Cendrillon

Éric Reinhardt · Chapitre 12 sur 17

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Cendrillon

Chapitre 12

Je me trouve en terrasse du Nemours à méditer sur les splendeurs de l’automne (il pleut, il vente, de lourds, d’énormes, d’encombrants nuages noirs obscurcissent l’atmosphère) quand une amie m’appelle sur mon portable pour me faire part d’une information dont la teneur me tétanise. Je suis en train d’écrire dans mon carnet : L’automne ne peut être à chaque fois qu’un chef-d’œuvre singulier, car par principe il s’accapare sans se trahir les circonstances les plus diverses, pluie, tempête, soleil, lumière douce, temps gris, ouragan, atmosphère nostalgique, température estivale, tandis que le printemps ne peut que décevoir les attentes qu’il suscite : il est inscrit dans son principe qu’il doive réaliser son utopie. Je lève la tête de mon carnet et je me dis que j’ai trouvé une nouvelle opposition entre l’automne et le printemps : la plus métaphysique de toutes. Le printemps est comme une jeune actrice : une pustule la détruit, un rhume la diminue, une plaque eczématique la rétrograde. L’automne est comme un vieux génie du cinéma, un ogre énorme et excessif, barbu et ténébreux : son ampleur carnassière accepte tout pour le grandir, furies, drogues, alcool, sexe, violence, nuits blanches, esprit, lumière, rires, tendresse, gaieté, colère, intelligence, mauvaise humeur, coquetterie décorative à la boutonnière. C’est la saison de tous les possibles. J’en suis là de mes divagations quand je décroche mon portable : j’entends la voix d’une femme que j’apprécie, directrice de la communication d’un homme que j’apprécie, Christian de Portzamparc. Comment vas-tu ? me demande-t-elle. – Très bien. J’essaie d’écrire une conférence. – Une conférence ? Une conférence sur quoi ? – Sur mon travail. Elle aura lieu à Gênes fin décembre. – À Gênes ? J’adore cette ville ! Et la voilà partie sur la ville natale de Renzo Piano et sur les bâtiments qu’il a construits dans la zone portuaire, Tu sais qu’il est né là-bas ! Tu es déjà allé à son atelier ? Demande à Christian qu’il t’introduise ! C’est grandiose ! Il lui faudra une dizaine de minutes pour aborder l’objet de son appel : elle a l’air de vouloir l’éluder en multipliant les digressions. Qu’est-ce qui t’amène ? je finis par lui demander. – C’est un peu délicat, me répond-elle. – Un peu délicat ? Tu m’inquiètes… – C’est au sujet du mail que tu as envoyé à Christian. – Le mail que j’ai envoyé à Christian ? Je n’ai envoyé aucun mail à Christian récemment. Juste un sms le mois dernier. Pour lui demander quelle était sa saison préférée. – Mais le mail qu’il a reçu ce matin, insiste-t-elle. Je peux te dire que Christian, qu’il était, comment dire… – Oui ? Qu’il était ? – Mais Éric ! Comment peux-tu expédier des mails de cette nature ! Et à Christian en plus ! – Mais de quel mail tu parles ?! Je te répète que je n’ai envoyé aucun mail à Christian, ni ce matin, ni ces derniers jours ! Je commence à m’emporter. Le ton de ma voix devient colérique. J’entends Gaëlle qui respire avec nervosité. Je lui dis : Bon. Calmons-nous. Tu as le mail sous les yeux ? – J’ai le mail sous les yeux. – Alors lis-le-moi. Et on en parle après. – Ton mail s’intitule (cela apparaît dans la rubrique objet de la messagerie) : Les Godeuses. Petite pause. Excuse-moi mais c’est assez… – Continue, je la coupe. – Comme tu veux. Quand on ouvre le mail, on peut lire la chose suivante : Du sexe lesbien en quantité énorme t’attend sur mon site. Tu y trouveras une belle et bonne salope de Moscou qui va en faire voir de toutes les couleurs aux orifices d’une authentique chaudasse de Slovaquie qui ne demande que ça. Les deux gouines vont se goder et se fister la chatte à tour de rôle dans la salle de sport d’un collège des Balkans. Boules anales, gode manivelle, chapelet ondulé, boules de geisha à ergots, double dong articulé, énorme gode à ventouses : je peux te dire que tout y passe. Le clou du spectacle se trouve être une double pénétration qui va faire hurler de plaisir l’authentique nymphomane moscovite. Son anus est totalement dilaté et on aurait même pu y ajouter une queue tellement elle aime être remplie. Silence. Je suis abasourdi. Et c’est signé : Éric Reinhardt, avec un lien qui conduit sur le site Les Godeuses des Balkans : vidéos de filles de l’Est. J’allume une cigarette. Je fais tomber mon briquet sur le sol. Il y a un post-scriptum. Tu veux que je te lise le post-scriptum ? Tu pourras te procurer discrètement (car ta célébrité te handicape) les dernières nouveautés de sex-toys. Par exemple le Dominator extasy peni-whip. Il gode, il fouette, il stimule le clito, c’est l’arme polyvalente des soirées chaudes. N’hésite pas une seconde et précipite-toi sur mon site ! Après quelques secondes de silence : Et tu t’imagines peut-être que c’est moi qui ai envoyé un tel mail à Christian ? Cela te paraît concevable ? – Je constate cette simple chose : il a été envoyé par eric.reinhardt@wanadoo.fr et il est signé par toi. – Eh bien ce n’est pas moi. On s’introduit dans ma messagerie pour envoyer des messages. Me voilà éclairé sur leur teneur ! Inutile de préciser que Gaëlle ne m’a pas cru : elle est restée convaincue que j’ai oublié de retirer Christian de Portzamparc de la liste de mes contacts, mais qu’en réalité je me livre, pour subvenir à mes besoins d’écrivain, au commerce pornographique. Injecter de la pornographie dans tes romans ne te suffisait pas ! Il fallait que tu deviennes négociant en godes à ventouses ! Le lendemain matin, et je me trouve à la buvette de l’Opéra à boire un double express serré, c’est mon éditeur qui m’appelle. Jean-Marc Roberts déteste les préambules : à peine j’ai décroché, je l’entends qui me demande : Tu rêves d’une super-bite pour combler tes longues soirées d’hiver ? – Euh, pardon, qu’est-ce que tu dis ? – Je te demande si tu rêves d’une super-bite pour combler tes longues soirées d’hiver ? Devant mon silence : Tu rêves de te faire jouir toute seule par les deux trous ? Tu n’en peux plus de passer tes soirées à lire de mauvais livres allongée sur ton lit de critique littéraire ?! N’attends plus ! Voilà le gode qu’il te faut ! Le Maxi-gode imperator à main double, aux dimensions impressionnantes, pour celles qui aiment les fortes pénétrations vaginales et les douces pénétrations anales, avec stimulation du clitoris grâce aux nombreux picots gratteurs dont il est équipé. N’hésite plus ! Passe ta commande sur mon site ! La plus grande discrétion te sera garantie ! Silence de Jean-Marc Roberts. – C’est tout ? je lui demande. – C’est tout ?! Tu me demandes si c’est tout ?! – Je veux dire, le mail, il s’arrête là ? – Ce n’est pas suffisant ? Tu en voudrais davantage ? – C’était juste pour savoir. – Éric ! Moi il m’a fait rire ! Si ! C’est drôle ! Je t’assure ! Il est drôle ce message ! J’ai reconnu ton humour, la facture du Moral des ménages ! – Mais ? je lui demande. – Mais il se trouve que la personne qui l’a reçu à son nom, par mail, à son adresse privée, elle n’a pas ri du tout. Et c’est un euphémisme. – Elle n’a pas ri du tout ? Tu veux dire qu’elle est en colère ? – Elle n’a pas ri du tout et elle est en colère. – Et c’était qui ? – Tu as oublié ? Tu ne sais plus à qui tu écris ? Je suis anéanti. Inutile de perdre du temps à essayer de convaincre Jean-Marc Roberts, au téléphone, à la buvette de l’Opéra, que je ne suis pour rien dans ces mailings : je prendrai rendez-vous avec lui. Je dévisage Marie-Agnès assise un peu plus loin qui sirote un Coca en bavardant avec la maîtresse de Jason. La rédactrice en chef des pages Culture d’un grand journal. – Un grand journal ? – Le Monde. – Ah, lui dis-je. C’est embêtant, ça, qu’elle soit courroucée, j’imagine… – Si c’est embêtant qu’elle soit courroucée après réception d’un mail de cette nature venant de toi ? Tu lui demandes si elle rêve d’une super-bite pour combler ses longues soirées d’hiver ! Et après ça tu me demandes si c’est embêtant qu’elle soit courroucée ? – Je crois bien que c’était ma question. – Embêtant. Très embêtant. À moins qu’elle ne se fasse virer, il te faudra attendre qu’elle prenne sa retraite avant d’avoir un nouvel article dans ce journal qui t’a toujours soutenu. Qui t’a toujours beaucoup soutenu ! Puis : Tu as adressé ton offre promotionnelle à d’autres journalistes ? – Juste au Nouvel Obs. – À qui au Nouvel Obs ? – Au responsable des pages livres, au passionné d’équitation, j’ai oublié son nom. J’ai essayé de lui vendre un anneau phallique : un Cockring cuir à pointes de métal à se placer derrière les testicules. – Bon, ça va, je vais l’appeler. C’est tout ?! Tu es sûr ?! Rien au journal ELLE ?! – Non mais ça va pas ! Moi je touche pas au journal ELLE ! En plus elles n’en ont pas besoin : elles ont tout à la maison ! – Et t’en es où de ton roman sur la pointure 37 ½ ? – Ça va. Ça avance. Je suis content. – Parfait. On va faire un méga-carton. Et n’oublie pas : ton manuscrit en février. Et il raccroche sans plus de postambule que de préambule.

 

Il fut un temps où les invités des émissions télévisées se préoccupaient de justifier leur exposition médiatique. Ils se composaient une réserve, une densité, une apparence, qui rendaient légitime leur visibilité. Il était implicite qu’ils manifestaient des dispositions hors du commun (ne serait-ce qu’interpréter des chansons abrutissantes qui se vendaient à des millions d’exemplaires : Mireille Mathieu) et ils apparaissaient auréolés d’un prestige de divinité qui inspirait aux animateurs (et par voie de conséquence aux téléspectateurs) une sorte de déférence respectueuse. Ces icônes se sentaient les débiteurs d’une certaine idée supérieure de la célébrité. Les moins intelligents s’efforçaient de paraître intelligents. Les moins éloquents s’efforçaient de paraître éloquents. Les moins évolués s’efforçaient de paraître évolués. Les écrivains s’efforçaient d’inspirer des sentiments d’admiration pour leur culture, leur pensée, leur syntaxe, leur vocabulaire. Les acteurs tentaient de conformer leur personne à l’excellence de leurs dispositions artistiques. La célébrité n’allait pas de soi. À l’époque il fallait la justifier. Le téléspectateur devait pouvoir se dire : Il a un truc ce type c’est normal que ce soit lui qui soit invité à l’émission (c’est normal qu’il roule en Aston Martin) et pas moi. Implicitement : une idée de mérite, de travail, d’édification, de transcendance. La richesse, le bonheur, la célébrité des uns sont toujours une blessure infligée à la chair, à l’orgueil, à la médiocrité des autres : une blessure un peu moins vive et peut-être même indolore quand le riche, l’heureux, le célèbre, donnent le change au miséreux, au malheureux, à l’anonyme, en ayant la décence de le respecter et de lui offrir le meilleur de lui-même. À l’époque l’individu célèbre se plaçait dans une sorte d’isolement : la même césure que celle qui sépare le comédien sur la scène (qui interprète Hamlet) et le public dans la salle : une densification et une protection tout à la fois : l’individu célèbre interdisait qu’on porte atteinte à son intégrité. Or depuis une vingtaine d’années que se passe-t-il ? À quoi Patrick Neftel reclus dans sa chambre assiste-t-il ? À la disparition de la césure, de la réserve, de l’isolement, de la transcendance. La célébrité commercialise de la marchandise : elle fait la promo d’un produit. La célébrité a toujours été invitée à la télévision pour se prêter à la promo d’un produit (disque, livre, film, concert) mais au moins elle avait la décence de le dissimuler. Les animateurs eux-mêmes, qui tenaient leur profession en haute estime, qui refusaient de s’assimiler à des VRP ou à des attachés de presse améliorés, s’efforçaient de dépasser cet objectif utilitaire : vendre un produit. À présent la décence a sauté, tous pataugent dans leur obscénité, exposés, se disséquant, étalant leurs entrailles, révélant les arrière-cours, recentrant leurs prestations sur leur rapport personnel au produit (le trac avant d’entrer en scène, la peur de ne pas vendre assez, l’angoisse du nombre d’entrées, les dépressions nerveuses consécutives à une éclipse de notoriété ou à une inflexion des performances commerciales). Pire encore, une connivence amicale, de longue date, lie désormais l’animateur aux invités qu’il interroge. De médiateur et de représentant du téléspectateur (il incarnait sur le plateau le regard collectif, en retrait, de ce dernier) l’animateur est devenu l’égal, le complice, le confident, le thérapeute de la célébrité. Dès lors le téléspectateur n’assiste plus à des rencontres où une divinité isolée est interrogée avec tact par l’un d’entre eux (car il faut bien qu’il y en ait un qui se dévoue pour faire le boulot) mais au spectacle obscène d’une connivence, d’un contentement, d’une prospérité généralisés. L’animateur est devenu une célébrité à part entière et à ce titre, se plaçant sur le même plan que celui qu’il interroge, ils bavardent paisiblement comme autour d’une table privée. On se tutoie. On montre qu’on se connaît. On multiplie les clins d’œil confidentiels. On fait allusion à des anecdotes hors champ tenues secrètes. On se congratule mutuellement d’un succès, on s’apitoie mutuellement sur un revers, on croise les doigts tous ensemble pour que tel disque, tel film, tel spectacle rencontrent l’approbation du public. On se dit entre soi (devant ledit public qui regarde l’émission) : Pourvu que le public accroche à mon truc ! Mais tu n’as pas peur que le public ne te suive pas ? Tu t’es fait des couilles en or avec ton dernier spectacle ! Tu vas essayer de doubler le nombre d’entrées ? Je sais pas je vais essayer. On se comporte comme si le public n’était pas là alors même qu’on ne parle que de lui. On mange une jardinière de légumes arrosée d’un grand cru en devisant tranquillement du public qui enrichit les célébrités. Encore un peu de vin Cécile ? Je bois à la santé de mes quatorze millions d’entrées ! Vous avez vu ma belle… ma spacieuse cuisine rustique Michel ? Plus aucune pudeur. Une complaisance insondable. On se montre tel qu’on est, riche, heureux, normal, vulgaire, satisfait, euphorique, ordinaire, comme à la maison, avec ses peines, ses tracas, ses espoirs, ses souvenirs d’enfance, comme tout le monde. Et pourquoi vous n’avez pas d’enfants ? Le téléspectateur se fait l’effet de s’être immiscé à l’insu de tous dans un endroit où il n’a pas sa place : comme un domestique qui assisterait par le trou d’une serrure au repas de son maître. Certes cette position assouvit chez lui le désir de s’introduire dans l’intimité des autres, d’avoir accès au boîtier électrique de la célébrité, d’en savoir toujours plus. Mais en même temps, et peut-être l’élude-t-il aisément, et peut-être pour le moment les profits d’une telle situation l’emportent-ils sur les pertes, c’est à chaque fois une énorme claque, une énorme insulte, une énorme indécence pour celui qui se dit qu’il ne mérite pas la vie qui est la sienne. Alors je pose la question, un jour peut-être (quand le vase sera plein) (quand l’exaspération des individus sur le problème de la justice sociale aura atteint un tel degré d’incandescence que les diversions distrayantes des talk-shows deviendront des agressions injustifiables), le voyeurisme se transmuera peut-être en hostilité, le désir de regarder se transmuera peut-être en désir de vengeance, un basculement de ce précaire équilibre entre envie et curiosité, jalousie et voyeurisme, aigreur et désir de distractions, inversera peut-être les dispositions du public ? Et c’est alors que surviendront de vrais problèmes. La célébrité ne sera protégée par rien. La célébrité ayant fait disparaître d’elle-même les protections dont elle bénéficiait (on ne franchit pas la frontière de la scène pour tirer la barbichette du comédien qui interprète Hamlet : c’est cette frontière qu’elle a escamotée), plus rien ne pourra la protéger d’une intrusion éventuellement violente du téléspectateur. Ils s’exposent pour s’attirer sa tendresse : la même pornographie peut s’attirer sa violence. Car la nature des prestations médiatiques des célébrités, que l’on piétine de questions triviales, qui se laissent souiller d’observations intrusives, qui s’abandonnent aux confidences les plus déshonorantes, qui font commerce de leur béatitude existentielle, qui se vivent en direct comme des individus à l’abri de tout besoin, autorise le public à se les approprier comme étant ses créatures. Le personnage public appartient à celui qui le regarde : il a vendu à la foule ses droits de propriété. C’est d’ailleurs ce qu’il réclame pour vendre davantage de disques, de livres, de places, de tickets. Patrick Neftel se sent autorisé par leur comportement à pisser dans la gorge des célébrités, à les souiller avec sa bite, à leur hurler des insanités, s’il croisait l’une d’elles dans la rue il ne voit pas pour quelles raisons il ne la toucherait pas. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre ces enculés ! Ils assument pas les conséquences de leur comportement ! S’ils s’exposent ils s’exposent ! S’ils m’invitent à pénétrer leur intimité ils me laissent m’inviter dans leur intimité ! répondrait Patrick Neftel aux policiers qui l’arrêteraient (il aurait plaqué sa main sur la chatte de la Mathilde croisée sur un trottoir). Moi je paie la redevance ! Moi j’ai rien demandé ! Moi je suis chez moi tranquillement ! C’est pas moi qui ai montré mes seins sur le plateau ! C’est pas moi qui ai parlé de ma chatte ! C’est pas moi qui suis venu dire à la télé, diva richissime, qu’on peut se fabriquer le monde que l’on désire ! C’est pas moi qui file mon numéro de téléphone, en direct, à la télé, à une actrice bandante, à une LAITUE, pour l’inviter à la campagne à manger de bons produits avant de la sauter pendant deux jours ! Lui le cuisinier il se tape des actrices blondes qui pourraient être ses filles ! Moi j’ai jamais baisé de toute ma vie ! Moi j’ai jamais trempé ma bite dans la chatte d’aucune femme ! Et je vois ce cuisinier se brancher en direct une actrice blonde, une LAITUE, qu’il va baiser pendant des heures dans sa campagne ! Et après le présentateur il me dit « Bonne soirée ! Merci d’avoir été aussi nombreux à nous suivre ! À dimanche prochain ! » et moi je me retrouve dans ma piaule, avec ma mère, sans un centime, à bouffer des pois chiches ! Je les emmerde ! Je les encule ! Ils vont souffrir ! Ils vont en prendre un peu de ma douleur ! Ils vont la partager avec moi vous allez voir ! Que je sois pas le seul sur cette planète à me morfondre !

 

Laurent Dahl assurait sa mission avec un entrain qui frôlait l’euphorie. Étant propriétaire d’Igitur à parts égales avec Steve Still, aucune humiliation ne diminuait son plaisir à enregistrer les opérations des traders et à émettre quotidiennement le P and L. Il informait les investisseurs, à leur demande, des résultats qu’ils obtenaient : Up 20 % pour le moment. – Excellent. Tenez-nous au courant. – Je serai d’ailleurs à Paris lundi prochain. Voulez-vous que nous déjeunions ? – Avec plaisir. Je crois que je suis libre lundi prochain. Ma secrétaire va vous appeler pour confirmer. Un article était paru en avril dans le Financial Times qui annonçait la création de leur structure. IGITUR : LE NOUVEAU HEDGE FUND DONT ON PARLE. Démarrage impressionnant pour ce hedge fund installé à Londres depuis début janvier. Steve Still, la star française de Goldman Sachs puis de Morgan Stanley, qui a quitté cette dernière pour monter Igitur avec son associé Laurent Dahl, accomplit d’excellents débuts. Leur performance s’établit, après quatre mois d’activité, à plus de 20 %. Et il est à parier, si l’on se fonde sur les résultats que Steve Still a obtenus ces cinq dernières années, considérés comme remarquables par la plupart des observateurs du monde de la finance, que cette ascension n’est pas près de s’arrêter. On trouvait même, au cœur de l’article, cette observation laudative : Steve Still : le trader qui ne rate jamais. Un certain nombre d’investisseurs, alertés par la publicité que leur avait faite le Financial Times, contactèrent Laurent Dahl pour investir dans le hedge fund. Dites-moi ça marche très bien votre truc à Londres apparemment… Nous avons lu plusieurs papiers… dans le Financial Times… dans Euro Hedge… – Ça marche pas mal en effet. Notre performance est de 15 % sur les quatre premiers mois. – Il m’a l’air assez doué votre trader… Steve Still si ma mémoire est bonne… – Steve Still, un ancien de Goldman Sachs et de Morgan Stanley. Laurent Dahl avait pris l’habitude de vendre Steve Still comme une icône incontournable : un trader dont la réussite se réalimentait quotidiennement selon les lois ésotériques d’un instinct infaillible. Oui : il est assez génial. Par exemple. Je vais vous donner un exemple. À un moment tout le monde a investi sur les stocks de papier : nous ne sommes pas partis là-dessus. Une fois que les stocks ont commencé à MONTER on est allés très SHORT contre tout le monde. Pourquoi ? Steve Still a eu la vue que les choses allaient mal se passer pour les boîtes de papier, en particulier parce que les Asiatiques avaient ÉNORMÉMENT augmenté la compétition. Tout le monde a ACHETÉ, tout le monde a INVESTI, les stocks sont MONTÉS. Et nous ? Et Igitur ? Nous VENDIONS. Nous VENDIONS. Nous VENDIONS. Laurent Dahl martelait. On est allés très très très SHORT contre tout le monde. Petite pause stratégique : il ménageait le suspense de son récit pour en améliorer l’impact paroxystique du dénouement. – Et alors ? lui demandait son interlocuteur. – Et alors ? Alors Steve Still avait vu juste. Alors les stocks ont fini par S’EFFONDRER. On a gagné ÉNORMÉMENT contre tout le monde. La plupart des fonds d’investissement ont perdu BEAUCOUP D’ARGENT sur ce retournement. Silence admiratif du spéculateur potentiel. Non, pour ça, Steve Still : génial. Quand tout le monde commence à s’emballer sur quelque chose : IL VA CONTRE. Quand tout le monde vend trop : IL RACHÈTE. Quand tout le monde achète trop : IL VEND. Puis : Je vais vous dire une chose. Je pense que c’est un marché dans lequel il faut rester CONTRARIANT. On va rester CONTRARIANTS pendant encore un certain temps. Un article avec appel en une publié quelques semaines plus tard dans le Wall Street Journal acheva d’attirer l’attention du monde de la finance sur les opérations d’Igitur : PREMIERS MOIS FLAMBOYANTS D’IGITUR. Steve Still, un ancien de Goldman Sachs et de Morgan Stanley, connu sur la place de Paris pour ses magnifiques performances, a créé à Londres en janvier dernier avec son associé Laurent Dahl le hedge fund Igitur. L’activité de celui-ci, qui commence à défrayer la chronique, démarre sur les chapeaux de roue. En effet, dans un environnement plutôt morose ces derniers mois pour la plupart des fonds d’investissement européens, Igitur, etc. Le téléphone sonnait sans arrêt. Vingt-cinq investisseurs, entre avril et juillet, entreprises, family offices, asset managers d’établissements financiers, portèrent le niveau des fonds de 100 à 400 millions de dollars. Faites gaffe quand même, lui déclara le beau-père de Clotilde un dimanche soir de juillet. –

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? – Excès d’euphorie. C’est là en

général que les mecs ils pètent les plombs. – Aucune inquiétude. On a la tête sur les épaules. – Toi oui, l’interrompit Philippe. – Steve également. Je le drive. Je tempère son euphorie. – Parfait. C’est aussi ton rôle. – Aucune inquiétude à avoir sur ce point. – En tout cas je lève mon verre, le moins que l’on puisse dire : bravo ! Se tournant vers Clotilde : N’est-ce pas ? – Si. C’est vraiment super. Je préfère le voir dans cet état que déprimé, la gueule de travers, comme chez Morgan Stanley ! Quand je pense qu’il vomissait tous les matins ! La tête qu’ils doivent faire les abrutis qui l’emmerdaient ! – J’ai croisé Olivier Garage au Bouddha Bar le mois dernier. Je t’ai pas dit ? Je vous ai pas raconté ? – Mais non ! Pas du tout ! Et alors ! – C’est comme tu dis ! La tête ! La déférence ! La crispation du type ! – J’imagine qu’il avait lu les articles. – Naturellement. Je le voyais partagé entre l’envie, la rancune, la jalousie, l’incrédulité… le désir de nous rejoindre ! que je l’embauche ! – Bien fait pour lui. – Il me rampait devant je te jure ! Suave, onctueux, la même douceur respectueuse qu’avec un vieux complice ! Philippe : Toujours pas le projet de t’installer à Londres ? Encore un peu de poulet Laurent ? – Non merci. C’était très bon. Clotilde : Toujours pas. Cet arrangement nous convient. On se voit un week-end sur deux à Londres et à Paris. – Et les filles elles ne te manquent pas trop ? demanda Philippe à Laurent Dahl. – Si. Un peu. Ça va. On s’appelle deux fois par jour. Le matin tôt avant l’école et puis le soir avant qu’elles aillent dormir. Je leur envoie des cadeaux par Fedex. C’est pas mal comme arrangement : Clotilde a raison. Regard interrogateur de Philippe sur Laurent Dahl. Je vous sens dubitatif. Elles viendront peut-être me rejoindre dans quelques mois. Londres est une ville un peu dure. Paris est plus intime pour les enfants. En réalité il adorait ce mode de vie. Leurs sentiments s’étaient flétris. Ils s’éloignaient l’un de l’autre. Clotilde et Laurent Dahl n’avaient plus fait l’amour depuis décembre et cette abstinence les indifférait : une proximité d’une autre nature, fondée sur le confort, l’aisance, l’euphorie familiale, avait fini par s’y substituer, qui préservait les apparences d’un foyer apaisé, propices à l’éducation des enfants. Clotilde le trompait-elle ? Cette hypothèse le laissait froid. Il se disait parfois : J’espère ! J’espère au moins qu’elle en profite de ces cinq jours de liberté ! Laurent Dahl arrivait à son bureau vers sept heures du matin. Il discutait quelques minutes avec Steve Still : point sur les poses et sur le P and L. Les deux traders qui l’assistaient prenaient des notes. Leur secrétaire surgissait dans la pièce : Téléphone Laurent. Ça a l’air important et urgent. – Salut. C’est qui ? – Salut Alexandra. Comment ça va ma biche ? ricanait Steve Still en la toisant. – Ambev. Un family office du Brésil. – OK. J’arrive dans une minute. C’est Steve Still qui avait tenu à recruter leur secrétaire : Je me réserve ce privilège ! avait-il insisté. Où l’avait-il trouvée ? Dans un bar. Avait-il couché avec elle ? Certainement. À l’image de la plupart des assistantes de fonds d’investissement, Alexandra, française, taille étroite, longs cheveux blonds, faisait état d’une poitrine stupéfiante : ce seul critère plastique (qu’accentuaient les vêtements qu’elle portait) avait semblé présider à son recrutement. Putain l’énorme paquet de seins qu’elle se trimballe tu verrais ! Tu vas adorer ça mon vieux ! – Moi tu sais les gros seins… avait répondu Laurent Dahl. – Quoi moi tu sais les gros seins… Tu n’aimes pas les gros seins ? Et l’image de marque d’Igitur ?! Tu t’en fous de l’image de marque d’Igitur ?! Efficace, présente à leurs côtés dix heures par jour, Alexandra était leur assistante sur tous les fronts : elle bookait leurs vacances, envoyait des fleurs à Clotilde (Alexandra : une trentaine de roses pour Clotilde s’il te plaît, Et le message ? demandait-elle, Je sais pas, comme tu veux, des mots tendres), s’occupait du teinturier, réservait les chambres d’hôtel de Steve Still quand il fallait qu’il emmène une conquête en week-end (Un truc dément, glamour, érotique, je sais pas… romantique… qui la fasse craquer : trouve quelque chose en bord de mer) et expédiait les Fedex de Laurent Dahl pour ses deux filles – et la plupart du temps se procurait les cadeaux qu’ils contenaient, poupées, poussettes, déguisements de fée ou trousses de maquillage. Si une Nelly téléphone, lui disait Steve Still en s’asseyant sur son bureau : tu lui dis que je suis parti au Venezuela pour les huit prochaines années. Idem pour Rebecca. Écris leurs noms sur ton bloc-notes. Si tu me débarrasses de ces deux-là tu auras un bonus énorme en fin d’année ! Laurent Dahl (Ça m’a l’air bien, disait-il à Steve Still en examinant le P and L à ses côtés : mais restons vigilants sur le short : il faudrait pas qu’on se viande sur ce coup, T’inquiète ! lui répondait Steve Still, je maîtrise la situation ! on va tous les baiser !) allait dans son bureau et décrochait le téléphone : Alfredo Garcia. Je dirige le family office Ambev. Vous nous connaissez ? – Un peu. Pas dans les détails. – Nous sommes brasseurs en Amérique latine. Nous pesons huit milliards de dollars. Puis : Dites-moi on parle pas mal de vous depuis quelque temps… On aimerait mettre, envisager… investir une certaine somme… – Écoutez c’est compliqué, on est fermé pour le moment. On ouvre le fonds deux fois par an : en juin et en décembre. – Il faudrait qu’on en discute… – On a beaucoup de demandes. On va refaire un tour de table en décembre. – En décembre, très bien, ça nous intéresse. – Investissement minimum : 50 dolls. Silence au bout du fil. Et lock up de deux ans. Lock up de deux ans : les investisseurs ne peuvent reprendre leur argent avant deux ans quoi qu’il arrive. – 50 dolls minimum et lock up de deux ans ? répétait interloqué l’investisseur potentiel. – On est hypersélectifs. Il y a une liste d’attente interminable. – Donc 50 dolls minimum et lock up de deux ans… – Exactement. Je préfère ne pas multiplier les investisseurs. Et puis je leur demande un engagement total, sans réserve, de confiance, sur deux ans. – Quand même, un lock up de deux ans… articulait avec lenteur l’investisseur potentiel. Ça demande réflexion… – Il n’est pas négociable. Puis : Écoutez. Je fais des investissements où il peut y avoir de la volatilité. Je vais acheter un titre à 30 en étant convaincu qu’il va aller à 150 dans les deux ans qui viennent. Mais si le titre il part à 20 entre-temps… si les investisseurs paniquent… je ne veux pas devoir le revendre pour qu’ils puissent récupérer leur argent. Ça ne m’intéresse pas. Il faut qu’ils tiennent la volatilité. Puis : Tout le monde veut mettre chez moi. Le lock up de deux ans c’est la condition. Sur un ton catégorique : Vous allez gagner beaucoup d’argent. Vous le savez très bien. Steve Still n’a jamais perdu en quatre ans. Igitur commença l’année 1998, après le tour de table de décembre, avec un fonds de 800 millions de dollars. Sur l’année 1997, où ils avaient géré dès juillet 400 millions de dollars, la performance avait été de 25 %. Il en avait résulté, outre les management fees de 2 % (qui avaient servi à financer les frais de structure), un profit de 100 millions de dollars pour les investisseurs, dont Igitur avait retiré 20 % d’intéressement, en d’autres termes un pactole de 20 millions de dollars répartis à parts égales entre Steve Still et Laurent Dahl : ils gagnèrent chacun, off-shorés aux Caïmans et nets d’impôts, dix millions de dollars. Mais ça veut dire ! Mais c’est inouï ! lui avait dit Clotilde à plusieurs reprises. Elle n’avait pas à se plaindre des conditions de vie que le projet déraisonnable de Laurent Dahl, jugé comme tel à l’origine par une Clotilde dubitative et défaitiste, lui avait procurées. Elle disposait d’une carte bancaire Amex Platine dont elle usait avec excès. Elle s’offrait les services d’une gouvernante anglaise. Elle avait trouvé, par l’intermédiaire d’une agence dont le créneau réservait ses services aux particuliers fortunés, un appartement d’apparat dans le quartier des ministères, huit pièces avec office, lambris, plafonds peints, croisées majestueuses sur les jardins de l’hôtel Matignon, qui leur avait coûté 12 millions de francs. J’ai vu le Premier ministre se balader tout seul l’autre matin ! Il téléphonait sur son portable ! Des labradors couraient sur le gazon autour de lui ! Mis à part ce placement spectaculaire (et des vacances de Noël dans un palais au Maroc que Clotilde avait tenu à louer pour pouvoir y inviter tous leurs amis), Laurent Dahl avait conservé un mode de vie relativement normal. Ce qu’il trouvait délectable (bien davantage que son enrichissement : donnée qui demeurait abstraite en quelque sorte), c’était le rayonnement de leur réputation professionnelle, l’estime, les égards, la considération dont celui-ci s’accompagnait. On le regardait différemment : il n’avait jamais senti sur lui un regard de cette nature. La présence des deux complices, devenus célèbres dans les milieux de la finance et des affaires, était convoitée de toutes parts : dîners, cocktails, galas de bienfaisance, courses de prestige à l’hippodrome, premières à l’opéra ou au théâtre. Steve Still surgissait chaque soir dans son bureau : Qu’est-ce que tu fais ? Tu viens avec moi ? – Tu vas où ? J’ai un truc à finir. – J’ai rendez-vous avec Rachel au bar du Ritz. – Rachel ? C’est qui Rachel ? – Rachel ! Mais Rachel ! Grande ! Blonde ! Celle qui ! Avant-hier ! La petite jupe ! Qui est venue ! Et qui t’a dit ! Laurent Dahl l’interrompit : Oui. Je vois. Ça y est. T’as toujours pas couché avec elle ? Puis : Tiens. Tu liras ça avant jeudi. – Ça va t’étonner : pas encore : un peu rétive en fait. Qu’est-ce que c’est ? – C’est la newsletter. Je viens de la finir. Et vous allez faire quoi ? – On rejoint Nick et Thomas au Caprice vers onze heures pour dîner. Et après on va à la teuf d’un méga-vernissage organisé par Saatchi. Lisant les premières lignes de la newsletter : J’adore comment tu les écris ces newsletters. Laurent Dahl fut flatté : il les rédigeait comme des morceaux de prose sophistiqués alimentés par la poésie des termes techniques et financiers. Stridences, allitérations, précision du vocabulaire, rythmes, percées, ruptures, vibrations, balancements, accélérations, poids de marbre de certaines phrases (convaincre) et légèreté de plume de certaines autres (suggérer la grâce du trader) : il y passait pas mal de temps. – C’est mon petit plaisir du mois. Je les soigne, je les cisèle, je les relis, je les corrige. Bref : je fais mon Mallarmé ! Steve Still plia en deux les trois feuillets et les enfouit dans la poche de sa veste. Puis il s’assit sur le coin du bureau : Alors ? lui demanda-t-il. – Je sais pas… J’ai envie… Je vais peut-être me coucher tôt et lire au lit… – Lire au lit ! Tu vas te coucher tôt et lire au lit ! Puis : Il y aura Jessica. Normalement elle nous rejoint au Caprice. – Et alors ? Qu’est-ce que tu veux… Laurent Dahl était en train de ranger son bureau. Il déplaçait des objets. En jetait d’autres dans des tiroirs. Il froissait des feuilles de papier qu’il lançait dans une corbeille. – Mais elle t’adore ! Elle te plaît pas Jessica ? Raté : mais c’est pas tombé loin. – Pas des masses… – Pas des masses ! Le mec il me répond pas des masses ! Mais qu’est-ce que t’es puritain ! Mais qu’est-ce que t’es janséniste Laurent merde ! Tiens, file-moi celle-là, je vais te montrer mes talents de basketteur, et Steve Still lança vers la corbeille la petite boule de papier que Laurent Dahl lui avait tendue : Raté moi aussi ! Putain on est trop nuls ! Puis : La plupart des mecs ils vendraient leur propre mère pour une minute de baise avec cette fille ! – Pas trop mon genre. Trop spectaculaire justement. Spectaculaire dans la catégorie super-pétasse irrésistible. – Elle elle t’adore en tout cas. Elle ne rêve que d’une chose : que tu la sautes. – Eh bien pas moi. – À cause de Clotilde ? Laurent Dahl lui mentit : À cause de Clotilde. – Et fidèle avec ça ! Tu es bien le seul à être fidèle dans ce milieu ! Puis : En fait je te crois pas. Je sais que c’est faux. C’est mort avec Clotilde. Steve Still manipulait un taille-crayon Hermès en acier. Encéphalogramme archi-plat. J’en suis rigoureusement certain. Laurent Dahl le regarda pensivement quelques secondes : Eh bien justement. Si j’étais amoureux de Clotilde je coucherais avec Jessica. Je coucherais avec elle rien qu’une nuit, comme ça, pour voir, pour m’amuser. Et peut-être même pour me rassurer. – Et là tu veux pas te rassurer ? Quand tu vas la rencontrer ta femme idéale, comme t’auras plus baisé depuis trois ans, t’auras l’air malin ! Franchement je te jure t’auras l’air malin de pas trouver le trou ! Laurent Dahl éclata de rire. Il défit sa ceinture et dégrafa les boutons de son pantalon pour ajuster sa chemise. Mais profite de la vie ! Tu couches avec personne ! Tu mènes une vie de moine ! Sexuellement je veux dire ! Laurent Dahl le regarda dans les yeux avec une certaine inflexibilité : Je ne rencontre personne : nuance. Je ne rencontre aucune femme qui me plaise : c’est différent. – Bon. Qu’est-ce qu’on fait ? Tu viens ou tu viens pas ? Laurent Dahl hésitait : écartelé entre l’envie de dîner seul chez Serafino à trente mètres de chez lui (restaurant fréquenté par des traders : il aimait cette coquetterie de s’y produire de temps à autre avec un livre, Hello Laurent ! What are you reading ? et Laurent Dahl montrait la couverture du livre, Boulgakov, lui disait-on avec un effroyable accent anglais, Le Maître et Marguerite, I don’t know this book, what is it ? is it any good ?), écartelé entre le désir de dîner seul chez Serafino et l’espérance de rencontrer cette nuit-là avec Steve Still, dans l’un des bars ou des night-clubs où ils passeraient la nuit, l’amour de sa vie. D’autant plus que sa récente réputation de financier successfull facilitait les rencontres : May I introduce you to Laurent Dahl ? He owns Igitur, you know, with Steve Still. – Yes, Igitur, of course, nice to meet you (susurrait éblouie la créature de luxe qu’un ami lui présentait), hey, I’ve heard a lot about you ! What a success ! I’m really pleased to meet you Laurent ! – Bon, OK, j’arrive, je me laisse tenter ! répondit Laurent Dahl en se levant. Mais je me couche pas à quatre heures du matin le troisième soir consécutif je te préviens ! – Dieu seul sait ce que va te réserver cette soirée mon ami ! exulta Steve Still, à quoi Laurent Dahl répondit : C’est précisément la raison pour laquelle je t’accompagne : la seule et unique raison. Il voyageait beaucoup : Suisse, Russie, Hongkong, Allemagne, États-Unis, où il rendait visite à ses clients. Bahamas, Nassau, Bermudes, Liechtenstein, où résidaient des investisseurs richissimes qu’il devait rencontrer. Il acheta chez Marks, au 128 Mount Street, en février 1998, un ensemble liturgique en argent du e XVIII siècle qui lui coûta 20 000 livres sterling. Il se fit faire une copie d’un tableau de Titien qu’il adorait, daté de 1562 et exposé au Prado : sainte Marguerite éplorée, pâle et charnelle, qui s’enfuyait pieds nus dans un contexte hostile et enjambait la noirceur orageuse d’un dragon étalé sur le sol, avec ses cheveux roux qui s’écoulaient sur ses épaules. Clotilde ne lui inspirait plus le moindre émoi. Vivienne et Salomé découpaient des marins dans ses journaux financiers. Il les accompagnait le week-end au jardin du Luxembourg, où il lisait des livres sur des chaises froides environné d’individus indifférents (sorti de ce petit milieu londonien qu’il fréquentait, où il était connu, il replongeait dans un total anonymat, d’autant plus qu’aucune de ses prouesses professionnelles ne déclenchait l’admiration de ses compatriotes, certains amis (en particulier des proches de Clotilde) s’étaient même mis à le considérer comme un animal nuisible qu’il aurait fallu éradiquer) tandis que ses deux filles dévalaient des toboggans rendus humides par les averses d’avril. Alors voilà, déconne pas, tu dis pas de conneries cette fois-ci ! disait-il à Steve Still quand un investisseur potentiel venait leur rendre visite. Ne l’effraie pas. Tu dis bien qu’on est safe. Tu lui dis qu’on a des stratégies très très hedgées. Tu expliques que chaque fois qu’on achète une action on shorte une autre action du même secteur pour réduire l’exposition sectorielle. Je t’assure, écoute-moi, sois sérieux, il est frileux, je le sens frileux, je peux lever plusieurs millions avec ce type s’il se sent rassuré ! – Les mecs, si je vous paie, s’exclamait un autre investisseur, c’est pour prendre des risques de MAMMOUTH ! Si c’est juste pour acheter des titres je peux le faire MOI-MÊME ! Je vous paie pour faire du LEVERAGE ! Laurent Dahl durcissait son regard : Non mais moi j’ai le plus grand trader. C’est du gros risque ! C’est du gros leverage ! Évidemment cela peut être dangereux mais qu’est-ce que vous voulez, il est bon, il est très bon, il est vraiment très bon. Steve Still avait la grâce. Il tradait comme un dieu depuis des mois. Tous ses oracles se concrétisaient les uns après les autres. La sensation d’être infaillible le rendait de plus en plus délié et aérien, avec des poses exécutées d’instinct à l’image d’un grand golfeur qui lâche ses coups avec sérénité pour constater quelques secondes plus tard que la balle est tombée comme par miracle à l’intérieur du petit trou : Steve Still multipliait les gestes de cette nature sur des paris de plus en plus risqués dont les profits qu’ils généraient accentuaient son euphorie. Steve, s’il te plaît, tu devrais couper un peu… – Couper ?! Tu dis couper ?! Mais tu es fou !! – Non mais quand même… Tu as shorté à mort… Et le titre il ne cesse de grimper… Il prend 2 % par jour depuis dix jours ! – Je te dis que ça va s’effondrer dans les quarante-huit heures. – Non mais quand même… insistait Laurent Dahl. Tu me fais peur… – Tu me fais plus confiance ? Tu te méfies de mon instinct ? – C’est pas ça… Mais ce truc… C’est un peu hasardeux… Laurent Dahl n’en dormait plus : sa consommation de Maalox avait suivi ces derniers jours une progression exponentielle. – Je te dis qu’il va s’effondrer. – Mais imagine qu’il continue… On peut tout perdre du jour au lendemain sur un short comme celui-ci ! – Tiens, je vais te dire, tellement tu m’énerves : je vais même en shorter un peu plus, et Steve Still accentuait sa pose devant Laurent Dahl qui détournait les yeux. Quarante-huit heures plus tard : le titre perdait 40 % dans la journée : JACKPOT POUR IGITUR. À la tienne ! lui disait Laurent Dahl à la table d’un restaurant branché de Mayfair. Je dois te confesser : j’ai eu très peur sur ce coup. Mais là ça confine au génie ! Tu es quand même une sorte de génie Steve ! – Comme le dit le Financial Times (à juste titre il faut bien le reconnaître) : le trader qui ne rate jamais ! vociférait Steve Still (qui avait un peu abusé de la cocaïne en fin de journée) en levant son verre de dom pérignon. – Qu’est-ce qu’on mange ? De quoi t’as envie ? lui demanda Laurent Dahl. – Je sais pas. D’huîtres peut-être. Puis : C’est pas mal de se retrouver tous les deux dans l’intimité. On a un peu abusé des mondanités ces derniers temps. J’aurais presque envie de me louer une vidéo et de la regarder dans mon lit en bouffant un McDo ! – Moi aussi. Je suis content de partager ce dîner avec toi. On était au mois de juin. La performance d’Igitur était d’environ 28 % sur les six premiers mois. Ils venaient d’embaucher trois traders ainsi qu’un expert en emerging markets. Quelles étaient leurs stratégies ? Les actions européennes : énormément de volatilité. Les actions russes : le marché est en train d’exploser. Ils essaient de s’enrichir sur l’Asie : ils shortent Hongkong massivement. Ils ont décidé de grossir leur exposition convertible : grosses positions sur les obligations convertibles. Quoi d’autre ? Steve Still croit beaucoup aux privatisations européennes dans le domaine des télécoms. Il est convaincu qu’il va y avoir des fusions/acquisitions transfrontalières qui pourraient leur rapporter énormément d’argent. Par exemple il spécule que Vodaphone va racheter Manesman : C’est quasiment certain, dit-il à Laurent Dahl régulièrement. On va se goinfrer sur ce coup je te raconte pas ! Donc Steve Still est long Manesman (il achète des actions Manesman) et il est short Vodaphone (il emprunte et il vend sur le marché des actions Vodaphone). Le jour béni où Vodaphone rachète Manesman (avril 1999 dernier carat, disait Steve Still : promis juré !) : le titre Vodaphone descend (et Steve Still gagne de l’argent sur son short) et le titre Manesman monte (et Steve Still gagne de l’argent sur les titres qu’il a achetés) : Igitur s’enrichit sur les deux tableaux. Elle est pas belle la vie ? Tu vois la femme là-bas le long des vitres ? demanda Laurent Dahl à Steve Still après qu’on leur eut apporté une deuxième bouteille de dom pérignon (et que Steve Still se fut absenté de longues minutes : probablement pour sniffer une ligne de coke supplémentaire dans les toilettes : il ne cessait de renifler). Retourne-toi, sois discret… Steve Still pivota : Laquelle des deux ? – Comment oses-tu me demander ? – La petite brune au visage de chat ? – Mais non, l’autre ! L’autre naturellement ! Steve Still le regarda consterné : La grosse rousse ? Laurent Dahl lui répondit avec froideur : D’abord, un, elle est pas grosse… – Que tu dis ! l’interrompit Steve Still en riant. – Ensuite, deux, elle est blonde vénitienne. Pas rousse : blonde vénitienne : nuance. – Blonde vénitienne, d’accord : nuance d’esthète. Steve Still ne cessait de le persifler : il bombardait son ami des sarcasmes les plus cruels. – Putain t’y connais rien. T’es le type le plus conformiste que j’aie jamais rencontré. Regarde ses cheveux… Putain Steve regarde ses cheveux… lourds… massifs… ondulés : j’adore… – Elle te fait triper à ce point ? – J’ose à peine te l’avouer après toutes tes remarques désagréables. – Donc elle te plaît. Tu vas me dire que c’est exactement ton genre de femme. – C’est exactement mon genre de femme. Steve Still se tourna de nouveau et la regarda quelques secondes. Puis : Remarque elle est pas mal. C’est pas du tout mon genre mais on peut dire qu’elle est pas mal. Avec un grand sourire : Dans la catégorie sérieuse, institutrice sévère mais bien gaulée, on peut dire qu’elle assure ! – Institutrice ! N’importe quoi ! – Grave en tout cas. Sévère. Dominatrice. Je suis sûr qu’elle a d’énormes responsabilités dans une énorme entreprise ta Cruella à lunettes ! Et qu’elle les fait marcher à la baguette ! – Je crois pas. Elle m’a l’air délicate. Impérieuse et délicate. – Elle a de gros seins en tout cas : c’est déjà ça. – Souveraine. Impérieuse. Délicate. – On parie ? – De quoi ? – Qu’elle bosse dans une grosse boîte et qu’elle les fait marcher à la baguette. Et puis comme ça, au moins, aucun regret, tu pourras lui parler. Steve Still avait tendu la main pour que Laurent Dahl la lui frappe : ce qu’il refusa de faire. Steve Still se leva (rendu audacieux par la coke, malicieux par le dom pérignon, téméraire par la grâce du trader invincible : Putain ! Steve ! Arrête ! Qu’est-ce que tu fais ! protesta Laurent Dahl) et il se dirigea vers la table des deux jeunes femmes, où il resta à discuter quelques minutes. Laurent Dahl les vit se lever pour lui serrer la main puis se rasseoir. Steve Still s’accroupit. Il leur taxa une cigarette. Il avait posé son avant-bras sur la nappe blanche et tapotait sa cigarette au-dessus du cendrier. Laurent Dahl en alluma une : nervosité. Allait-il les rejoindre ? Il hésitait. La jeune femme l’intimidait. À un moment Steve Still se retourna et les regards de la tablée se fixèrent sur Laurent Dahl. Il sentit sur lui, qui perforèrent son ventre, les yeux limpides, incandescents, de la jeune femme aux longs cheveux : elle lui sourit. Il faut mettre plus ! disait Laurent Dahl à ses investisseurs. Il faut investir davantage ! On va tourner autour de 30 % cette année ! Il reçut de ses deux filles une carte postale de l’île Maurice où elles passaient l’été avec leur mère et des copines célibataires ou divorcées qu’elle fréquentait : elle finançait leur séjour dans un hôtel de prestige avec vue sur la mer. Laurent Dahl s’acheta à Paris, chez un libraire où il s’aventura par hasard, le manuscrit de L’Agrément inattendu, texte de Villiers de L’Isle-Adam qu’il pouvait relire désormais de la main même de l’écrivain, à Londres, dans son appartement. Il adora les trois jours qu’il passa sur l’île d’Elbe dans la propriété d’un investisseur luxembourgeois où il eut une aventure passagère inspirée par le contexte (mer, soleil, cigales, alcools de prix, bains nocturnes, magnificence du monastère et des jardins en terrasses qui l’entouraient) avec une Australienne de vingt-quatre ans (fille d’un patron de presse ami de l’investisseur) à la beauté sidérante. Il avait rompu avec Victoria de Winter, la grosse rousse que Steve Still avait branchée pour lui au restaurant, après quelques semaines d’une liaison décevante. De mère anglaise et de père autrichien, élevée à Paris d’où son français parfait, elle était l’Executive Vice President d’un groupe pharmaceutique anglais coté en Bourse, leader sur son marché, et par ailleurs P-DG de ses filiales françaises. Qu’est-ce que je t’avais dit ! avait hurlé Steve Still. Une horrible tueuse ! Une dominatrice à lunettes d’écaille ! Elle s’était révélée, sous des abords qui l’exaltaient, sévères, souverains, avec de longs cheveux massifs qui dévalaient ses clavicules, superficielle et rigolarde. Sa gravité des premières nuits laissa place à une gaieté d’une nature qui lui déplut, alimentée par une idée du bonheur qu’il trouvait rudimentaire : rire, s’amuser, s’enrichir, voir des amis, skier en Suisse, jouer au tennis, louer des films débiles, lire des livres en une heure, faire de l’équitation, se payer des vacances sous les tropiques, devenir propriétaire de son logement, se choisir un énorme 4 × 4 fourni par l’entreprise. Sa joie creuse, ses euphories, ses embardées humoristiques l’insupportaient. Et puis la certitude qu’elle cultivait qu’ils se trouvaient du bon côté : riches, nantis, puissants, supérieurs : il lui semblait naturel qu’ils profitent impunément des largesses du système. (Car Laurent Dahl, en dépit du fait qu’il avait fait fortune, ne se sentait pas à l’abri : il continuait d’appartenir au territoire des gens normaux situé de l’autre côté de la barrière.) Il suffisait qu’elle lui réponde, d’une voix aiguë, quand il téléphonait : Alors ! Salut ! Comment ça va aujourd’hui ! pour qu’il ait envie de raccrocher. Elle ignorait qu’elle était lourde : c’était son énergie, sa puissance musculaire de rouleau compresseur, c’était précisément sa grossièreté et sa simplicité (où tout se dessinait toujours à gros traits) qui lui permettaient de triompher des obstacles qu’elle affrontait : elle laminait les syndicats avec la face obscure de cette jovialité monolithique qui dégoûtait Laurent. Il lui fallait deux heures, quand ils se retrouvaient, pour pouvoir l’effleurer. Mais sexuellement elle se révélait explosive : il voyait surgir une autre femme, rageuse, éperdue, dont le visage devenu animal l’attendrissait. Il se disait qu’elle était triple : une femme à trois têtes. De loin elle possédait l’allure d’une reine. De près elle n’était plus qu’une DRH présomptueuse. Et sous les draps, suante, dansante, tragique, inspirée, assoiffée de sexe, affamée de fellations, gourmande de lèvres et d’empoignades, elle devenait grandiose. Je crois qu’il vaut mieux qu’on arrête… lui avait dit Laurent Dahl début septembre : c’est un énorme malentendu notre rencontre. Il sortait de moins en moins et limitait aux seules soirées passées avec Steve Still et quelques-unes de ses amies la fréquentation des financiers. Il lui arrivait de marcher des heures dans les rues en écoutant de la musique sur son walkman : Pulp, Blur, PJ Harvey, Susan Vega. Début octobre, l’un des hedge funds les plus fameux explosa en plein vol dans un fracas spectaculaire : pertes de 2 milliards de dollars qui produisirent des dégâts considérables chez des investisseurs privés mais aussi chez UBS, Goldman Sachs, Morgan Stanley, la Deutsche Bank. Brian Hanold, trente-deux ans, spécialiste en questions énergétiques, avait entraîné le hedge fund qui l’employait dans une stratégie qui se révéla désastreuse. Il avait été d’autant plus persuasif qu’il venait de rapporter à Gradiva (tel était le nom de ce hedge fund désormais disloqué), sur le marché à terme du gaz, en l’espace de quelques mois, 800 millions de dollars. Brian Hanold avait spéculé que la saison des ouragans serait terrible dans le golfe du Mexique : des plateformes gazières interrompraient leur production et le prix du gaz atteindrait des sommets. Il s’était offert l’expertise (pour une somme restée confidentielle mais qu’on disait considérable) d’un météorologue de réputation internationale, originaire de Gênes, spécialiste des ouragans d’automne, le dottore Gian-Carlo Delcaretto. Les ouragans, moins nombreux que d’ordinaire, contournèrent la région pour s’égarer dans les eaux fraîches de l’Atlantique Nord : le prix du gaz s’effondra : 2 des 3 milliards confiés à Gradiva se volatilisèrent. Putain ça fait frémir, déclara Laurent Dahl à Steve Still une nuit où ils longeaient Hyde Park dans l’Aston Martin du trader de génie. Il arrivait que Victoria de Winter le rappelle : elle se disait amoureuse : il rompit définitivement après avoir passé avec elle plusieurs nuits volcaniques. Igitur termina l’année 1998 avec une performance exceptionnelle de 34 %. Les 800 millions de dollars du fonds, sur lesquels ils réalisèrent une plus-value d’environ 260 millions de dollars, rapportèrent à Steve Still et Laurent Dahl, respectivement, 27 millions de dollars. Philippe apporta sur la table, pieds nus, en short, équipé d’un tablier, une dinde farcie qu’il était fier d’avoir réalisée lui-même. Et voilà le chef-d’œuvre du jour ! Une dinde farcie selon les secrets culinaires de Robuchon ! Inutile de décrire son euphorie en ce soir de Noël : il jubilait, à l’unisson de sa hiérarchie, d’avoir donné toute sa confiance au compagnon de sa belle-fille. Les family offices également. L’un d’eux lui avait fait porter le prototype d’une bicyclette révolutionnaire en matière composite. Il avait lui-même empoché, à la faveur de ces plus-values, une somme assez considérable. Joyeux Noël les enfants !

 

J’ai réalisé aujourd’hui que l’automne exauçait chaque année, telle la fée de Cendrillon, mon vœu le plus ancien, dont je dois dire qu’il date de l’adolescence : être accueilli, acclamé, désiré par le monde extérieur. La divinité qui préside aux destinées de l’automne est ma marraine. Proserpine ? Serait-ce Proserpine ? Je ne sache pas que l’automne soit piloté par une quelconque divinité : il me faudra en trouver une et je décide que ce sera Proserpine. Je vais donc raconter en quelques phrases l’histoire de cette déesse telle que rapportée par Ovide dans ses Métamorphoses, d’autant plus qu’elle fait écho à mon désir de m’enterrer dans les sous-sols du Palais-Royal pour y écrire mon prochain livre. La scène qui fonde le mythe de Proserpine se passe aux abords d’un lac aux eaux profondes, nommé Pergus, où s’entendent les chants de nombreux cygnes. Le lac est entouré d’une forêt dense qui l’abrite des rayons du soleil : Ses branches dispensent la fraîcheur, le sol humide est empourpré de fleurs, le printemps y est éternel, précise Ovide avec justesse, qui s’y entend en matière de saisons. C’est là que Proserpine s’amuse, cueille des violettes et des lis blancs, en emplit des corbeilles et les plis de sa robe, rivalise en célérité avec les jeunes amies qui l’accompagnent, quand, presque en un même instant (comme j’aime cette circonstance qui s’accorde si bien avec mon amour du Présent !), Pluton survient, tombe amoureux de Proserpine et la kidnappe. Telle est la promptitude de l’amour, précise Ovide avec justesse, qui s’y connaît en matière de fulgurance. Proserpine, une déesse juvénile, s’attriste d’avoir perdu ses fleurs, et lance des appels déchirants à ses amies et à sa mère, la déesse Cérès. Cette dernière cherchera sa fille sans lassitude, désespérée, avide d’indices, durant des mois. Par quelles terres, par quelles mers erra la déesse, il serait trop long de le dire. Le seul indice dont elle dispose, qui lui a été fourni par la nymphe de Sicile Cyané, est que sa fille a été accueillie par la terre qui s’est entrouverte, éventrée par le sceptre du kidnappeur. La déesse, mère des moissons, invective contre la terre, la traite d’ingrate, et décide qu’elle deviendra stérile. Les moissons meurent. Plus rien ne pousse. Les astres et le vent, un soleil brûlant ou des pluies diluviennes, des oiseaux délinquants et des herbes qui les asphyxient empêchent les cultures de s’épanouir. Quelqu’un, cependant, a aperçu Proserpine dans sa retraite, en l’occurrence la nymphe de l’Alphée, qui en fait le récit à Cérès : Triste à la vérité et le visage encore empreint d’un reste de terreur, mais reine pourtant et souveraine du monde des ténèbres. Cérès s’envole dans les régions de l’éther et se précipite chez Jupiter, père de Proserpine et frère du ravisseur, et le supplie de libérer leur fille. Je vous fais grâce des péripéties qui compliquent l’exécution de cette prière. Quoi qu’il en soit, au bout d’un certain temps, partagé entre son frère et la déesse affligée, Jupiter divise l’année en deux parties égales. Désormais, Proserpine, divinité commune aux deux royaumes, passe autant de mois avec sa mère (le printemps et l’été) qu’avec son époux (l’automne et l’hiver). Mais Mallarmé, dans son livre Les Dieux antiques, précise la chose suivante : Les uns disent quatre, les autres six, d’où j’en conclus que Proserpine pourrait passer quatre mois avec Pluton : les quatre mois que dure l’automne. Ovide : En un instant se transforme son aspect, âme et visage. Sur le front de la déesse [Proserpine], où naguère Pluton pouvait lire la tristesse, éclate la joie, de même que le soleil, caché un instant auparavant sous des nuages chargés de pluie, sort vainqueur de ces nuages. Mallarmé : à l’heure où se flétrit l’été, les hommes de l’ancien temps se disaient que la belle enfant avait été dérobée à sa mère par de sombres êtres qui la tenaient prisonnière sous le sol. Ainsi le chagrin de Déméter [donc de Cérès] n’est autre que l’obscurité qui tombe sur la terre durant les tristes mois d’hiver. Et Mallarmé conclut son chapitre par cette précieuse information qui apporte de l’eau à mon moulin : Le nom Cérès est probablement dérivé de la racine qui donne au sanscrit sarad, automne. Le printemps et l’été correspondent à la gaieté d’une mère qui se réjouit d’accueillir sa fille pour la durée des grandes vacances, une gaieté dont on sait qu’elle ne peut pas durer sans discordes, disputes ou tensions domestiques. L’automne et l’hiver, bien plus intéressants, correspondent à la pensée nostalgique, à l’attente intériorisée, à la douceur lointaine et prospective de cette même mère, et surtout à l’ensevelissement de Proserpine dans les entrailles de la terre, en d’autres termes en elle-même, dans les cavernes de son monde intérieur, dont elle est la reine et la souveraine. Je décide donc que Proserpine sera la fée qui préside à ma métamorphose automnale, et qui m’équipe d’un carrosse en perles de verre tiré par six chevaux, d’un habit de drap d’or chamarré de pierreries, de sandales Christian Louboutin en cristal coloré et cuir de sanglier : apparition féerique. Il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue, peut-on lire dans le conte de Charles Perrault. On n’entendait qu’un bruit confus : « Ah, qu’elle est belle ! » Le Roi même, tout vieux qu’il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la Reine qu’il y avait longtemps qu’il n’avait pas vu une si belle et si aimable personne. Ma marraine Proserpine m’a adressé cet avertissement : Je te recommande sur toutes choses de ne pas passer minuit du 31 décembre. Si tu demeures au Bal un moment davantage, ton carrosse redeviendra citrouille, tes chevaux des souris, tes laquais des lézards, et tes vieux habits reprendront leur première forme. Comme au printemps, ajoute-t-elle sur un ton menaçant. Cendrillon ne dispose que d’une soirée pour danser et rayonner, métamorphosée par les pouvoirs magiques de sa marraine. Et moi je ne dispose que d’une saison pour écrire et rayonner, métamorphosé par les pouvoirs magiques de Proserpine. Son échéance à elle : minuit. Mon échéance à moi : le 31 décembre. À la suite de quoi tout bascule et se désagrège : Cendrillon redevient une souillon et moi une entité déshéritée, tous deux dans la poussière de l’âtre, sans plus de grâce ni l’un ni l’autre. Car chaque année je vis l’automne comme une soirée sublime à la cour, avant de m’enfuir par-derrière, affolé, redevenu banal et indistinct, le 31 décembre à minuit une seconde, c’est-à-dire le 1 er janvier. Je m’enfuis par le perron de la galerie des glaces et je cours à toutes jambes à travers des jardins couverts de givre, griffus, redevenu moi-même, et je laisse derrière moi dans cette fuite (au lieu d’une sandale Christian Louboutin en cristal coloré et cuir de sanglier) les pages que j’ai écrites, les livres que je publie, grâce auxquels, telle la pantoufle de Cendrillon qu’on enfile aux pieds disgracieux des jeunes filles du royaume, on pourra peut-être me retrouver.

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