Cendrillon
Chapitre 17
Le 22 décembre à seize heures, comme convenu dix jours plus tôt, je sonne à l’interphone de ma voisine du quatrième, qui se contente d’un Montez laconique. Nous nous retrouvons dans son salon, elle sur le même fauteuil que l’autre jour, moi installé au bord du canapé, un peu tendu, une tasse de thé à la main. Votre séjour s’est bien passé ? – Du sucre ? Du lait ? Des madeleines ? – Nature. Merci. Je n’ai pas faim pour le moment. Vous avez très bonne mine en tout cas. Vous étiez dans un pays ensoleillé ? – Vous me flattez. Dans une région ensoleillée effectivement. – Vous êtes très mystérieuse. En France ? À l’étranger ? Nous nous regardons en silence quelques secondes. Ma voisine du quatrième s’est vêtue d’une manière qui m’enchante. Elle porte des escarpins vernis, une jupe étroite qui accentue la courbure de ses hanches, un chemisier audacieusement déboutonné, de soie blanche, dans l’échancrure duquel je peux voir l’arrondi d’un collier. Elle porte des gants d’intérieur en dentelle qui enserrent la tasse de thé. J’adore cette atmosphère vestimentaire qui à nouveau résume si bien l’essence de ma voisine du quatrième, chic et sexy, distante et attentive, rétive et consentante, qu’acclame en cet instant une érection qui date déjà de dix minutes, tandis qu’elle me regarde avec une fixité embarrassée, la tasse de thé entre ses doigts. Son appartement est le même que le mien : je suppose que la plus grande des deux chambres est la sienne et que la plus petite sert de repaire à ses travaux de traductrice. Je me lève, dépose la tasse de thé sur la table basse, prends par la main ma voisine du quatrième et la conduis vers sa chambre. Je la déshabille avec lenteur. Je déguste avec le même plaisir que j’apprécie séparément chacun d’entre eux le retrait des vêtements qui la couvrent. Je lui sais gré de s’être ornée d’un porte-jarretelles, désuétude dont le dispositif n’est pas une fin en soi (elle aurait pu s’en passer sans cesser de me séduire) mais désigne avec une naïveté qui m’attendrit la nature de ses arrière-pensées : être érotique. Je l’allonge déshabillée sur le lit. Je me dévêts en la regardant dans les yeux. Nous nous attendons l’un l’autre (érotiquement je veux dire) (je veux parler de nos corps qui vont communiquer et qui ignorent encore de quelle manière : à la faveur de quelles passerelles) avec gravité. J’ai laissé ses gants de séductrice (et non plus d’étrangleuse) à ma voisine du quatrième, ainsi que le trois-rangs cérémonieux qui cliquette sur sa peau. Je m’allonge auprès d’elle sur la courtepointe de satin. Elle a posé sur mon sexe en érection un regard tourmenté duquel j’ai spéculé (attentif à détecter les désirs, les latences, les attentes de ces conquêtes des mois d’automne) qu’il ne s’agirait pas de la pénétrer. Je caresse avec douceur sa poitrine de soixante ans. Nous nous regardons constamment dans les yeux. J’aime son regard, sa profondeur caverneuse, éclairée aux bougies, où luisent comme des éclats de métal les désirs, les pensées, les regrets qui la bousculent. J’aime cette femme et ses douleurs, sa mélancolie, ses trésors dissimulés, j’aime son passé détruit, à jamais derrière elle, j’aime les images que celui-ci diffuse en elle, auxquelles j’ai l’intuition qu’elle va dédier avec timidité cet instant inattendu, qui lui vaudra de se réinventer dans son corps d’aujourd’hui. C’est cela que je sens, c’est cela que j’anticipe, c’est cela que je vais m’employer à amplifier. Il n’est pas question de l’embrasser sur la bouche, de lui donner mon sexe à déguster, de hasarder sur son corps des initiatives à la pornographie explicite. Tout se passera par le regard. Tout se passera dans ses yeux. Tout se passera dans son imaginaire. Je mordille avec clarté, comme un signal, à la faveur d’une attention respectueuse qui pourrait être une phrase, avec des verbes, une tournure élégante, un sens précis qu’elle peut entendre, les pointes drues de ses seins. Je pose une main sur son ventre qui lui déclare : Ne vous inquiétez pas. Elle me sourit de ces égards. Je lui souris à mon tour avec une expression qui lui murmure : Laissez-moi faire. Je lui dis : Je vous aime. Elle me répond : Ne soyez pas idiot. Je me déplace avec lenteur comme un reptile aux mobiles indécis vers le sexe de ma voisine du quatrième. Je lui écarte les cuisses. Elle me résiste en contractant les muscles. Je lui caresse les jambes avec douceur, j’apprécie la tessiture de ses bas, la finesse de leur nylon miroitant, j’obtiens de cette patience le relâchement progressif de ses cuisses, dont je sais que l’accompagnent parallèlement le relâchement graduel de ses pensées, l’éclosion étagée d’un certain nombre d’images, de sensations. Je me suis allongé dans le prolongement exact de son corps comme une épée sortie de son fourreau et communique avec elle, dont le nylon des bas enserre mes tempes, par ma langue sur son sexe. Une odeur s’en dégage (que j’adore) qui manifeste comme une émanation d’usine (une usine de chocolat) (une usine de parfum animal) la fabrication à plein régime des images qui l’assaillent. J’en apprécie les lèvres, ourlées, dont mes dents peuvent se saisir pour les étirer (petit cri de plaisir qui retentit un peu plus haut), ainsi que le statut du clitoris, ministériel, à l’opposé des bourgeons indistincts des jeunes filles d’aujourd’hui. J’embrasse comme si c’était sa bouche (un long et langoureux baiser avec la langue) l’épaisse matière de son intimité : avec amour, passion et véhémence. Je sais qu’elle le reçoit ainsi : au même titre qu’une métaphore d’un vrai baiser entre amoureux, jeunes, visage contre visage, menton contre menton, langue contre langue. Rome ? Place d’Espagne ? Un baiser d’il y a trente ans reçu un petit matin d’été place d’Espagne d’un artiste aux yeux gris rencontré durant la nuit ? C’est parti. Le film est parti. Je lèche, j’embrasse, je contourne, j’accélère, je ralentis, je mordille, je m’attarde, je me lance, je m’enfuis, j’infléchis, je fusille : les lèvres, le clitoris, la faille humide de ma voisine du quatrième. Elle halète, murmure, raconte, s’essouffle, gémit, s’enivre, s’étonne, se cabre, s’enfuit, s’immobilise, me regarde tendrement (du moins je le suppose : c’est par la pression de ses doigts sur les miens, de temps à autre, qu’elle me l’exprime), repart dans ces images qui la chahutent. Je suis un projectionniste. Je suis l’équivalent d’un projectionniste dans les hauteurs d’une salle de cinéma un mercredi après-midi pour le bénéfice d’une spectatrice unique, isolée, aspirée par les images qui défilent dans ses yeux. Un film heurté, composite, de deux heures, qui se passe à Berlin, à Rome, à New York, qui s’insinue dans des appartements à Copenhague, à Amsterdam, à Saint-Tropez, dont les protagonistes sont Fassbinder, Pasolini, ma jeune voisine du quatrième, des inconnus dont j’ignore les patronymes (dont les visages, derrière l’opacité osseuse de ma voisine du quatrième, ne m’apparaissent pas : sa boîte crânienne les renferme égoïstement de la même manière que la façade d’un cinéma), des virées en automobile, des plongeons dans l’eau d’une crique, fêtes, soirées, caresses, pénétration inoubliable sur le lit d’une petite chambre dont les murs sont recouverts de chaux, chapeau rouge acheté à Londres en avril 72 et qu’elle porte ce soir-là pour se rendre à un rendez-vous qui la terrorise sur les marches de la Scala. J’adore… me dit-elle dans un murmure. C’est magnifique… C’est sublime… Il pourrait durer des heures… tout l’après-midi… Je souris sans cesser de travailler son sexe avec amour. Il ? Il pourrait durer ? Elle parle de ce moment de la même manière qu’elle parlerait d’une œuvre d’art : d’un film. Je sens le dénouement qui approche. Je le sens à la musique des derniers plans qui s’accentue (cette musique de soupirs, de halètements, parfois de cris, qui se déroule un peu plus haut sur l’oreiller) et qui désigne le paroxysme de cette fiction introspective. Et au moment où apparaît sur l’écran le mot FIN, elle se cabre, exulte, explose, referme sur mon visage l’étau noir de ses bas, m’immobilise avec autorité (seule ma langue continue de frétiller lumineusement dans les ténèbres de cette tension corporelle qui m’engloutit) et ajoute à l’étreinte de ses cuisses ses deux mains qui se plaquent sur mes cheveux et qui appuient mon visage avec force sur les coulures de son intimité.
Je fume une cigarette sur le lit de ma voisine du quatrième. Elle a voulu se rhabiller, revêtir un peignoir, mais j’ai obtenu d’elle qu’elle reste entièrement nue, avec seulement ses bas, ses escarpins, son collier blanc et ses gants en dentelle. Nous bavardons paresseusement. Elle ne m’a pas touché le corps : notre échange s’est limité à actionner sur le sien une sorte de projecteur mental. Nos phrases sont rares, nous nous dévisageons avec tendresse, il lui arrive de me répondre avec un long retard, d’opposer à mes propos une expression pensive, de désaxer le cours de nos rêveries. Vous avez faim ? me demande-t-elle. – Un peu. Un peu faim. Et vous ? – J’aurais envie de quelque chose de léger. Je vais aller voir à la cuisine ce que je peux nous préparer. – Je l’aime ce nous que vous dites. – Pardon ? s’étonne-t-elle dans un sourire. – Vous dites : nous. Vous avez dit : ce que je peux nous préparer. Ce nous me plaît. Elle est de plus en plus anxieuse, comme tiraillée par des pensées antagonistes. Se repent-elle de cet après-midi que nos deux corps ont passé dans le prolongement l’un de l’autre ? Quelque chose ne va pas ? Vous voulez que je m’en aille ? Elle me regarde avec un air qui confirme mes soupçons : je l’embarrasse. – Non… c’est rien… j’ai adoré… c’était merveilleux… – Alors c’est quoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Silence. Je la sens qui hésite. – C’est-à-dire… Je voulais vous dire… – Quoi ? Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?… – N’y allez pas… Je la regarde avec un air interrogateur. À Gênes je veux dire… N’y allez pas… N’y allez surtout pas… Je la sens indisposée par cet aveu qu’elle vient de faire. J’ai l’intuition qu’une trahison la précipite dans une fournaise de déplaisir. Mais en même temps la lumière d’un soulagement éclaircit son visage, ses yeux verts, les gestes qu’elle improvise : elle me caresse les doigts. – Comment ça n’y allez pas ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? – Je ne devrais pas. Tout ceci doit rester entre nous. Prétextez des problèmes familiaux. – Mais pourquoi je n’irais pas ? Elle me plaît cette perspective d’une conférence à Gênes ! Pour une fois qu’on s’intéresse à mon travail ! Et en plus dans cette ville que j’adore ! Je m’en fous qu’ils soient spéciaux (et c’est un euphémisme !) vos amis les organisateurs ! Comme on le voit : je proteste. – Cette conférence est un piège qu’on vous a tendu. – Un piège ? Qu’est-ce que vous racontez ? – Une embuscade. Concertée. Savamment planifiée. – Par qui ? Pourquoi ? – Par quelques-uns d’entre nous. Je dois vous avouer quelque chose. J’en suis la principale instigatrice. Car le hasard a voulu que nous soyons voisins… Je considère avec curiosité ma voisine du quatrième. Écoutez. C’est un peu compliqué. Disons que nous formons un groupe… un groupuscule si vous voulez… d’une quarantaine de membres… qui se réunit une fois par mois… parfois plus en fonction des circonstances… dans un appartement de la place Saint-Sulpice. Je suis gênée de vous raconter ça… Ma voisine du quatrième descend du lit et revient quelques secondes plus tard revêtue d’un peignoir rouge. Voilà qui est mieux : je serai plus à l’aise pour parler. – Il vous va bien. Il me semble préférable, vous avez raison, de se parler habillés ! et j’enfile ma chemise avant de me glisser sous sa couette. Et alors, poursuivez, ce groupuscule, quelle est sa raison d’être ? – C’est cela qui doit rester confidentiel. Promettez-le. – Strictement confidentiel. Je vous en fais la promesse. – Défendre les intérêts de la bourgeoisie intellectuelle de gauche. J’éclate de rire. – Quoi ?! Défendre les intérêts… – Et les pouvoirs, la position dominante… m’interrompt-elle. – Les pouvoirs, la position dominante, de la bourgeoisie intellectuelle de gauche ! C’est d’une drôlerie ! C’est ça la raison d’être du groupuscule que vous animez ? C’est à mourir de rire ! – Je ne l’anime pas. J’en fais seulement partie. Et il peut m’arriver de me trouver en première ligne… comme sur l’affaire qui vous concerne… – L’affaire qui me concerne ! Car il existe une affaire qui me concerne ! Wouuuaaahhh ! Et en quoi consiste-t-elle l’affaire qui me concerne ! – Nous avons décidé de mettre un terme définitif à l’émergence de votre personne. C’est… – À l’émergence de ma personne ! – Absolument. À l’émergence de votre personne. C’est quelque chose qui nous est apparu à tous… – Mais enfin ! Pourquoi moi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Je ne suis pas le seul à émerger ! – Certainement. En revanche vous êtes l’un des rares à être issu des classes moyennes, et de surcroît à le clamer sur tous les toits… C’est en tant qu’élément constitutif des classes moyennes, de la petite bourgeoisie ordinaire, médiocre, sans envergure, proprement répugnante, que vous êtes pris pour cible. Sans compter que vous n’avez aucun diplôme digne de ce nom. Vous êtes une sorte d’autodidacte opiniâtre… et s’il y a bien une chose que nous exécrons c’est bien les bricoleurs du dimanche, les dilettantes présomptueux, les autodidactes opiniâtres ! – Il va falloir m’expliquer ça… dis-je abasourdi à ma voisine du quatrième. – Vous pourriez m’offrir une cigarette s’il vous plaît : j’ai oublié les miennes au salon. – Mais je vous en prie. J’espère qu’elles ne sont pas trop fortes. Je lui tends mon paquet. Je lui allume sa cigarette. J’observe que ses mains tremblent. Je suis troublé par le terrain où se prolonge à présent notre après-midi amoureuse. – Merci… me dit-elle. – Et donc ? je lui demande. – Imaginez que déferlent sur Paris, dans les grandes écoles, dans les universités, dans les maisons d’édition, dans les chaînes de télé, dans les grands quotidiens, sur le marché littéraire, des milliers de gens comme vous… qui se seraient libérés, à la faveur d’une contamination inexplicable, de leur habituelle servilité, de la honte, des complexes, de l’humiliation où nous les tenons enfermés depuis des décennies… Imaginez que l’un d’entre eux, vous par exemple, s’émancipant, parvenant à se faire admirer, entraîne derrière lui les désirs, l’ambition, la détermination de milliers d’autres ! Imaginez le colossal réservoir de concurrence que constitue la classe moyenne pour la bourgeoisie intellectuelle de gauche ! Imaginez le cauchemar, le pur cauchemar, la terrifiante horreur qui se profile pour nous ! Imaginez que les enfants des VRP en bureautique se mettent à convoiter Normale sup… et qu’ils déploient des efforts surhumains… et que nul obstacle ne se dresse sur leur passage… et qu’ils finissent par réussir ! – Vous voulez dire que la bourgeoisie intellectuelle de gauche s’est donné pour objectif de conserver coûte que coûte le pouvoir qui est le sien… – On peut dire les choses comme ça en simplifiant… – On m’a fait croire depuis toujours qu’il fallait être de gauche pour défendre la culture, l’égalité, la justice sociale. Cela étant je dois vous avouer que j’y croyais de moins en moins à cette fiction d’une gauche intellectuelle miséricordieuse. – Me voilà rassurée ! s’exclame ma voisine du quatrième. Croire à ces sornettes ! Car s’il y a une chose que la bourgeoisie intellectuelle de gauche ne fera jamais, c’est partager son pouvoir avec les classes montantes, c’est inviter les classes montantes à se mettre sur le même plan, c’est leur ouvrir les écoles les plus prestigieuses, celles-là mêmes qui fabriquent la légitimité dont il est question… – Je suis heureux de l’entendre dire aussi clairement par l’un d’entre vous. Votre honnêteté vous honore ma chère voisine du quatrième. – Je vais même aller plus loin pour achever de vous séduire… Vous voyez que je suis soucieuse de vous plaire… – C’est la première fois que je me retrouve dans un lit avec une représentante de la bourgeoisie intellectuelle de gauche… – Les gens de votre milieu, leur seule chance de s’en sortir, d’exister, de ne pas être étouffés dans l’œuf, c’est le marché, le libéralisme, la libre concurrence, ce sont les valeurs de la droite, c’est le système américain, ouvert à tous, décentralisé, fondé sur l’économie de marché, la reconnaissance du mérite… et non pas sur le jacobinisme, le conservatisme, l’esprit de caste, la centralisation des pouvoirs, ce système élitiste patiemment défendu, d’héritage, de droit du sang, par la bourgeoisie intellectuelle de gauche depuis des décennies… – C’est un paradoxe assez délicieux que vous venez d’articuler… dis-je à ma voisine du quatrième. – C’est en effet un délicieux paradoxe. Et c’est ce paradoxe qui nous permet de prospérer. Chacun est à sa place ! Les intellectuels de gauche sont à leur place ! Les universitaires de gauche sont à leur place ! Les pauvres sont à leur place ! Les opprimés sont à leur place ! Les VRP des classes moyennes sont à leur place ! Les méchants de droite sont à leur place ! Les rédacteurs en chef des hebdomadaires sont à leur place ! Les intellectuels qui souhaitent que cela change sont à leur place ! Pourquoi vouloir que cela change ! Pourquoi Carla Bruni, notre bienfaitrice à tous, qui finance généreusement notre organisation, voudrait-elle que cela change ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! – Vous trompez donc les électeurs de gauche depuis… – Mais vous bandez mon ami ! Je vois là comme une tente, un chapiteau de cirque ! Cette érection sous la couette, ce monticule, montrez-moi ça ! Je la lui montre : mon sexe bat la mesure, impassible et motivé, sous le regard narquois et amusé de ma voisine du quatrième. Vous bandez dans des circonstances qui ne sont pas tellement propices, pourtant, à l’exultation hormonale ! – Il faut croire que si. Ça m’excite d’être une victime. Ça m’excite d’être dominé. – Eh bien dites-moi… commente ma voisine du quatrième dans un sourire admiratif. – C’est une spécialité de ma classe sociale. C’est cet état de honte où vous admettez vous-même qu’on nous tient enfermés qui produit cet effet. Vous me dites des choses horribles et moi je bande et j’ai envie de vous… Ma voisine du quatrième porte la main sur mon sexe et se met à le presser dans la dentelle du gant. – Je vous fais mal ? me demande-t-elle. Je fais Non de la tête. Et là : je vous fais mal ? Je fais Non de la tête. Et maintenant : je vous fais mal ? – Un peu maintenant. Ça commence à me faire un peu mal. – Et vous aimez ? Vous aimez ça avoir mal comme ça ? J’hésite à lui répondre : elle me fait vraiment mal. Vous bandez de plus en plus je le sens. – Oui. J’aime ça. Cette douleur est délicieuse. Elle accentue la pression. Aïe ! Arrêtez… Là j’ai vraiment mal… Elle relâche un peu ses doigts et me sourit : Voilà… c’est fini… c’est terminé… Elle me caresse le gland avec ses ongles. Vous avez un très beau sexe, avec un joli gland, on croirait un soldat de la guerre de quatorze. J’éclate de rire. Fassbinder avait le même. Le même sexe en uniforme de fantassin. Et lui aussi il aimait les raffinements, les préciosités, les bas de soie, les escarpins, les talons hauts, les colliers de perles, les porte-jarretelles. Il adorait mes pieds. Il les suçait sans cesse. Qui s’en serait douté ? Qui penserait qu’un rustre comme lui apprécierait les peaux douces, diaphanes, vêtues de satin noir… – Moi. Moi je m’en doutais. Moi je vais vous dire je suis un écolier de CE2 sur lequel se sont greffés, au hasard de la vie, comme des moules sur un rocher, de la culture, des désirs, des capacités, des références, des enthousiasmes, un univers, des affinités, de la folie, des théories littéraires strictement personnelles, je me suis concrété tout seul comme du calcaire, par superpositions aléatoires, mais l’écolier de CE2 qui vibre à l’intérieur, il est vivant, écorché vif, attentif à tout, épidermique au plus haut point, je suis un monument hasardeux, de chair, cultivé, qui aspire à la reconnaissance, pourquoi donc me la refuser ? Ma voisine du quatrième, peut-être à cause de l’écolier inconsolable apparu brusquement dans ses draps, prend place sur mon bassin et engloutit avec lenteur mon sexe en érection. Je sens l’humidité de son intimité, proprement dégoulinante, chaude et douce… Pourquoi ? je poursuis. Pourquoi ne pas s’en réjouir ? Je vous le demande. – Le libéralisme il s’en fout que vous soyez issu des classes moyennes ou de la grande bourgeoisie… L’économie de marché elle s’en tape que vous ayez été élevé à Clichy-sous-Bois plutôt qu’à Saint-Sulpice… – Quoi ? Vous savez que j’ai été élevé à Clichy-sous-Bois ? je demande interloqué à ma voisine du quatrième. Pourtant… dans mes romans… j’ai écrit que j’ai été élevé à La Roche-sur-Yon ! J’ai soigneusement occulté que j’ai passé cinq ans à Clichy-sous-Bois ! – Nous savons énormément de choses sur vous… – Donc d’après vous mon intérêt serait de voter à droite ? – Naturellement ! Mais naturellement ! – Je vous préviens qu’une telle chose est au-dessus de mes forces : jamais je ne voterai à droite. – Mais regardez Houellebecq ! C’est le marché qui l’a sauvé ! Sans le marché Houellebecq il était mort, exécuté, enterré ! Sans le marché les institutions dirigées par la gauche intellectuelle l’auraient fusillé, éradiqué, émietté, démembré, jeté aux ordures ! L’énergie que nous avons déployée pour l’abattre vous n’imaginez pas ! Silence. Vous ne serez jamais reconnu comme un écrivain. Quand bien même vous écririez un chef-d’œuvre… ce qu’il me semble que vous n’avez pas encore fait… – Je suis d’accord avec vous sur ce point… je n’ai écrit aucun chef-d’œuvre pour le moment… mais je m’y emploie activement… dis-je à ma voisine du quatrième en lui tenant les hanches. –… Eh bien jamais vous ne serez reconnu comme un écrivain… même un petit… même un minime… l’autorité culturelle de gauche qui délivre les certificats vous refusera… – Mais si vous êtes si sûrs de vous pourquoi me tendre un piège ? Contentez-vous de me refuser le label ! dis-je à ma voisine du quatrième en la laissant remuer égoïstement sur mon sexe en érection. – Pour deux raisons… D’abord le système se craquelle… il devient vulnérable… ma voisine du quatrième se met à gémir les yeux fermés et accélère la cadence de son sexe sur le mien… ensuite votre ascension… nous importune… elle en énerve quelques-uns… C’est bon… j’aime ça… un peu plus vite… Nous faisons l’amour quelques minutes sans nous parler. Ma voisine du quatrième prend soin de parcourir avec le sien toute la longueur de mon sexe, l’enfonce profondément à l’intérieur de son ventre, laisse le gland se décapsuler de l’orifice humide à chaque fois qu’elle s’éloigne. Pas de brèves saccades : non. Pas de nerveux va-et-vient : non plus. Des mouvements lents au contraire, amples, appliqués, imprimés par son bassin qui se soulève et se rabaisse, en cadence, avec amour. Ses muqueuses sont liquides, mon sexe y glisse avec aisance, je dois me concentrer pour ne pas jouir, je retire son peignoir avec hargne et lui mordille le bout des seins : je l’immobilise avec autorité pour éviter l’inéluctable… Qu’est-ce que c’est bon… qu’est-ce que j’aime vous faire l’amour… me murmure à l’oreille, en s’affalant sur moi, ma voisine du quatrième. Elle transpire. Elle ruisselle de sueur. J’aime son odeur. – Moi aussi… Moi aussi… Où en étions-nous ? Qu’est-ce que vous disiez ? – Vous êtes cruel… Vous me torturez… Pourquoi vous arrêter comme ça mon bel amour… Elle m’embrasse sur la bouche, lèvres closes, avec espièglerie, à petits coups répétés. Je regarde par la fenêtre (par-delà son visage plaqué contre le mien) (par-delà ses cheveux désordonnés qui me chatouillent les tempes) les branches des arbres : agitées légèrement par le vent. Mes amis, vous qui voyez par les carreaux de vos fenêtres des forêts enneigées, des vallées, des fjords, des parcs, des pagodes, des montagnes, des vergers, des déserts, des steppes, des gratte-ciel, des rizières, des cocotiers, Central Park, les jardins de Tivoli, des temples, des basiliques, des ponts suspendus, Holland Park, l’Himalaya, des toits de tuiles, ne m’abandonnez pas à ce pays étroit, cloisonné, régional, nostalgique ! ne me laissez pas seul dans ce pays narcissique, alambiqué, clitoridien ! j’étouffe ! je m’asphyxie ! sauvez-moi ! invitez-moi ! souriez-moi ! accueillez-moi ! absorbez-moi ! avalez-moi ! ne me laissez pas seul ! faites de moi un homme mondialisé ! Je vais vous faire une confidence mes amis. C’est précisément pour cette raison, pour être un peu audible, pour tenter d’être entendu, que j’ai pris place début septembre aux abords du Palais-Royal, à deux cents mètres du Louvre, au cœur exact de ce pays devenu inaudible, tristement pittoresque : peut-être serai-je entendu (me suis-je dit) si je me place au cœur universel (qui véhicule peut-être quelques vestiges d’une radiation désormais éventée ?) de ce pays qui ne l’est plus, devenu ornement, préciosité, anachronisme, une sinistre exception ? – Alors ? Votre petit cénacle ? Elle m’intéresse vous savez votre organisation… – Vous êtes certain ? Vous ne voulez pas qu’on parle d’autre chose ? me suggère-t-elle avec espièglerie en se trémoussant sur mon sexe devenu mou. – J’en suis absolument certain. Vous en avez trop dit ou pas assez… De surcroît si vous voulez que je rebande il va falloir m’en dire plus… Argument massue si je puis dire : ma voisine du quatrième continue de lever le voile. – Eh bien nous vous pistons. Nous vous espionnons. Nous surveillons les entités hétérogènes avec la plus grande attention. Nous tentons de discréditer, d’humilier, d’affaiblir, de faire douter d’eux-mêmes, de faire se fissurer de l’intérieur les éléments les plus nocifs. Jusqu’à présent nous sommes parvenus à vous convaincre, je le crois, de vos insuffisances culturelles… intellectuelles… Vous êtes pétri de complexes effectivement ! On vous a tellement humilié ! On vous a tellement convaincu de votre infériorité ! Mais imaginez qu’un succès obtenu à notre insu vous donne soudain des ailes ! Et que celui-ci vous exalte ! Et contamine votre milieu ! Alors nous nous mobilisons. Nous faisons fonctionner nos réseaux. Nous avons des correspondants un peu partout… dans les journaux… à la télévision… à la radio… dans les maisons d’édition… dans les services du ministère de la Culture. Une solidarité. Une connivence de caste. – Donc voilà je suis la cible : vous voulez m’abattre. Des herses se dressent de toutes parts ! Pointues ! Effilées ! – Les herses c’est nous. Pointues comme vous dites. Effilées et douloureuses. On vous y empale avec délices. Vous êtes coriace ! On peut dire que vous êtes coriace ! Et vous vous obstinez ! – C’est de famille. Mon père aussi, impossible de l’abattre. Même mort, éventré, poignardé, il remuait, il rampait, il bougeait un bras, il finissait par se lever. – Nous l’avons constaté. L’émission à la radio, vous vous souvenez ? – Si je m’en souviens ! L’attentat radiophonique ! Si je m’en souviens ! Mais j’y pense tous les matins dans ma salle de bains ! Cette émission n’a pas quitté mon esprit une seule seconde depuis le jour où elle a eu lieu ! – Eh bien deux des critiques qui vous ont assassiné font partie du groupuscule. Nous vous avons exécuté de la manière la plus radicale. Au lance-flammes ! Au napalm ! À la bombe à neutrons ! Nous nous disions que vous seriez incapable, pendant les douze prochaines années, d’écrire la moindre ligne ! Notre principal moyen d’action, car il s’agit d’artistes, d’individus vulnérables, c’est de les faire douter, de les démoraliser, de les déstabiliser, d’instiller dans leur cerveau des pensées empoisonnées. Vous fréquentez épisodiquement certains de nos membres… sans le savoir… ils se disent vos amis… ils prétendent vous estimer… leur rôle est d’envoyer au bon moment, au détour d’une conversation, sans en avoir l’air, une fléchette empoisonnée. Un poison durable, pervers, baroque, qui envahit votre esprit, contamine vos pensées, vous fait monologuer chaque matin dans votre baignoire. Des poisons qui vous meurtrissent, vous exténuent, vous dévaluent, dévorent votre énergie. Si je vous disais les noms ! – Poursuivez… poursuivez… Ma voisine du quatrième se met à remuer sur mon bassin. Mais je la force à rester immobile. – Vous êtes méchant… murmure-t-elle pour m’amadouer. – Poursuivez je vous dis… Il m’intéresse votre récit… – Vous êtes suivi. On fouille dans vos poubelles. C’est grâce à ces visites que nous savons cette mystérieuse passion pour Gênes et le Bristol Palace. D’où cette idée d’une conférence à Gênes financée par notre mécène la généreuse Carla Bruni. – Carla Bruni… Mon Dieu Carla Bruni… dis-je à ma voisine du quatrième en haussant les épaules. Dormez je le veux… Dormez je le veux… Classes moyennes… gens ordinaires… mes amis des lotissements… ne lisez pas Gombrowicz… écoutez-moi… écoutez ma voix… laissez-vous aller… laissez-vous bercer… dormez… dormez… tout va bien… c’est Carla qui vous chante une petite chanson douce pour vous faire oublier vos misères… c’est ça… comme ça… très bien… assoupissez-vous mes amis… – C’est assez bien vu ! s’exclame ma voisine du quatrième. C’est exactement son rôle à Carla Bruni ! Dormez je le veux ! – Réveillez-vous je le veux ! Et moi je leur hurle aux oreilles réveillez-vous je le veux ! – C’est la raison pour laquelle il faut vous abattre au plus vite… – Remarquez que je commençais à avoir des soupçons… – Je m’en suis rendu compte en lisant votre mail à Marie-Odile Bussy-Rabutin. Je dois dire que j’ai été assez bluffée de vous voir viser si juste les intentions de ce projet… – Mais qui est-elle, au fait, cette dénommée Marie-Odile ? – Comme vous l’avez pressenti : personne : juste un nom. Nous nous sommes relayés pour vous écrire, d’où les étranges lapsus que vous avez détectés. Je suis coupable de celui qui vous féminisait… Je vous trouve si féminin en réalité… Encore que là, en ces circonstances, avec ce sexe infatigable qui me remplit… – Et les mails pornographiques ? C’est donc vous les expéditeurs des mails pornographiques ? Vous vous êtes introduits dans mon ordinateur. Vous vous en êtes servis comme d’une plateforme d’expédition. Vous avez inondé le milieu de la culture de pièces jointes infamantes. – Récemment l’un d’entre nous a suggéré l’éparpillement de messages à caractère pédophilique. C’était l’idée d’un écrivain-éditeur-journaliste-producteur-de-radio-juré-de-prix-littéraires. La plupart étaient d’accord mais je m’y suis opposée… – Merci de cette délicatesse. – J’aurais dû approuver au contraire. Vous n’auriez risqué que la prison. – Et vous auriez voulu que je croupisse en prison ! – Un moindre mal comparé aux mesures qui ont été prises lors de mon déplacement. Ils se sont radicalisés. – Radicalisés ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? – Au départ il s’agissait seulement de vous humilier. On vous sait vulnérable. Votre intervention aurait été ponctuée de sifflets, la salle se serait vidée peu à peu, les dernières phrases auraient été accueillies par des applaudissements courtois, mesurés, d’ennui. Il a semblé à quelques-uns qu’une telle finalité, à l’issue aussi aléatoire, aussi immatérielle pourrait-on dire… – C’est-à-dire ? – Cela il m’est rigoureusement impossible de vous le dire. – Rigoureusement impossible ? – Exclu. En revanche il faut que vous sachiez une chose. Une jeune femme rousse, plantureuse, saisissante, dotée d’une très belle voix, a été recrutée pour vous séduire. Elle est italienne. Elle a accepté de passer la nuit avec vous moyennant une certaine somme en liquide. – C’est plutôt délicat de votre part comme attention… – N’est-ce pas… Nous connaissons vos faiblesses… À part qu’elle est payée pour vous conduire… et se conduire elle-même par la même occasion… à son insu… – Oui ? Où ça ? Dans un piège ? – Il ne m’est pas possible de vous en dire davantage. La seule chose qu’il me faut vous confier, c’est surtout de ne pas utiliser la décapotable qui sera mise à votre disposition. La jeune femme rousse est censée vous proposer une excursion nocturne vers une station balnéaire du littoral : refusez catégoriquement. – Je voudrais savoir pourquoi. – Vous ne le saurez pas. Je ne dirai plus rien. – J’ai les moyens de vous y contraindre. – Ah oui et lesquels ? J’enfonce un doigt dans l’anus de ma voisine du quatrième. Elle hoquette comme une perdrix qui se serait coincé un ver de terre dans le gosier et me murmure à l’oreille : Coquin… Vous savez vous y prendre… C’est mon petit péché mignon…
Laurent Dahl se retrouva entouré d’une trentaine de personnes à la table du dîner, servi par deux garçons qui obéissaient aux directives silencieuses, rétiniennes, discrètement gestuelles, d’un maître d’hôtel immobile dans un angle. Il reconnut un ministre en exercice, deux anciens ministres de François Mitterrand, un artiste spécialisé dans les carreaux de salle de bains, un éditorialiste, un philosophe hirsute, un tennisman à la retraite, un individu richissime dont il s’était dit à plusieurs reprises qu’il faudrait le rencontrer. On y trouvait des femmes d’âge mûr, probablement des épouses, quelques visages intelligents, deux mannequins d’une beauté saisissante. Laurent Dahl s’était retrouvé encadré par l’épouse d’un ancien ministre, laquelle était muette, absorbée par les propos de haute tenue qui s’échangeaient, et par la moins aiguë des top models. Il n’était plus qu’une épave. Il savait pertinemment que l’inconnue du TGV ne le rappellerait pas. On parlait politique, opéra, industrie, Gulf Stream, œuvres d’art, aéronautique, capitaux, génétique, spéculation, mais d’une manière elliptique, anonyme, occultée, sans qu’aucun nom ne soit jamais prononcé, ni d’homme, ni de lieu, ni d’entreprise, et chaque conversation qui s’installait se trouvait interrompue par une plaisanterie spirituelle qui déclenchait les rires sonores de la tablée. On avait l’impression d’une sorte de mascarade dont l’objectif était de faire en sorte que le temps s’écoule, fruité, inoffensif, avec une fluidité de ruisseau, sans que rien ne se fixe ni ne s’établisse. Il semblait qu’on avait fait passer chaque phrase par un logiciel qui l’avait cryptée, altérée, rendue méconnaissable. La conversation en devenait miroitante, immobilisée dans une étrange absence à elle-même, et pourtant chaque convive y circulait avec aisance, y insérait son mot d’esprit, sa phrase énigmatique. Laurent Dahl et la jeune fille assise à sa droite exploraient les périphéries d’un certain nombre de sujets disparates : mode, chevaux, New York, cinéma, photographie. Il se trouvait dans la même relation d’absentéisme aux phrases qu’il prononçait mais pour une autre raison que tous les autres : il souffrait de la douleur la plus vive qu’un être humain puisse ressentir : la douleur de l’irréversible. Il se leva au milieu du plat principal en s’excusant auprès de sa voisine et entraîna le maître d’hôtel hors de la salle de séjour du château. Excusez-moi Norbert (il le connaissait pour avoir été invité à différentes reprises pour des parties de chasse), je voudrais d’abord me rendre aux toilettes (Je suis un peu souffrant, murmura-t-il d’un ton complice), ensuite il est d’une importance capitale que je puisse avoir accès au plus vite à un ordinateur connecté à Internet. Auriez-vous la gentillesse d’organiser cela pour moi je vous prie… Laurent Dahl se retrouva dans un bureau qui donnait sur le parc, cossu, tapissé de livres, un domestique qu’il n’avait jamais rencontré, sans livrée, en civil, convoqué par Norbert et surgi d’un recoin administratif de l’édifice, lui alluma l’ordinateur et le connecta à Internet, Si vous avez besoin de quoi que ce soit je me tiendrai dans la pièce à côté : n’hésitez pas, et l’assistant cravaté s’éclipsa. D’abord Laurent Dahl alla sur le site agence.voyages-sncf.com où il savait qu’étaient recensés tous les vols. Il n’en trouva que trois dont les horaires pouvaient coïncider. Le vol Lufthansa 4221/456, départ à 20 h 30 et correspondance à Francfort. Le vol Air France 1018/United 8845, départ à 20 h 55 et correspondance à Francfort. Le vol Korean Air 902/Asiana Airlines 204, départ à 20 h 55 et correspondance à Séoul. En consultant les détails des deux premiers, Laurent Dahl se rendit compte qu’elle était arrivée à Francfort à 21 h 45 (avec Lufthansa) ou à 21 h 35 (avec Air France) et qu’elle s’envolerait dans les deux cas le lendemain à 09 h 45. Quelle drôle d’idée… Pourquoi choisir un vol qui l’oblige à dormir à Francfort plutôt qu’un autre le lendemain matin après une nuit passée à Paris… Laurent Dahl se leva et se servit un demi-verre de Jack Daniels qu’il avala d’une traite. Il voyait sur un plan d’eau les taches blanches de quelques cygnes dont le plumage renvoyait la lumière de la pleine lune. Que faire ? Il revint s’asseoir devant l’ordinateur et tapa désespéré sur Google un certain nombre d’équations lexicales. Rousse italienne Montale. Rousse italienne Marseille. Rousse Marseille Los Angeles. Rousse Montale Los Angeles. Rousse théâtre Los Angeles. Rousse théâtre Marseille Los Angeles. Rousse théâtre Montale Marseille TGV Los Angeles. Inconnue rousse italienne TGV wagon vide. Il n’obtint que des fragments, des débris de phrases, des éboulis absurdes. Par exemple on voulait lui communiquer les horaires du ferry qui va de Marseille à L’Île Rousse. Femme de ma vie rencontrée dans un wagon totalement vide d’un TGV Marseille Paris où elle m’a lu rousse et pâle un texte de Montale avant de prendre l’avion pour Los Angeles. Et il effectua la recherche : il aurait rêvé d’une réponse surnaturelle de cette nature prodiguée par un site Internet instantané : Moi aussi je vous aime. Voilà mon numéro de téléphone. Appelez-moi au plus vite et rejoignez-moi. Vous êtes l’homme que j’ai toujours attendu. Réponse : Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés. Suggestions : – Vérifiez l’orthographe des termes de recherche. – Essayez d’autres mots. – Utilisez des mots plus généraux. – Spécifiez un moins grand nombre de mots. Il tapa : Je vais mourir. Il se leva : Je vais mourir (murmura-t-il) et il jeta son verre vide avec rage sur le mur. Norbert accourut dans l’instant après avoir toqué délicatement à la porte : Quelque chose ne va pas monsieur ? – Pas du tout, tout va très bien, je vous remercie, laissez-moi quelques instants je vous prie. – Très bien monsieur, comme vous voudrez, j’enverrai quelqu’un pour nettoyer. – Cela ne sera pas nécessaire pour le moment : laissez-moi. – Par ailleurs Monsieur voudrait savoir si vous voulez qu’il vienne vous voir : je me suis permis de lui dire que vous étiez souffrant. – Pas pour le moment merci je préfère rester seul. – Comme monsieur voudra… et Laurent Dahl s’écroula sur une banquette le long de la bibliothèque, où il ferma les yeux pour ranimer dans son esprit des détails de l’inconnue, ongles, œil, oreilles, dents, gestes, odeur, orteils, cheveux, sourires, voix, mots, paroles, regards… Il ne s’en lassait pas. Il se souvint de chaque seconde de ce sortilège de quatre heures. Il sortit du bureau un long moment plus tard et s’aventura dans les couloirs du château. Il tomba sur une grande salle où les deux anciens ministres disputaient en silence une partie de billard : les bruits parfaits des boules qui se heurtaient, clairs, délimités, axiomatiques, disaient la distinction de ce combat au sommet. Il rencontra un peu plus loin, au pied d’une grande statue, le ministre des Finances en exercice, dont l’un des top models à moitié nu léchait le sexe avec avidité, Excusez-moi, articula timidement Laurent Dahl avant de s’éclipser, Ah, nom de Dieu, c’est bon, encore, entendit-il derrière lui tandis qu’il dévalait les escaliers pour rejoindre le grand salon, où un quatuor à cordes avait entraîné sur le parquet un certain nombre de couples. On dansait la valse : Laurent Dahl ne savait pas danser la valse. Le top model résiduel le saisit par le bras pour l’attirer sur la piste : il déclina l’invitation avec humeur (il n’avait pas envie de se faire sucer la bite) et s’installa sur un fauteuil aux côtés de l’investisseur richissime. Qu’allait-il faire ? Comment la retrouver ? Différentes hypothèses se bousculaient dans son esprit. L’industriel richissime avait engagé la conversation avec Laurent Dahl, qui l’écoutait d’une oreille distraite et répondait mécaniquement aux questions conventionnelles qui s’infiltraient dans son cerveau. Igitur ? Igitur ! Mais Igitur ! Mais bien sûr ! On ne cesse de me parler de vous ! Notre hôte pas plus tard que ce soir ! Mes collaborateurs ne cessent de m’alerter sur ce hedge fund monté à Londres par deux Français ! Quelle coïncidence ! – Voyons-nous prochainement, lui répondit Laurent Dahl. Voici ma carte. Il y a longtemps que je voulais vous rencontrer pour vous instruire de nos projets. Il lui donna sa carte avant de s’éloigner, Excusez-moi, pardonnez-moi, il faut que je m’en aille, à la suite de quoi il alla trouver le milliardaire dont on fêtait l’anniversaire : il affrontait avec fougue le philosophe aux cheveux longs. Vous n’auriez pas vu notre grand argentier ? entendit-il qu’on lui demandait. Nous aurions besoin de ses lumières… – Absolument pas. Je ne l’ai pas vu. – Vous le connaissez… Il doit être dans un couloir en train de se… hasarda avec malice le philosophe capillaire. – Ne faites pas de mauvais esprit, l’interrompit le milliardaire. À Laurent Dahl : Vous allez mieux ? Norbert m’a dit que vous étiez souffrant. – Un peu. Un peu beaucoup. Je me sens mal. C’est sans doute une gastro que Salomé m’aura transmise. – Vous voulez rester dormir ? On peut vous préparer une chambre. – Je vais y aller. Mon chauffeur m’attend dehors. Merci encore pour cette sublime soirée. On le raccompagna dans le hall. On lui restitua son manteau. Jean-Jacques lui ouvrit la portière de la Jaguar. Les grilles s’ouvrirent électriquement sur leur passage. Ils s’engagèrent sur une route qui pénétrait comme un couteau les profondeurs fabuleuses d’une forêt. Jean-Jacques ? – Oui monsieur. – Nous allons à Francfort. – À Francfort monsieur ? – À Francfort Jean-Jacques. – Mais monsieur… Madame m’a demandé… – Eh bien je dirai moi-même à madame que j’ai dû partir d’urgence pour Francfort. – Si monsieur veut bien me permettre. J’ai reçu comme instruction d’être disponible dès huit heures quinze pour conduire les enfants à l’école et madame pour une destination que j’ignore. – Eh bien je préviendrai Clotilde en temps voulu. Elle conduira elle-même les enfants à l’école. Et remettra à une date ultérieure sa mystérieuse escapade. – Bien monsieur. Comme vous voudrez. J’imagine qu’il faut rejoindre l’autoroute de l’Est. Laurent Dahl qui traversait l’Allemagne à demi assoupi sur la banquette arrière de la Jaguar, bercé par la musique qui sortait des enceintes, déroula sans lassitude (en boucle étroite : de plus en plus étroite et asphyxiante) le film de son voyage en train. Il avait fait tout ça, il s’était tendu dans l’effort, tendu à rompre, depuis le CE2, il s’était fabriqué précocement un ulcère, il avait passé de nombreux concours, il s’était laissé effrayer par le monde, il avait réagi à cet effroi en dépensant une force impressionnante, l’écolier de CE2, le même, exactement le même, vieilli, mûri, développé, avait monté un hedge fund à Londres, il avait levé des capitaux monstrueux, il avait fait tout ça depuis toutes ces années pour une seule chose – et cette chose-là qui avait récompensé finalement ses efforts : il l’avait laissée filer. La retrouverait-il ? Il téléphona à Alexandra vers deux heures du matin et la pria de dresser la liste des hôtels qui voisinaient l’aéroport international de Francfort, Et puis aussi les trois plus grands palaces de la ville, tu fais ça MAINTENANT et tu me FAXES la liste dans la Jaguar de Clotilde, tu as bien le numéro ? lui demanda Laurent Dahl, Oui, c’est bon, je l’ai, aucun problème, il est quelle heure ? répondit Alexandra la voix éraillée, Deux heures, environ deux heures, j’ai un énorme problème, annule mes rendez-vous de demain s’il te plaît, Mais tu es à Francfort ? enchaîna Alexandra, Sur la route, nous y allons, nous venons de passer la frontière. Ils arrivèrent à Francfort vers quatre heures du matin. Ils se retrouvèrent dans un entremêlement de bretelles, d’échangeurs, de passerelles, de voies désertes, lugubres, éclairées en orange, qui semblaient s’affoler autour de l’aéroport sans jamais y conduire. Ils en voyaient de loin les bâtiments, la tour de contrôle, ils apercevaient les dérives blanches des long-courriers immobiles dans la nuit, les enseignes des hôtels qui scintillaient dans un ciel noir, industriel, reconstruit, à l’image de cette place financière que Laurent Dahl connaissait bien pour y avoir plusieurs clients. On commence par lequel ? lui demanda Jean-Jacques. – Comme tu veux, je sais pas, allons-y au hasard… Ils visitèrent successivement tous les hôtels de la liste. Le Sheraton Frankfurt Hotel & Towers. Le Steinberger Airport Hotel. Le Mercure Frankfurt Airport Hotel. L’Ibis Frankfurt Airport Hotel. À chaque fois, respectable, en uniforme, sa casquette à la main, Jean-Jacques se présentait au comptoir et interrogeait les employés. Une jeune femme qu’il décrivait comme Tall, red hair, beautiful, black dress, very classy, avait laissé derrière elle dans le hall de l’aéroport something very personal and quiet precious que son employeur aurait voulu lui restituer, We don’t know her name, we only know that she had to spend the night near the airport, récitait Jean-Jacques après un brief de deux heures dans la Jaguar, may be she is in your hotel ? Le jour se levait. Un jour gris, terne, sali, à l’image des pensées de Laurent Dahl. Alors ? lui demandait-il quand le chauffeur de Clotilde revenait dans l’habitacle. – Alors rien. Ils ne l’ont pas vue. – C’était bien le dernier de la liste ? – C’était bien le dernier de la liste. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? – Il est sept heures et demie. On va à l’aéroport. Aux halls des départs. Laurent Dahl et Jean-Jacques, l’un devant les comptoirs United, l’autre devant les comptoirs Lufthansa, connectés par leurs portables, passèrent deux heures à surveiller attentivement le hall, Toujours rien ? demandait Laurent Dahl à son complice toutes les minutes, Toujours rien, aucune femme rousse à l’horizon, déception, affliction lancinante, OK, ne raccroche pas, reste vigilant, et vers dix heures, anéanti, disloqué par un désespoir d’une ampleur qu’il n’avait jamais connue, Laurent Dahl se résolut à abandonner leur faction. Je vais prendre un avion pour Londres. Et toi tu rentres à Paris avec la voiture. – Bien Monsieur. Je suis vraiment désolé. Et n’ayez aucune crainte : tout ça restera entre nous. – Je m’en fous : tu peux décrire cette nuit à Clotilde dans ses moindres détails… et Laurent Dahl s’éloigna vers le comptoir British Airways amaigri de trois kilos, les traits tirés, le teint livide, il pleura sur une banquette des salons VIP en découpant en larges lanières d’une tristesse indicible un exemplaire du Wall Street Journal qu’il s’était procuré. Que ferait-il pour la retrouver ? Tout. Il ferait tout, dans les mois qui suivraient, pour retomber sur elle, escomptant qu’un hasard aussi puissant que le premier la ferait apparaître devant lui. Puisque aussi bien leur rencontre était advenue dans un contexte irréel selon les modalités d’un rêve, Laurent Dahl se répéterait qu’il allait nécessairement la retrouver – car la plupart de ses rêves fondateurs avaient eu lieu plusieurs fois en l’espace de quelques années. D’abord il multiplia les séjours à Paris, où il prit l’habitude de passer d’affilée plusieurs nuits sans en prévenir Clotilde. Il observa qu’instinctivement ses errances le conduisaient sur l’esplanade du Palais-Royal, comme si ce lieu devait être le théâtre de leur deuxième rencontre. Il louait une suite à l’hôtel du Louvre et attendait durant des heures en terrasse d’un café, le Nemours, que l’inconnue réapparaisse. C’était là que nécessairement elle devait resurgir : c’était le Palais-Royal le point mental, le point spatial, le point géométrique le plus juste. Parallèlement, comme on l’a vu, Igitur connaissait des difficultés. Le titre Softbank fit fois 2 entre février et avril. Le titre Softbank fit fois 4 entre février et juillet. Le titre Softbank fit fois 9 entre février et novembre. Laurent Dahl, pour compenser les pertes qui résultaient de cette flambée, devait lever des fonds de plus en plus considérables, objectif que sa tristesse lui permettait d’aborder sans avoir peur, avec brutalité, comme un vendeur de tapis, avec un sens du raccourci qui saisissait les investisseurs. Il voyageait énormément. Il était reçu partout. On l’invitait à de nombreux dîners, cocktails, week-ends et vernissages, où il se rendait dans l’espoir insensé de retrouver son inconnue, et puis pour s’oublier, pour se laisser flatter et acclamer, pour retrouver le plaisir de vivre et de s’amuser. Laurent Dahl était devenu relativement connu. Des témoignages d’admiration lui avaient été rendus dans la presse spécialisée. À la suite de quoi news magazines, quotidiens, radios et télévisions le contactèrent pour des interviews, se prêter à des portraits, participer à des débats de société. Il était devenu l’intervenant archétypal de deux problématiques : le Français expatrié à Londres pour réussir (un sujet devenu à la mode que les médias arpentaient sans lassitude) et l’enrichissement par la spéculation. Comme Laurent Dahl s’exprimait bien, assouvissait avec rigueur la curiosité des journalistes, toutes les fois qu’on avait besoin d’un témoin sur Londres, sur la finance, sur les success stories, sur la fuite des talents vers l’étranger, on le contactait pour qu’il donne son opinion. Et c’est ainsi qu’il offrait l’apparence d’une réussite éclatante, quand bien même elle reposait sur un pari périlleux de Steve Still, sur une stratégie de fuite en avant qu’il savait suicidaire et sur le désespoir d’une déception existentielle dont il s’était persuadé qu’il ne guérirait pas. Il était curieux d’être reçu à déjeuner par Lionel Jospin, de participer le même jour à un débat télévisé, d’être convoité explicitement par des jeunes femmes de plus en plus séduisantes : en gros ce qu’il avait toujours rêvé d’obtenir de son métier – et de s’installer à la terrasse du Nemours pour scruter l’esplanade, et de revenir Curzon Street pour vérifier terrorisé le visage de Steve Still, et de s’asseoir dans son bureau pour vendre des puts de plus en plus long terme dont il savait qu’ils risquaient, un matin, par surprise, comme un engin explosif, de faire voler en éclats l’exemplarité de leur aventure. Un mensonge. Une fiction. Une imposture. Un simulacre. Qu’accentuaient l’euphorie de Clotilde, sa propension à la dépense, elle venait de faire l’acquisition d’un tableau de Cy Twombly et d’un château du e XVII siècle en Anjou, Tu es d’accord ? lui avait-elle demandé, Je sais pas, pourquoi un château ? avait-il répondu, Je sais pas, un coup de cœur, c’est rigolo d’avoir un château, je l’ai vu le week-end dernier avec Catherine, lui répondait Clotilde, Je sais pas, je m’en fous, c’est comme tu veux, c’est toi qui gères le fric, C’est un investissement après tout, lui répliquait Clotilde, C’est un investissement tu as raison : ça se revend un château. Laurent Dahl se sentait de plus en plus grisé par les effets du succès. Laurent Dahl se sentait de plus en plus travaillé par les acrobaties qu’il orchestrait. Laurent Dahl savait pertinemment qu’une faillite d’Igitur, qui révélerait les arrangements dont il s’était rendu coupable, lui vaudrait non seulement une amende colossale mais même de la prison. Laurent Dahl se sentait de plus en plus tendu, nerveux, avide d’oubli, avide d’ivresse, assoiffé d’amnésie, affamé de rencontres. Les parents de Laurent Dahl raccompagnèrent rue de Grenelle un dimanche soir Vivienne et Salomé qui avaient passé chez eux les vacances de la Toussaint : elles adoraient leurs grands-parents et appréciaient ces séjours dans leur pavillon de banlieue. Il se trouve que Laurent Dahl était à Paris ce jour-là car il devait se rendre à Moscou le lendemain. Ils discutaient de choses et d’autres. Le père de Laurent Dahl sortit de son sac un flacon dont le bouchon était rouge sang et le fit circuler avec une volubilité qui irrita Laurent Dahl. Il s’agissait d’un calcul qu’on venait de lui extraire à l’occasion d’une minime opération chirurgicale. Vivienne et Salomé avaient déjà vu la chose pendant les vacances : il s’était donc muni du calcul dans l’intention délibérée de l’exhiber à leurs parents. Ben dites donc ! Pour un calcul c’est un calcul ! s’exclama Clotilde avec dégoût avant de tendre le flacon à Laurent Dahl. Le père de celui-ci, assis sur un fauteuil, frétillait comme un cabri : comportement inexplicable. Laurent Dahl prit dans ses doigts le flacon de laboratoire. Y flottait, suspendu, emprisonné dans un liquide gluant, immobilisé dans un imaginaire empuanti par des arrière-pensées d’entrailles, le calcul paternel, fruit, balle de golf, sphère putride de couleur brune décorée d’alvéoles en relief dont l’exactitude de la géométrie laissait perplexe. Comment la nature avait-elle pu produire une défaillance d’une telle beauté plastique, qui semblait avoir été conçue en usine d’après les plans d’un ingénieur, à ceci près que ce truc-là avait été sécrété patiemment dans les tréfonds du pire endroit qui puisse se concevoir pour Laurent Dahl, le plus abject, le plus répulsif, le plus impensable pourrait-on dire, dont il fallait se protéger de la pensée et des images de la manière la plus entière, la plus hostile, la plus intransigeante : les entrailles de cet homme ? Laurent Dahl rendit le flacon à sa mère à la faveur d’un geste ennemi qui glaça l’atmosphère. Il alluma une cigarette. Clotilde servit le thé. Vivienne distribua des gâteaux secs. La mère de Laurent Dahl évoqua l’imminence d’un voyage organisé qu’ils devaient faire dont ils se réjouissaient, le père de Laurent Dahl (qui venait de ranger dans son sac le flacon pharmaceutique : il était d’excellente humeur) évoqua les beautés de ce pays telles que vantées par un dépliant touristique qu’il exhiba, Un super-hôtel quatre étoiles avec piscine, Robert et Monique nous accompagnent, regarde l’hôtel, ajouta-t-il en tendant le prospectus à son fils, qui éprouva en cet instant un sentiment de révolte d’une violence indescriptible. Cet être lâche, faible, apeuré, fasciné par les puissants, cet escargot servile qui avait détruit l’existence de sa femme, qui avait détruit l’adolescence de Laurent Dahl, qui l’avait rendu fou, à jamais insécurisé, qui avait fait d’un écolier de CE2 un adulte angoissé arrivé en avance, cet homme putride, après avoir tenu vingt ans sans flancher, avoir résisté à tous les coups, avoir survécu à tous les attentats, avoir perduré égal à lui-même dans les souffrances les plus atroces répercutées quotidiennement sur sa famille, à présent qu’il était à la retraite, à présent qu’il était sauvé, à présent qu’il avait franchi sans dégâts irréversibles les turbulences de sa vie professionnelle, voilà qu’il était heureux ! voilà qu’il se prélassait insouciant sur un fauteuil ! voilà qu’il envisageait avec gaieté un voyage organisé ! voilà qu’il faisait circuler, inconscient de la gravité de son geste, un calcul qu’il avait sécrété ! La mère de Laurent Dahl parla des rideaux qu’elle avait apportés pour leur appartement qui s’en trouvait démuni : On peut pas vivre sans rideaux ! leur dit-elle. Ça fait deux ans que vous devez en acheter ! Alors j’ai pris l’initiative… de très jolis… – Non merci, l’interrompit Laurent Dahl. Je déteste les rideaux. Je te l’ai déjà dit : je déteste les rideaux. – Mais je les ai achetés… se lamenta interloquée la mère de Laurent Dahl. De jolis rideaux à fleurs… Ils sont dans l’entrée… Pourquoi tu n’en veux pas ? Laurent Dahl lui répondit : Tu les remportes. Moi vivant il n’y aura pas de rideaux dans cet appartement. Je ne veux pas : c’est tout. Elle éclata en sanglots et le père de Laurent Dahl intervint dans la conversation comme à son habitude, tout embrouillé, mis en bouillie, pour stigmatiser la brutalité de Laurent Dahl à l’égard de sa mère. Toi tu restes à l’écart de tout ça. Toi surtout tu t’en mêles pas. C’est un problème entre ma mère et moi : je vais lui expliquer calmement. Et le père de Laurent Dahl, agressif dans sa viscosité d’escargot complexé, insista. Tu fermes ta gueule putain ! Tu restes à croupir dans ton coin ! Surtout aujourd’hui tu viens pas me faire chier ! Je rattrape le truc avec ma mère mais toi putain tu la fermes ! Et le père de Laurent Dahl, scandalisé, physiquement secoué comme le feuillage d’un peuplier dans la tempête (chaque parcelle de sa peau clignotait dans l’espace du salon comme autant de feuilles argentées malmenées par le vent : ce spectacle communiqua des envies de meurtre à Laurent Dahl qui aurait pu en cet instant assassiner froidement son père), continuait de protester, Ça recommence, tu vois, ce type… disait-il à sa femme en désignant leur fils, ça recommence, viens, viens on s’en va, ce type est vraiment… et la mère de Laurent Dahl se laissa entraîner, Tu restes là, on va parler tranquillement, lui disait son fils au bord des larmes, n’écoute pas ton mari, tu restes là, je vais les prendre tes rideaux t’inquiète pas, et elle sortit en pleurs au bras de son mari. Le lendemain Laurent Dahl acheta Les Échos à l’aéroport de Roissy : « Lancé avec le soutien actif du gouvernement britannique et de ses trois sponsors, Murdoch, Vivendi et Softbank, le Nasdaq Europe se déclare prêt à élargir son tour de table à d’autres Bourses et institutions financières européennes. » Il rencontra à Moscou trois investisseurs qui apportèrent au total à Igitur 800 millions de dollars : une performance exceptionnelle. Se pourrait-il qu’il rencontre dans cette ville l’inconnue du TGV ? Depuis mars il rétribuait le chauffeur de Clotilde pour qu’il achète chaque semaine (avec une carte bancaire qu’il lui avait donnée) (un bureau avait même été loué dans ce seul but) l’intégralité de la presse internationale (plus exactement : française, italienne, anglaise, américaine) où l’inconnue du TGV, dans l’hypothèse où elle jouirait dans un quelconque domaine d’une certaine notoriété, était susceptible de faire l’objet d’un article accompagné d’un portrait d’elle, Jean-Jacques épluchant scrupuleusement chaque magazine qu’il acquérait et découpant pour Laurent Dahl les photographies de toutes les rousses qu’il découvrait au hasard de ses feuilletages, accompagnées de leurs légendes. Et le flacon pharmaceutique… Laurent Dahl n’arrivait pas à se défaire de cette image obsessionnelle qui l’habitait, qui s’infiltrait dans ses pensées, déclenchait des délires répugnants, je veux parler du calcul qu’il avait vu et tenu entre ses doigts, lequel calcul l’avait plongé (dans un contexte de fragilité généralisée : Igitur en déséquilibre et l’inconnue introuvable) dans une désolation qui s’apparentait à une sorte de dépression nerveuse. Il visualisait la balle de golf chaque nuit avant de s’endormir, ou plutôt elle s’imposait à son esprit avec un impact cinématographique dont il avait du mal à limiter les effets. Laurent Dahl sortait le calcul de son flacon et le croquait, mordait dans sa matière alvéolaire, faisait fuser sur ses gencives des jets de pus, avalait le liquide empoisonné du kiwi tumoral, goûtait sa chair avec délectation, mordillait des morceaux de la coque disloquée, les laissait s’attarder sous sa langue, en sentait la matière brune, acide, spongieuse, picotante, et Laurent Dahl se levait de son lit horrifié, allumait la lumière, allumait la télévision, allumait la radio, ouvrait en grand les fenêtres de sa chambre et respirait par un rectangle de la façade de son hôtel l’oxygène luxembourgeois. Il avait appelé sa mère plusieurs fois pour s’excuser : elle refusait de lui parler. C’était son père qui décrochait : Laurent Dahl restait calme et demandait à s’entretenir avec sa mère. Elle ne veut pas. Elle ne veut plus te parler. Et Laurent Dahl se disait : Par ta faute. Si tu n’avais rien dit, si tu étais resté sur ton fauteuil à assister à cette scène en silence, ma mère et moi on se serait expliqués : on se serait réconciliés en dix minutes. Laurent Dahl disait à son père : Qu’elle me rappelle. Je veux vraiment lui parler. – Elle dort. D’où tu appelles ? – De Luxembourg. Va la réveiller. Dis-lui que c’est son fils. – De toute manière elle ne veut plus te parler. – Elle ne veut plus me parler… À cause d’une histoire de rideaux… – Pas seulement… À cause de tout… Elle sent que tu nous détestes… – Que je VOUS déteste ? Elle sent que je VOUS déteste ? Son père approuva en silence. – Toi en revanche, et c’est assez paradoxal, je dirais même que je trouve délicieux ce paradoxe (en prononçant le mot délicieux il pensa au calcul qu’il dégustait chaque nuit dans son demi-sommeil), toi tu acceptes de me parler en revanche : c’est assez savoureux. – Il faut bien puisque tu appelles. – Je vais te dire un truc ce soir. Un truc très important. Cette inversion rocambolesque m’y encourage. – Inversion rocambolesque ? – Absolument. Inversion rocambolesque. C’est à toi que je parle et c’est ma mère qui reste inaccessible. Alors que je voudrais ne plus avoir à te parler, jamais, plus jamais… Or elle s’imagine, par ta faute, que je lui en veux à elle : que je ne l’aime pas : c’est faux. Laurent Dahl sentit son père repartir dans une spirale de furie complexée. – Je ne comprends pas comment tu as pu si bien résister. Tu auras passé ta vie à résister. On a voulu t’abattre, la société n’a pas cessé une seule seconde de vouloir t’abattre : tu as résisté : tu as passé ton existence à résister. Certains auraient fait des dépressions nerveuses, des tentatives de suicide, auraient capitulé, se seraient dit OK, c’est bon, j’abandonne, j’arrête d’angoisser tout le monde avec mes trucs, et seraient devenus sympathiques, dévoués, généreux, philanthropes, d’autres se seraient retrouvés en HP. Je sais pas. Cette résistance inconditionnelle. C’est un prodige qui ne laisse pas de me fasciner. Faut-il avoir peur de mourir ! Faut-il avoir un instinct de survie développé pour résister de cette manière ! Un instinct de survie plus puissant que tout ! Plus méprisant que tout ! Plus scandaleux que tout ! Parfois je me dis que si un jour on t’avait dit : Voilà vous devez choisir : soit on vous tue soit on tue vos enfants, eh bien je suis absolument certain que tu aurais signifié, et obtenu, qu’on tue plutôt tes enfants. De ça je suis rigoureusement certain. Et son père raccrocha. Laurent Dahl rappela : personne ne répondit. Laurent Dahl ouvrit en grand la fenêtre de sa chambre : il fuma une cigarette en regardant les toits de Luxembourg. Laurent Dahl rappela une heure plus tard : son père décrocha et l’attaqua d’emblée. Ça suffit maintenant ! Ta mère est encore en pleurs par ta faute ! Qu’est-ce que tu veux encore ! – Car ça y est : tu lui as raconté comme s’adressant à vous deux, vous englobant vous deux, quelque chose qui n’était destiné qu’à toi ? Il a fallu que tu lui racontes ! Mais c’est tout toi ça ! – Je vais raccrocher. – Non. Juste une chose. Une dernière chose. La chose la plus importante que je voulais te dire ce soir. Son père écouta. Laurent Dahl l’entendait respirer dans l’écouteur. Après ces vingt années de résistance qui ont tout détruit dans ton entourage, je trouve obscène que tu vives comme si de rien n’était, que tu sois si heureux, il est obscène ton bonheur de retraité, elle est proprement révoltante, inacceptable, d’une indignité intolérable, ta quiétude de retraité hors de danger. J’aurais voulu que mon père affronte l’existence avec la dignité, le courage, la grandeur… d’un homme qui tire les conclusions… et je trouve ça scandaleux… Petite pause. Laurent Dahl s’étonnait que son père n’ait pas déjà raccroché. Mais peut-être n’avait-il pas encore compris où son fils voulait en venir ? Tu nous le dois, tu te le dois à toi-même ce geste réparateur… ce geste de rédemption… ce geste qui te sauverait toi-même… Tu raterais quoi ? Un séjour au Club Med ? Et l’année prochaine un voyage en Floride ? Et quatre dîners avec Robert et Monique ? C’est une sorte de dette que tu as contractée, d’une certaine manière, tu ne penses pas ? Et donc je te demande instamment, solennellement, ce soir, cette nuit, pour pouvoir sauver ce qui reste à sauver, et notamment mon amour pour ma mère… et le père de Laurent Dahl (qui soudain avait peut-être compris : tranché en deux comme une bûche par la lame de cet éclat) raccrocha abasourdi avant que son fils ait terminé sa phrase. Le lendemain Laurent Dahl rentra à Londres : Steve Still buvait du whisky à la bouteille en lançant par la fenêtre ouverte de petites boules de papier. Quand un trader échoue, quand il se heurte chaque jour à un mur d’incompréhension, c’est à la fois un gouffre et une spirale, un toboggan infini, un abîme vertigineux. C’est violent. C’est d’une violence extrême. Qu’est-ce que vous avez tous à me regarder comme ça ? hurla Steve Still ce matin-là. Toi, la pute, dit-il à Alexandra, montre-nous carrément tes seins pour une fois au lieu de les dévoiler à moitié comme tu fais ! Tu regardes ma gueule comme si j’étais un singe de zoo mais montre-nous plutôt ta grosse poitrine de salope ! Allez, vas-y, pétris-toi les seins, caresse-les tes gros nibards de pute, viens me sucer la bite qu’on s’amuse un peu ! et Steve Still se planta devant Alexandra son sexe à l’air, énorme, en érection, qui scandait le silence réfrigéré de la salle de trading : Viens me sucer la bite au lieu de me dévisager comme si j’étais un détraqué ! Le 18 novembre : 6 722. Le 19 novembre : 7 166. Le 22 novembre : 7 722. L’oncle de Laurent Dahl lui téléphona : Il paraît que tu as demandé à ton père de se suicider ? – Je vois que les nouvelles circulent… – Ta mère est effondrée : c’est elle qui veut se suicider : elle ne cesse plus de pleurer. – Ce qui est sûr c’est que lui il n’est pas près de le faire ! Il a résisté à tout et il résistera à ça ne t’inquiète pas ! – Mais enfin ! Mais quand même ! Dire ça à son père ! – C’était pour déconner. Vous prenez tout au sérieux dans cette famille. Tout prend en permanence des proportions déraisonnables. – Mais Laurent ! Dire ça à son père ! Lui demander qu’il se suicide ! Instamment ! Solennellement ! Pense à ta mère ! – C’est justement à elle que je pense quand je demande à mon père de se suicider. – Et tu voudrais vraiment ? Tu voudrais vraiment qu’il t’obéisse ? Tu veux vraiment sa pendaison sur la conscience ? – Dans la colonne ACTIFS du bilan. Puis : Tu me demandes de répondre honnêtement ? – Je te demande de répondre honnêtement. – La blague c’était de le lui dire : une sacrée plaisanterie. L’oncle de Laurent Dahl se mit à pérorer au téléphone. Il lui demandait, Ne serait-ce que pour ta mère, pour la remettre sur pied : elle est anéantie, d’appeler son père et de lui faire des excuses. – Plutôt crever. Je peux appeler ma mère pour m’excuser de la faire souffrir mais mon père : plutôt crever. L’oncle de Laurent Dahl en remit une couche. Vous commencez sérieusement, tous, à me casser les couilles ! hurla Laurent Dahl. Vous et vos histoires de famille vous commencez très sérieusement à me casser les couilles ! Le résultat c’est que bientôt je n’aurai plus aucune relation avec aucun d’entre vous. Tu ignores peut-être qu’il a osé me montrer un calcul qu’on lui a retiré ? Il me l’a apporté à la maison dans un petit flacon de laboratoire ! Il m’a mis sous les yeux, il a incrusté dans mon esprit un fragment délictueux de ses entrailles ! – Je l’ignorais. Et alors ? – Et alors ?! Tu me demandes et alors ?! Mais c’est la dernière chose qu’il fallait faire !! La plus inconvenante, la plus irresponsable !! – Je comprends pas. Je comprends rien. Tu perds la tête mon vieux tu perds la tête. – Si encore ç’avait été je sais pas un truc informe, sanguinolent, déchiqueté, sans dessin particulier, un lambeau ! J’aurais pu m’échapper ! Mais là ! Mais ce calcul ! Ce pur chef-d’œuvre ! Cette sphère parfaite ! Ce maléfice ! Sa perfection m’enferme ! Son harmonie m’obsède ! Je suis possédé ! Je ne peux plus m’en détacher ! C’est devenu une idée fixe ! – Bon mais alors qu’est-ce qu’on fait… l’interrompit son oncle. – Comment ça qu’est-ce qu’on fait ? – Tu appelles ton père oui ou non ? – Si j’appelle mon père ce sera pour exiger de lui qu’il mette à exécution la seule chose qu’il puisse faire ! et Laurent Dahl raccrocha. Le 24 novembre : 8 277. Le 26 novembre : 8 488. Les Échos : « La bourse de Tokyo a terminé en recul de 0,92 %. L’indice Nikkei des 225 valeurs vedettes a chuté de 174,43 points à 18 271,78. L’indice élargi Topix a perdu de son côté 19,44 points à 1.648,91. Mais la baisse du Nikkei au niveau général n’a pas empêché la progression de quelques valeurs liées à l’Internet, comme NTT DoCoMo et surtout Softbank. » Laurent Dahl fut obligé de mettre la main sur des apports supplémentaires (nouveaux voyages qui s’enchaînèrent), de rallonger la sauce sur les opérations de chirurgie esthétique effectuées par Marino Balducci (qui prenaient des proportions inquiétantes : Laurent Dahl se voyait déjà en prison) et de vendre un nombre de puts long terme proprement suicidaire. De toute manière (et cela Laurent Dahl l’éludait : refoulement d’autant plus mystérieux qu’il le conduisait dans un oubli angoissé, intranquille, tout imprégné des saveurs de la catastrophe, un oubli blanc où c’est la balle de golf des entrailles de son père qui surgissait dans ses reliefs les plus obsessionnels) les puts long terme qu’Igitur avait vendus étaient tellement nombreux que si la haute technologie finissait par s’écrouler, les sommes que le hedge fund devrait débourser pour honorer ces contrats dépasseraient les profits générés par le short de Steve Still. Car en l’état actuel des choses, la valeur du titre Softbank ayant été multipliée par 9 entre février et novembre, Igitur n’était plus short de 350 millions mais de 3 milliards 150 mille dollars ! Leur seule chance de s’en sortir serait que les dot com s’écroulent massivement avant le 20 décembre, de manière à présenter des pertes d’environ 20 % (sacré coup dur pour leur réputation) qu’ils rattraperaient l’année suivante. Dans le cas contraire Laurent Dahl n’aurait plus qu’à s’appliquer à lui-même les directives transmises à son père ou alors à accepter de passer les deux prochaines années dans une cellule londonienne à l’exemple d’Oscar Wilde. Steve Still vira le lendemain deux des trois traders qui l’assistaient. Mais qu’est-ce que t’as fait ? lui demanda Laurent Dahl. Jeff et Bill sont venus me voir, ils me disent que tu les as virés en arrivant ? – De toute manière, je vais te dire, ils parlent trop, tous leurs potes sont traders dans des hedge funds et des banques, il valait mieux qu’ils se tirent… Les deux traders savaient depuis longtemps que Steve Still déconnait : l’image qu’ils renvoyaient de sa dérive avait fini par l’insupporter : il ne tolérait plus de perdre la face devant ses assistants. – Et tu crois que maintenant que tu les as virés, en les humiliant, ils vont fermer leur gueule ! Mais ils vont parler au contraire ! – T’as qu’à leur filer à chacun 1 doll d’indemnités ! T’as qu’à les envoyer deux mois aux Baléares ! Tu leur fais signer un papelard comme quoi ils se tirent deux mois aux Baléares ou sinon ils partent sans rien ! Le 2 décembre : 7 077. Le 3 décembre : 7 377. Le 6 décembre : 7 888. Le 7 décembre : 7 788. Le 8 décembre : 7 888. Laurent Dahl scrutait toute la journée la valeur de l’action : il devrait prendre bientôt une décision. Le 9 décembre : 7 677. Le 10 décembre : 7 888. À Steve Still : T’y crois encore ? C’est encore possible ? Tu penses vraiment que ça peut s’écrouler ? Le 13 décembre : 7 722. Le 14 décembre : 7 511. Laurent Dahl épluchait un jour sur deux le contenu d’un dossier scrupuleusement daté, classé, indexé, que Jean-Jacques lui expédiait par Fedex, où il trouvait des portraits de rousses (la plupart du temps des fausses : cet abruti ne parvenait pas à distinguer les authentiques des falsifiées) de tous pays, chanteuses, actrices, sportives, cantatrices, jet-setteuses, présentatrices de télévision, dont aucune ne ressemblait à l’inconnue. Le 15 décembre : 7 566. Laurent Dahl ne prenait plus les investisseurs au téléphone. Marino Balducci lui réclama un chèque de 3 millions qu’Igitur lui devait : Laurent Dahl l’envoya chier en le traitant de porc : De porc ! Vous me traitez de porc ! hurlait l’auditeur au téléphone. Vous allez voir si je suis un porc ! J’arrive immédiatement et je vous casse la bouche ! Laurent Dahl quitta précipitamment son bureau et se cloîtra dans une chambre d’hôtel à Notting Hill. Le 16 décembre : 7 688. Le 17 décembre : 7 699. Laurent Dahl se rendit à Paris et loua une suite à l’hôtel du Louvre. Il passait ses journées en terrasse du Nemours et scrutait l’esplanade à la recherche de l’inconnue. Il songea qu’il aurait dû appeler le hedge fund Cendrillon plutôt qu’Igitur. Le 20 décembre : 7 622. Le 21 décembre : 7 533. Le 22 décembre : 8 088. Laurent Dahl déambulait boulevard Haussmann (l’inconnue se rendrait peut-être aux Galeries Lafayette pour ses emplettes de Noël ?) quand il croisa le directeur d’un family office qui l’intercepta avec autorité : Nous retirons nos fonds. – Et le lock up de deux ans ? lui répondit Laurent Dahl. Il guettait l’apparition d’un taxi libre sur le boulevard pour pouvoir se soustraire à cette emprise. – Il expire ces jours-ci. J’ai contacté plusieurs investisseurs qui ont placé chez vous des sommes considérables : nous nous trouvons sans exception dans la même situation : silence total de votre part depuis dix jours. Or je me suis laissé dire qu’il se passe sur un certain short (sur une dot com apparemment) des événements contraires à vos désirs. – Mais pas du tout, contesta Laurent Dahl. Il héla un taxi qui venait d’apparaître. La Mercedes s’immobilisa le long du trottoir. – Attendez, qu’est-ce que vous faites, où allez-vous ? lui demanda le directeur du family office. – J’ai un rendez-vous important. Mais voyons-nous demain. Que diriez-vous d’un verre au Plazza Athénée, je sais pas, vers dix-huit heures ? L’investisseur le regardait avec hostilité. – Non. Maintenant. Réglons cette affaire immédiatement. Laurent Dahl le bouscula et s’engouffra dans le taxi. L’homme hésita à l’empoigner et préféra se saisir de son portable : il pianota un numéro sur le cadran en le regardant fixement. Laurent Dahl ferma la portière du taxi et s’adressa au chauffeur : Démarrez. Aéroport Roissy Charles de Gaulle je vous prie. En se retournant il vit par la lunette arrière l’investisseur qui notait le numéro d’immatriculation sur la paume de sa main.
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