ! IL VA FALLOIR QU’IL M’INTRODUISE DANS SON UNIVERS À LA LOGIQUE CULBUTÉE ! Il avale une gorgée de thé brûlant et me regarde dans les yeux avec son vif regard ardoise : Typiquement je te vends quelque chose à 70 en juillet et tu me règles fin septembre. Et je te livre naturellement fin septembre. Ce quelque chose, comme tu peux l’imaginer aisément, je ne l’ai pas. Si je te vends 500 000 barils à 70, tu t’imagines bien que je n’ai pas 500 000 barils dans mon bureau ! Simplement, juste avant le SETTLEMENT, je devrai acheter 500 000 barils à quelqu’un d’autre sur le marché. Tu me suis ? – Oui, c’est bon, je te suis, je lui dis. – En août, bim ! le truc s’effondre ! À trois semaines de l’échéance le baril ne vaut plus que 40 ! Et donc j’achète à quelqu’un d’autre à 40, settlement fin septembre, quelque chose que je t’ai vendu à 70 ! Car je les ai jamais eus les barils ! Je les ai jamais eus ! Et donc sur ce coup je gagne 30 dollars par baril ! Fin septembre, tu me paies 500 000 barils fois 70 dollars. Et moi je verse 500 000 barils fois 40 dollars à la personne à qui je les ai achetés pour pouvoir honorer notre contrat. J’ai gagné sur ce coup-là 150 millions de dollars ! Donc j’ai gagné à la descente ! Donc pour la première fois les gens pouvaient prendre des paris sur la direction des trucs sans jamais les posséder ! David Pinkus me déclare qu’il fait ça tous les jours : Tous les jours je vends et j’achète des quantités ahurissantes de pétrole ! Il m’explique que son objectif est d’avoir réglé tous ses contrats d’ici à fin septembre. À deux jours de l’échéance, il rachète ce qu’il a vendu et revend ce qu’il a acheté de telle sorte qu’il a vendu autant qu’il a acheté. Car celui qui finit avec une position nette vendeur, Typiquement, s’il a vendu, il doit livrer. Si tu restes net vendeur à la fin, arrive le jour où tu dois livrer. Et là t’es vraiment mal ! Car il faut livrer des bateaux… Il faut livrer 500 000 barils… C’est ce qui explique que 80 % des acteurs du marché se dépêchent de remettre leurs compteurs à zéro juste avant la date de SETTLEMENT, afin de ne jamais toucher le PHYSIQUE et de rester toujours dans les FUTURES. La hantise de David Pinkus est de devoir se faire livrer du pétrole. Car s’il n’est pas parvenu à retomber sur ses pieds avant la date de settlement, IL Y A UN MEC QUI VA VENIR LUI LIVRER RÉELLEMENT DU PÉTROLE ! C’est du physique, c’est compliqué, il faut trouver un port, un lieu de stockage, se débrouiller pour écouler 500 000 barils… Si ça lui arrive, comme il travaille dans une GROSSE BOÎTE, Elle a de toute façon des trucs qui tournent, des bateaux, des machins, des trucs, ils s’en occupent pour moi. Mais ils se font livrer du pétrole quelque part. C’est une partie des choses que je ne vois pas. Dans les années quatre-vingt arrivent donc les OPTIONS, arrivent donc les FUTURES, lesquelles se développent à une vitesse ESTOMAQUANTE – dans un premier temps sur les COMMODITIES et dans un deuxième temps sur les INDICES. Car tu peux vendre ou acheter du CAC ! me dit David Pinkus. Ça aussi c’est un truc de malade ! On peut s’échanger du CAC tous les deux ! On peut s’échanger n’importe quoi qui ait une cote ! – Tout ce qui fluctue, dis-je à David Pinkus pour lui montrer que j’ai compris. – Tout à fait. Tout ce qui fluctue. Tu as des CONTRATS sur TOUT ! Tu as des FUTURES sur TOUT ! Et là aussi tu te rends compte que le contrat FUTURES te permet de faire… du LEVERAGE ! Là aussi ça recommence ! Sans doute pour mettre en évidence la perfection de la figure qu’il me décrit, son drapé harmonieux, le caractère enchanteur de son principe, sa phrase était chantée, féerique. Comme tu dois pas sortir le cash, tu peux évidemment jouer sur un peu plus que ce que tu as. Les mecs t’autorisent à jouer sur un peu plus que ce que tu as. Ça dépend des exchanges. Mais si tu as 100 sur ton compte ils t’autorisent à acheter pour 200 de contrats. Et ça, les futures, c’est GIIIIIIIIIGANNNNNTESQUE ! C’est GIIIIIIIIIGANNNNNTESQUE ! ce sont des MILLIAAAAAAARDS tous les jours ! Le mot milliard, j’aurais dû chronométrer, a duré une dizaine de secondes : David Pinkus n’avait plus d’air dans ses poumons pour ajouter le moindre mot. Il reprend son souffle : Car ça arrange tout le monde. Car ça permet de s’échanger des trucs sans se les échanger en fait. On fait juste attention d’être SQUARE à la fin du trimestre.
Sa femme nous a interrompus pour nous dire qu’elle sortait. David Pinkus lui demande si elle ne pourrait pas lui rapporter quelque chose à manger, A cheeseburger or something, I don’t know, I’m hungry, I don’t feel well, I think I should… lui dit-il, Do you want an aspirine or something ? lui demande-t-elle, No, thank you, I’ve already… et sa femme s’approche de moi pour me saluer, It was a great pleasure ! good luck for your book ! success ! money ! celebrity ! Hollywood ! I hope you’ll sell the rights to Spielberg ! et elle s’éclipse à reculons en secouant la main. – Tu veux qu’on fasse une petite pause ? je demande à David Pinkus. – Non, c’est bon, ça va, ça va aller, on continue, me dit-il en s’épongeant le front avec le napperon de la théière. On a compris les OPTIONS, on a compris les FUTURES, on a compris le LEVERAGE – options, futures, leverage, c’est le cœur des hedge funds. Dernière chose : comment SHORTER une action. Car moi, Éric Reinhardt, patron de hedge fund, je veux gagner à la baisse. Comment faire ? Qu’est-ce que je fais pour shorter une action ? Il y a des gens qui sont assis sur des actions France Télécom, notamment les fonds de pension, je vais les voir et je frappe à leur porte : « Excuse-moi, je vois que tu as un paquet d’actions France Télécom dans ton tiroir, est-ce que je peux te les emprunter ? Je te les achète pas, je te les emprunte, tu peux me les demander quand tu veux. » Puis : « Ça me coûte combien de t’emprunter pour 10 millions de dollars d’actions France Télécom ? » Alors le mec il dit : « Ben voilà, c’est quand même dix millions de dollars, donc ça vaut 5 % par an. En plus c’est un peu mieux que 10 millions de dollars, c’est 10 millions de dollars d’actions France Télécom, donc je te fais 5 % plus 1 %. » Je ne suis jamais propriétaire des actions. Si le mec en a besoin pour les vendre je dois les lui rendre. C’est comme un sucrier avec dix sucres, il m’a prêté le sucrier, je dois lui rendre le sucrier et les dix sucres – indépendamment de la valeur des sucres. Si je lui ai emprunté dix actions France Télécom pour une somme de X euros, je ne dois pas lui rendre pour X euros d’actions France Télécom mais 10 actions France Télécom. Et je lui paye une redevance de 5 ou 6 % sur la valeur nominale de chaque action au moment où l’on passe le contrat. Bon, tu as donc des actions France Télécom, me dit David Pinkus, lequel, électrisé par la perspective du profit, se frappe les mains avec une volubilité enfantine : qu’est-ce que tu vas en faire ? Je le regarde sans entrevoir la réponse. – Euh, je sais pas, je lui confesse. – Mais tu les vends ! Tu peux les vendre ! C’est fantastique ! Tu les rachèteras si le prêteur te les réclame ! Ça s’achète n’importe quand 1 000 actions France Télécom ! Ça prend deux s’condes ! Donc, toi, qu’est-ce que tu fais, BIM ! TU LES VENDS ! Doucereux (sa phrase dessine une sorte de délicieuse sinusoïde quand elle sort de ses lèvres) : Et si ça descend… tu les rachètes… Et il répète sa phrase tant il semble en apprécier la substance : Et si ça descend… tu les rachètes… Il a eu l’air de me délivrer un grand secret, une énorme astuce, il a emprunté pour cela, approchant son visage du mien par-dessus la table basse, un ton confidentiel : Et si ça descend – tu les rachètes… Je le regarde émerveillé. Ce type est un artiste. Un musicien. Il a la grâce. Donc toi ta position en tant que hedge fund : tu es emprunteur d’actions France Télécom d’un côté et vendeur d’actions France Télécom de l’autre : tu es SHORT d’une action : tu as vendu quelque chose que tu ne POSSÈDES pas. Moi, Éric Reinhardt, ma position nette, elle est de zéro sur l’action : je les avais, je les ai vendues. Et si le prix s’effondre, je les rachète – et je les rends. Short. Short d’une action. Gagner à la baisse. Moi il y a des moments où je ne suis que short. Je vends, je vends, je vends, je vends. Pour comprendre ce que m’explique David Pinkus, je m’imagine avec son aide la chose suivante : j’ai emprunté puis vendu sur le marché 1 000 actions qui coûtaient 100 : cette opération me rapporte 100 000 euros. Si l’action perd 30 %, elle ne vaut plus que 70, je rachète sur le marché les 1 000 actions, cela me coûte 70 000 euros, je rends les 1 000 actions à mon prêteur et réalise ainsi un bénéfice de 30 000 euros : 100 000 moins 70 000. J’ai gagné à la baisse. – Et si ça monte ? dis-je à David Pinkus. – Là t’es mal ! C’est la raison pour laquelle c’est interdit aux particuliers. C’est beaucoup plus risqué d’être SHORT que d’être LONG. – Et pourquoi c’est plus risqué ? – Car c’est asymétrique. Il me demande d’examiner un autre exemple. Je shorte quelque chose à 10. C’est-à-dire que j’ai emprunté puis revendu sur le marché une action qui vaut 10. Si l’entreprise s’écroule, si ça part à zéro, j’ai gagné combien ? J’ai gagné 10. Mais si ça part à 50, si l’action a fait fois 5, j’ai perdu combien ? J’ai perdu 50. D’un côté j’ai gagné 10, et c’est le maximum que je pouvais réaliser sur cette opération, et de l’autre j’ai perdu 50, et les pertes sont potentiellement infinies, car si l’action fait fois 6, je perds 60, si elle fait fois 8, je perds 80, si elle fait fois 10, je perds 100. 10 maxi pour le gain, 40, 50, 60 ou 70 pour la perte potentielle. C’est asymétrique : c’est là qu’est le risque. Apple par exemple. Apple avec l’iPod. L’action d’Apple a été multipliée par 5 en deux ans. T’es short d’Apple, me dit David Pinkus, tu perds 500 % ! Donc tout ça pour t’expliquer le principe du short. Voilà pourquoi c’est risqué le short. Par contre, ça te permet, donc je suis long France Télécom, mais je suis short Deutsche Telekom : un autre type de pari : le LONG/SHORT. Le LONG/SHORT : une grande catégorie de hedge funds. Donc typiquement, autre type de stratégie, je suis long France Télécom, je suis short Deutsche Telekom, tu vois bien que je suis protégé. Mon seul pari c’est de dire que France Télécom est MIEUX que Deutsche Telekom. Ça y est. Je suis largué. Je ne comprends strictement rien. Mon avenir de trader se fracasse sur le concept du LONG/SHORT. J’interromps David Pinkus : L’objectif, si j’ai bien compris, c’est de gagner le maximum d’argent, et là tu me décris une stratégie, comment dire, de prudence. Car tu gagnes moins, j’imagine, en montant ce type de combinaison… – Tu as raison. Il m’arrive de perdre 20 % sur mes shorts. – Donc vous vous bétonnez aussi. – Ce sont des outils qui te permettent de prendre des risques mais aussi de les diminuer. Tous ces outils dérivés, et ces outils de short, te permettent de te protéger et de multiplier ton risque : deux facettes : c’est ça le secret. Mais tu as différents types de hedge funds, plus ou moins risqués, plus ou moins spécialisés. Tu as des hedge funds plutôt sages. Tu as des mecs très très hédgés, très très carefull, leverage de 1 ou 2 (il prononce ce 1 ou 2 du bout des lèvres avec une sorte de dégoût raffiné) : ils parient sur 2 fois plus. Ils vont te dire : « Je vais te faire du 12 % QUOI QU’IL ARRIVE » avec des stratégies qui consistent à détecter de minuscules anomalies, à chercher une télécom qui est vraiment moins chère qu’une autre – ils vont construire des trucs très fins. Tu as des hedge funds très agressifs, lèverégés sept ou huit fois. Tu peux avoir un investisseur, de type Bernard Arnault, qui va te dire : « Alors voilà. J’ai mis plusieurs millions chez deux hedge funds plutôt secure, calmes, hédgés, qui font du 12 %. Et j’aimerais bien placer une partie de mon portefeuille sur un truc un peu » et là David Pinkus se frappe les mains l’une contre l’autre, tap-tap-tap, sous-entendu : « Sur un truc viril, sur un truc qui a des couilles. » Donc à Londres tu as des hedge funds, comme PLUTUS par exemple, leur call c’est de dire aux investisseurs : « On prend des risques de MAMMOUTH ! », « On est lèverégés SEPT FOIS ! », « Chez nous ça va SWINGER ! » Il y a un appétit pour ça. Si tu as 100 millions de dollars, tu vas mettre cinquante secure, tu vas mettre quarante dans les hedge funds, sur ces quarante tu vas mettre 30 plutôt SAFE et les dix qui restent tu vas avoir envie de prendre un MÉGA-RISQUE : tu vas les mettre chez PLUTUS. Il te vend autre chose. Quand il croit à un truc il y va à fond. Tu as aujourd’hui des centaines et des centaines de hedge funds à travers le monde, principalement à Londres et à New York, mais aussi depuis peu en Asie – et les hedge funds vont être autorisés en France à partir de 2005. Ça s’est tellement développé que tout le monde a voulu investir dans les hedges funds. Crédit Agricole Asset Management va mettre dans les hedge funds. Société Générale Asset Management va mettre dans les hedge funds. Un peu. Quand tu investis chez eux ils n’ont pas le droit de SHORTER mais ils ont le droit d’investir dans des hedge funds, ils le font sur 10 % de leurs portefeuilles – donc toi indirectement tu as de l’argent dans un hedge fund.
La femme de David Pinkus revient accompagnée de trois personnes, deux garçons et une fille, avec à la main un énorme cheeseburger emballé dans du carton. You’re still there ! s’étonne-t-elle en me voyant. My god ! you’ve not finished ?! La longueur de l’entretien la méduse et je la vois qui disparaît dans la cuisine avec ses trois amis tandis que David Pinkus entame son cheeseburger avec férocité : il en a déjà avalé la moitié quand je me tourne vers lui après avoir déclaré à sa femme : Yes. Still there. Very interesting ! I think I am going to write a best-seller ! et c’est la bouche luisante, emplie de steak et de fromage, que David Pinkus m’informe que le jeune homme que j’ai vu, Lequel ? je lui demande, Le plus petit des deux, me répond-il, Le plus petit, celui qui porte des Converse ? dis-je à David Pinkus, Voilà, celui qui porte des Converse, me confirme-il en avalant un autre énorme morceau de cheeseburger, Eh bien ? dis-je à David Pinkus qui mastique son cheeseburger, Eh bien tu vois, Vincent, trente-deux ans, français, il travaille à Londres dans un hedge fund, il pourrait très bien t’en parler, il fait ça toute la journée. David Pinkus s’essuie les lèvres avec une serviette en papier. Il cartonne. Il est très fort. Il a gagné 5 dolls cette année. – 5 dolls ? j’interroge David Pinkus. Qu’est-ce que c’est 5 dolls ? – Oui, pardon, 5 millions de dollars. – 5 millions de dollars ? Tu veux dire qu’il a gagné… que sa rémunération personnelle… cette année… – A été de 5 millions de dollars. – Tu veux dire que son activité de trader lui a rapporté, à lui personnellement, 5 millions de dollars ? Je suffoque. – Tu as l’air étonné. – Si je suis étonné ? Tu me demandes si je suis étonné ? Je n’ignorais pas que les traders gagnaient beaucoup d’argent. En revanche je n’avais pas imaginé qu’il s’agissait de sommes aussi faramineuses. À trente-deux ans. Des gens normaux. Je veux dire : pas des industriels. Je veux dire : pas des créateurs. Je veux dire : pas des génies. J’avais toujours imaginé qu’il fallait être exceptionnel pour gagner énormément d’argent : avoir une idée fabuleuse, anticiper une tendance lourde, inventer quelque chose d’incroyable, créer une marque, posséder des usines, des magasins, etc. Mais pas s’asseoir chaque matin, titulaire d’un diplôme prestigieux, devant un écran d’ordinateur. – C’est la norme dans les hedge funds. Moi aussi j’ai gagné 5 millions de dollars cette année. Et ma femme également. Ça fait quatre ans qu’on gagne en moyenne 5 millions de dollars chacun. J’aurais besoin d’une vodka. Ils ont gagné tous les deux en quatre ans quarante millions de dollars ! Ces deux jeunes gens charmants, doués mais ordinaires, sans génie particulier, semblables dans leur profil à tant de gens que je connais, ils font fructifier quarante millions de dollars ! David Pinkus : Nets d’impôts cela va sans dire. – Nets d’impôts ? Pourquoi nets d’impôts ? – Les hedge funds sont off-shorés. Les sommes que les hedge funds font fructifier sont off-shorées. Moi par exemple c’est aux îles Caïmans. Je ne perçois qu’un petit fixe en salaire sur lequel je paie des impôts. L’énorme majorité de ces 5 dolls est nette d’impôts. Je le regarde abasourdi. Ils ne paient pas d’impôts sur ces sommes monstrueuses ? Les milliardaires ne paient pas d’impôts sur les profits que leur font faire les hedge funds ? Mais c’est rien ce qu’on gagne. Ton copain Steve Still, patron à New York d’un hedge fund de taille moyenne, il gagne en moyenne 60 dolls par an. Les patrons de hedge funds à New York ils gagnent facilement 150, 200, 350 dolls par an. Nous on n’est que des exécutants. Si on gagne 5 dolls par an, ce qui est négligeable par rapport aux sommes proprement colossales qui sont brassées, c’est que nos patrons et les investisseurs gagnent beaucoup plus ! Beaucoup beaucoup plus ! – Mais pourquoi vous continuez à travailler ? Vous pourriez vous la couler douce ! Et réaliser vos rêves les plus fous ! Je sens à son regard ardoise qui se rétracte que je viens de dire une énorme connerie : un commentaire de loser. Je le soupçonne de regretter les trois heures qu’il vient de consacrer à un individu si angélique qui finalement n’a rien compris. Tout ça pour en arriver là ? À ce commentaire imbécile ? Je rougis. Je me sens en cet instant comme un loser misérable. Ben oui… Je sais pas… c’est quand même beaucoup tout cet argent pour un jeune couple… Il me faudra d’autres rencontres avec des financiers pour enregistrer la chose suivante, qui est la vérité fondamentale de ce milieu, qui est la vérité fondamentale de la finance internationale et donc du monde tel qu’il se consolide : 1/ il existe toujours quelqu’un qui gagne plus d’argent que toi, 2/ les gains des autres relativisent l’ampleur des tiens, 3/ dès lors ton objectif exclusif est de gagner toujours plus. – C’est comme une drogue. C’est aussi un plaisir. C’est le sens de notre activité. Tu sais que tu peux gagner davantage. Alors tu vas essayer de gagner davantage. Surtout quand tu vis au milieu de gens, amis, collègues, connaissances, surtout à Londres, qui gagnent dix fois plus que toi… En fait on ne fréquente que des gens de la finance. Et d’une certaine manière on ne peut plus faire autrement… – C’est-à-dire ? – Ben quand on part en vacances on loue un jet privé à trois couples et un palais avec vue sur la mer, domestiques, cuisiniers, femmes de chambre, etc. Mes copains qui sont restés dans l’industrie, qui imaginent des échangeurs routiers, ils ne peuvent pas suivre. – Je le conçois facilement… dis-je à David Pinkus. –
Les inviter, financer leurs vacances, je l’ai fait plusieurs fois, je ne sais
pas, c’est un peu gênant en fait. Moi David Pinkus il peut m’inviter quand il le souhaite à passer dix jours dans le plus grand palace de New York : coke, argent de poche, fêtes sublimes, costumes Dior, limousine avec chauffeur, compte ouvert dans les plus grands restaurants : j’accepte. C’est quand tu veux David Pinkus ! Fais-toi mécène et propulse un peu de merveilleux dans l’existence carcérale de l’écrivain ! J’ai envie de lui dire quelle est la somme que j’ai déclarée en 2004 sur le formulaire des impôts (car moi je paie des impôts !) : 50 000 euros. Ce qui, dans mon milieu, n’est pas rien. Je suis même fier d’être parvenu à engranger une telle somme (pour moi c’est proprement miraculeux) en écrivant un roman et en concevant des livres d’art en free-lance. Je vais te dire un truc, me confie David Pinkus. Il faut être con pour travailler dans l’entreprise. Et le bug du système il est là. Je suis sérieux. Quelque chose ne va pas. Quelque chose ne fonctionne pas. Et je vais même te dire on va droit dans le mur. Moi j’en profite tant que je peux. Je suis dans une sorte de schizophrénie : je condamne ce système en même temps que j’en profite : je m’y suis infiltré et je l’exploite. Je regarde avec curiosité David Pinkus qui décidément m’intéresse : Qu’est-ce que tu veux dire par là ? – Je veux dire par là. Quand tu sors d’une école prestigieuse tu as le choix entre d’un côté t’investir dans l’entreprise et de l’autre aux abords de l’entreprise. Soit tu es dedans soit tu es dehors. Soit tu la sers de l’intérieur soit tu la sers de l’extérieur. Mes copains qui la servent de l’intérieur, qui sont ingénieurs, qui conçoivent des ponts, des tunnels, des viaducs, des aéroports, ils gagnent des clopinettes. Vraiment : un sacerdoce qui les passionne mais qui absorbe énormément de temps, d’énergie, de compétences, de matière grise. Idem pour les DRH, les directeurs financiers, les filles de la com. Moi aussi je travaille pour l’entreprise. Mais je travaille de l’extérieur. Je suis du côté du capital et non pas de l’outil de production. Eh bien aujourd’hui, quand tu sors d’une grande école d’ingénieurs par exemple, il y a quelque chose de pernicieux à avoir intérêt à servir l’entreprise de l’extérieur. Il est là le bug. Le travail n’est pas suffisamment rémunéré. Pourquoi j’irais me faire chier à travailler dix heures par jour dans une multinationale en gagnant à tout casser 200 000 euros par an alors que je gagne 5 dolls par an en spéculant sur les actions de cette même entreprise ! C’est lumineux ce que raconte David Pinkus. – Et toi tu penses qu’on va droit dans le mur… – Aucun patron du CAC 40 n’est rémunéré comme je le suis. Il n’y a pas comme une anomalie ? Ça va faire mal le jour où ça va craquer. Je dévisage David Pinkus : Explique-moi ça. Vraiment ça m’intéresse. – Quand je m’isole dans cette logique, pour laquelle on m’emploie, pour laquelle je suis payé, la seule chose qui compte c’est de dégager le plus de profits possible. Les investisseurs s’inscrivent eux aussi dans cette logique exclusive. Exclusive. J’insiste sur ce point. S’il faut démembrer une entreprise pour augmenter les profits qu’on en retire : aucune hésitation : on fera en sorte, par tous les moyens dont nous disposons, de démembrer cette entreprise. Tout ce qui est inutile, superflu, dont on pourrait se dispenser (par exemple les trois cents postes que l’on conserve depuis des lustres pour se garantir la paix sociale), qui alourdit les coûts et amoindrit les résultats, en d’autres termes les dividendes : on éradique et on élague sans état d’âme. Nulle conscience politique. Nulle conscience du collectif. Nulle conscience de l’intérêt général. Nulle conscience du bien public. – Jamais jamais ? je demande à David Pinkus. – À aucun moment. On n’est pas là pour ça. Ce sont des notions qui n’existent plus. – Mais vous pourriez trouver, comment dire, une sorte de péréquation entre les profits réalisés et l’intérêt général… Une sorte de régulation délibérée dont l’objectif serait de contenter les différentes parties… – Je suis bien d’accord avec toi. Mais c’est du pur conte de fées ton aspiration à l’équilibre harmonieux. – J’adore les contes de fées… – Et c’est logique. C’est dans la logique du système. Si tu fais du tennis tu en respectes les règles (toutes stupides et arbitraires que certaines puissent te paraître) sinon tu ne joues pas et tu fais autre chose : tu joues au golf. – Ou j’écris des romans. – Ou tu conçois des viaducs. – Des aéroports. Des chorégraphies à l’Opéra. – Si tu t’engages dans cette logique du profit tu vas jusqu’au bout. Comme l’écrivain qui se lance dans un roman : s’il est ambitieux il va jusqu’au bout. Et la logique du système c’est de supprimer ce qui n’est pas indispensable à la rentabilité maximale de l’entreprise. Si on peut produire moins cher en Chine et augmenter la marge et les profits : on délocalise. Quelles que puissent être les conséquences humaines, sociales, économiques, géographiques. Notre seul problème : le profit : le plus de profit possible. – Au moins tu es honnête. Tu le reconnais. – Non seulement je l’admets mais j’en identifie les vices, l’amoralité, la toxicité. Je vais te raconter une histoire. J’avais investi une somme considérable dans une entreprise multinationale hypercélèbre dont tout le monde connaît le nom. Et je jugeais que les performances financières de ladite entreprise n’étaient pas suffisantes. Le P-DG de la boîte en question (qui par ailleurs engrangeait des profits : il ne s’agissait pas d’une entreprise en difficulté) n’en faisait qu’à sa tête et refusait d’exécuter les mesures que nous préconisions : licenciements, restructuration, délocalisation partielle, cession d’activités, etc. Franchement exaspérant le mec ! Il t’aurait plu ! Il était dans la péréquation dont tu parlais tout à l’heure ! Il avait atteint l’équilibre harmonieux entre profits et exigences sociales ! En d’autres termes il jugeait que les performances financières de son groupe étaient amplement suffisantes pour éviter de semer la désolation autour de lui. Dans l’absolu il avait raison. Mais nous nous inscrivons dans une logique radicale. Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai téléphoné à des copains dans des hedge funds à Londres et à New York dont je savais qu’ils avaient misé beaucoup d’argent sur l’entreprise en question. En nous réunissant nous avons obtenu le débarquement du P-DG et la nomination d’un homme à nous dont nous savions qu’il nous obéirait. Et il nous a obéi : licenciements, restructuration, délocalisation partielle, cession d’activités… – Et donc cela fonctionne de cette manière en réalité… dis-je à David Pinkus. Ce que les hommes politiques se gardent bien de nous révéler. Car ce serait reconnaître leur totale impuissance. Ni les financiers : pour vivre heureux vivons cachés. Ni les investisseurs : même constat. Ni les P-DG : ils ne veulent pas admettre qu’ils sont des hommes de paille au service des actionnaires. Résultat : tout le monde fait mine d’ignorer le désastre. – Tu as tout compris. C’est exactement ce qui se passe actuellement. Je regarde David Pinkus, que le cheeseburger a affamé, se confectionner une omelette. Il m’est très sympathique. Il a cassé six œufs dans une poêle, déversé des déjections de Ketchup en tapant sur le cul du bocal, agrémenté la mixture d’une pluie de champignons, salé, remué l’ensemble à l’aide d’une vieille cuillère en bois. Il m’a ouvert une bière. Il se tient devant moi. La cuillère en bois a l’air d’une baguette magique : la baguette magique du financier qui fait disparaître dans le néant des constellations d’employés inutiles. Le problème est qu’il est très facile, depuis quelques années, d’engranger des profits colossaux. Il y a dix ans, quand un type se mettait à parier des sommes énormes sur la Russie, et qu’il dégageait des profits considérables, tu pouvais dire OK, il a joué, il a gagné, tant mieux pour lui, il aurait pu finir sur la paille. Alors qu’aujourd’hui, si tu es prudent, si tu déconnes pas trop, si tu fais ton job correctement sans perdre la tête, tu les gagnes assez facilement ces 5 dolls, ces 10 dolls, ces 60 dolls ! Je te jure ! Et d’un côté tu as les gens qui s’enrichissent d’une manière éhontée, comme les traders, les investisseurs, les actionnaires, et de l’autre tu as les gens qui gagnent peu ou raisonnablement [David Pinkus remue avec la vieille cuillère en bois la mixture qui bouillonne], les cadres, les salariés, les classes moyennes, qui ont peur de la précarité, du déclin, du chômage. Le monde se divise en deux camps dont l’importance est inversement proportionnelle aux revenus individuels qu’ils génèrent. Jamais l’écart de revenus n’a été aussi criant entre ceux qui appartiennent à un camp et ceux qui appartiennent à l’autre camp. Et ça va finir par se savoir. Ça va finir par s’ébruiter. Ça va finir par se répandre dans l’opinion. Pour le moment on parle seulement des parachutes dorés et des stock-options de certains dirigeants. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt ! On va finir par se rendre compte que David Pinkus gagne chaque année 5 millions de dollars. On va finir par être informé que Steve Still, qui réside sur Park Avenue au numéro 180, gagne 60 dolls par an. On va finir par comprendre que Plutus, le hedge fund de fous furieux que j’évoquais tout à l’heure, verse chaque année aux particuliers qui leur ont confié une certaine part de leur fortune des centaines de millions de dollars. Le jour où ça va péter, le jour où une crise plus aiguë qu’une autre va faire descendre dans la rue des millions de salariés exaspérés issus des classes moyennes, aigris, écœurés, désespérés, les premiers à qui ils seront tentés de s’en prendre, ce sera nous. Ce sera moi. Ce sera Vincent. Ce sera Steve. Ce seront les family offices. Les investisseurs. Les milliardaires qui investissent dans les hedge funds. Nous finirons avec nos têtes plantées au bout d’une fourche. Et moi le jour où je sens que ça bascule : j’arrête. Le jour où je vois poindre une fourche : je fais comme tu dis, je coule des jours paisibles loin d’ici, je concrétise mes rêves les plus fous. J’ai pas envie de vivre dans un condominium, de rouler en voiture blindée, de porter un gilet pare-balles, de jouer au tennis entouré de gardes du corps, avec mes enfants sous protection policière. Je comprendrais très bien que le peuple il ait envie de m’assassiner.
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