Cendrillon
Chapitre 10
J’ai reçu un e-mail d’une dénommée Marie-Odile Bussy-Rabutin, qui se présente dès la première ligne comme une ambassadrice du Dottore Gian-Carlo Delcaretto, très occupé pour le moment par des recherches scientifiques de la plus haute importance et sur lesquelles il ne m’appartient pas de vous donner des détails, et qui me prie de bien vouloir noter qu’elle parle en son nom, étant investie depuis de nombreuses années de toute sa confiance. Ce qui m’étonne est l’adresse mail de l’ambassadrice : marie-odile.bussy-rabutin@club-internet.fr, laquelle n’est rattachée à aucun organisme ou site Internet officiel : c’est une adresse strictement personnelle. Je me dis que Marie-Odile Bussy-Rabutin est peut-être une travailleuse indépendante qui monnaie ses services depuis la France où elle réside aux organisateurs des conférences génoises orchestrées par le scientifique de premier plan ami de ma voisine du quatrième. Marie-Odile Bussy-Rabutin fait d’ailleurs allusion à celle-ci : Je tiens d’une confidence qu’elle m’a faite que vous êtes très heureuse de participer à ce cycle, où vous ont devancée ces dernières années quelques-unes des personnalités les plus éminentes du monde des arts, des lettres et de la science, parmi lesquelles vous me permettrez de préciser qu’on dénombre un certain nombre de prix Nobel. Vous nous voyez ravis de l’accueil que vous avez bien voulu réserver à notre invitation. Et je sais que vous avez déjà commencé à réfléchir, et même à donner forme, au texte de votre allocution. Heureuse ! Elle a été informée que je suis heureuse ! Et elle déclare que j’ai été devancée ! Si elle savait ! Quel lapsus extraordinaire que celui-ci ! Pardonnez-moi si les détails que je vais vous transmettre vous sont déjà connus. La conférence que vous allez donner aura lieu au centre de congrès Magazzini del Cotone dans la soirée du 31 décembre 2004. Il s’agit d’une salle de 1 480 places aménagée dans un édifice anciennement dévolu au stockage du coton, aux abords de la zone portuaire de Gênes. Vous trouverez en pièces jointes (que je m’empresse d’ouvrir) un plan et des photographies de la salle de congrès, ainsi que des vues générales des Magazzini del Cotone. La salle en question, de 1 480 places (comme il est indiqué en gros caractères en légende de l’image), est un amphithéâtre dont la pente est très prononcée, avec des sièges d’un rouge éblouissant et des murs tapissés de bois clair, l’ensemble dominé par une structure métallique où s’accrochent un certain nombre de projecteurs. Un cadre de scène de grandes dimensions accentue l’impression qu’on peut avoir de se trouver dans un théâtre plutôt que dans une salle de conférences. Un bureau en arc de cercle dont la blondeur est assortie à celle des murs est installé sur la scène devant de confortables fauteuils rouges. On trouve sur le côté un pupitre orienté obliquement vers la salle, avec un long micro à tige flexible qui fait songer à une fleur fanée. L’idéal serait que vous arriviez à Gênes le 31 décembre en début d’après-midi, afin que nous puissions parachever ensemble l’organisation de l’événement, notamment si vous avez des recommandations à nous transmettre sur les questions de la sonorisation, des éclairages et des projections d’images, qu’elles soient fixes (photographiques) ou animées (cinématographiques). Trois personnes dont les noms vous seront transmis en temps utile viendront vous chercher à l’aéroport de Gênes et vous conduiront à votre hôtel. À cet égard, si un établissement devait avoir votre préférence, veuillez m’en informer au plus vite ; dans le cas contraire, vous serez logé à l’hôtel Ariston (*****). Une voiture de location sera mise à votre disposition au parking de l’hôtel, laquelle vous permettra de tirer profit de la journée du 1er janvier (que nous espérons clémente et ensoleillée) pour visiter les localités qui ponctuent le littoral de la Ligurie ; à cette fin, je vous serai reconnaissant [sic : décidément !] de bien vouloir me transmettre le numéro de votre permis de conduire. Enfin, vos billets d’avion vous parviendront par porteur spécial dans les premiers jours de décembre. Si vous avez des questions à nous poser sur le déroulement de cet événement, sur la nature ou la longueur de votre intervention (ou sur quoi que ce soit qui vous viendrait à l’esprit), n’hésitez pas à me les poser par mail, je ne manquerai pas de faire en sorte d’y répondre. Très cordialement, Marie-Odile Bussy-Rabutin. Je ne cesse de relire ce mail étrange dans la fenêtre Microsoft Entourage de mon ordinateur. Son étrangeté (rhétorique) se conjugue à l’étrangeté de ma voisine du quatrième (plus corporelle) pour me préoccuper comme un souci sournois et insistant. Quelque chose d’indécidable qui circule dans la syntaxe élégamment administrative de Marie-Odile Bussy-Rabutin et dans les évitements élégamment coercitifs de ma voisine du quatrième auréole d’une sorte d’étrange malaise la sensation que me procure la perspective de ce voyage. Il me semble qu’une hypocrisie à peine dissimulée perce par instants à la surface du texte, comme si ce patronyme historique irréel (un simulacre à l’ironie discrète) dissimulait une identité qui lui serait étrangère, un homme par exemple, d’où les deux lapsus que commettent ces quelques lignes. Et ce malaise se trouve accentué par une recherche que j’effectue sur Internet en tapant dans Google Delcaretto + Genova (quatre occurrences, dont deux généalogiques, autrement dit historiques, qui ne m’éclairent nullement), Delcaretto + Genova + conferenza (Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés), Genova + prestigioso ciclo de conferenze + prezzo Nobel (Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés), Genova + Delcaretto + scientifico (Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés), Delcaretto + meteorologo di rinomanza internazionale (Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés), Delcaretto + eminente specialisto dell’autunno (Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés). Je suis profondément troublé. Le dénommé Dottore Gian-Carlo Delcaretto existe-t-il ? Je me lève de ma chaise, perplexe, presque inquiet, pour me rendre aux toilettes (des toilettes à la turque qui se situent au bout du couloir perpendiculaire au mien devant la double chambre du philosophe marxiste de premier plan), et au moment où j’ouvre la porte, perdu dans mes pensées, je me retrouve nez à nez avec un inconnu d’une vingtaine d’années (parka noire, bonnet de ski, gants en cuir, Adidas à bandes dorées) qui visite avec application (agenouillé) le contenu d’un sac-poubelle de cinquante litres disposé devant ma porte, où j’enfouis quotidiennement les sorties papier raturées des textes que je produis (en l’occurrence ma conférence génoise et les mésaventures de mes avatars synthético-théoriques Laurent Dahl, Thierry Trockel et Patrick Neftel), mégots, bouteilles vides, feuilles de Sopalin souillées, factures d’électricité et de téléphone, etc. Nous nous regardons fixement dans les yeux quelques secondes. Il tient dans ses mains, marquée par la pliure des feuillets que je jette, une version déjà ancienne de mon allocution, qu’il était occupé à parcourir. Lesdits feuillets forment comme un bec ouvert dont l’expression outrée et belliqueuse (quoique béate et frappée de stupeur) se substitue aux insultes et aux protestations furieuses que j’aurais dû déployer. Mais j’ai manqué d’à-propos : j’en conviens. Le jeune homme replie l’une sur l’autre les deux moitiés entrouvertes de la liasse et replace celle-ci à l’intérieur du sac-poubelle. À la suite de quoi il me regarde avec le même aplomb que si je lui devais une explication. Qui êtes-vous ? je m’étonne. Qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi vous fouillez dans mes poubelles ? Il continue de me fixer avec intensité à travers les verres de ses lunettes (des lunettes connotées étudiant à la surface desquelles je m’aperçois), les mains enfouies non plus dans le désordre du sac-poubelle mais dans les poches de sa parka, les jambes largement écartées (avec à peu près le même angle que formaient les feuillets dépliés). Après m’avoir impressionné suffisamment longtemps (c’est tout du moins la stratégie que j’imagine qu’il a suivie) par sa maîtrise de l’embarras où il se trouve, il a pivoté et s’est éloigné de moi d’un pas paisible et naturel, indolent, presque provocateur, comme s’il était certain de m’avoir endormi devant ma porte. Je l’ai vu disparaître au bout du long couloir et j’ai entendu peu après ses Adidas à bandes dorées dévaler les petites marches de l’escalier. C’est alors que j’ai couru vers les toilettes et par le minuscule vasistas du local je l’ai vu qui traversait la cour avec la même lenteur tranquille, dissimulé derrière un double anonymat, celui de son identité, qu’il est parvenu à préserver, et celui de son accoutrement, à l’intérieur duquel il a l’air d’avoir totalement disparu : col relevé, mains dans les poches, bonnet rabattu sur le front, couleur noire prédominante qui me fait songer un instant à un film de Jean-Pierre Melville. Que se passe-t-il ? Qui est ce type ? Un cambrioleur en reconnaissance ? Pour quelles raisons fouillait-il dans mes poubelles ? Pour recueillir des indices sur l’occupant des lieux avant d’en fracturer la porte ? Comme j’en ai pris l’habitude toutes les fois que j’éprouve le besoin de réfléchir, je dispose ma poubelle ronde au bout du couloir et me munis des dix marrons que j’ai trouvés récemment dans les allées du parc (j’en renouvelle l’arsenal dès qu’ils se mettent à pourrir et à perdre en densité : à devenir trop creux et trop légers). Me plaçant devant la porte de mon bureau, je m’interroge sur l’irruption de ce jeune homme et sur le mail que j’ai reçu en lançant les uns après les autres vers l’orifice de la poubelle, distante de cinq six mètres, les projectiles que je tiens dans ma main. Ils rebondissent sur les murs avec des bruits ténus qui me donnent le sentiment de disposer d’une ouïe défectueuse. En revanche les rebonds qu’ils réalisent sont grotesques, fantasques, exagérés, les cloisons les renvoient dans l’espace avec une force accrue qui les fait rouler longtemps sur le carrelage. L’un d’eux vient de heurter le rebord de la poubelle et a fusé comme une balle de fusil vers la porte du philosophe marxiste de premier plan (ou plutôt je l’imagine car le coude du long couloir qui est le mien m’empêche de voir le long couloir qui est le sien : mais le marron a été renvoyé par la poubelle avec une telle puissance de propulsion qu’il a sans doute roulé avec espièglerie vers le cerveau du penseur). En raison du caractère approximatif de leur sphère, quelque peu aplatie, les marrons exécutent des claudications alcoolisées, des incartades humoristiques qui les déportent contre les plinthes. Un quatrième marron vient de percuter le gros conduit d’alimentation du chauffage. Ce qui me frappe c’est l’aspect bonne famille, éduqué, sûr de lui, du jeune homme inconnu, et aussi le sentiment d’impunité dont témoignait son assurance : absence totale de peur ou de malaise. Un autre marron sur le rebord de la poubelle. Alors que voulait-il ? Est-il crédible que ce jeune homme soit un cambrioleur ? Je décide de lancer l’un des marrons d’un geste puissant et agressif, et de lui imprimer une trajectoire tendue et non plus parabolique. Une autre chose me revient à l’esprit, convoquée par l’épisode du jeune homme (et pourtant il n’existe aucun lien entre ces deux réalités), ce sont les messages Mail Delivery System (Objet : Undelivered Mail Returned to Sender) que je découvre chaque jour au milieu d’un nombre incalculable de spams et de messages publicitaires de toute nature. Ce qui commence à infiltrer mes pensées, inquiétude épisodique que j’écarte avec soin, c’est l’hypothèse qu’on s’introduise quotidiennement dans mon ordinateur (de la même manière que le jeune homme inconnu s’est introduit dans ma poubelle) et qu’on s’en serve comme d’une plateforme d’expédition. Le marron que j’ai lancé d’un geste tendu s’est écrasé sur le sol à deux mètres de sa cible pour rebondir ensuite plusieurs fois (murs et carrelage) et revenir vers mes pieds en roulant. I’m sorry to have to inform you that your message could not be delivered to one or more recipients. S’ensuit une longue série de lignes codées qui confirment que l’adresse mail de l’expéditeur est bien eric.reinhardt@wanadoo.fr et où défile un inventaire vertigineux d’adresses électroniques : on envoie donc en mon nom massivement, depuis ma messagerie, des e-mails dont la teneur m’est inconnue. Il me reste deux marrons dans les doigts. Il va falloir se concentrer. Car pour l’instant aucun des projectiles n’a disparu par l’orifice de la poubelle. D’ailleurs cet exercice est instructif : il me renseigne en général d’une manière assez fiable sur mon état psychique et sur mes capacités à affronter la réalité. Quand j’ai la grâce, quand ma pensée file vite sans rencontrer d’obstacles, quand les phrases se déversent sur le clavier comme si j’étais danseur, pianiste, tennisman ou patineur artistique, les projectiles disparaissent tous dans la poubelle : réussite balistique de 100 %. Comme l’écriture. Exactement comme l’écriture. Je me jette aveuglément dans la phrase, je m’y jette à corps perdu sans avoir peur, je lâche mes coups avec confiance (comme on le dit des tennismen), ma gestuelle mentale est profonde, généreuse, aboutie, il y a toujours cette seconde d’oubli où on s’absente à soi-même pour s’en remettre aveuglément à l’ampleur instinctive du jeté (presque un petit suicide), du lancer, de la frappe délivrée – aucune vision intellectuelle de l’issue n’est possible : la conscience se condense tout entière dans le bras, dans la main, dans les doigts – et la phrase s’accomplit comme un miracle, la balle passe au ras du filet, la balle s’écrase sur la ligne de fond, la balle reproduit dans les airs le tracé de la ligne sur le sol et franchit avec éclat l’adversaire qui se trouve au filet (dans l’écriture l’adversaire c’est soi-même et la peur de soi-même : c’est lui en général qui intercepte la phrase que l’on écrit mollement, sans confiance, avec le bras qui tremble). Et c’est pareil avec l’exercice des marrons. Je veux dire : l’exercice des marrons quand j’ai la grâce. L’exercice des marrons quand j’ai la grâce devient un enchantement des sens : l’engloutissement des projectiles par le trou noir au bout du couloir me procure un profond sentiment de bien-être. J’adore ces deux instants cruciaux, liés par le principe de leur continuité miraculeuse : celui où bras tendu mes doigts lâchent le marron (et tout se joue dans la confiance et le délié aveugle du lancer) (en cet instant il est déjà trop tard pour le moindre repentir : le coup est parti) et celui où le marron atterrit en plein cœur de la poubelle : j’ai le sentiment de me résoudre moi-même à la faveur d’un éclair mathématique : de m’être soumis à une épreuve de vérité intrinsèque et de l’avoir vaincue. Et certains jours de grâce extrême, trop rares à mon goût, je peux lancer les marrons sur une seule jambe, de dos, courbé, entre mes cuisses ou comme une catapulte, par-dessus la tête. Et même les yeux fermés. Je me souviens du jour où j’ai écrit d’une traite en quelques heures la diatribe du fils à son père du Moral des ménages : j’ai jeté les dix marrons les yeux fermés – et neuf d’entre eux ont terminé comme par miracle dans la poubelle au bout du couloir. Mais ce matin les deux marrons qui subsistaient sont tombés assez loin de l’objectif et je décide d’interrompre sur cet échec cet exercice insultant : je réinstalle la poubelle au pied du bureau, les marrons dans leur coupelle de cristal, mes fesses sur ma chaise en cuir blanc.
Le seul livre de son adolescence qu’il avait conservé (il avait jeté les autres : leur existence et les réminiscences qu’ils provoquaient le meurtrissaient) était un recueil de poésies de Mallarmé. Le jour où il allait le déchirer son regard était tombé sur ces mots dispersés sur une page : « à ses pieds » « de l’horizon unanime » « prépare » « s’agite et mêle » « au poing qui l’étreindrait » « un destin et les vents », un peu plus bas : « être un autre », un peu plus bas : « Esprit » « pour le jeter » « dans la tempête » « en reployer la division et passer fier ». Il s’était assis sur son lit et avait poursuivi la lecture du poème. Quelque chose d’inédit avait envahi son esprit à la lecture de ces fragments, de ces épaves déconnectés éparpillés sur le papier : « envahit le chef » « coule en barbe soumise » « direct de l’homme » « sans nef » « n’importe » « où vaine ». Quelque chose d’écroulé, d’intransigeant, un froid, une folie, quelque chose de violent, d’inconciliable, une fierté, une solitude irréductible avaient saisi Patrick Neftel. Il se sentait aussi abrupt que cet homme, aussi glacial et métallique. Un cri. Un retrait. Un refus. Une alarme. Une vraie révolte organisée. Patrick Neftel sentait de la tristesse, du désespoir, une violence intériorisée, dans l’agencement de ces strophes explosées, insoumises, détachées du sens commun, désamarrées du bloc social, qui voguaient sur le papier. « JAMAIS » « QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES CIRCONSTANCES ÉTERNELLES » « DU FOND D’UN NAUFRAGE » et un matin il écrivit à la bombe sur un mur de sa chambre, en lettres rouges, énormes, rouge sang, comme un slogan politique intimiste : UN COUP DE DÉS JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD. Il se plongea dans la lecture du recueil et désossa la préface. Plus il fréquentait ce long texte inquiétant (incompréhensible) dont il avait tagué le titre sur un mur de sa chambre, lisait les analyses du préfacier, suçait les pendentifs qu’il y trouvait (« prince amer de l’écueil ») comme des pastilles au parfum sidérant, plus crépitait dans son esprit la complicité de « feux réciproques ». Mallarmé s’imposait comme un idéaliste, un affamé d’absolu, un invincible insatisfait qui n’avait jamais abdiqué : il avait l’esprit, l’instinct, la radicalité d’un terroriste. Il parlait d’absolu. Il parlait d’« hyperbole ». Il parlait du « néant des mots ». Il parlait de « notion pure ». Il écrivait : « Mon sens regrette que le discours défaille à exprimer les objets par des touches y répondant en coloris ou en allure. » Il condamnait l’« universel reportage ». Il évoquait les « mots de la tribu », défectueux, incompétents, imbibés de hasard, inaptes à se substituer aux notions qu’ils désignent, la lune, la nuit, un lac, le tonnerre « fusible et clair », les roseaux « cils d’émeraude », un cygne au clair de lune. Il convoitait l’« absente de tous bouquets » : le mot magique qui ferait corps avec la notion pure. Il désirait transcender la trahison ordinaire des vocables en construisant à partir d’eux un vers ultime, « Structure », « Transposition », qui deviendrait un « mot nouveau », qui serait le « nom » d’un « état d’âme ». Un matin Patrick Neftel bomba ces mots sur un mur du salon : SA BÉANTE PROFONDEUR EN TANT QUE LA COQUE, sous les cris hystériques de sa mère : Mais tu es fou ! Arrête ! Qu’est-ce que tu fais ! Qu’est-ce que c’est que ce truc ! Le mois suivant il déposa sur les murs de chaque pièce, de la cuisine aux salles de bains, des alliages lexicaux insulaires : HORS D’ANCIENS CALCULS, ou : DE CONTRÉES NULLES, ou : CARESSÉE ET POLIE ET RENDUE ET LAVÉE. Dans les toilettes qui lui étaient réservées : CHANCELLERA, un peu plus bas : S’AFFALERA, un peu plus bas encore, au-dessus du loquet de la chasse d’eau : FOLIE. Patrick Neftel avait trouvé un maître d’insoumission : le caractère énigmatique de ses écrits en accentuait la puissance visionnaire. S’élaborer, se transcender, s’affranchir de l’ordinaire, se libérer des automatismes, refuser de se laisser glisser avec les autres sur la pente unanime, se forger différent, contrariant, contrer l’ordre, fusiller la syntaxe, dynamiter la clientèle, édicter des protocoles confidentiels et s’y soumettre dans le plus grand secret, mettre au point des réflexes antagonistes, identitaires, contredire, détourner, se rendre opaque, devenir incapturable, s’isoler de ses contemporains et accéder à un espace absolu libéré du hasard, de la docilité, de la douceur servile, des consensus démocratiques, devenir soi-même une étoile, une abstraction, une notion pure, les théories de Mallarmé électrisaient Patrick Neftel. Ces vers avaient l’impact, la froideur, la tangibilité d’un arsenal, pistolets, grenades, fusils d’assaut. Mallarmé : un terroriste, un psychopathe, un poseur de bombes, un tueur en série. Patrick Neftel inscrivit en lettres énormes sur les façades du pavillon : LA PÉNULTIÈME EST MORTE (à l’ouest) et L’ULTÉRIEUR DÉMON IMMÉMORIAL (à l’est), puis écrivit sur le goudron le long de leur jardin : ABOLI BIBELOT D’INANITÉ SONORE. Une main courante fut déposée par les voisins qui valut à la mère de Patrick Neftel une convocation à la gendarmerie, où on lui intima de faire disparaître au plus vite ces inscriptions sur la voirie. Il s’agit d’un espace public que vous n’êtes pas censés détériorer, en revanche, précisa le fonctionnaire, en revanche sur les façades de votre maison, il semblerait qu’un règlement du lotissement proscrive ce genre de fantaisie décorative, mais ce n’est plus de notre ressort. Patrick Neftel rêvait d’un geste qui transcenderait l’« universel reportage », s’affranchirait des habitudes démocratiques, dissoudrait la pauvreté individuelle des « mots de la tribu », il rêvait d’une « Structure » éclatante qui résoudrait sa soumission et deviendrait le « mot nouveau » d’un état d’âme : LE SIEN. Il désirait peser… exister… s’exprimer… condamner… refuser… contrarier… dévaster… devenir vivant… inventer un long poème opaque et radical, punitif et purificateur : un CARNAGE. Certaines phrases du préfacier le confortaient dans ses résolutions. Par exemple « Le Meurtre promet l’être là où régnait le Néant ». En réalité c’était « Vers » qu’il fallait lire à la place de « Meurtre » mais c’était de cette manière, avec ce mot flottant qui s’incrustait dans la phrase, que Patrick Neftel en absorbait la substance. Et ceci : « L’action restreinte – mais absolue : le carnage – “se paie, chez quiconque, de l’omission de lui et de sa mort comme tel”, indique clairement Mallarmé. » Et Patrick Neftel se répétait : Je paierai cet acte de ma propre omission. Et de ma mort comme tel. – Pourtant vous n’avez pas la réputation de mâcher vos mots ! enchaîna l’animateur du talk-show. – Ouais ! ouais ! ça c’est sûr ! ça on peut dire que c’est sûr ! et vachement ! répondit la comédienne en rigolant, affligeante de lourdeur, affalée sur la table. – Mais dans votre vie professionnelle… et peut-être même dans votre intimité… j’espère d’ailleurs qu’on aura l’occasion de revenir plus amplement sur votre intimité… cette réputation vous a joué des tours j’imagine… – Tu parles pèpère ! explosa la comédienne. Tu parles que oui ! Mais je les emmerde ! – Quand je disais que vous ne mâchiez pas vos mots ! commenta l’animateur du talk-show sous les applaudissements du public. Les gens aiment ça visiblement votre franchise ! tentait-il de se faire entendre derrière la prolifération des clap-clap enthousiastes. Patrick Neftel regardait hors de lui le visage de la comédienne. Ce n’était pas la première fois qu’il la voyait s’affaler sur cette table : cliente idéale des médias, appréciée des ménagères pour son tempérament extraverti, adorée de leurs maris pour son gros cul et son faciès de suceuse de bites, elle revenait régulièrement dans l’émission. Elle était née avec le cerveau dans la bouche, un minuscule cerveau qu’elle mâchouillait avec vulgarité, il lui arrivait de l’étirer hors de ses lèvres en un long fil neurologique qu’elle tenait du bout des doigts. – Moi j’ai toujours été grande gueule, je dis c’qu’j’pense, j’en ai rien à foutre, tant pis si ça plaît pas ! Tous ces gros cons qui veulent… qui s’attendent… moi j’en ai rien à foutre. Elle mâchouillait continûment. – Mathilde… l’interrompait l’animateur du talk-show. – Quoi ? lui répondait-elle en le regardant : un regard vide, mort, où stagnaient des effluves de putréfaction. – On t’a mis de l’eau dans la boîte crânienne vieille salope ! hurlait Patrick Neftel. Je vois de l’eau par les hublots ! On voit des rats crevés qui flottent à la surface ! Des poissons morts qui dérivent sur le dos ! Eh ! la suceuse de bites ! tu pourrais lui changer l’eau une fois de temps en temps à ton caisson ! La comédienne continuait de regarder égarée l’animateur du talk-show. Quand il te dit « Mathilde » tu le regardes comme s’il te récitait le théorème de Thalès ! Tu le comprends pas ce mot si simple : « Mathilde » ? Eh ! Marco ! répète-le-lui ! hurla Patrick Neftel en jetant des épluchures de clémentine sur le téléviseur. Elle a pas compris le mot « Mathilde » ! – Mathilde… répéta l’animateur du talk-show. Une lueur traversa les bords de Marne du regard de Mathilde. Vous avez souffert à un moment d’être mise à l’écart du système. Quelle revanche que ce retour victorieux… avec ce film… ces six millions d’entrées… à présent cette pièce de théâtre… à guichets fermés… bientôt un disque où vous allez chanter ! Racontez-nous Mathilde ! – Ben, euh, chais pas, c’est comme ça, qu’est-ce que vous voulez ! – Mastique un peu ton cerveau ! l’invectiva Patrick Neftel. Pressure-le bien entre tes dents ! Fais-nous gicler une petite pensée à la fraise ! Allez ! Trouve un truc à dire ! – Mais encore… l’encourageait l’animateur du talk-show. Il faut vraiment vous tirer les vers du nez ce soir ! – Moi les gens y s’reconnaissent en moi… avec mon franc-parler… chuis comme tout l’monde… chuis pas comme tous… tous ces gens… qui s’prennent la tronche avec des trucs qu’on comprend rien… qui coupent les ch’veux en quatre… Regardez, mes ch’veux (poursuivit-elle en empoignant sa chevelure), y sont entiers, y sont beaux, y sont pas coupés en quatre ! ricana-t-elle la bouche ouverte (on voyait son cerveau sur sa langue comme une coccinelle sur une feuille de fraisier). Patrick Neftel se leva, sortit sa bite à moitié molle et la colla contre l’écran sur le visage de la comédienne. Le voisin de cette dernière, un humoriste qui n’était drôle que par excès, porta la chevelure à ses narines : Hum… hum… Marco… je peux te dire… hmmm… quel bonheur… ça sent… ce parfum… ça sent… on aurait… putain… ça vient… je sens… et il plaça sa main sur son sexe sous la table, tout du moins pouvait-on le spéculer. Patrick Neftel démaquillait le visage de la comédienne en le frottant avec sa bite : Bouffeuse de glands… tu les aimes les gros dards… t’es bonne qu’à ça espèce de pute… – Je sens qu’y va dire une grosse connerie ! explosa de rire la comédienne en reprenant ses cheveux. Gros con ! puis elle s’affala sur la table et par mégarde laissa tomber son cerveau sur le stratifié. – Eh, putain, fais gaffe, t’en as qu’un, le perds pas ! lui déclara l’humoriste, reprends-le vite ! et la comédienne réingéra son système cérébral. – Je vais te pisser sur la gueule suceuse de bites ! Je vais te pisser dans la gorge ! Regarde-les bien mes couilles ! T’aimerais bien avoir les mêmes pour mettre dans tes orbites ! Tu aurais un regard un peu moins con si t’avais mes deux couilles à la place de tes yeux ! et sur ces mots Patrick Neftel ouvrit la vingt-deuxième canette de bière de la journée. – Qu’est-ce que ça sentait, alors, Jean-Marie, dites-nous ! le relança l’animateur du talk-show. Allez jusqu’au bout ! Ne soyez pas hypocrite ! – Elle va m’assassiner… répondit l’humoriste. – Eh, ça va, chuis pas une léoparde… – Non mais ça sent, vous voyez ce que je veux dire, on est parti pour un long voyage… on a envie de s’embarquer pour un truc… et il l’embrassa avec tendresse sur le front : applaudissements du public. – Non mais ça va ! protesta la comédienne. Va falloir voir à s’arrêter de se foutre de ma gueule ! et sur ces mots elle se mit à sourire connement. – Vous êtes connue pour avoir du sex-appeal Mathilde vous n’allez pas nous contredire ! Vous êtes une sorte de sex-symbol aujourd’hui non ? – Sex-symbol mon cul ! hurla Patrick Neftel. Elle est juste bonne à récurer une baignoire et à sucer la bite d’un VRP au chômage ! Non mais t’as vu la gueule de ménagère qu’elle se gaule ! – Sex-symbol, sex-symbol, faut pas exagérer ! répondit la comédienne. Elle imitait certaines femmes éblouies par le soleil sur la plage du Grau-du-Roi : quand elles plissent les paupières elles grimacent en ouvrant grand la bouche. La comédienne, scrutant l’animateur pour tenter de discerner ses arrière-pensées, plissait les yeux et fabriquait avec ses lèvres un large rictus rectangulaire : Patrick Neftel profita de ce gros plan rayonnant d’intelligence pour pisser sur l’écran à l’intérieur de l’orifice : Tiens, regarde, je te pisse dans la gorge, je te pisse sur le cerveau vieille salope… et l’urine s’écoulait sur l’écran et dégoulinait sur la moquette de la chambre. – Sex-appeal ? répondit l’humoriste. Personnellement j’aurais fait plus court… plus contracté… – Plus contracté ! s’exclama l’animateur du talk-show. – Et peut-être même plus imagé ! persifla l’humoriste. – Il veut peut-être dire que ça sent… la chatte ? intervint un deuxième humoriste qui adorait se faire passer pour un crétin qui fait des gaffes. – Oh ! non ! feignit de s’offusquer l’animateur du talk-show. On est sur une chaîne du service public ! – Hein ! quoi ! qu’est-ce que j’entends ! hurla la comédienne. Non mais vas-y ! Je vais t’en foutre de la chatte tu vas voir ! J’ai les cheveux qui puent la chatte c’est ça que tu veux dire ! déclara-t-elle en se levant (Non, tu crois, vraiment ? ironisa le premier humoriste en adressant un clin d’œil à la caméra, non, Mathilde, je crois pas qu’ils puent la chatte tes cheveux !) et elle feignit de frapper le deuxième humoriste qui se protégeait avec ses bras en riant. – Je peux en avoir quelques-unes, de tes baffes, moi aussi ? demanda le premier humoriste en exposant son visage. Patrick Neftel rangea sa bite dans son caleçon, éteignit le téléviseur après avoir insulté copieusement tous ces guignols et surfa sur Internet.
Redevenez un instant l’écolier que vous fûtes et ranimez dans vos mémoires cette partisane récitation : Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle [À la ligne] Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis, [À la ligne] Et que l’horizon embrassant tout le cercle [À la ligne] Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; [Nouvelle strophe] Quand la terre est changée en un cachot humide, [À la ligne] Où l’espérance, comme une chauve-souris, [À la ligne] S’en va battant les murs de son aile timide [À la ligne] Et se cognant la tête à des plafonds pourris ; [Nouvelle strophe] Quand la pluie étalant ses immenses traînées [À la ligne] D’une vaste prison imite les barreaux, [À la ligne] Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées [À la ligne] Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux, [Nouvelle strophe] Des cloches tout à coup sautent avec furie [À la ligne] Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, [À la ligne] Ainsi que des esprits errants et sans patrie [À la ligne] Qui se mettent à geindre opiniâtrement. [Nouvelle strophe] – Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, [À la ligne] Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir, [À la ligne] Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, [À la ligne] Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. C’est toujours la même chose : même Baudelaire oppose à la douceur supposée du printemps la tristesse mortifère des mois d’automne. Pourtant rien n’est plus doux. Rien n’est plus doux que l’automne. Rien ne prodigue autant de douceur que l’automne, une douceur venue de loin, historique, qui console. À ce sujet, il est troublant que Nietzsche lui-même associe au printemps le principe de consolation : Voici l’automne : il – il finira par te briser le cœur ? [À la ligne] Prends ton vol ! prends ton vol ! [À la ligne] « Je ne suis pas belle [À la ligne] – dit la reine-marguerite [À la ligne] Mais j’aime les hommes [À la ligne] Je console les hommes [À la ligne] Il faut qu’ils voient encore des fleurs [À la ligne] Qu’ils se penchent sur moi, [À la ligne] Hélas, et me cueillent ; [À la ligne] Dans leurs yeux s’allume alors [À la ligne] Le souvenir [À la ligne] Le souvenir de fleurs plus belles que moi : [À la ligne] – je le vois, je le vois – et meurs ainsi. » Ce texte me préoccupe car il exalte ce qui constitue les vertus essentielles de l’automne et que Nietzsche attribue à l’inverse au printemps : la présence de la reine (reine-marguerite) qui aime les hommes et qui console les hommes : et qui s’assigne le rôle sacrificiel de faire naître dans leur imaginaire Le souvenir de fleurs plus belles que moi : le souvenir de reines plus belles que moi. Il se produit chaque année début septembre (à une date qui n’est jamais la même) un phénomène ahurissant : je me métamorphose physiquement. Je me promène dans la rue, je me trouve dans l’autobus, je suis attablé à la terrasse d’un café (par exemple le Nemours) (c’est la juridiction distrayante de l’été qui règne alors dans l’atmosphère) et soudain, de la manière la plus intempestive, le spectacle de l’automne se déploie : je sais alors que celui-ci a débuté. C’est très précis. C’est invariablement localisable. Cela s’enclenche avec la précision d’un opéra : la salle s’éteint, le rideau se lève, les éclairages illuminent la scène, la musique symphonique s’élève de la fosse tandis qu’une cantatrice apparaît sur le plateau. Il s’agit d’un bref instant de surgissement : ce n’est pas seulement mon imaginaire qui s’embrase (mes sens et mon humeur) mais également l’atmosphère, qui semble s’être embrasée, et l’attitude de mes contemporains. Il arrive que cette date survienne tôt (dès la fin du mois d’août) (et même très tôt : le 17 août en 2002), d’autres années plus tardivement (avant le 15 septembre d’une manière générale). Il arrive que ce retard me préoccupe. Est-il possible que cela n’ait pas lieu ? Devrai-je vivre cette année sans que cela ait lieu ? Le déclenchement de l’automne possède l’éclat, la lumière, la soudaineté d’un événement mystique : c’est une sorte de révélation, d’annonciation, d’épiphanie céleste. Par quels effets se manifeste l’avènement du prodige automnal ? Par le regard des femmes. Par la consolation suprême du regard des femmes. C’est une communauté avide de consolation qui advient ce soir-là dans mon environnement, rues, autobus, terrasses de café : c’est ça avant tout la substance essentielle de l’automne (j’ai tardé à vous la révéler mais nous y voici : nous voici enfin au cœur du sujet) : l’automne nous réunit dans ce même désir éperdu d’amour et de consolation. Et c’est tellement vérifiable que je m’étonne que la plupart de mes contemporains revendiquent leur détestation des mois d’automne. En réalité je ne suis pas loin de penser que cette saison est pour tous la plus sublime de toutes mais qu’un certain nombre d’automatismes irréfléchis les incitent à répondre Le printemps alors que dans leur corps, leurs gestes, leurs regards, leur rapport à autrui, dans la confiance, le mystère, la gaieté, la gravité, la générosité qu’ils manifestent, c’est en automne qu’ils se sentent le mieux. Les sondés font diversion et répondent à la question « Quelle est votre saison préférée ? » en se fondant sur des critères anecdotiques derrière lesquels ils dissimulent (aux instituts et à eux-mêmes) une urgence lancinante : leur besoin désespéré de consolation. À ce titre il est intéressant d’analyser la courbe annuelle des suicides : elle s’infléchit début mars pour culminer en plateau entre avril et juillet, avant de dégringoler au mois d’août et de connaître durant les mois d’automne un niveau assez bas (nettement plus bas qu’entre mi-février et début août). En observant la courbe annuelle des suicides au e XIX siècle (1835-1876), j’ai été stupéfait de découvrir qu’elle reproduisait la géographie, la topographie, la configuration paysagère du cycle annuel que j’ai décrites un peu plus haut. J’y retrouve la côte ardue du printemps (on s’épuise à la suivre du regard sur le graphique), laquelle culmine, promontoire fleuri, début juillet, pour dévaler ensuite, pente aimable, vers l’amorce de septembre, et cette pente qui invite à l’ivresse s’accomplit jusqu’à Noël avant de s’infléchir en douceur, jardins griffus couverts de givre, en janvier et février. C’est totalement fou. La courbe annuelle des suicides au e XIX siècle se superpose scrupuleusement à la représentation que je me fais du cycle annuel : c’est exactement le dessin que j’aurais produit si j’avais dû lui donner forme. Il en résulte ce premier commentaire : il serait surprenant que je sois le seul à revendiquer cette vision subjective de l’année quand mes contemporains (fussent-ils nés au e XIX siècle) (mais l’on retrouve un profil quelque peu équivalent dans le cas d’une période plus récente) en reproduisent le tracé à travers une énonciation aussi fondamentale que le suicide, en d’autres termes quand ils se positionnent sur la question du bien-être de la manière la plus radicale qui puisse se concevoir : mettre fin à leurs jours. Si l’on prend comme référent la question implicite Avez-vous envie de vous mettre en maillot (ou de vous peler avec des moufles) ? les sondés (les vrais sondés) répondent massivement : Je préfère le printemps et l’été. Si l’on prend comme référent la question implicite La vie vaut-elle le coup d’être vécue (ou serait-il préférable de se jeter sous un train) ? les sondés (les suicidés) répondent massivement : Je préfère l’automne et l’hiver. Une pulsion dans les deux cas : superficielle dans un cas (la réponse au sondage) et suicidaire dans l’autre cas (la réponse à la vie) – et ces pulsions aboutissent à des résultats diamétralement opposés. Du point de vue philosophique, les gens préfèrent l’automne. Du point de vue des loisirs, les gens préfèrent le printemps. Je pense que la démonstration que je viens de faire se dispense de commentaires. Que se passe-t-il en réalité au printemps ? Le printemps organise la floraison industrielle non seulement des jonquilles, des narcisses, des pommiers, des lilas, mais également des déceptions, des frustrations, des désillusions, des espoirs déçus, des promesses trahies. La nature qui égoïstement accomplit son éclosion (contrariée le plus souvent par des pluies et des températures hivernales) nous assigne avec autorité (et sans la moindre sympathie) à l’horizon de notre accomplissement – et se contente de nous renvoyer comme contre un mur de brique à la tristesse de nos espoirs déçus. Le printemps est une exhortation barbare à sortir de soi pour prospérer et courir le vaste monde. La douceur supposée du printemps est une douceur récente, maladroite, approximative, c’est une douceur factice, instable, sans profondeur, c’est une douceur de shampooineuse. Cette douceur exproprie celui qui la reçoit hors de chez lui (au lieu que la douceur de l’automne l’y installe confortablement et invite autrui à lui rendre visite dans la pénombre ambrée d’un boudoir de velours rouge) et le lance comme un Frisbee dans la vie, le monde, les projets, dans l’industrie bruyante des choses à accomplir. L’automne aussi promet l’avenir : mais au printemps il s’agit d’un avenir notarié, contractuel, tout en surface : une piste de cirque sur laquelle on nous intime de nous produire. Le printemps est la période de l’accouplement animal : il nous exhorte à l’accouplement avec tout, avec l’idée qu’il faut sortir, se produire, faire, agir, donner lieu, fleurir, donner corps, se faire connaître, vaincre, séduire, se dévêtir, briller, parler, montrer, se montrer : on ne pense pas. Quelque chose d’aussi froid qu’un guidon chromé. À chaque printemps je me retrouve sur la selle d’une mobylette programmatique, aussi peu méditative qu’un moteur deux temps, je me produis dans le monde et je tournoie au milieu des chaises longues des jeunes filles. Je les vois qui froncent désagréablement les sourcils, indisposées par les trépidations du moteur, et par mes traits tirés, acidulés. J’imite mes contemporains : je fais mine d’être enjoué et de me réjouir de l’éclosion de la nature. Je regarde les décolletés qui fleurissent dans les rues et qui m’excluent les uns après les autres de leur félicité. Rien n’est lieu au printemps : ni le ciel ni la lumière ni les rues ni les parcs ni les places ni les yeux ni les bras ni les cheveux des femmes. Tout est injonction, directive, circulaire, prospectus : c’est une vaste entreprise. L’éclosion de la nature est la métaphore du lancement de produit : chacun se vit comme un produit lancé sur le marché dans une surenchère de bons d’achat, de campagnes promotionnelles, de publicités comparatives. À soi-même son propre Shakespeare : c’est l’automne. À soi-même son propre spot télévisé : c’est le printemps. Le printemps est une saison entrepreneuriale. Je suis certain que la saison préférée du patronat est le printemps : esprit d’initiative, de conquête, d’innovation, d’essor, d’acquisitions, de compétition, de productivité, de rentabilité, de retour sur investissement. Le printemps est fiscaliste. L’automne est philosophique. Il est permis d’être faible, intérieur, hésitant. Il est permis d’être blessé, de boiter, de rester à l’écart, de s’asseoir isolé en terrasse du Nemours et de s’y sentir entouré. Le caractère prétendument épiphanique du printemps (il paraît qu’on voit pousser les fleurs à l’œil nu) est une pure imposture : nulle épiphanie possible au printemps. L’automne nous récapitule : il fait de nous une sphère dense, lourde, complexe, stratifiée. L’automne me fait songer aux rêves que je nourrissais adolescent : ailleurs radieux qui illuminaient ma vie intérieure. Le printemps me fait songer aux démentis cruels que la réalité leur opposait. Les jeunes femmes du printemps refont de moi chaque année l’adolescent ostracisé que j’ai été. Je subis chaque printemps avec les mêmes révulsions dégoûtées que je vivais mon adolescence : hâte d’en finir et de passer à un chapitre plus substantiel. Le printemps est une saison narcissique, capricieuse, satisfaite d’elle-même. Il consolide le règne des jolies filles – celles qui se savent ou qui se croient jolies. On les voit qui prospèrent et s’accaparent une visibilité exclusive. Les unités féminines qu’elles dévaluent sont priées de quitter la scène ou de se faire discrètes : elles s’effacent, se cloîtrent, évoluent inclinées en regardant leurs pieds. Aucun échange de regards n’est désormais possible avec aucune d’entre elles : elles sont diminuées dans leur estime, leur essence, leur légitimité, par le prestige des jolies filles – cette discrétion fait tomber autour d’elles l’obscurité d’un terrier. Une propagande systématique glorifie la joliesse, les ventres plats, les peaux cuivrées, les rébus cutanés, les mèches oxygénées des jolies filles. Un nombre intolérable de jolies filles pullulent sur les banquettes des autobus ou aux terrasses des cafés, sur les chaises des bancs publics ou au pied des réverbères. Elles ne sont que des poupées crémeuses, simplistes, aussi sommaires et abrégées qu’un sms, démunies d’intériorité : leur intériorité est rejetée à leurs abords et se concentre en nappes de pollution aux lobes de leurs oreilles, où cliquettent des appâts métalliques de pêcheurs. Leur monde intérieur se résume à l’image méticuleuse qu’elles donnent d’elles-mêmes, où on les voit qui gesticulent, ricanent, minaudent, clignent des yeux, attendent qu’on les admire. Elles se font tailler la toison pubienne en forme de flèche, de fleur, de cœur, d’indice boursier et de sens interdit. Si j’aborde une jeune femme ordinaire qui me plaît (en réalité j’ai arrêté depuis de nombreuses années : je me cloître et j’attends que cette saison nuisible trace loin de moi sa délétère révolution), elle lève sur moi le regard endormi d’un phénomène amnésique qu’on importune : son intériorité réduite au silence par le règne immonde et commercial du printemps n’a pas l’air de se souvenir de cet homme-là qu’à l’automne il lui arrive de remarquer. Si j’ai commis l’erreur de jeter mon dévolu sur l’une des jolies filles qui tyrannisent l’atmosphère du printemps, soit elle éclate de rire, un rire cuivré, sonore, de cascadeur, qui résonne pendant des heures dans ma mémoire de la manière la plus atroce et humiliante, soit elle soupire avec dédain, soit elle s’offusque de cette audace et hausse alors les épaules, et c’est un cataclysme, la terre tremble, les monuments s’ébranlent, les hibernées lèvent de leurs pieds leur regard paniqué, soit elle s’enferme dans un silence verbal et corporel réfrigérant, soit enfin elle me balance quelques phrases (Non mais vas-y ! C’est ça ! Branche-moi ! Fais comme chez toi ! Mais tu t’es vu ? Tu me prends pour une pute ! D’accord ! Vas-y ! Non mais le mec ! Non mais je rêve !) dont j’ai le sentiment que diffusées sur les ondes, imprimées dans un grand quotidien, rendues publiques à des centaines de milliers d’exemplaires, elles me précèdent partout où je me rends de leur terrible publicité dépréciative. On me fuit, on me toise, on s’écarte, on s’éloigne, on m’isole, on se méfie, on m’ostracise, on me regarde comme si j’étais un forcené, un délinquant, un évadé d’hôpital psychiatrique. Je ne croise plus aucun regard pendant quatre mois : indifférence absolue, isolement inégalable, absence totale de répondant – et à ce régime-là je sombre dans une profonde angoisse début avril qui dure jusqu’au 15 août, date à laquelle on assiste à l’éclipse des jolies filles et à la résurrection des hibernées. Et c’est ainsi qu’un jeudi soir, début septembre, le prodige automnal se déploie : je me métamorphose physiquement. Depuis que j’ai enregistré la récurrence du phénomène (il y a peut-être vingt ans), je n’ai jamais vécu un automne qui aurait été dépourvu de ses effets surnaturels. Les femmes se mettent ce soir-là à me regarder à nouveau. Les femmes se mettent ce soir-là, pour une période qui dure quatre mois, à me sourire, à me toucher, à me parler, à m’attirer explicitement dans les sous-bois de leur intimité. Je les vois qui dans la rue se retournent sur mon passage, se mettent à flamboyer, s’incendient de sourires éperdus. Elles s’immobilisent pour mieux m’examiner. Je les sens palpitantes, intimidées, charmées, désireuses. Quelque chose se fissure dans leur vie intérieure d’où s’écoule désormais, féerique, alcoolisée, la tentation d’un ailleurs imprévu : vivre. Elles s’étonnent, c’est dans leurs yeux, c’est dans leurs traits qui s’illuminent, de devenir si audacieuses, entreprenantes, de se transfigurer, de s’affranchir de leurs prisons, de leurs maris, de leur timidité de petites filles. S’évader. S’offrir à soi-même. Libérer la lumière d’une pulsion essentielle. Devenir déesse et sanglière. S’octroyer l’occurrence immémoriale, moyenâgeuse, d’une minute de consolation. Se faire aimer, se laisser contempler, faire renaître son visage, son essence, des détails corporels devenus indistincts (à soi-même et à ceux qui les fréquentent comme on traverse une gare), dans un nouveau regard. Par le regard d’un seul qui en serait le procureur, prier l’humanité de réinventer un instant ce que l’on est, ce que l’on voudrait être, ce que peut-être on a été un jour. L’automne permet cela, dans son essence, dans les méandres de ses galeries, à l’intérieur de cette sphère lourde, dense, complexe, stratifiée, qui nous englobe et qui nous réunit. Magie pour tous ! Exactement comme Voland le magicien qui distribue des coupures aux spectateurs du théâtre dans le roman de Boulgakov ! Juste un exemple. L’année dernière. J’attendais un ami devant la vitrine d’une boutique. Un peu plus loin, à deux trois mètres, accompagnée d’un homme avec lequel elle s’entretient (sans doute une discussion entre collègues), une jeune femme terriblement quelconque, vêtue d’un anorak, munie de moufles, s’illumine d’un sourire spontané. Je m’approche : Nous nous connaissons ? – Pas du tout. Je crois pas. Peut-être à la poste ? Quelle félicité que ces instants de connexion, d’incarnation instantanée, dérobés à la froideur du collectif : d’ordinaire nous ne sommes tous que des données statistiques, les unités du grand nombre, les chiffres ronds du grand calcul, les paramètres abstraits de l’énorme équation. – À la poste ? – Je travaille à la poste. Vous ne venez pas à la poste ? me demande-t-elle en désignant derrière elle un bâtiment massif. J’ai l’impression que nous nous sommes toujours connus. – Je ne vais pas à cette poste. Je vais parfois à la poste mais jamais à cette poste. – Alors venez ! Changez de poste ! Venez me voir à cette poste ! – Vous pensez que je devrais changer de poste et venir à cette poste, à votre poste, qui est si loin du lieu où je réside, uniquement pour vous voir ? – Je suis très jolie derrière mon guichet. Et je prendrai soin de vous. Je m’occuperai de vous comme jamais on s’est occupé de vous. – Vous voulez dire à la poste ? – À la poste et ailleurs. À la poste et autre part qu’à la poste. – Eh bien d’accord. Comment fait-on ? – Vous m’écrivez ? Vous me postez une lettre ? Vous me téléphonez ? Elle sourit ! Elle rit dans son sourire ! Elle rit d’elle-même avec tendresse et incrédulité ! Elle rit d’elle-même si intrépide et de l’élan inespéré qui la propulse ! Comme elle a l’air heureuse ! Comme ils ont l’air heureux, les gens, durant l’automne ! Où sont donc le cachot humide, la chauve-souris, les plafonds pourris, la vaste prison, les barreaux des immenses traînées de pluie ? Est-ce que chemine autour de nous une peuplade taciturne d’araignées répugnantes qui viendrait tendre ses filets au fond de nos cerveaux ? Est-ce que j’entends autour de moi des cloches qui sautent avec furie et lancent vers le ciel un affreux hurlement ? Charly ! J’entends surtout le rire de ma postière providentielle ! Voit-on sur les trottoirs, au bord des clous, au fond des autobus, dans les rames de métro, des esprits errants et sans patrie qui se mettent à geindre opiniâtrement ? Et ma postière impromptue, ma jeune postière quelconque et mouvementée, connaît-elle l’angoisse atroce, despotique, de cette saison lugubre ? L’espoir qui l’auréole est-il vaincu, pleure-t-il ? Et sur son crâne incliné de fonctionnaire est-il planté un drapeau noir ? Charly ! Détectes-tu cela autour de moi ? – D’accord. Je vous téléphone. C’est une très bonne idée. – Je vous vendrai des timbres. On fera des recommandés. On pèsera des colis. On fera des transferts de fonds ! Je vous ouvrirai un joli compte à la caisse d’épargne ! – Et on fera les écureuils ? – Et on fera les écureuils ! éclate-t-elle de rire en frappant l’épaule de son collègue. Ces scènes ahurissantes se répètent régulièrement pendant quatre mois. Vous êtes très beau ! m’a lancé une jeune femme à la chevelure vaporeuse en me croisant sur un passage clouté mercredi dernier – je me suis retourné, elle s’est retournée elle aussi, nous nous sommes souri et j’ai crié Merci ! Et vous aussi je vous trouve très jolie ! et elle a disparu dans la nuit. Et pourtant je ne suis pas beau et sans doute cette passante n’était-elle pas jolie : il s’agit juste de ce besoin millénaire, enfoui en nous comme la substance des contes de fées, de consolation. L’isolement m’a toujours effrayé. J’ai toujours eu besoin des autres. J’ai toujours eu besoin d’introduire l’altérité au cœur de ma vie. J’ai toujours eu besoin, même en couple, même amoureux, même avec Margot, d’exister pour d’autres femmes, ne fût-ce que pour une nuit, deux heures ou trois caresses. Que se passe-t-il exactement ? À quelle métamorphose ma personne se trouve-t-elle assujettie pour que se produisent ces moments, ces connexions, ces retrouvailles ? Aucun écart particulier n’altère mon apparence. Margot et mes amis ne se rendent compte de rien, qui continuent d’entretenir avec moi les mêmes rapports qu’à l’ordinaire. Une grâce, une urgence, une gravité, une nécessité circulent peut-être en moi et imprègnent mon regard, mes gestes, mes attitudes, mon port de tête. Je peux dévisager les femmes de la manière la plus directe. Je peux dévisager les femmes de la manière la plus effrontée. Je peux leur dire dans les yeux les paroles les plus abruptes, elles les absorbent, les plus intolérables, elles les acceptent. Il m’est permis de les intercepter sur le trottoir et de leur dire : J’aime énormément vos oreilles : elles me sourient. Il m’est permis de les intercepter dans un couloir du métro, de me planter sur leur trajet avec autorité : Excusez-moi de vous importuner madame. Je sais pertinemment que ces choses-là ne se font pas. Je voulais juste vous dire que vous êtes belle… et je les regarde fixement dans les yeux, avec un aplomb, une droiture, une densité, rien de circonstanciel ou d’hasardeux, rien qui vacille ou qui zigzague, rien qui hésite ou qui spécule : rien que des mots de marbre et un regard éternel : Merci, me répondent-elles. Ça fait plaisir à entendre, ça fait vraiment plaisir à entendre… et elles s’attardent comme au musée sous mon regard à la Rembrandt. Une stabilité au fond des yeux, antique, paysagère, dans la teneur de mon regard, une fixité protectrice, civilisée, m’y autorisent : elles l’acceptent. Je sais que mon regard opère de cette manière pour les femmes que j’emmène à l’hôtel, à la résurrection desquelles je me dédie religieusement. Je leur dis à toutes ce que j’aime chez elles. Comme j’ai horreur de la perfection corporelle, de l’harmonie insignifiante, comme j’adore les physionomies légèrement discordantes (c’est le Ce rien de déclassé que nous aimons tant de Breton), comme j’apprécie ces très légers défauts des femmes de quarante ans qui les attristent, striures, sillons, cernes, rides, plis, cloques, rivières violettes, je leur trouve à toutes des trésors de volupté qu’elles ne soupçonnaient plus. Ma postière désinvolte : C’est la première fois qu’un homme me dit ça. Qu’on aime mes grains de beauté. Elle en avait des milliards qui auraient fait la félicité d’un astrophysicien. La plupart des hommes doivent me les extraire mentalement un à un ! Quel travail ! Cette chirurgie les épuise ! Autant éteindre la lumière ! Puis : Ce qu’ils font tous par ailleurs. – Et moi je les adore. Et voici ce que je vais faire : les acclamer un à un avec ma langue… et j’entreprends de picorer son corps d’un clou à l’autre depuis son cou jusqu’aux chevilles, clous caramel en rafales. – Tu aimes ? me demande-t-elle à un moment. Ça te plaît ? Moi j’adore ! – Beaucoup. Moi aussi j’adore ça. J’en ai compté 102. – Il t’en reste 16 ! J’en ai 118 ! À la suite de quoi ma postière truculente me renverse sur le dos et extirpe d’un sac plastique du matériel administratif. Elle me colle sur le corps des timbres-poste qu’elle humecte avec la langue. Elle me tamponne d’un cartouche rectangulaire où figure en grosses lettres 17 NOV 03. Des dizaines de timbres-poste et de tampons dateurs se multiplient sur ma peau dans les rires de ma postière espiègle ! Tu as envie de quoi ? je lui demande. – Ce qui me ferait plaisir ? Une petite pénétration de jour férié, tendre, appliquée… et je m’allonge sur elle, daté et timbré, pour l’honorer à sa demande d’une enfantine étreinte pascale. Mais qu’est-ce que c’est que toutes ces dates que tu as sur le poitrail ? me demande Margot quand je rentre. 17 novembre 2003 ! Les timbres-poste étaient partis au lavage. Ma postière humoristique avait daté mon sexe en érection, sur lequel, désormais abrégé, raccourcissant le libellé déposé par la plaquette caoutchouteuse de l’horodateur, on pouvait lire e 1703 , année anonyme du tout début du XVIII.
– Deux brebis de Dieu se sont données chacune en sacrifice et ont contribué à la résurrection l’une de l’autre. – Bon, rejoins-moi, j’ai froid, viens te blottir contre moi. J’ai gardé religieusement les tampons de la postière plusieurs semaines, ils s’estompaient peu à peu sous mes douches matinales, Efface ces tatouages, ces tampons obsolètes ! s’écriait Margot. 17 novembre ! On est le 3 décembre ! Tu retardes de vingt-deux jours ! Nous ne faisons pas forcément l’amour : c’est secondaire. Nous faisons même rarement l’amour, ou alors avec douceur, comme une promenade dans un sous-bois, le long d’un ruisseau, sur un sol de feuilles mortes et de marrons luisants. Elles jouissent au ralenti, dans un murmure crépusculaire, à l’image des lumières d’automne. J’exauce. Nous nous consolons. Je t’aime, leur dis-je. Nous avons conscience de ne jamais avoir éprouvé avec une telle urgence l’évidence de se le dire : Je t’aime, me répondent-elles. Je ne jouis jamais. Nulle semence ne s’est jamais écoulée de mon sexe en ces circonstances. C’est liturgique. J’ai besoin d’elles. J’enregistre leurs béances, leurs frustrations, et j’y réponds, et je les comble, et je m’emploie à les y faire renaître. Quand nous nous quittons : elles pleurent. Je les prends dans mes bras dans le hall de l’hôtel : je sanglote avec elles. Je suis un prêtre : je les bénis. Je n’éjacule jamais : rétention. Certaines veulent de la baise. D’autres que je leur lise, nu, des poèmes de Mallarmé. D’autres, hygiéniques, que je leur savonne les clavicules. Certaines que je les regarde se caresser le clitoris en leur disant des mots gentils à l’oreille. Un peu comme moi j’accepterais comme une offrande qu’une cantatrice italienne, reine, rousse, hissée sur des talons, me chante a capella le Lamento della Ninfa de Monteverdi dans une suite du Bristol Palace de Gênes. Certaines manifestent le désir de me frapper, de me ligoter, de scarifier ma peau avec une lame tranchante. D’autres veulent faire l’amour comme à la maison, modestement, pour pallier le désert de leur vie conjugale. Avec certaines, parfois, nous prenons place autour d’un guéridon et nous buvons du thé : accroupi sur la moquette à fleurs, épaisse, en laine, je leur lèche les genoux. Et ma présidente-directrice générale de la filiale française d’un groupe pharmaceutique anglais coté en Bourse, leader sur son marché, dont par ailleurs elle était l’Executive Vice President, membre attitrée du board, cette tueuse internationale (de mère anglaise et de père autrichien : élevée en France d’où son français parfait), abordée sur l’esplanade du Palais-Royal en lisière du Nemours, elle ! missile ! libérale ! ultralibérale ! mercenaire métallique ! technocrate contondante ! Si l’éclair est encore là… m’avait-elle dit au Palais-Royal après m’avoir remis sa carte de visite. Elle a voulu que je la baise avec la même sauvagerie qu’on administre une industrie mondialisée. Je me suis transformé en hardeur professionnel, mécanisé, inépuisable, et l’ai baisée dans une suite de l’hôtel du Louvre qu’elle avait réservée, sur tous les meubles, dans toutes les positions, elle a tenu l’équivalent de trois comités de direction, de quatre négociations syndicales, je veux dire : en termes d’énergie et d’implication de soi, elle mouillait, suait, hurlait, se trouvait saisie de convulsions électromagnétiques à chaque orgasme que je lui procurais, Mais comment tu fais pour tenir comme ça si longtemps ! s’étonnait-elle dans un murmure d’épuisement, ça ne s’arrête jamais avec toi, c’est sublime, fais-moi encore l’amour ! et je continuais, et elle continuait de jouir et de hurler, fusion/acquisition, conseil d’administration, démantèlement d’usine, coulures prolixes qui humectaient les draps, Dis-moi que tu me baises ! Dis-le-moi ! Je suis ta grosse salope ! grèves, tracts, manifestations, Je te baise ! Tu es ma grosse salope ! préavis, annonce de plan social, distribution de dividendes, Je te baise comme une chienne, comme une grosse pute ! leader mondial, explosion des cours, absorption des concurrents, Je suis ta pute ! Je suis ta pute ! hurlait mon Anglo-Autrichienne dans une suite de l’hôtel du Louvre, j’avais peur qu’on ne l’entende de la terrasse du Nemours à travers les carreaux des croisées, Je jouis ! Tu me baises ! Je suis ta truie ! et Sophie sur la terrasse du Nemours qui feuillette un roman américain en sirotant un Martini pendant que je baise l’Executive Vice President d’un groupe pharmaceutique anglais leader sur son marché (cardiovasculaire + antidépresseurs), Crache-moi dans la chatte ! me suppliait-elle à chaque entracte qu’elle m’octroyait pour me permettre de souffler un peu, s’il te plaît, j’ai vu ça dans un film, ça m’excite, crache-moi dans la chatte… et je crachais dans la chatte de la présidente-directrice générale. Tu as l’air fatigué, me demande Margot quand je rentre. C’est ta conférence génoise qui t’épuise ? – Je me suis donné en sacrifice. J’ai contribué à la rédemption d’une brebis de Dieu. – Et ces griffures ! Ces griffures sur ton dos ! Tout ce sang ! – J’ai rampé dans des ronces. Un rituel christique. Je vais prendre une douche. Je ne les vois qu’une fois. Je ne les console qu’une seule fois. Elles ne me consolent qu’une seule fois. Nous ne sommes l’un pour l’autre furtivement que des comètes automnales.
La banque se situait à proximité des Champs-Élysées, non loin d’un parc où Laurent Dahl aimait flâner, à l’heure du déjeuner, avec un livre et un sandwich. Ce n’était pas la moins curieuse de ses ambiguïtés que ce besoin constant de s’isoler. Il vivait ce premier emploi (pour l’obtention duquel il s’était tant battu) (l’intervention du beau-père de Clotilde avait été déterminante : ils le savaient l’un et l’autre) avec la même étrange ambivalence qu’il avait vécu quelques années plus tôt la classe préparatoire aux écoles de commerce : pris en tenailles entre ennui et anxiété, morosité et ambition, accablement et rêves d’accomplissement, d’où ces enclaves qu’il se créait, de silence, sur un banc, en bordure d’un étang, où il pouvait s’oublier, lire le journal, contempler nostalgique les jeunes femmes du quartier. Il avait déjà buté sur cet écueil lors des concours qu’il avait passés. En premier lieu des crampes, des frayeurs qui le vrillaient, les insomnies qui se multipliaient. En second lieu, à peine s’était-il assis dans les salles où avaient lieu les concours que quelque chose de lointain l’aspirait, la peur qu’il éprouvait d’être écrasé par les centaines de prétendants déterminés qui l’entouraient entraînait l’apparition de douces rêveries, il trouvait dérisoires ces épreuves, la servitude de ces jeunes filles, l’application qui colorait leurs joues, les stylos-feutres qu’elles extrayaient des trousses pour souligner des phrases, Laurent Dahl dévisageait ses concurrents, se déconnectait de ses angoisses, s’envolait vers le ciel par les carreaux embués, et c’est un candidat candide, idéaliste, expatrié dans d’autres mondes, qui réalisait les exercices qu’on lui avait distribués, il transcrivait de longs poèmes de Mallarmé sur ses copies d’économie et de mathématiques, il osait les rendre aux examinateurs en fin d’épreuve un sourire sur les lèvres. La salle de marché, un plateau sans cloisons, était constituée de trois rangées disposées parallèlement, distantes de quelques mètres, équipées d’ordinateurs et d’écrans en triptyque. Cet objectif que Laurent Dahl s’était fixé, devenir trader, se distinguer du tout-venant du salariat par une fonction prestigieuse, se matérialisait sous ses yeux toute la journée de la manière la plus abrupte : c’était la ligne des traders, la première du plateau, qu’on appelle le front office, dont Laurent Dahl voyait le dos des officiants, leurs nuques, leurs cheveux bruns nettement taillés, les plis de leurs chemises de luxe. Derrière cette première ligne prenaient place les analystes, les conseillers, les économistes et les experts financiers, dont là encore l’exposition conceptuelle des omoplates, des colonnes vertébrales qui prospectaient diminuait mentalement Laurent Dahl. Et derrière ces deux digues au prestige décroissant s’établissait la dernière ligne, celle du middle office, où s’activait Laurent Dahl environné de trois jeunes gens qu’il trouvait tristes, ternes, plats, médiocres. Cette partition scrupuleuse, irréductible, dont la rigueur orientait les énergies et les rapports de force, n’était pas seulement géographique : elle était fondamentale. Un esprit de caste ostensible opposait à la plèbe des arrière-postes la sourcilleuse aristocratie des traders, constituée d’éléments supérieurs détenteurs de diplômes prestigieux, Mines, Harvard, Cornell, Polytechnique. Il n’était pas question que les ingrédients des trois lignes se mélangent et puissent sympathiser, partager un repas, des loisirs, des conversations d’égal à égal : exclu. Les traders du front office se voyaient le week-end, dînaient le soir en petits comités, partageaient un certain nombre d’affinités et de signes d’appartenance (leurs voitures de luxe et les clubs de sport sélectifs où ils étaient inscrits), se présentaient leurs femmes, louaient des yachts pour les vacances, considéraient leurs collègues du middle (alors même qu’aucun lien hiérarchique d’aucune sorte ne les soumettait aux premiers) comme de vulgaires subalternes. Le mépris qu’ils affichaient pour Laurent Dahl était à peine dissimulé : gravé dans leurs regards, dans leurs manières, dans leur comportement. Ils étaient sympathiques mais distants, inaccessibles, et aucun d’eux n’avait jamais proposé à Laurent Dahl de partager ne serait-ce qu’un café. Clotilde : Ce sont des cons, envoie-les chier, te laisse pas faire. – Facile à dire. C’est tout juste s’ils me disent bonjour. J’ai l’impression, quand je les croise, qu’ils ne me voient pas. J’aurai passé mon existence à me sentir diminué par les autres. – Tu regorges de complexes. C’est toi-même qui t’attires ces comportements. – N’empêche que toi, à sécher tous tes cours, tu vas te retrouver toi aussi à un poste subalterne, exposée à l’arbitraire de supérieurs détestables. – Je t’emmerde. Je suis pas issue comme toi d’un milieu de petites gens serviles. Clotilde n’allait pratiquement plus en cours depuis des mois. Elle s’était mis en tête de déménager et de chercher un appartement, qu’elle avait fini par dénicher dans les annonces immobilières du Figaro : un trois pièces avec terrasse qui donnait sur une grande cour pavée, gazouillante, aux abords du Quartier latin. Non mais ça va pas ! lui avait dit Laurent Dahl. Tu as vu le prix ! Tu penses quand même pas qu’on va louer un appartement aussi cher ! Il avait fini par lui céder (elle le trouvait mesquin et misérabiliste) en imposant comme contrepartie qu’elle reprendrait ses études, d’autant plus qu’elle allait disposer d’un bureau pour elle toute seule où elle pourrait s’isoler quand il rentrerait du travail. Résultat : il la trouvait allongée sur le lit à regarder la télévision un verre de Martini à la main, des paquets de Figolu et de Philip Morris sur les draps, abandonnée à la vacuité d’une journée informelle qui s’écoulait au rythme indifférent des téléfilms, des émissions pour retraités et des écrans publicitaires. Elle ne se couchait pas avant trois heures du matin. Laurent Dahl obtenait d’elle qu’elle éteigne la télévision vers minuit pour qu’il puisse s’endormir. Elle migrait vers la cuisine avec ses cigarettes, un magazine, un carnet à spirale où elle notait ses pensées, laissait s’écouler plusieurs heures à ne rien faire et ne parvenait pas à se lever le matin. Tu me déprimes. Ça me déprime de te trouver comme ça le soir avachie devant la télé. Tu peux pas passer toutes tes journées enfermée ici à rien foutre, à manger des Figolu ! – Je laisse tomber ces études de merde. À quoi bon. Je perds mon temps. – Et qu’est-ce que tu comptes faire ? – Je m’inscris en archéo l’année prochaine. Stupéfaction de Laurent Dahl : En archéo ?! Pourquoi archéo ?! – Et pourquoi pas ? Si je continue avec l’anglais je vais finir derrière le guichet d’une Société Générale. Idem avec une maîtrise de lettres. – Alors donc archéo… C’est d’une logique indiscutable… Pour pas finir au chômage tu envisages archéo ! Super le calcul ! – J’aime bien les vieilles pierres… les statuettes… les morceaux d’assiette… les vieux bidules enfouis dans la glaise… L’année suivante, inscrite en archéologie, assidue jusqu’à Noël, elle s’était remise à passer ses journées dans leur appartement à regarder la télévision. Quand je rentre le soir je trouve ma copine affalée en jogging sur le lit, à moitié ivre, devant des jeux télévisés. Je te jure Clotilde, c’est déplorable, tu me déprimes, certains soirs je redoute de rentrer. – Je te déprime ? Je te déprime mon pauvre amour ? Oh, le pauvre gentil garçon, je le déprime ! Il a été dressé à fréquenter des jeunes filles sages, obéissantes, qui se comportent correctement ! Mon pauvre trésor ! Que je te plains d’être affublé de ce débris déscolarisé ! – C’est ça, ironise, c’est ta seule arme, tu passes ton temps à ironiser, il est impossible d’avoir avec toi une seule conversation sérieuse ! – Un verre de Martini mon amour ? – Non merci. – Une cigarette alors ? Tu sais, tu devrais te mettre à fumer maintenant que tu es grand, que tu as un travail, des fiches de paie, comme un vrai grand garçon ! Tiens, prends, fais-moi plaisir. Elle lui tendait son paquet de Philip Morris : Allez, vas-y, n’aie pas peur, tu vas pas en mourir ! Si tu veux je dirai rien à ta maman… – Fiche-moi la paix Clotilde. Je te préviens je vais pas supporter ce truc très longtemps. – Tu as tort. Tu aurais dû en prendre une. Tu devrais fumer, tu devrais boire, tu devrais te droguer. Et tes copains traders, avec leur coke ? Tu sais que jamais ils t’accepteront, tes amis du front office, si tu restes aussi sain, aussi inoffensif qu’un garçonnet ! Silence de Laurent Dahl. Il retirait sa cravate et la lançait sur un fauteuil. Tu n’as rien vécu Laurent. Tu as eu une vie ultraprotégée. Et ne viens pas me parler de ton père ! C’est la seule chose un peu dure, c’est la chose la plus dure que tu aies vécue, les tracas de ton papa qui voulait tant réussir ! Mais laisse-moi rire Laurent ! Par rapport à quelqu’un comme moi, ce qu’on m’a fait subir de réellement violent, de réellement destructeur, les coups, les cris, l’alcool, les crises de nerfs, les insultes qui pleuvaient, le salon dévasté, la cuisine comme Beyrouth… Et toi tu es vierge, à peine frôlé par l’existence, enfermé dans ton idéalisme à la con, tu ne bois pas, ne fumes pas, ne fais jamais d’excès, tu planifies ta vie comme une compétition d’athlétisme. Parfois dans cette maison j’ai envie de virilité, j’ai envie de vivre avec un mec qui en a, qui a des couilles, de l’envergure ! Tu es comme une fillette Laurent parfois merde ! Et moi qui rêvais d’un vrai homme, avec une vraie stature, qui puisse me défendre, un mec qui n’ait pas peur des coups, du combat, de l’adversité, de la chimie et du goudron ! Mais fume, allez, prends, vis, jette-toi ! Ça te donnera un peu de densité, un peu ! J’aimerais te voir une fois faire un truc un peu déviant, un peu malsain, un peu dangereux, même fumer une cigarette ! Laurent Dahl fulminait. Il prit la cigarette, l’alluma, tira une bouffée : c’était la première fois qu’il fumait. – Alors, ça change quelque chose ? Ça te fait quoi de me voir fumer ? – Eh bien je peux te dire : ça te va à merveille. Il toussait. – Fumer une cigarette ne change en rien ce que je suis profondément. – C’est déjà un début. Ça te virilise. Ça te donne du caractère. Ça fait de toi autre chose qu’un garçonnet qui se protège. – Je crois que je vais partir Clotilde. Ça ne peut plus durer. Laurent Dahl avait éteint la cigarette. – Qu’est-ce qui ne peut plus durer ? – Nous. Tout. Ces disputes. Ton ironie. Le fait qu’il soit impossible de parler, de réfléchir, de trouver une solution. – Une solution à quoi mon pauvre amour ? – Aucun de nous n’est heureux dans cette histoire. – Le moment tombe assez mal. – Le moment tombe à pic. Après ta diatribe de tout à l’heure je pense au contraire qu’il tombe à pic. Je t’énerve, tu rêves d’un homme viril, d’un barbouze, d’un voyou, d’un militaire… j’en sais rien… mais pas d’un financier minuscule protégé par l’existence. – Il est d’ailleurs très joli ton costume de boursier. Gris, triste, étriqué : exactement l’idée qu’on peut s’en faire. Très bien choisi. – Je t’emmerde. – Qu’est-ce que tu es susceptible ! – Je vais aller dormir chez un ami. – Tu me fais penser, quand j’étais petite, le type qui présentait la Bourse à la fin du journal de midi… dans une petite fenêtre… on avait l’impression qu’il avait été miniaturisé… un peu comme toi… pour rentrer dans la petite fenêtre… dans l’angle supérieur gauche… car le reste de l’écran il était occupé par la corbeille et les boursiers qui criaient… tu t’en souviens ? Clotilde riait. Elle se tapait les cuisses. Laurent Dahl la regardait dévasté. Comment il s’appelait ? M. Brongniart je crois, Jean-Pierre Brongniart, quelque chose comme ça. – Et quand je rentrerai, dans deux jours, tu seras partie. Tu n’as qu’à aller vivre chez Philippe. – Je te dis que cette scène tombe très mal. Tu es bouché ou quoi ? – Et tu peux me dire pourquoi cette scène elle tombe mal précisément aujourd’hui ? Je te vois réfléchir. Il faut que tu trouves un prétexte dans ta tête ? – Pas dans ma tête. – Pas dans ta tête ? – Dans mon ventre. C’est dans mon ventre qu’il se trouve ton soi-disant prétexte. Stupéfaction de Laurent Dahl : Dans ton ventre ? – Dans mon ventre. – Clotilde ! Arrête avec ça c’est insupportable ! Arrête de jouer au chat et à la souris ! Si tu as quelque chose à dire : dis-le ! Laurent Dahl passait ses journées, sur le plateau paysager, à contempler l’horizon du trading. La certitude qu’il ne parviendrait pas, sauf à bénéficier d’un miracle, à accéder à la première de ces trois lignes, accentuait son désarroi. Le directeur du middle office, qui estimait que cette activité (qu’on avait tendance à considérer à l’époque comme une sommaire plateforme administrative que le prestige du front office disqualifiait) avait besoin d’éléments de qualité pour lesquels la croissante complexité des opérations qu’on y conduisait pouvait constituer un aboutissement en soi, avait ruiné ses tentatives auprès du directeur de la banque pour qu’il le fasse passer en première ligne. En quoi avait consisté son travail durant les quatre années que Laurent Dahl avait passées dans cet établissement ? L’activité d’une banque d’affaires se répartit en deux catégories d’intervention : la partie distribution et la partie trading. La première consiste à acquérir des titres pour le compte d’un client : celui-ci, conseillé par un analyste, passe un ordre au trader. La deuxième consiste à négocier des titres pour le compte de la banque : le trader effectue un certain nombre d’opérations dont la finalité est de procurer une plus-value à l’établissement qui l’emploie : on appelle ça le prop trading. Au début des années quatre-vingt-dix, à chaque fois qu’un trader finalisait une opération, que ce soit pour son compte ou pour celui d’un client, il écrivait les détails de la négociation sur une feuille de papier, appelée un ticket. 1 000 Pernod-Ricard à tel prix pour le compte de tel client. 2 000 Saint-Gobain à tel prix pour le compte de la banque. Les traders, chaque soir, à la clôture du marché, déposaient leurs tickets sur les bureaux du middle office. Laurent Dahl les enregistrait (saisissait sur un système informatique l’intégralité des opérations) et effectuait les premières réconciliations : un pointage qui lui permettait d’établir, à partir des listings qui résultaient de la saisie, que l’intégralité des tickets avait été enregistrée. Un travail mécanique. Un travail avilissant. Un travail de secrétaire. Le lendemain matin, car à l’époque les systèmes n’étaient pas en temps réel, les opérations avaient été comptabilisées. Et son travail obligeait Laurent Dahl, phase essentielle de sa mission, à effectuer le rapprochement client/marché : il s’agissait de s’assurer, si un client avait acquis 1 000 titres, que le marché avait livré 1 000 titres. Par ailleurs, pour ce qui concerne le prop trading, il devait fournir à la comptabilité les éléments qui allaient permettre à cette dernière d’émettre des reportings sur les opérations des traders (achats et ventes) et sur leurs résultats (Profit and Loss). Ce dernier travail (et l’émission du P and L auquel il conduisait) devait être accompli impérativement avant l’ouverture du marché : idéalement avant onze heures. C’était la panique chaque matin. Stress. Urgence. Tensions. Nervosité. Des erreurs avaient été commises. Un trader avait écrit : « J’ai fait 10 000 titres » et il était convaincu d’avoir passé un ordre de 10 000 titres – or 9 000 avaient été acquis sur le marché. Quand le rapprochement client/marché laissait apparaître des décalages, quand l’établissement du P and L révélait des erreurs d’enregistrement, Laurent Dahl devait identifier les négociateurs qui les avaient commises et leur demander de s’expliquer. Salut. On a 1 000 titres qui manquent. Qu’est-ce qui s’est passé ? C’était lui qui devait se déplacer : les négociateurs ne s’abaissaient jamais à se rendre sur la ligne du middle. Les enjeux pouvaient être considérables : des erreurs constatées, non rectifiées en temps voulu, pouvaient donner lieu à des pertes substantielles. Si un trader était convaincu d’avoir vendu 20 000 titres pour se prémunir d’une baisse du cours et qu’en réalité seuls 10 000 titres avaient été cédés (chose assez fréquente compte tenu du fait que les traders pouvaient passer leur journée, dans l’urgence, emportés par la liesse du marché, à vendre et acquérir la même valeur), il pouvait résulter de cette anomalie un manque à gagner important. J’ai une couille sur quatre mille titres, disait Laurent Dahl au trader qu’il allait voir à son poste. Il me manque quatre mille titres. – Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? – Y a urgence. Il est midi moins vingt. Qu’est-ce que tu comptes faire ? – Là écoute je suis sur un gros deal. Reviens plus tard tu veux ? – Il faut régler ce truc dans la minute. – Si encore tu étais venu à neuf heures ! J’aurais pu rectifier ! Mais là ! Tu débarques à midi moins vingt la gueule enfarinée ! – De toute manière avec vous c’est jamais le bon moment. C’est soit trop tôt… soit trop tard… soit vous êtes sur un gros deal… soit vous devez téléphoner… c’est jamais le bon moment… – Midi moins vingt ! Il me demande à midi moins vingt ! Mais qu’est-ce que vous foutez au middle bande de branleurs ! – C’est à cause de la panne informatique. On a dû le faire manuellement. Tout s’est mélangé. Ça nous a pris trois plombes. – Mais comment veux-tu que je m’y retrouve ! Tu me demandes… un truc que j’ai fait mercredi ! Et on est vendredi ! – J’y suis pour rien. On a eu une panne. – Eh bien tu te démerdes. Je la prends pas la paume. Je vais te dire un truc : tu peux toujours te la carrer bien profond ! Tu te démerdes ! Tu la balances sur un compte pertes ! Et tu viens plus me faire chier ! Un autre jour : C’est quelle valeur ? répondait Olivier Garage à Laurent Dahl sans cesser de pianoter sur son clavier. – Alcatel. Il manque six mille titres. Le trader ne prenait pas la peine de le regarder. Il continuait de travailler en ignorant ostensiblement ses propos. – Je répète : il manque six mille Alcatel. – C’est pas moi. – Tu as passé la journée d’hier à négocier de l’Alcatel. Olivier Garage continuait de pianoter sur son ordinateur. Il s’empara du téléphone et passa un appel. Laurent Dahl resta immobile derrière lui à attendre. Une fois que le trader eut raccroché : T’es encore là putain ? – Il faut régler le problème. Il manque six mille Alcatel. Il y a une perte de 530 KF. – Je te dis que c’est pas moi. Je n’ai pas pu, c’est impossible, commettre une telle erreur. – Ça t’est déjà arrivé. Silence. Long silence. Laurent Dahl restait prostré près du trader. – Ça t’est déjà arrivé de commettre des erreurs de cette nature. – Ça t’est déjà arrivé de commettre des erreurs de cette nature, le parodiait Olivier Garage en ostracisant la délicatesse avec laquelle Laurent Dahl s’exprimait. Virilement : Je te dis que c’est pas moi bordel. Mais putain ! Je vais t’en mettre une putain tu vas voir ça va pas tarder ! Il fallait des couilles, une cuirasse en acier trempé, ce dont naturellement Laurent Dahl se trouvait démuni, pour affronter les traders sur leur ligne, si sûrs d’eux, si insultants à son égard. Ses jambes tremblaient. Son cœur battait. Un douloureux boulet de fonte s’incrustait dans son ventre. Il avait, dans un tiroir de son bureau, du Spasfon pour les crampes, du Maalox pour les brûlures, de l’Aspégic pour les migraines, du Primpéran pour les nausées, de l’Altocel pour les diarrhées. Il abusait, à l’opposé des certitudes de Clotilde, de la chimie et des médicaments, qui colmataient les brèches, réduisaient les fissures, atténuaient les stridences, minimisaient les douleurs diversement localisées que ces altercations occasionnaient. Laurent Dahl assumait avec difficulté les affrontements auxquels le conduisaient ses enquêtes opiniâtres : il détestait les conflits et les rapports de force frontaux : il détestait les climats délétères et les soupçons d’ostracisme : il aimait être aimé. Laurent Dahl respirait à fond : Et moi je te dis que c’est toi. C’est toi qui as commis cette erreur de six mille titres sur Alcatel. On a perdu 530 KF sur cette opération. Et je répète : qu’est-ce que tu comptes faire ? Le trader se tournait vers Laurent Dahl et le foudroyait du regard : Putain mais toi tu commences sérieusement à me casser les couilles. Je te répète que je suis pour rien dans cette putain d’erreur. Maintenant tu te casses. Je suis sur un gros deal là ! Tu te casses bordel ! Tu retournes dans ta tanière de trou du cul et tu viens plus nous faire chier avec tes mesquineries de quincaillier ! C’était un exercice délicat que d’acculer les traders à reconnaître les pertes qu’une négligence de leur part avait pu entraîner. Leur attitude était paradoxale. D’une part il était dans leur intérêt que le middle leur signale le plus tôt possible les écarts qu’il avait détectés, afin qu’il soit possible d’en solutionner les nuisances. Et d’autre part ils accueillaient les éléments du middle avec hostilité comme des enculeurs de mouche et des oiseaux de mauvais augure. – Je vais devoir… balbutiait Laurent Dahl qui tremblait comme une feuille (mais la rancune qu’il éprouvait pour le trader l’incitait à vouloir le détruire : il ne reculerait pas). Je vais devoir établir une feuille d’incident… – Eh ben c’est ça, vas-y, fais-la putain ta feuille d’incident ! Tantouse ! Il arrivait que le directeur de la salle convoque en réunion le front et le middle pour examiner les litiges : Mais pourquoi vous n’avez pas réagi plus tôt ?! Ça fait deux jours que vous êtes dans la merde ! Laurent Dahl : J’ai réagi. Hier matin à neuf heures trente pour être précis. – Mais pourquoi vous laissez traîner !! Pourquoi c’est pas réglé ?! insistait irrité leur supérieur hiérarchique. Laurent Dahl hésitait. Il fallait qu’il se couvre. – Je suis allé voir Olivier à neuf heures trente. Hier matin à neuf heures trente. – Tu es venu me voir hier matin à neuf heures trente ? Pour me parler de cette paume ? Première nouvelle ! – Je suis venu te voir hier matin à neuf heures trente. – Moi si personne me prévient, si personne m’informe, je peux rien faire ! disait Olivier Garage au directeur de la salle. Deux jours plus tard c’est foutu ! Comment voulez-vous ?! Un autre trader prenait la parole : Ça c’est vrai. Si les mecs du middle… si les systèmes de contrôle ne fonctionnent pas ! Les traders se serraient les coudes. Il s’agissait d’une caste fermée qui se protégeait solidairement des incursions du middle. Olivier Garage : De toute manière il aurait fallu intervenir beaucoup plus tôt : c’était déjà trop tard pour rectifier. Moi dans ces conditions je prends pas la paume : elle part dans un compte pertes. Je vais pas assumer les insuffisances de ce type ! ajoutait-il en désignant Laurent Dahl d’un visage dédaigneux. – Il ne faut pas laisser traîner ce genre de truc, critiquait le directeur de la salle en le regardant lui aussi. Il ne faut pas laisser traîner… laisser pourrir dans les placards. Il faut être sur le pont. Travailler vite. Traquer les erreurs. Obtenir des traders qu’ils corrigent. S’ils sont occupés : revenir. S’ils sont sur un gros deal : insister. S’ils vous congédient : faire le siège. C’est votre boulot ! Laurent Dahl se sentait isolé. Ses déjeuners en solitaire l’avaient coupé en partie de ses collègues du middle office. Les conflits qui l’opposaient à Olivier Garage avaient fini par attirer sur lui l’inimitié des traders, que les manières, la solitude, le raffinement de Laurent Dahl exaspéraient. Je tiendrai jamais. Je vais jamais pouvoir tenir l’année, disait-il à Clotilde. C’est devenu un véritable enfer. – Il va pourtant falloir. À moins que tu demandes à Philippe de te trouver autre chose. – Je crois qu’ils me détestent. C’est devenu invivable. C’est possible de travailler, c’est pas ça, j’y arrive, je fais bien mon boulot, mais c’est, c’est devenu infernal. Clotilde et Laurent Dahl avaient eu des jumelles, Vivienne et Salomé, nées le 15 juin 1994. Ils avaient déménagé à Montmartre dans un appartement plus spacieux, de quatre pièces, d’où ils voyaient le Sacré-Cœur par la fenêtre de la cuisine. Et ce loyer énorme qu’on s’est mis sur le dos. Ça me stresse en fait, disait-il à Clotilde. – Mais qu’est-ce que t’en as à foutre que ces mecs ils te détestent ?! Nous aussi on les déteste ! Nous aussi on les trouve cons ! Ce sont des types incultes, arrogants, qui puent le fric, la frime ! – Peut-être… En attendant… – Ils sont présomptueux ! Ils se croient tout permis ! Grâce à leur argent ! – En attendant je vomis tous les matins avant d’aller à la banque. Et ce travail mécanique qui me fait chier. Et l’horizon qui est bouché. Aucune perspective de progression. Et maintenant j’ai ce loyer sur le dos ! – Parles-en à Philippe je te dis. Il peut peut-être te trouver autre chose. – Si encore tu avais poursuivi tes études. Si je savais que tu allais travailler… avoir un boulot… gagner un peu d’argent… Mais tout repose sur moi, c’est stressant, ça m’angoisse ! – Tu vas pas remettre le couvert ! protestait Clotilde. Putain mais c’est pas vrai ! Tu peux pas être adulte à un moment donné ! Assumer tes responsabilités ! Tout le monde travaille ! Tout le monde élève des enfants ! Comment ils font les autres ! Ils se plaignent de devoir assumer une famille ?! – Je suis obligé d’encaisser quotidiennement un travail humiliant, qui me mine, qui m’avilit… Je suis coincé comme un rat… Je peux pas démissionner à cause des filles… du loyer… de ton beau-père… de ses attentes… de toi qui travailles pas… – Humiliant ! Avilissant ! Tu travailles dans une grande banque américaine ! Avec un bon salaire ! Et tu te plains ! Tu dis humiliant ! Tu dis avilissant ! Mais tu devrais avoir honte ! T’es pas pompiste putain ! Ni apprenti poissonnier ! Tu travailles, à un poste intéressant, relativement intéressant, rémunérateur, dans une grande banque américaine ! – C’est bizarre. Je suis ambitieux. J’ai envie de réussir, j’ai toujours eu envie de réussir, mais l’entreprise m’angoisse, les collègues, les rapports de force, la sauvagerie des relations. On n’en parle jamais de la pression qui repose sur les épaules du père et du mari, par rapport à l’argent, à l’image, au respect, à la considération… Mais la réalité c’est quoi ? Écartelé entre la peur de l’échec et l’accablement du travail à accomplir… sans la plus petite gratification… Un sacerdoce atroce, cruel, que le père, que le mari doit assumer en silence… Je n’en peux plus en fait… Je voudrais m’enfuir… Envisager autre chose… La pression est trop lourde… Clotilde le considérait consternée. Elle semblait ne pas comprendre. – Mon pauvre Laurent ! Tu es décidément trop fragile ! Tu le voulais cet emploi ! Tu as fait des pieds et des mains pour l’avoir ! Et maintenant tu veux t’enfuir ! Je comprends pas ! Je comprends rien ! C’est épuisant ! Et c’est alors qu’il s’était produit un imprévu qui allait modifier en profondeur la situation professionnelle de Laurent Dahl – un événement dont on peut dire qu’il orienterait radicalement son existence. Cet imprévu avait surgi à un moment où les fluctuations psychologiques de Laurent Dahl devenaient préoccupantes : par exemple il avait passé une journée entière à l’aéroport de Roissy à s’interroger sur la lointaine destination qu’il choisirait s’il s’enfuyait : il était rentré dépité avec une valise vide achetée sur place : Peut-être un début de dépression nerveuse, avait diagnostiqué son généraliste, Je crois pas, lui avait répondu Laurent Dahl. Mais peut-être de la fatigue. Une immense lassitude. Je voudrais pouvoir rêver : or ma vie ne me fait plus rêver. Le rêve a toujours été mon moteur : et là depuis plusieurs mois j’essaie d’avancer sans moteur, à la rame, à la main… La banque de Laurent Dahl avait embauché un dénommé Steve Still, lequel avait réalisé pour le compte de Goldman Sachs des performances remarquées (parmi les meilleures de Paris) qui lui avaient valu une certaine célébrité. Or les deux hommes se connaissaient pour s’être déjà croisés à deux reprises : adolescents lors d’un séjour linguistique en Grande-Bretagne, quelques années plus tard en classe préparatoire aux écoles de commerce. Ils avaient passé les quatre semaines de leur séjour à Manchester à embrasser de jeunes Anglaises et à jouer aux fléchettes dans des pubs. Et, sans être vraiment amis, sans s’être revus ensuite, ils s’étaient fréquentés avec plaisir durant les deux années qu’avait duré la classe préparatoire : ils s’appréciaient et se respectaient. Laurent ! Toi ici ! Mais c’est super ! Quelle surprise ! On se retrouve pour la troisième fois ! lui avait dit Steve Still le matin de son arrivée. – Nos destins ne cessent de se croiser, lui avait dit Laurent Dahl. – Il faut qu’on soit prédestinés l’un à l’autre pour se retrouver comme ça par hasard à intervalles réguliers ! – Peut-être. La coïncidence est troublante en tout cas. – Putain… Tu te souviens de Monica ? – Monica ? C’est qui Monica ? – Mais Monica ! La nana qu’on s’était refilée à Manchester ! Tu avais commencé et moi j’avais conclu ! – J’avais oublié son prénom… Et la mienne… celle que j’avais gardée… dont j’étais tombé amoureux à la fin du séjour… Joanna… Comme dans Chapeau melon et bottes de cuir… Cette fois-là ils s’étaient liés d’amitié. Ils se voyaient souvent, partageaient des pizzas sur le desk, dînaient de temps à autre en tête à tête. Steve Still se souvenait que Laurent Dahl s’était placé troisième lors du premier concours blanc. Il se souvenait qu’on avait lu en classe une dissertation que Laurent Dahl avait écrite. Le prestige qu’il avait retiré de cet hommage, celui d’un élément brillant, inspiré, décalé, ne s’était pas évanoui de la mémoire de Steve Still. Si bien que celui-ci avait lié avec lui des relations d’amitié ostensibles qui transcendant les clivages ordinaires du plateau avaient fini par modifier réellement (en raison de la notoriété du trader star) le regard que ses collègues avaient porté sur lui jusqu’à présent. Trader star : Steve Still avait obtenu chez Goldman Sachs, ces trois dernières années, des profits de 75, 80 et 105 millions de dollars. Il allait poursuivre sa fulgurante ascension avec des résultats exceptionnels de 95 et 112 millions de dollars sur les deux années qui suivraient.
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