Cendrillon
Chapitre 14
À la fin de l’année 1998, conclue comme on l’a vu sur une performance remarquable d’Igitur (alors que la plupart des hedge funds avaient traversé de sévères turbulences : crise de l’Asie et effondrement de la Russie), beaucoup d’opérateurs s’étaient mis à investir sur les stocks de dot com, en d’autres termes de haute technologie, et cette tendance s’accentua lors du premier trimestre 1999. Steve Still considérait que la plupart des entreprises Internet, surévaluées par leurs cotations, étaient des coquilles vides sans la moindre valeur : il affirmait qu’il était débile, Vraiment débile, absurde, insensé, d’investir de telles sommes sur des types débraillés, Sur une tribu de skate-boarders dégénérés qui fumaient des cigarettes toute la journée dans des bureaux déserts. Les boîtes Internet : du vent, des idées, un esprit : rien d’autre. Des rêves. Une attitude. Des canettes de Coca sur une table. De pures visions d’avenir suspendues dans l’atmosphère. Les stocks de dot com avaient beaucoup performé ces derniers mois et Steve Still était convaincu qu’un retournement allait finir par se produire dont ils pourraient bénéficier. Après la crise de l’année précédente, il était peu probable que le marché fasse un feu d’artifice, a fortiori à partir d’entreprises déficitaires dont les chiffres d’affaires se trouvaient en total décalage avec leurs cotations. Steve Still en était d’autant plus convaincu que la crise que venait de traverser l’Asie allait l’inciter à vouloir se redresser en adoptant un comportement hyper-agressif : produire à petits prix et envahir le marché mondial. Steve Still se mit donc, dès les premiers jours de février, à shorter massivement plusieurs stocks de dot com, en d’autres termes, je le rappelle pour les plus distraits d’entre vous, il emprunte des titres et les revend immédiatement sur le marché. Le jour où leur valeur s’effondre, il les rachète à bas prix, rend les titres à leur propriétaire et empoche au passage une importante plus-value. Igitur shorta principalement, pour 200 millions de dollars, les titres d’une société japonaise spécialisée dans les nouvelles technologies, Softbank, dirigée par un certain Masayoshi Son, surnommé L’empereur du Net par un certain nombre d’observateurs. Le 5 février, le jour de l’opération, l’action Softbank valait 904 yens. Laurent, lis ça, c’est édifiant, lui déclara Steve Still en lui tendant Les Échos. Alex, s’il te plaît, apporte-nous du café tu seras gentille. Laurent Dahl s’assit sur une chaise à côté du trader et commença la lecture de l’article : « Dans l’univers d’Internet, les chiffres et les taux de croissance ne connaissent guère de limites. Sur les douze derniers mois, l’action AtHome a ainsi progressé de 284,9 % et celle d’Excite de 259,4 %. Ces deux entreprises, qui n’existaient pas au milieu des années quatre-vingt-dix, atteignent désormais des valorisations phénoménales de respectivement 10,44 et 3,48 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires combiné inférieur à 150 millions de dollars sur les douze derniers mois et des pertes de lancement atteignant les 200 millions de dollars. Yahoo!, qui a pour particularité d’être resté à l’écart des opérations de fusion (le japonais Softbank contrôle 30 % du capital), est lui valorisé à 31,28 milliards de dollars (en progression de 871,5 % en douze mois) pour à peine plus de 200 millions de dollars de chiffre d’affaires sur les quatre derniers trimestres. » Laurent Dahl leva la tête et posa le journal sur la table. Non mais t’as vu ! s’exclama Steve Still. C’est du délire ! On est en plein délire là ! On va se goinfrer sur ce coup je te dis pas ! Le plus gros deal de ma carrière je vais te faire ! Il ne tenait plus en place. Il arpentait la salle de trading en gesticulant. Mais regarde les chiffres c’est démentiel ! Des progressions de 280 % ! Des valorisations de 10 milliards ! Pour des boîtes qui ont perdu 200 millions sur les 12 derniers mois ! Dont le CA atteint péniblement 150 millions ! Mais on vit dans un monde de fous ! Ils sont tombés sur la tête ! Ils se sont fracassé les neurones pendant les fêtes de Noël ! – Et ça va plonger quand d’après toi ? lui demanda Laurent Dahl en allumant une cigarette. – Imagine-toi que les baby stars de l’Internet, des boîtes d’à peine trois ans qui portent encore des couches, pèsent aussi lourd que des antiquités industrielles ! On croit rêver ! Ford a racheté Volvo fin janvier pour 6 milliards et demi de dollars ! Et le même jour Yahoo! rachète Geocities, une société californienne spécialisée dans l’hébergement de pages personnelles, pour 4 milliards et demi ! – C’est aberrant. Je suis d’accord avec toi. – J’ai vu la photo des créateurs de Geocities ! Trois types en bermuda à fleurs ! Les cheveux décolorés à l’oxygène et au sel de mer ! Trois putains de branleurs qui font du jet-ski toute la journée ! – Et c’est pour quand d’après toi le grand plongeon ? – C’est imminent à mon avis. Ce truc-là peut pas durer éternellement. Je dirai : un ou deux mois tout au plus. – C’est-à-dire avant la fin du mois de mars. – À tout casser. Avant la fin du mois d’avril ça c’est certain. – Et ton short sur Softbank il est bien de 200 dolls… – De 200 dolls. Mais je vais peut-être l’accentuer. Dans quelques jours. C’est trop beau le truc qui se profile ! Car c’est une bulle ce pur délire : ni plus ni moins qu’une bulle ! Et quand le titre va se scratcher, et le secteur des dot com tout entier, crois-moi, ça va se scratcher grave ! Emporté par l’euphorie d’une nuit de baise spectaculaire, Steve Still consolida sa pose une semaine plus tard. Il expliqua à Laurent Dahl qu’il s’était levé ce matin-là, au terme d’une nuit démente qui l’avait vu menotter sur son lit, aux colonnes du baldaquin, pour la fouetter, une Polonaise hallucinante, proprement fantastique, qui jouissait sans discontinuer, Je te jure ! du jamais vu ! dix-neuf orgasmes en une seule nuit ! lui avait dit Steve Still, Mais j’imagine que c’est pas de ça dont tu voulais me parler, l’interrompit Laurent Dahl, Non : pas exactement, il raconta qu’il s’était réveillé ce matin-là dans la lumière d’une certitude irréfutable : le secteur des dot com était sur le point de s’écrouler. Il marchait dans la rue, le ciel était paisible, immense, Aussi indiscutable qu’un concept philosophique : j’avais l’impression qu’il me parlait, Qui ? qui te parlait ? lui demanda Laurent Dahl, Le ciel, qu’il me parlait, je le regardais : il me parlait : vends ! vends ! vends ! et Steve Still s’était procuré un petit-déjeuner dans un coffee shop aux abords de Holland Park qu’il avait consommé dans la rue, Un bon café bien chaud, de petits sandwichs au poulet : elle m’avait creusé l’estomac la Polonaise ! et arrivé à son bureau, heureux, titulaire d’un record inouï, Tu te rends compte ? l’interrogea Steve Still, ces filles des pays de l’Est, non mais je sais pas si tu réalises : dix-neuf orgasmes ! il s’était assis devant son ordinateur. – Et donc ? lui demanda Laurent Dahl. – Et donc j’ai shorté le titre Softbank pour 100 millions supplémentaires. – Tu y es allé un peu fort… – Écoute, c’est simple, ce titre il vaut 600 : 700 à tout casser. Je suis certain qu’il va descendre à 700, 600, peut-être même moins, 550, dans les dix jours qui viennent. Imagine la thune qu’on va se faire ! Je le sens ! C’est incroyable ! La bulle va exploser ! Je n’ai jamais éprouvé une telle certitude sur aucun deal que j’ai fait ! Au moment où Steve Still finalisa cette opération, le titre Softbank valait 908. Le 24 février, après quelques jours d’un reflux momentané qui sembla corroborer les intuitions du trader : 922. À la fin du mois : 933 : le titre avait progressé d’environ 3 % sur le premier short et de 2,5 % sur le deuxième. C’est pas génial pour la publication des perfs de février, déclara Laurent Dahl à Steve Still. Les investisseurs vont voir qu’on perd un peu d’argent sur cette pose. Steve Still essaya, pour faire baisser le titre, de semer la panique sur le marché : il en vendit énormément, au fixing, au tout dernier moment, le jour de la clôture du mois : la valeur de l’action passa instantanément de 933 à 901 (ce qui permit à Laurent Dahl de publier des perfs positives) avant de repartir à 917 dès le lendemain. On appelle cette manœuvre le marking : Steve Still avait marqué ses positions : mais il avait accentué son short de 50 millions de dollars. On a eu chaud. Je vais pouvoir publier des perfs positives. On a shorté un titre à 904 qui fait 901 à la fin du mois. Le 3 mars : 922. Le 5 mars : 923. Le 9 mars : 933. Le 15 mars : 1 062. Le 17 mars : 1 168. Le 25 mars : 1 233. Le 30 mars : 1 508. Un truc de folie. L’horreur absolue. Un pur cauchemar. Depuis que Steve Still avait shorté Softbank, la valeur du titre avait été multipliée par 1,6 en moyenne sur l’ensemble des trois opérations, ce qui impliquait qu’Igitur n’était plus short de 350 mais de 560 millions de dollars, soit une perte de 210 millions de dollars. En d’autres termes : si Steve Still, pour une raison ou pour une autre, devait racheter sur le marché les actions qu’il avait empruntées (racheter sa pose comme on dit dans le jargon financier), il devrait débourser, au lieu des 350 dolls que lui avait rapportés leur cession, 560 dolls. Heureusement cette perte se trouvait compensée en partie par les gains qu’avaient générés un certain nombre d’opérations que Steve Still avait conduites parallèlement. On est down 2, lui déclara Laurent Dahl. Je vais devoir publier ce mois-ci, pour la première fois depuis deux ans, des perfs négatives. Ce truc commence à m’inquiéter. Tu es sûr de ton coup ? – Tu as écrit la newsletter ? – Je suis en train. – Eh bien tu leur expliques… – Je sais, l’interrompit Laurent Dahl : qu’on n’y croit pas, que les dot com c’est de la merde, qu’on shorte à mort la haute technologie, que le truc va s’effondrer d’ici un mois et qu’on va s’engraisser comme des porcs. C’est bien ça ? – C’est exactement ça ! explosa Steve Still en exposant la paume de sa main droite vers le visage de Laurent Dahl, t’as tout pigé mon gars ! et Laurent Dahl frappa mollement la main ouverte de son complice. La rédaction de la newsletter avait été pour Laurent Dahl un exercice de rhétorique délicat. Car il avait convaincu l’intégralité des investisseurs que le secteur des dot com ne valait rien intrinsèquement : il les avait convaincus du bien-fondé de leur vision. Seulement voilà, il n’échappait désormais à aucun d’entre eux (il suffisait de lire la presse) que ce secteur déclaré sursitaire quelques semaines plus tôt (En bordure d’une falaise, avait même écrit Laurent Dahl) ne cessait d’embellir et de porter ses fruits, des fruits juteux que les hedge funds qui jouaient long (qui achetaient les titres au lieu de les vendre) distribuaient dans l’euphorie à leurs investisseurs. Le 5 avril : 1 659. Le 6 avril : 1 828. Le 8 avril : 2 023. Les Échos du 7 avril : « L’indice Nikkei a conclu en hausse de 0,89 % dans un volume d’échanges relativement limité. À noter la progression des valeurs de l’Internet dans le sillage de Wall Street la veille : Softbank s’est ainsi adjugé 10,2 % tandis que Yahoo! Japan a pris 8,5 %. Rappelons que le titre Softbank s’est envolé ces dernières semaines après l’annonce d’une alliance avec Microsoft et Yahoo! Japan pour créer une société de vente de voitures sur Internet. » Les enculés de Microsoft qui font grimper le titre ! Il a pris 11 % dans la nuit ce putain de titre de merde ! hurlait Steve Still en arpentant la salle de trading. 2 023 ! Comme si un truc comme la vente de bagnoles sur Internet pouvait avoir un quelconque avenir ! Et le marché qui s’emballe ! Microsoft investit quelques dollars dans cette boîte de trisomiques et voilà que le titre il s’envole ! – Mais qu’est-ce qu’on fait ? lui demanda Laurent Dahl. – Comment ça qu’est-ce qu’on fait ?! Tu en as d’autres des questions débiles ?! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?! – Eh bien justement je te pose la question. On va pas rester comme ça à rien faire à regarder le titre qui grimpe ! Quand même Steve merde ! – Mais je te dis qu’il va baisser putain ! Je te dis que ça va s’effondrer ! – Tu dis ça depuis février ! Les dot com étaient censées s’effondrer début avril ! Et on est le 7 avril ! Et le titre il fait 2 023 ! – Tu veux que je rachète ma pose c’est ça ! Tu veux que je rachète mon short pour la modique somme de 780 dolls ! – Mais coupe au moins ! Coupe Steve merde ! On va droit dans le mur ! On perd un peu plus de thune à chaque heure qui passe ! On perd un maximum de pognon sur ce coup et c’est un euphémisme ! – Eh bien moi je vais te dire ! hurla Steve Still devant ses écrans d’ordinateur. Je vais te dire ! Le trading c’est moi ! Tu vas sortir de cette pièce ! Tu vas faire ton boulot ! Et qu’est-ce que c’est ton boulot ? Il foudroya Laurent Dahl du regard : C’est de trouver des investisseurs ! C’est de chauffer les investisseurs ! C’est de grossir le fond avec de nouvelles mises ! La situation s’aggravait de jour en jour. Laurent Dahl savait pertinemment qu’il leur faudrait trouver très vite une solution : il était exclu de terminer le mois sans diluer, sans diminuer d’une manière ou d’une autre cette pose calamiteuse : cette perte catastrophique. Écoute : ça a pas l’air d’être le moment d’être short. Steve Still leva ses bras vers le ciel en ouvrant grand la bouche (mais aucun son victorieux n’en surgit) comme si Laurent Dahl avait marqué un but de la tête : manière de signifier, persiflage matinal, qu’il s’illustrait par des propos pleine lucarne qui le laissaient pantelant d’admiration. Coupe, coupe un peu, on est trop gros. On est short 780 dolls de ce truc-là : c’est énorme. – Tu m’emmerdes ! Interrompant ses simulacres de supporter : C’est du purin cette entreprise ! Il vaut rien cet immondice d’entreprise ! – Mais tu vois bien que les gens l’achètent ! Steve : tu vois bien que les gens l’achètent ! – Mais tu sais très bien que ça vaut rien ! Je te l’ai démontré trois milliards de fois ! – Je sais ! Mais les gens achètent ! T’y peux rien putain ! Te mets pas contre tout le monde ! – Tu m’emmerdes ! – Te mets pas contre tout le monde Steve ! Coupe bordel ! Fais quelque chose ! Steve Still ne répondait pas. Toi tu estimes qu’elle vaut 600 ! OK ! 600 ! Mais si les gens l’achètent à 2 023 : elle vaut 2 023 ! Et si des gens l’achètent demain à 3 070 : elle vaudra 3 070 ! Tu connais l’adage Steve ! Le marché peut rester stupide beaucoup plus longtemps que tu peux rester solvable ! Laurent Dahl reçut le lendemain un appel du prime broker de Merrill Lynch (où se trouvait domiciliée l’intégralité de leurs comptes) qui s’inquiétait de cette pose anormale qui grossissait comme une tumeur : Quand même… c’est quand même très particulier… Il y a un petit bruit… Les investisseurs commencent à entendre qu’apparemment vous êtes très short d’un truc… Et vos appels de marge on peut pas dire… ils sont quand même limite embarrassants… Qu’est-ce que vous comptez faire ? – Un certain nombre de choses sont en cours dont je vous parlerai bientôt. – Il va falloir faire vite. Vous ne pouvez pas rester comme ça. Je compte sur vous pour régulariser cette situation dans les meilleurs délais. – Oui, je sais, naturellement, c’est en cours, je vous tiens au courant… et Laurent Dahl raccrocha. Tu t’obstines à pas vouloir couper j’imagine, déclara-t-il à Steve Still en allant le voir sur le plateau. – Je m’obstine à pas vouloir couper comme tu dis. – Je viens de recevoir un appel alarmant, et c’est un euphémisme : carrément flippant, de Merrill Lynch. On a le couteau sous la gorge. Ils vont nous acculer à vendre la pose. Et les investisseurs. Je voudrais te parler des investisseurs. Ils m’appellent. Ils prennent leur téléphone. Gentiment. Élégamment. Ils sont courtois. On a la cote. Ils nous font confiance. On leur a rapporté suffisamment d’argent ces deux dernières années. Mais. Écoute-moi. Ils savent qu’on est short de ce truc : car t’étais tellement sûr de ton coup que je l’ai clamé dans mes newsletters. Et là la pose elle fait pratiquement la moitié du fonds. Il fait pratiquement la moitié du fonds ton pari polonais. Puis : On est acculés Steve. Il faut qu’on trouve une solution. – De toute façon on est tellement short que si on coupe on va devoir racheter tellement d’actions que le stock va prendre encore 20 %. 20 ou 30 %. C’est un truc de malade. Si je vends une partie du short je fais monter le titre et la partie du short que nous gardons elle s’alourdit. Sans compter, je le maintiens, JE LE MAINTIENS, que les dot com vont s’écrouler. – Tu en es certain… Tu maintiens mordicus que t’en es sûr… – Mordicus. Sûr et certain. J’ai déjà déconné ? Je me suis déjà trompé ? J’ai déjà eu une vue risquée qui se serait révélée désastreuse ? – Alors il faut qu’on gagne du temps. C’est ça la stratégie : il faut qu’on gagne du temps avant que les dot com elles partent en vrille. – Qu’est-ce que tu veux dire par là ? – C’est la seule solution. C’est la seule que je voie. Il faut qu’on puisse, vis-à-vis de Merrill Lynch et des investisseurs, garder cette pose encore un peu. Je veux dire : pendant le temps que ton oracle de grand trader se réalise. – C’est ironique ? – De grand trader, que dis-je ? de génie ! de génie du trading ! Laurent Dahl déchira méthodiquement, avec lenteur, un gobelet en carton. – T’es ironique là putain ? – Pas du tout. Pas du tout ironique. Flippé. Stressé. Angoissé. Une putain d’angoisse de mort qui m’écrabouille le ventre. – Et moi alors ! Tu t’imagines peut-être que je suis serein ! – Je ne dors plus depuis cinq jours. – Et donc ta solution miracle ? – Transitoire, temporaire, momentanée, pour pouvoir rester viable tout en gardant ta pose. J’y ai pensé cette nuit en marchant dans les rues. J’ai marché dans les rues toute la nuit pour réfléchir. Steve Still alluma une cigarette et regarda Laurent Dahl avec curiosité. Trois pistes. La première : on va acheter des futures à la toute fin du mois qu’on va revendre dès le début du mois suivant. De la sorte je pourrai dire aux investisseurs qu’on est long du marché : plus seulement short mais qu’on est long. Ensuite, deuxième point, on va vendre des puts court terme sur les dot com. Un maximum de puts court terme pour financer l’appel de marge. Ce truc c’est pour répondre à Merrill Lynch. – Des puts court terme sur les dot com ?! Alors que je suis short sur les dot com ?! C’est débile ton truc !! C’est pas du tout cohérent !! – J’ai dit court terme. Des puts à un mois. Pour financer l’appel de marge. Elle ne va pas s’écrouler en avril la haute technologie ! Je rappelle, pour les auditeurs les plus rétifs à l’assimilation des concepts financiers, ce que recouvre cette savoureuse notion de put. C’est une option. C’est une assurance. C’est un délice de prosodie spéculative. Admettons que le titre Softbank vaille 2 023. Igitur vend l’assurance qu’on pourra lui céder le titre Softbank à 1 000 à tout moment dans le mois. Si le titre descend à 600 (ce que Steve Still espère ardemment en raison de son short) Igitur est obligé d’acheter à 1 000 les actions Softbank de tous ceux qui auront souscrit l’assurance : dans ce cas le hedge fund est obligé de décaisser des sommes considérables pour acheter le titre à un prix qui se situe bien au-delà de sa valeur réelle. Tant que le titre ne descend pas sous la barre des 1 000, Igitur conserve l’argent qu’il a touché sur la vente de l’option, mais si le titre franchit la barre des 1 000 et se met à valoir 600, 500, 400, c’est une catastrophe. Il peut y avoir un matin une avalanche de milliers d’investisseurs à qui Igitur est obligé d’acheter à 1 000 quelque chose qui ne vaut plus que 400 ! Cette suggestion de Laurent Dahl les plaçait donc dans un curieux paradoxe : a/ il fallait que le titre Softbank s’écroule pour qu’ils puissent gagner sur leur short mais b/ il ne fallait pas que le titre Softbank s’écroule pour ne pas avoir à se prendre dans la gueule toutes les options qu’ils auraient vendues : tout du moins sur le mois. – OK, admettons, enchaîna Steve Still. Et la troisième voie ? – C’est la plus épineuse. C’est la plus limite des trois. J’hésite d’ailleurs à t’en parler. – Au point où on en est… lui répondit Steve Still. – On va devoir maquiller la perf. Provisoirement je veux dire. – Maquiller la perf ? – La travestir légèrement. L’arranger si tu préfères. Silence interrogateur de Steve Still. On va acheter une boîte Internet et on va faire croire qu’elle vaut beaucoup plus. Une boîte privée non cotée en Bourse. On va la faire auditer après l’avoir achetée et on va faire croire à nos investisseurs qu’elle vaut beaucoup plus. La valorisation de cette boîte Internet va éponger les pertes. Et le mois prochain on va faire croire qu’elle a pris 180 %. Et le mois d’après on va faire croire qu’elle a pris 240 %. Et le mois d’après le secteur des dot com se rétame et l’histoire se termine : on fait un maximum de profit sur ton short, le plus gros deal jamais réalisé par un hedge fund, et on enfouit profondément dans nos mémoires cet épisode délictueux, légèrement, très légèrement délictueux. Steve Still le regardait consterné. Il écrasa sa cigarette sur l’écran de l’ordinateur. Il en reprit une autre qu’il alluma immédiatement. – Mais c’est totalement… C’est limite illégal ce que tu proposes… – Illégal et très risqué. Sauf si ton short… – On va pas se mettre… l’interrompit Steve Still. – Très bien. Alors tu coupes. Tu te mets à ton ordi et puis tu coupes. – Et qui va nous la faire cette expertise frauduleuse ? À qui on va demander d’attester qu’elle vaut plus cette entreprise qu’on aura achetée ? – Je vais trouver un auditeur véreux. Il va faire ça pendant trois mois et après c’est terminé : on repart sur des bases saines. Regard conflictuel de Steve Still. Conflictuel : conflit interne : guérilla intérieure : convulsions cérébrales. Laurent Dahl le rassura : C’est momentané. Une petite entorse momentanée. Ni vu ni connu : tour de passe-passe discret. Je ne vois que ça comme solution. J’ai marché toute la nuit et je n’ai vu que ça. Steve Still ne cessait de sortir et de rentrer pensivement la longue antenne du téléphone sans fil. Après quelques secondes de cette lente compulsion : Et où on va la trouver ton entreprise Internet ? – Dans l’annuaire de Londres. N’importe quelle boîte dont le nom se termine par dot com. – Et tu vas leur rendre visite comme ça la gueule enfarinée… – Exactement. Tout se vend. Il faut partir du principe que toute entreprise privée est à vendre. Un gros paquet de thune sur la table et l’affaire est conclue. – Alexandra !! hurla Steve Still en se tournant vers la porte du plateau. S’il te plaît !! Alexandra !! – Oui !! répondit-elle en hurlant elle aussi. Qu’est-ce que tu veux ?! – L’annuaire de Londres !! Apporte-moi l’annuaire de Londres s’il te plaît !! Laurent Dahl passa dix jours curieux, malsains, hors piste, dont les itinéraires contournés l’effrayèrent : il n’en dormait plus. D’abord il enquêta pour se procurer les services d’un auditeur sans scrupule qui pourrait se prêter discrètement à des manœuvres d’embellissement. Un trader à la dérive, devenu alcoolique, qui s’était retrouvé sans travail après avoir fait perdre beaucoup d’argent à l’établissement qui l’employait (on parlait de deux milliards de dollars) (compte tenu de cette notoriété dépréciative qui éclairait son patronyme plus aucune banque ne voulait l’embaucher), lui présenta Marino Balducci, un auditeur d’origine italienne, obèse, indolent, dont le trader lui assura qu’il serait corruptible. Sa réputation est sans faille. Mais je connais sa vie. Il a d’énormes besoins. Bien payé il dira oui : j’en suis certain. Mais attention. C’est un Latin. Il est hyper-susceptible. Le seul truc c’est d’amener la chose habilement, murmura le trader à Laurent Dahl, lequel (après avoir versé une commission de 15 000 livres à cet intermédiaire) invita Marino Balducci au George & Vulture. Il commanda une bouteille de château-d’yquem qui coûtait 300 livres. Il s’était muni de deux cigares rarissimes : les plus chers du marché. Indolent : pas comme une fleur : comme un animal aquatique empêtré dans un marais immatériel dont Laurent Dahl sentait l’odeur abstraite dans l’environnement de ce corps adipeux sanglé dans un énorme costume, odeur de défaite, odeur de décrépitude, puanteur de désolation existentielle. Après ça je veux pouvoir disparaître totalement, lui assura Marino Balducci au dessert. – C’est-à-dire ? Que voulez-vous dire ? Laurent Dahl réprimait des sanglots. Cet homme le dégoûtait. Le service qu’il lui mendiait le répugnait. L’infamie qui imprégnait le déjeuner le déprimait. La somme ahurissante qu’il allait débourser (cette prédiction s’obtenait facilement en examinant le visage concupiscent de l’auditeur) l’attristait. – Off. M’éclipser. Refaire ma vie ailleurs. – Donc ? Qu’est-ce que cela implique ? lui demanda Laurent Dahl. – Trois mois vous dites ? – Environ trois mois. Des audits aux conclusions flatteuses pendant trois mois. Que je transmettrai au prime broker de Merrill Lynch et aux investisseurs. Le cas échéant aux investisseurs. Laurent Dahl se fit l’effet d’un homme déchu qui rampait dans l’eau croupie d’un caniveau. – Rien que ça… murmura Marino Balducci en allumant son cigare hors de prix. Merrill Lynch… C’est risqué votre affaire… On joue dans la cour des grands… La flamme qui s’amplifiait, et qu’il tenait sans précaution par le bâton de l’allumette, s’apprêtait à lui brûler les doigts, qu’il avait gros, rongés, abondamment velus, il la souffla avec délicatesse (pfffft !) et regarda fixement Laurent Dahl : Je suis d’accord. Pour 10 millions de dollars. – J’avais songé à 8. – Eh bien c’est 10. Laurent Dahl signa un chèque d’acompte de 3 millions : Le tiers de la somme, lui dit-il en détachant le chèque, aucun contrat écrit ne sera nécessaire je présume, Je sais où vous trouver… articula l’auditeur avec lenteur en le menaçant du regard, Un autre de 3 millions le mois prochain et le solde à la fin mai, conclut Laurent Dahl, ceci vous convient-il ? – Et de quelle boîte s’agit-il ? lui demanda Marino Balducci. Il ne cessait de regarder son cigare. Il l’examinait comme on contemple incrédule la plastique d’une créature miraculeuse qu’on est en train de baiser. – Une start up spécialisée dans le chargement de musique en ligne. – Et vous en êtes propriétaire depuis longtemps ? – Depuis trois jours, répondit Laurent Dahl, et sur cette phrase il crut vraiment qu’il allait vomir sur la table, Excusez-moi, dit-il à l’auditeur, et il se réfugia dans les toilettes. Quelles démarches Steve Still et Laurent Dahl avaient-ils suivies pour acquérir la coquille en question ? Alexandra dressa une liste d’une cinquantaine d’entreprises Internet dont le nom se terminait par dot com. Elle fut chargée, après que Laurent Dahl eut épuré cet inventaire aléatoire, de leur téléphoner pour les interroger : projet, chiffre d’affaires, état d’avancement, accords conclus, profil des dirigeants, nombre de salariés, etc. En tant que hedge fund réputé richissime, Igitur obtint sans mal les entrevues qu’il convoitait. Laurent Dahl se rendit déprimé à la première des réunions et proposa l’acquisition de l’entreprise au bout de dix minutes d’un entretien décousu, importuné par des douleurs gastriques, des brûlures d’estomac, un urticaire géant qui s’était développé sur l’arrière de ses cuisses et qui l’obligea à rester debout adossé contre un mur : Je vous en offre 100 millions de dollars, articula Laurent Dahl en regardant sur le trottoir d’en face, nostalgique, poignardé par cette vision, une douce jeune femme de trente-cinq ans, blonde, pâle, élégamment vêtue, coiffée d’un large chapeau fleuri, qui poussait avec grâce un magnifique landau anglais. – 300 millions, lui répondit le directeur de la start up. Laurent Dahl le dévisagea épuisé. Le jeune homme mastiquait une pâte élastique dont le parfum fruits des bois franchissait la largeur de la pièce. La mâchoire en mouvement, monotone, métronomique, qui s’arrêtait de scander le silence de leur négociation à intervalles réguliers, figurait les spéculations intellectuelles du jeune homme : il avait visiblement mesuré assez vite (pour des raisons que cependant il ne saisissait pas) le profit qu’il pourrait retirer d’un emballement aussi intempestif. – 150 millions, lui répondit Laurent Dahl. – 230 millions, lui répondit le créateur de la start up. Laurent Dahl le regarda en silence : Mon avocat va prendre contact avec vous dans deux heures… il ramassa son chapeau sur la table, se saisit de son parapluie et sortit de la salle sans ajouter un mot. – Attendez. J’aimerais avoir des garanties sur la gouvernance de… – Vous aurez les garanties que vous voudrez, l’interrompit Laurent Dahl en sortant : je donnerai des instructions en ce sens. Grâce à de nouveaux apports importants, grâce à la vente d’un nombre de puts vertigineux et à la valorisation de newvynil.com certifiée par Marino Balducci, transmise à Merrill Lynch, le problème de l’appel de marge fut résolu (le prime broker fut satisfait) et la performance sur le mois d’avril fut de down 5. Laurent Dahl se fendit d’une newsletter plus mallarméenne que jamais, opaque et elliptique, dont l’objectif était de réorienter la politique d’investissement d’Igitur : il fit en sorte que leur pari calamiteux disparaisse partiellement à l’arrière-plan d’une rhétorique énigmatique et persuasive. Sur avril et mai, après une cotation paroxystique de 2 023 consécutive à l’alliance que Microsoft avait conclue avec Softbank, le titre exécuta des figures chorégraphiques étourdissantes autour de 1 700, allant de 1 687 à 1 766 en passant par 1 622, de 1 545 à 1 778 en passant par 1 617, coryphée qui enchaînait discipliné ces entrechats charmants, ces chassés-croisés gracieux en l’espace de quelques jours. La situation s’aggrava une nouvelle fois début mai quand le titre s’envola vers les sommets qu’il avait déjà connus début avril. Le 7 juin : 1 755. Le 8 juin : 1 955. Le 9 juin : 2 025. Le 10 juin : 2 066. Le 11 juin : 2 071. Les Échos du 16 juin, le lendemain de l’anniversaire de Vivienne et Salomé que Laurent Dahl avait laissé filer sans s’en apercevoir : « La société japonaise Softbank, spécialisée dans la distribution de logiciels et les prises de participation dans des entreprises liées à Internet (Yahoo!, Cybercash, E*Trade, etc.), a annoncé hier la création du Nasdaq Japan, en association avec la Bourse électronique américaine. Cette société commune sera créée dès juin avec un capital de 600 millions de yens. » Le 18 juin : 2 219. Le 22 juin : 2 467. Le 24 juin : 2 663. Le 25 juin : Clotilde appela Laurent Dahl pour se plaindre de son silence insistant, Assourdissant pourrait-on dire, depuis l’anniversaire de leurs filles. On s’était dit qu’on allait laisser passer dix jours pour voir à quel moment tu surgirais. Par curiosité. C’est un amusement comme un autre pour des petites filles abandonnées par leur père. Inutile de te décrire leur tristesse. Laurent Dahl marchait dans les rues. Laurent Dahl se rapprocha de son quartier. Laurent Dahl franchit la grille d’un square qu’il adorait : Mount Street Gardens. Et si Steve Still se trompait ? Et si le titre Softbank continuait de progresser ? Sur chaque banc avait été vissée une petite plaque qui attestait que celui-ci avait été offert à la communauté par un ensemble de donateurs qui célébraient par ce présent la mémoire d’un défunt. « Presented in memory of Rose Hoenig who spent many happy hours in the garden. » « For Mary Brown who cherished her quiet moments in this garden. Given by her family, now reunited with her husband James, 1926-1997. » Alex, s’il te plaît, une urgence, un Fedex monstrueux pour mes filles. – Un Fedex monstrueux ? Qu’est-ce que t’appelles un Fedex monstrueux ? « Presented in memory of Norman Lasky who enjoyed this garden for many years. » Ces inscriptions d’un autre temps, leur douceur, les aperçus de vies paisibles et abritées qu’elles produisaient précipitaient Laurent Dahl dans la plus poignante des nostalgies. – Je sais pas, un truc exceptionnel, un cadeau mirifique, qui fasse date, de 5 000 livres, pour leur anniversaire, tu te DÉMERDES et surtout tu te MAGNES. – De 5 000 livres ? Des cadeaux de 5 000 livres pour tes deux filles ? Qu’est-ce que tu veux… où tu veux que je trouve ça des cadeaux de 5 000 livres pour tes deux filles… Donne-moi au moins une direction ! – Une direction ! Mais j’en sais rien la direction ! Tu te démerdes Alexandra c’est ton job après tout ! T’as qu’à interroger ta sœur elle a deux filles de l’âge des miennes ! – Et pour la carte ? Comment on fait pour la carte ? « In memory of Peter Martinelli who loved to read in this garden. » – Je sais pas, tu m’envoies un coursier à Mount Street Gardens, je vais m’asseoir sur un banc à l’entrée du jardin. Et n’oublie pas de lui donner deux cartes d’anniversaire à ton coursier. Laurent Dahl alla quelques minutes de banc en banc et lut les inscriptions des plaques de cuivre. « To Amalia Herrera who loved these gardens. » « Seymour Hoggenbrown, a new-yorker, an artist, for whom this spot in London is his oasis of beauty. From his wife Arlene and family, on July 15, 1986. » « À la mémoire de Laurent Dahl qui vit se disloquer son existence, une triste après-midi de juin, sur un banc de ces jardins. » Leur avenir se jouait sur un bet : sur un énorme bet : sur une seule boîte. Leur destin suspendu au destin d’une seule boîte, au plus petit de ses soupirs, au plus petit de ses caprices, aux plus petites de ses initiatives, à la faveur d’un bet unique et suicidaire. Toute leur vie tributaire d’un seul chiffre sur un écran d’ordinateur, un chiffre qui aspirait leur vie, leurs nuits, leurs pensées, engloutissait leurs corps, leur quotidien, les dates d’anniversaire, avalait le soleil, ingérait les nuages, déglutissait les arbres, digérait les crépuscules, oblitérait les robes fleuries des Londoniennes. Rien d’autre n’existait plus que ce seul chiffre instable, pas capricieux du tout, obstiné, opiniâtre, qui avait fini par se personnifier, qui n’était plus un chiffre ni une donnée abstraite mais une réalité à part entière, organique, cérébrale, cultivée, élégante, quelque chose de pensant, de nuisible, d’acariâtre, une sorte de maladie virale intelligente pilotée avec perversité par une puissance hostile (japonaise de surcroît : un supplice asiatique infernal) déterminée à les anéantir. Steve Still ne pouvait détacher son regard, son esprit, depuis plusieurs semaines, dix heures par jour, de cette lumière électronique qui lui brûlait les yeux, de cette donnée chiffrée qui consumait ses forces, de cette arithmétique chorégraphique qui calcinait son existence. Il se trouvait condamné à surveiller le chiffre rouge du titre Softbank sur son ordinateur toute la journée comme un enfant examine une fourmi qui progresse avec lenteur, avec absurdité, aveugle et entêtée, un mercredi après-midi, sur le ciment d’une terrasse. Les Échos du 2 juillet : « Qu’on se le dise : Vivendi veut devenir un “acteur majeur du développement de l’Internet en Europe”. Jean-Marie Messier l’a assuré hier en présentant @Viso, une société d’investissement européenne créée à 50-50 par Vivendi et le groupe japonais Softbank de Masayoshi Son. Constitué en 1981, Softbank Corporation se présente déjà comme “le premier acteur mondial du cyberspace”, avec des participations dans une soixantaine de sociétés américaines du secteur. “Nous allons sélectionner les meilleures sociétés afin d’obtenir le meilleur retour sur investissement”, a dit Masayoshi Son, qui sait de quoi il parle : Softbank a obtenu des rendements de 600 à 1 000 % dans ses investissements Internet, qui représentent au total, se réjouit son fondateur, “une capitalisation de 18 milliards de dollars”. » Le même jour, même journal, juillet funeste : « Moins d’un an après avoir publiquement exprimé ses doutes sur la “bulle” des valeurs Internet [Tu m’étonnes Rupert chéri ! hurla Steve Still avec colère, dégoûté, en lisant cette dernière phrase], Rupert Murdoch semble s’être complètement converti au climat général d’engouement pour le commerce électronique. Dans la foulée de Jean-Marie Messier en France, le patron de News Corp. a annoncé hier la création d’une nouvelle société commune à 50-50 avec Softbank, baptisée eVentures. » Le 18 juin : 2 219. Le 29 juin : 2 716. Le 12 juillet : 3 244. Les Échos du 16 juillet : « Désormais connu comme “l’homme qui valait 18 milliards de dollars sur le Web”, Masayoshi Son poursuit un rêve : construire le premier zaïbatsu (conglomérat) de l’ère Internet. Visionnaire dans ses investissements – “Les 100 millions de dollars que j’ai misés sur Yahoo! il y a trois ans valent aujourd’hui 10 milliards de dollars” répète-t-il à l’envi – l’homme se veut aussi mobile que l’Internet est rapide. » Inutile de préciser que Laurent Dahl avait dû renouveler, pour trois mois supplémentaires, moyennant une commission âprement négociée, l’accord qui le liait à Marino Balducci. Un certain nombre de partenariats prometteurs obtenus par l’entreprise qu’ils avaient acquise crédibilisaient les embellissements que ce dernier réalisait pour eux. Par ailleurs Igitur continuait de vendre des puts de moins en moins court terme (pour pouvoir financer les appels de marge de leurs différents comptes chez Merrill Lynch : plus une option est long terme mieux elle se négocie) sur les dot com. Enfin Laurent Dahl déployait des prodiges de persuasion, en Europe, en Asie et aux États-Unis, pour recruter de nouveaux investisseurs et engager les partenaires historiques d’Igitur à renforcer leur mise. Zaïbatsu mon cul ! hurla Steve Still en jetant Les Échos sur le sol. Si je le croise sur un parking cet enculé de Masayoshi je lui fracasse les dents contre sa Porsche ! Le 29 juillet : 3 538. Le 19 août : 3 649. Le 20 août : 3 866. Le malaise du trader. Le stress et la douleur du trader dans la montée. Avoir tort. Avoir tort chaque matin quand on arrive. Avoir tort chaque soir quand on repart. Avoir tort quand on s’absente du bureau à l’heure du déjeuner. Avoir tort quand on revient à son bureau après le déjeuner. Avoir tort à chaque heure. Avoir tort à chaque minute. Avoir tort à chaque seconde. Avoir tort à chaque fois, toutes les secondes, toutes les minutes, tous les quarts d’heure, que Steve Still regarde sur son écran le chiffre infâme qui lui donne tort. Steve Still : instable, irascible, colérique, susceptible. Laurent Dahl le voyait, lui le trader vertigineux, la star émergeante, le phénomène irréversible, noircir, ployer, pourrir, littéralement pourrir, tituber, bégayer, devenir hirsute, se décomposer, se présenter déboutonné aux rendez-vous. Steve Still et Laurent Dahl se retrouvaient à des dîners où les traders qu’ils fréquentaient, longs comme des porcs sur l’Internet, s’enrichissaient d’une manière indécente. Steve Still avait commis l’imprudence d’annoncer l’écroulement des dot com. Certes il n’avait pas révélé à ses amis la taille de sa pose (et aucun d’eux n’aurait compris, en ce début d’automne, sans le prendre pour un fou, qu’il se soit trouvé si exposé, et d’une manière si suicidaire, sur un short d’une telle ampleur : ils ne se doutaient pas qu’il avait pété les plombs au point d’être aussi gros, ils ne se doutaient pas qu’il était devenu aussi obsessionnel, ils ne se doutaient pas qu’il n’avait pas coupé dans la montée) mais ils savaient qu’à un moment donné il avait joué contre. Les financiers de Londres, dans les bars, les boîtes, les restaurants où ils se retrouvaient, ne parlaient que de ça : de l’embrasement hallucinant de la haute technologie. Et Steve Still en était malade. Et Steve Still ne le supportait plus. Et Steve Still évitait désormais de fréquenter ces lieux branchés, si douloureux pour lui, où il croisait des traders qui s’empiffraient comme des morfals sur les dot com. C’est incroyable que tu croies pas à la technologie ! lui dit un soir John Cornell. – Enfin bon, ajouta Nick Nightingale, que tu sois pas long, à la rigueur, on peut comprendre ! Mais par contre que tu sois short ! – Tu peux pas être short ! explosa de rire Bill Howard. Steve ! Mon vieux ! Tu peux pas être short ! – Les gens en veulent ! ajouta en riant, d’excellente humeur, un quatrième trader, dont Laurent Dahl apprit par la suite qu’il avait gagné ces six derniers mois, en achetant et revendant des titres Internet, un milliard de dollars. Les gens en veulent ! Ils en raffolent ! Et Steve Still : la boule dans le ventre. Et Steve Still : le teint verdâtre. Et Steve Still : l’envie de les exterminer. Le 26 août : 3 866. Le 27 août : 3 877. Un supplice. Une torture. Une punition moyenâgeuse d’une cruauté intolérable. Et tous les jours Steve Still se rend à son bureau, et tous les jours Steve Still salue Alexandra, et tous les jours Steve Still s’assoit devant l’écran, et tous les jours Steve Still se prend dans les gencives ce chiffre horrible qui lui donne tort, ce chiffre immonde qui le lamine, ce chiffre abject qui l’humilie : qui le ruine. Le 3 septembre : 4 116. Le 6 septembre : 4 311. Mais c’est pas possible ! Mais c’est n’importe quoi ! Non mais je vais hurler ! Et il hurle. Et il crache sur l’écran. Et il fracasse le clavier. Et il piétine le clavier sur le sol. Et Laurent Dahl arrive dans le bureau et il l’insulte : Mais putain casse-toi connard de fils de pute qu’est-ce que tu viens traîner là ! Tu veux savoir si ça va mieux ! Tu veux savoir ce que j’en pense ! Tu veux savoir si ça va s’arrêter ! C’est ça ! C’est encore ça ! C’est toujours cette même petite question ! Comme si j’étais Mme Soleil ! Un oracle égyptien ! Putain ! et il jette le cendrier qui s’écrase avec fracas sur une photographie d’Andreas Gurski. Le 7 septembre : 4 366. Le 14 septembre : 4 788. Les Échos du 21 septembre : « Le groupe japonais Softbank, connu comme le premier actionnaire d’Internet, a annoncé hier qu’il prévoyait une perte nette consolidée de 8 milliards de yens (72 millions d’euros) pour l’exercice semestriel clos fin septembre. » Putain ! C’est inouï ! Je comprends pas ! C’est incompréhensible ! Ils perdent un maximum de thune et leur action se bonifie de jour en jour ! Ça s’appelle un squizz quand ça monte comme ça. Ça squizze, ça squizze, ça squizze, ça squizze… Squizzer c’est quand ça monte sans s’arrêter car des traders en ont assez de perdre de l’argent sur leurs shorts et ils rachètent, ils rachètent, ils rachètent, ils font monter le titre à mesure qu’ils rachètent… Ça s’appelle un squizze. Ça monte, ça monte, ça squizze, ça ne s’arrête pas de squizzer. Et Steve Still fracasse le téléphone contre une fenêtre. Et Steve Still disloque son fauteuil avec une application démentielle, morceau par morceau, et les envoie valdinguer sur le mur en hurlant. Il ne peut rester chez lui. Il ne peut supporter d’être au bureau à ne rien faire, attendre que ça descende, que la tendance s’inverse. Il n’y a strictement rien à faire. Rien à faire que patienter et regarder le P and L sur l’écran. Et le tic, ce tic, cette drogue, cette dépendance, scruter, regarder, vérifier, à chaque instant, à chaque seconde, ce chiffre infâme qui le détruit. Le 22 septembre : 4 255. Le 30 septembre : 4 499. Le 6 octobre : 4 699. Le 29 octobre : 4811. Je comprends pas ! Je comprends pas ! Je comprends pas ! Je comprends pas ! Je comprends pas putain ! JE COMPRENDS PAS MERDE ! Steve Still ne comprenait pas. Et non seulement Steve Still ne comprenait pas mais il n’admettait pas que les événements ne finissent pas par lui donner raison contre les autres : contre tous les autres. – Il faut ÉCOUTER ! lui disait Laurent Dahl. Il faut ÉCOUTER le marché Steve ! Tu vois bien que les gens ont envie de l’acheter ce stock ! Coupe bordel ! – J’en ai rien à foutre ! J’ai raison et ils ont tort ! Jamais je m’inclinerai devant ces abrutis ! Plutôt crever que de donner raison à ces débiles ! C’est moi qui ai raison ! L’avenir te le démontrera ! – Tu t’isoles Steve ! – C’est tous des connards ! Des connards de fils de pute d’incapables ! Laurent Dahl connaissait cette dérive du trader en chute libre : quand il commence à se mettre contre tout le monde. Moi je SAIS les autres SE PLANTENT. Moi j’ai COMPRIS les autres SONT TOUS DES ÂNES. Cet écueil était d’autant plus affirmé que Steve Still était réputé pour être un contrarian trader : il est devenu une star de la finance en prenant tous les autres pour des cons. Quand tout le monde vend il achète en bas en disant Bande de cons. Quand tout le monde achète il vend en haut en disant Bande de cons. Il achète : Vous êtes tous des cons. Il vend : Vous êtes tous des cons. Il dit Ça vaut dix ce truc bande de cons ! Plus ça monte plus j’en vends bande de cons ! Je vais me faire des couilles en or bande de cons ! Et là depuis six mois la bande de cons s’obstine. Et là depuis six mois la bande de cons s’oppose à ses vues. Et là depuis six mois il se prend la bande de cons dans la gueule comme un mur de parpaings. Tu t’enfermes dans ta tour d’ivoire ! hurlait Laurent Dahl. Tu parles plus à personne ! Tu es devenu un véritable autiste ! Tu passes toutes tes journées à regarder ce chiffre sur ton ordinateur ! Mais putain ouvre-toi, ouvre les yeux, regarde, regarde le marché, comprends ce que te dit le marché ! – On va faire une perf de 70 % ! On va se régaler comme des seigneurs médiévaux ! L’année prochaine ils seront des centaines à ramper devant la porte ! François Pinault ! Bernard Arnault ! Claude Bébéar ! Jean-Luc Lagardère ! Tous ces enculés ils nous lécheront les pieds putain tu vas voir ! Ces propos récurrents qui heurtaient les pensées, percutaient les angoisses, rebondissaient comme un ballon sur les frayeurs de Laurent Dahl auraient peut-être fini par le convaincre si son comparse ne les prononçait pas avec des trébuchements, des défauts d’élocution, des gestes nerveux qu’il ne maîtrisait plus, tics, spasmes, tremblements, crises de nerfs – toutes choses dont Laurent Dahl s’était convaincu qu’il les devait à une consommation déraisonnable d’alcool, de drogue, de sexe, de putes, d’anxiolytiques, de pulsions destructrices, de dérives noctambules dans des lieux dégénérés. Steve Still fuyait le monde de la finance : il refusait de rencontrer des traders et évitait les lieux où ils se retrouvaient. Il fréquentait des DJ, des stylistes, des mannequins, des musiciens, des aventuriers, des hommes d’affaires suspects, des traînées, des salopes, mais aussi des filles du peuple, des coiffeuses, des caissières de supermarché. Chaque matin il arrivait hirsute, détruit, somnambulique, il n’avait pas dormi, il s’était drogué toute la nuit dans une boîte dark de Notting Hill où il avait levé de grosses pétasses éprises de coke magnétisées par les sommes folles qu’il y claquait, sans compter l’Aston Martin sur le trottoir devant l’établissement, il les avait baisées les unes après les autres sur le cuir écru du bolide, sans talent, sans application, avant de terminer la nuit dans un parc, endormi sur l’herbe humide. Il lui arrivait de disparaître plusieurs jours d’affilée. Il lui arrivait de faire venir des call-girls au bureau qu’il baisait dans la salle de détente, à la va-vite, sur le billard. Alexandra avait été obligée d’aller chercher son Aston Martin sur le parking d’un palace de Manchester où Steve Still avait passé deux jours : il avait pris l’avion pour rentrer. Le 1 er novembre : 4 883. Le 8 novembre : 5 388. Le 10 novembre : 6 022. Le 17 novembre : 6 444. Les Échos du 25 novembre : « TOKYO POURSUIT RÉSOLUMENT SON ASCENSION. La Bourse de Tokyo a été surtout tirée par les valeurs du secteur des technologies de l’information qui ont progressé globalement de 6,2 %. Des titres très prisés par les gérants internationaux comme NTT DoCoMo (la filiale de téléphonie mobile de NTT), son concurrent DDI, Hiraki Tsushin et surtout Softbank ont terminé en forte hausse. »
Je me trouve en terrasse du Nemours quand j’aperçois Louis Schweitzer un peu plus loin, seul à une table, absorbé par la lecture du Monde. Le verre qu’il tient dans sa main est empli d’un liquide orangé. Jus d’abricot ? Administrateur de Renault pendant de nombreuses années, Louis Schweitzer est l’une des grandes figures du monde industriel français. C’est un homme aux traits doux qui m’a toujours inspiré de la sympathie et qui incarne un capitalisme à visage humain, éthique, soucieux de l’intérêt général. Cela fait une vingtaine de minutes que je l’observe et que j’hésite à l’aborder. Il ne lève pas les yeux de son journal et approche le verre de ses lèvres une fois de temps en temps, avec lenteur, sans y penser, et le rabaisse avant qu’il eût atteint son but, comme si un mot qu’il avait lu le détournait de cette consolation : une gorgée sirupeuse de nectar. Je rassemble mon courage et me dirige vers sa table : Excusez-moi. Il lève la tête et me regarde : je reconnais vraiment son visage. Pourrais-je vous déranger quelques minutes ? Je voudrais vous consulter sur un sujet qui me préoccupe au plus haut point. – Et de quel sujet s’agit-il ? me répond-il aimablement. – Du monde tel qu’il va, du libéralisme, du capitalisme financier, ce genre de choses. Je voudrais savoir de quelle manière quelqu’un comme vous, ancien patron, une sorte d’expert, perçoit les choses. Je suis assez désorienté pour vous dire la vérité. – Alors je vous en prie, asseyez-vous, me dit-il en désignant une chaise en face de lui. – Merci, merci beaucoup, j’en ai pour dix minutes. Je m’assois. J’ai laissé derrière moi mes trois tables encombrées de documentation et devrai donc me retourner à intervalles réguliers pour surveiller mon Pléiade Mallarmé, les piles de livres et mes carnets. Il fait doux, l’atmosphère est légèrement brumeuse et doucement féerique. Les lustres de l’esplanade s’entourent chacun d’un halo d’humidité qui semble en atténuer les éclats. Un grand nombre de personnes s’écoulent du carrosse coloré de Jean-Michel Othoniel et s’éparpillent sur l’esplanade, se dirigent vers le théâtre, hésitent, attendent, regardent, s’orientent vers la terrasse du Nemours où j’interroge avec timidité une autorité incontestée du monde de l’entreprise. J’ai envie de lui parler de mon bien-être en ce mois de décembre curieusement réchauffé, aussi doux qu’un quatre octobre. J’ai envie de lui parler des vertus protectrices de l’automne, si précieuses en ces temps de précarité. Les actionnaires des entreprises mondialisées nous menacent ? L’automne nous console, abrite nos inquiétudes, les minimise. C’est incroyable cette température, me déclare Louis Schweitzer, qui a donc deviné mes pensées. En terrasse du Nemours début décembre : qui l’eût cru ? – En effet. Le seul bénéfice inestimable du réchauffement climatique, quand celui-ci aura fait prendre cinq degrés aux températures que nous connaissons, c’est que l’automne sera considéré à l’unanimité, enfin, comme la saison idéale. Imaginez la perfection du mois d’octobre quand il fera vingt degrés ! – Vous vouliez me parler du capitalisme financier ? – C’est en effet sur ce sujet que je voulais vous questionner. Quelle est l’issue ? Comment va-t-on s’en sortir ? L’idée fixe des actionnaires, des financiers et des fonds d’investissement est devenue le profit, au détriment du bien public, de l’intérêt général, du facteur humain, de la question sociale. Les dégâts occasionnés par cette logique sont considérables. Et sont perçus comme secondaires, anecdotiques, par ceux-là mêmes qui les produisent. La question de l’intérêt général est désormais totalement subordonnée au rendement du capital. Il fut un temps me semble-t-il où les patrons, dans le schéma marxiste traditionnel, étaient dans la même barque que ceux qui les servaient. Au moins les rapports de force étaient clairs, l’ennemi déclaré du prolétariat était identifié, incarné… – N’idéalisons pas le passé, m’interrompt Louis Schweitzer avec douceur. Quand je vois l’histoire de Renault, quand d’une manière générale on s’intéresse à l’histoire des entreprises, ce n’était ni la joie, ni la gloire, ni la liberté, ni les bonnes conditions de travail. – Je suis bien placé pour le savoir. Mon père s’est toujours confronté à l’entreprise comme à quelque chose d’assez hostile. – Voilà, vous voyez, me dit-il. En revanche il existait deux différences majeures avec aujourd’hui. Première différence, croissance forte et zéro chômage. Cela veut dire que le rapport de force entre salariés et employeurs, car il s’agit toujours d’un rapport de force, était en faveur des premiers. Quand vous manquez d’ouvriers vous vous préoccupez de les satisfaire et de susciter des vocations. Nous sommes aujourd’hui dans un rapport de force absolument inversé. Le second point c’est que nous étions dans un système plus étatique et moins actionnarial. Il est clair que l’État fixait des règles et s’imposait comme un tuteur. Le système étatique est un système démocratique où un homme vaut une voix : l’entreprise ce n’est pas ça. Dans ce rapport de force vous aviez quelque chose qui jouait en faveur des salariés, quelque chose qui jouait en faveur de la société – l’État et ses représentations – et quelque chose qui jouait en faveur des actionnaires – le droit de propriété. Ce dernier pouvoir s’est beaucoup renforcé. Les deux autres ont diminué, celui des salariés en raison du chômage et celui des États en raison de l’économie mondialisée. Louis Schweitzer n’a pas bu une seule goutte de son jus d’abricot. À chaque fois qu’il s’apprête à y tremper ses lèvres une relance de son discours les en écarte. Donc on a un débat théorique, que vous connaissez sûrement, entre stake holder society, la société des partenaires, et share holder society, la société des actionnaires. Moi je suis partisan du stake holder mais la réalité c’est le share holder. J’interromps Louis Schweitzer et lui demande d’expliciter la notion de stake holder society. Stake holder cela veut dire que les décideurs sont ceux qui détiennent un intérêt, les actionnaires, les clients, les salariés, la société en général. Dès lors le rôle du dirigeant est de satisfaire ces quatre parties prenantes. On pourrait traduire stake holder par partie prenante. La prospérité de Renault dépend de ses clients, de ses salariés, de ses actionnaires, de la société en général. Dans le droit français l’entreprise est une entité en soi : une communauté avec des finalités qui lui sont propres. La responsabilité du dirigeant est de faire prospérer l’entreprise en prenant en compte les intérêts de ces quatre partenaires. Dans le droit anglo-saxon, en revanche, l’entreprise n’est pas une entité en soi : c’est de l’argent qui a été confié par des actionnaires pour le faire fructifier. Si pour le faire fructifier il faut faire plaisir aux salariés, très bien, si pour le faire fructifier il faut faire plaisir aux clients, très bien, mais on voit bien qu’il n’y a plus d’entreprise en soi : il y a à faire fructifier l’argent des actionnaires. La responsabilité du management c’est d’obtenir la meilleure valeur pour les actionnaires. Dans le cas d’une OPA le seul truc qui intéresse les actionnaires c’est une plus-value. POINT. Dans l’ancien système français le patron jouissait d’une totale autonomie vis-à-vis des actionnaires : il faisait son arbitrage. Le côté négatif : s’il était nul il n’était pas viré. Le côté sympathique : s’il était bon il pouvait tenir un équilibre entre les différents partenaires. Les actionnaires le soutenaient dans la mesure où il gérait efficacement son entreprise. Aujourd’hui ils le soutiennent jusqu’au moment où quelqu’un d’autre leur offre davantage d’argent. C’est leur seul objectif ! – C’est sur ce sujet précis que je voulais obtenir vos lumières ! dis-je à Louis Schweitzer. – Que vous soyez un fonds d’investissement français, britannique, américain, le métier du gestionnaire c’est de gagner le plus d’argent possible : point. Donc on a complètement changé l’équilibre des forces. – Et ? Donc ? Alors ? je demande à Louis Schweitzer. – Bon ! Moi je suis convaincu que si on gère une entreprise dans la durée… il se trouve que j’ai été patron de Renault pendant pas mal d’années… il y a une convergence entre éthique et efficacité. Pour prendre un exemple idiot, si je fais des voitures de mauvaise qualité j’économise à terme mais les clients finiront par se dire : « C’est des voitures de merde. » Si vous roulez les clients vous les perdez. Si vous traitez les salariés comme des objets jetables ils seront moins motivés. Les effets peuvent se révéler désastreux à moyen terme pour la valeur de l’entreprise. Sur le court terme vous pouvez cacher l’éthique sous la couverture… en revanche sur le long terme l’éthique est la condition de l’efficacité. Le problème c’est qu’aujourd’hui c’est le court terme qui domine. – L’objectif des actionnaires est d’obtenir le meilleur rendement possible à court terme. Donc ce discours-là n’a aucune prise sur eux. Il m’approuve d’un trait de voix mais ajoute : C’est un peu plus subtil. – Dès lors qu’il perd de vue le long terme, le libéralisme peut entraîner des conséquences calamiteuses… – Oui, dont acte, vous avez raison, on peut faire cette analyse et je la crois juste, me répond Louis Schweitzer. À partir de là quelles conséquences peut-on tirer ? – C’est précisément ma question. – Dans ce système, face à une entreprise, l’État est dépourvu de moyens d’action. J’ai inventé un proverbe qui dit : « On ne peut pas battre un chien qu’on ne tient pas en laisse. » C’est la position des gouvernements. – Tout à fait. Impuissance totale. – Alors, ne soyons pas entièrement noirs… – Je me suis permis de vous importuner pour trouver un peu de lumière… – Il n’est pas sûr que je vous la donne. Imaginez que vous soyez un investisseur dans un fonds de pension. L’expérience prouve que vous aurez du mal à prévoir le court terme. Paradoxalement il est plus facile de prévoir le long terme que le court terme. Parce qu’à long terme vous voyez se dégager des tendances, en Bourse, dans la société… alors que le court terme est par nature imprévisible. Le long terme se prévoit mieux parce qu’il obéit à des facteurs plus rationnels, moins accidentels que le court terme. – Sauf que ça rapporte moins. Ce qui est savoureux c’est que les traders, pour s’enrichir, ils ont besoin d’accidents, d’instabilité, d’inflexions imprévisibles… C’est la découverte la plus étonnante que j’aie faite. Il n’y a rien qu’ils apprécient plus que les retournements brutaux. – Certes je ne crois pas qu’un investisseur sur le long terme résiste à une OPA qui lui rapporte une prime de 30 % : bien sûr il dit oui… En revanche si vous gérez des fonds qui doivent augmenter sur cinq, dix, quinze, vingt ans, vous allez vous demander : « Quelle est l’entreprise où j’ai le plus de chances que ceci se réalise ? » et vous allez vous dire : « C’est probablement l’entreprise qui a elle-même une vue long terme. » Une réputation de qualité, pour un produit quelconque, est un actif qui devrait prospérer. – Je suis d’accord avec vous. Mais vous conviendrez qu’on manque cruellement de contrepoids. Le problème c’est quand même l’absence totale de contre-pouvoir ! – Tout à fait. Je le laisse boire du jus d’abricot. Discrètement j’avais touché son verre du bout des doigts pour vérifier s’il était encore frais. Il trempe ses lèvres dans le liquide mais les en retire dans l’instant. Je détecte sur ses traits une nuance de dégoût. Il est devenu tiède… je lui déclare. – Pardon ? De quoi ? – Le jus d’abricot. Il est devenu tiède. Il faut absolument éviter de boire tiède le jus d’abricot. Souvenez-vous du début du Maître et Marguerite, peut-être l’un des plus beaux démarrages de roman. Quand ils sont dans un parc, à Moscou, dehors, comme nous, en terrasse, on leur sert un jus d’abricot qui est tiède. – Et alors ? Que se passe-t-il ? – Des conséquences diverses difficilement prévisibles. – Par exemple ? – D’abord une odeur de salon de coiffure se répand dans l’atmosphère. Ensuite ils se mettent à avoir le hoquet. Le hoquet le plus sublime de toute l’histoire de la littérature. Vous voulez boire autre chose ? – Volontiers. Je vais prendre un Perrier. – Rondelle ? – Rondelle. – Très bonne idée. Moi un verre de vin blanc. J’appelle mon ami le serveur du Nemours et lui demande un Perrier rondelle et un verre de vin blanc, Comme l’autre jour, le sauvignon, qu’il nous apportera quelques minutes plus tard. C’est vrai que l’intérêt de la plupart des entreprises serait que le pouvoir d’achat des classes moyennes augmente, reprend Louis Schweitzer. Par conséquent il faudrait distribuer une partie des bénéfices aux salariés. Mais si, dirigeant d’entreprise, je prends cette décision tout seul ! Si mes concurrents ne le font pas ! J’augmente mes coûts et ce sont ces derniers qui en profitent ! Si je suis vertueux pour la collectivité c’est bien… mais je serai comme le militaire qui charge en tête de ses troupes… je serai tué et les types derrière moi en profiteront ! – Bien sûr. – Oui. Bien sûr. Et… donc… aujourd’hui… me dit-il avec malice, un sourire sur les lèvres, c’est pas facile… C’est pas facile… répète-t-il. – Le problème c’est donc l’absence totale de contrepoids. Évidemment, comme les flux financiers ne connaissent pas de frontières, la solution ne peut être que mondiale. On pourrait espérer un embrasement intellectuel à l’échelle planétaire, une pression exercée par un réseau d’intellectuels de tous pays pour imposer des règles. Utopie merveilleuse, défendue par certains, à laquelle on a du mal à croire. – La probabilité est faible. – Cela veut dire qu’il n’y a pas d’issue. On doit se préparer à un monde conduit par le désir d’enrichissement. – Probablement, me répond-il avec prudence. – En fait, ça va vous paraître un peu étrange ce que je vais vous dire… mais cet automne j’ai fait une découverte fondamentale qui a changé mon regard sur le monde. J’ai toujours su qu’il y avait des gens qui se levaient le matin pour gagner de l’argent. Mais là j’ai rencontré des gens, on m’a parlé de gens dont l’unique objectif est de gagner de l’argent, de plus en plus d’argent… d’une manière obsessionnelle, proprement névrotique… une idée fixe dévastatrice… et qui même ne peuvent concevoir… – Qu’on vive pour autre chose… enchaîne Louis Schweitzer. Il me sourit. Il approuve ma confession par un sourire d’une grande douceur. – Exactement. J’ai éprouvé un vrai vertige. – On se comprend très bien, m’interrompt Louis Schweitzer. On se comprend très bien… – Ce n’est pas gagner beaucoup d’argent qu’ils veulent… C’est au-delà de ça… – Pour moi ç’a été une découverte comme pour vous, enchaîne-t-il. J’ai éprouvé exactement la même chose. – Par conséquent, si je peux me permettre un commentaire qui va peut-être vous choquer, et qui est sans doute un peu… excessif… mais qui résume assez bien la sensation que j’ai pu éprouver en lisant un certain nombre de livres et d’articles sur le sujet… Je suis un peu gêné, intimidé, affolé par les phrases que je m’apprête à lui dire. Louis Schweitzer me considère avec la plus grande attention. Je me dis que ces gens se comportent comme des délinquants. Il m’est même arrivé de me dire, en lisant la description de certains cas, qu’on avait affaire à des gens qui se comportent vis-à-vis de l’argent comme certains psychopathes vis-à-vis du sexe, je pense naturellement aux violeurs. C’est-à-dire l’idée fixe… assouvir un désir impérieux, plus important que tout, coûte que coûte… en l’occurrence gagner le plus d’argent possible… en ne tenant aucun compte des dégâts, des dommages, des destructions occasionnés. Se comporter aveuglément. N’avoir pour objectif que d’assouvir un besoin personnel au détriment du collectif. Casser sans états d’âme des outils de production pour augmenter sa fortune. Aborder une femme dans la rue et l’entraîner dans un jardin public, la déshabiller de force, déchirer ses vêtements, dans le seul but d’assouvir la pulsion qu’elle a créée. La seule différence c’est que le viol est interdit par la loi. Mais d’un point de vue moral, humaniste, pour moi c’est un peu la même chose. Louis Schweitzer me regarde bizarrement. Son visage s’est contracté. L’ai-je offusqué par mes propos délibérément subversifs ? Il est imprudent de se laisser aborder par n’importe qui à la terrasse d’un café. D’ailleurs il faudrait se renseigner pour savoir à quelle époque de notre histoire le viol a été considéré comme un sévice. Je suis certain qu’il fut un temps où c’était autorisé, comme les excès du capitalisme financier aujourd’hui… Je bois une longue gorgée de vin blanc. Je me dispense de révéler à Louis Schweitzer le titre du premier chapitre du Maître et Marguerite : « Il ne faut pas parler à des inconnus ». Est-ce qu’il n’y a pas, dans cette façon d’envisager le monde, quelque chose d’incroyablement violent ? Louis Schweitzer me regarde avec indulgence. – Vous avez raison. Incroyablement violent : indiscutablement. Le code anglo-saxon, unidimensionnel, qui s’oppose au code français, pluridimensionnel, est devenu la norme : l’argent est la mesure de toute chose. L’argent n’a pas seulement pour objet de vous permettre de dépenser : c’est la mesure de toute chose. C’est aussi un pur rapport de force. Quand vous vivez d’une manière unidimensionnelle dans un monde devenu unidimensionnel, les dégâts collatéraux sont terrifiants. La force physique, autrefois, était la mesure de toute chose. C’est de cette façon que se sont engagées les relations hommes/femmes : nous en payons encore les conséquences. – Alors que faire ? Que pouvons-nous envisager ? – Un rééquilibrage. Puis : Mais ce qui manque, pour revenir à l’utopie évoquée tout à l’heure, c’est un cadre politique. Au niveau mondial il n’y en a pas. – Non. Il n’y en a pas. – Cette situation sera-t-elle vécue à un moment donné comme tellement insupportable qu’il apparaîtra un cadre politique ? Je le pense. – Vous le pensez ? – Je le pense. – Mais qui viendrait d’où ? Longue réflexion de Louis Schweitzer. – Je pense d’une forme de révolte. – D’une forme de révolte ? Qu’est-ce que vous entendez par là ? Longue réflexion de Louis Schweitzer. – Deux choses. Une forme de révolte… de pression sociale… au sein de nos pays. Et également un rééquilibrage qui viendrait des nouveaux pays. Car, au fond, les pays du tiers-monde sont vécus comme des territoires d’expansion. Vous allez là-bas pour trouver des clients et une main-d’œuvre bon marché. C’est perçu comme quelque chose de merveilleux qui étend le champ des entreprises et des spéculateurs. Quoi qu’on en pense, quand M. Mittal rachète Arcelor, quand M. Tata rachète Corus, quand la Chine devient une puissance politique majeure, on s’aperçoit que ces territoires d’expansion sont aussi des concurrents : ce sont des gens qui ont une capacité de pouvoir, sur le plan économique mais aussi sur le plan politique. Et cela peut créer des contrepoids… – Pourtant ils s’inscrivent également dans la logique capitaliste. Les Indiens qui s’enrichissent adoptent le même comportement. – Je ne sais pas… À partir d’un jeu où les gagnants étaient à peu près définis, on est passé à un jeu où s’introduit l’aléa. C’est un aléa non connu, non mesuré. Louis Schweitzer porte le verre de Perrier, qui est frais, à ses lèvres. Est-il envisageable qu’une minorité d’individus, au sein de pays qui constituent une minorité, l’Occident libéral, continuent indéfiniment à définir l’ensemble des règles ? Cela n’est pas durable évidemment. La révolte elle peut venir de la Chine comme de l’Inde. – Vous pensez que les populations pourraient se soulever ? – Je le crois. Ou chez nous. Tout du moins exercer une pression. Long silence de Louis Schweitzer. Je regarde attentivement son visage. Vous aviez un système théorisé par Marx et qui s’est traduit… je ne parle pas de ce qui s’est passé en Russie… une théorie de la lutte des classes qui a abouti à un système de crise qui a lui-même entraîné, à partir des années trente jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, une montée de la social-démocratie, en Europe et aux États-Unis. Cette social-démocratie a entraîné l’aspiration générale à entrer dans les classes moyennes. C’était donc un nouvel équilibre. La mondialisation a cassé, d’une certaine façon, les bases de cette social-démocratie. – En quoi une révolte de la population indienne, par exemple, pourrait-elle influer sur le cours des choses ? – Le flux financier découvrira qu’il ne peut plus espérer des rendements aussi élevés… il découvrira que les rapports de force ne sont plus les mêmes. Les ambitions du mécanisme financier seront contraintes et limitées… Vous n’aurez plus un réservoir indéfini de main-d’œuvre, pour prendre un exemple concret, et vous serez amené à rechercher un compromis social. – Vous serez amené à rechercher un compromis social. Voilà une très belle phrase. – C’est l’idée de base. Ce n’était pas la générosité des dirigeants qui faisait que dans les Trente Glorieuses les salaires montaient aussi vite que les profits. – Naturellement. – C’est un rapport de force. Il faut retrouver un équilibre des forces. – Mais ce désir éperdu de profit, quelles que puissent être les conséquences, je ne sais pas de quand ça date… il me semble qu’il s’est produit une fissure dans l’humain… – Ça a toujours existé, me coupe-t-il. C’était plus présent aux États-Unis qu’en Europe mais ça a toujours existé. – On n’a pas basculé, depuis dix ans, dans quelque chose de radical ? [Il fait non de la tête.] En tout cas le système actuel a rendu possible, peut-être pour la première fois avec une telle ampleur, quelque chose qui était déjà… Ce que je veux dire c’est que la façon dont cela fonctionne aujourd’hui permet de laisser libre cours… – Tout à fait. Aucun contre-pouvoir. Donc aucun équilibre. Et mon point c’est que ce contre-pouvoir peut venir, soit d’une révolte dans les pays occidentaux, d’une majorité qui dit « On en a ras la frange », soit de mouvements venus des autres pays, qui peuvent dire « Ce partage des choses est insupportable. » – Il m’arrive de me dire que seule la terreur pourrait conduire les acteurs du monde de la finance à rechercher ce compromis dont vous parlez. – Peut-être pas la terreur mais en tout cas la peur. La terreur ça a un sens historique bien marqué. La peur. Oui bien sûr. La réponse est oui. – Je vous parle de ça car un trader que j’ai rencontré m’a parlé de la peur. Et je raconte à Louis Schweitzer ce que m’a dit David Pinkus en confectionnant son omelette aux champignons : qu’il n’avait pas envie de devoir s’installer dans un condominium et de se déplacer entouré de gardes du corps. Il avait peur que ça finisse par s’ébruiter qu’il gagnait chaque année dix millions de dollars avec sa femme. Et je conclus : C’est bizarre mais j’ai senti que la seule chose qui pourrait l’arrêter c’est la peur. – Oui, oui, je suis d’accord, me répond Louis Schweitzer. Hier j’ai rencontré un homme qui avait fait fortune avec son entreprise et qui venait de la revendre. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu : « Mon entreprise commençait à être connue. Le fait que j’étais très riche commençait à être connu. Et j’ai eu peur pour mes enfants d’un kidnapping. » Cela rejoint votre histoire. – Oui. Tout à fait. Et… Il m’interrompt : Si la peur est un gros moteur la réponse est oui. – Ce qui me fait frémir, c’est de me dire que finalement la seule façon de maîtriser les choses, ce serait d’instiller la peur. Le système est ainsi fait, sourd, aveugle, égoïste, destructeur, que d’une certaine manière il accule les populations exaspérées à cette seule extrémité. C’est ce corollaire-là que le système fabrique, haïssable certes, en piétinant l’intérêt général. – Oui. Bien sûr. Prenons un exemple qui n’a rien à voir avec le social. C’est l’environnement et le réchauffement climatique. Nous savons tous depuis longtemps que ces problèmes sont importants. Qu’est-ce qui fait qu’on commence à les prendre au sérieux ? C’est qu’il y a une peur visible qui s’installe. Une peur diffuse, qui n’a pas de point de fixation, n’a aucune effectivité, efficacité. En ce moment on s’aperçoit que cette peur, c’est-à-dire le risque, prend corps. Il n’est plus abstrait : il devient concret. Et donc ça fait… ça change quelque chose… je crois que vous avez raison. – Eh bien c’est terrifiant qu’on doive en arriver là. – Non. Ça fait partie de la vie. On va prendre un autre exemple. Vous lisez toute la littérature jusqu’à la guerre de 14. L’éloge de la guerre y est présent de façon fréquente et régulière. Il a fallu 14-18, et d’une certaine façon 39-45, pour que l’idée que la guerre n’était pas une bonne chose s’installe. Jusque-là les valeurs de la guerre comme facteur d’épanouissement de l’homme, tous ces machins-là étaient extraordinairement présents. – Ce que vous voulez dire c’est que cela… – Ce que je veux dire c’est simplement que la peur, ou la crise, est un facteur de progrès. Il y a des démonstrations historiques dans différents domaines. Et ceci n’a pas de raison de ne pas se produire dans le domaine dont nous parlons en ce moment. Je le regarde avec énormément d’intérêt. Je suis troublé de découvrir chez cet homme la confirmation de mes intuitions. Voilà, c’est pour ça qu’il faut être optimiste ! conclut-il avec un grand sourire en s’emparant de l’addition posée sur une soucoupe. – Vous pensez donc qu’il faudrait qu’ils aient peur. – Je pense que c’est un facteur d’équilibrage, oui. Parce que ça montre les limites d’un système. La peur c’est au fond la découverte des limites d’un système. Nous nous regardons en silence de longues secondes. – Eh bien je vais vous laisser. Si vous me donnez votre carte je vous enverrai Le Maître et Marguerite. – Je l’ai déjà lu. J’avais oublié l’anecdote du tout début… le hoquet sublime au jus d’abricot… mais je vais le relire dès demain. Nous nous serrons la main. Je m’éloigne et rejoins mes trois tables.
J’ai croisé ma voisine du quatrième dans le hall de l’immeuble, chargée de sacs plastique dont les anses réunies lui cisaillaient les phalanges. Des goulots capsulés dépassaient des orifices. Des cartonnages donnaient des formes rectangulaires aux panses ventrues qui cognaient ses rotules. Ses cheveux bruns d’ordinaire disciplinés libéraient de toute contrainte, épingles et peignes, un certain nombre de mèches gracieuses qui incisaient son visage. Je m’approche de la porte des interphones : Ceci me semble très lourd. Laissez-moi vous aider. – Ce n’est pas nécessaire. Ils ne sont pas si lourds. Merci infiniment. Elle cherchait ses clés dans les ténèbres d’un sac à main suspendu à son bras, lequel, alourdi par une grappe de sacs plastique, s’inclinait vers le sol. – Au contraire. Ces sacs m’ont l’air très lourds. Ils m’ont l’air de vous faire mal aux doigts. Laissez-moi les transporter pour vous. J’observe dans son comportement les signes d’un trouble indubitable. Elle prend soin d’éviter mes regards (d’éviter mon visage) en détournant les siens (regards et visage) vers les entrailles du sac à main. C’est une main maladroite, gantée de noir, gantée d’indécision, qui introduit dans la serrure une petite clé éclatante. Elle pousse la porte vitrée du genou (mais ma main qui intervient accompagne cet effort compliqué) et se glisse dans le hall. L’audace que je retire ordinairement des mois d’automne me permet d’ignorer sa froideur. Je me poste à côté d’elle devant les portes de l’ascenseur en dépit des phrases tronquées qu’elle multiplie qui déclinent l’assistance que je lui offre. Elle ne se résout pas à tourner vers moi son visage et considère avec fébrilité les clignotements de la pastille. Je regarde l’arête luisante de son profil, ses cils qui battent, ses narines qui palpitent, le promontoire de son menton, l’entremêlement de ses sourcils, ses lèvres dont le relief laisse échapper le souffle irrégulier d’un long silence embarrassé. Son œil est comme une bille liquide, aquatique, de couleur verte. La pastille d’appel ne cesse de clignoter. Ma voisine du quatrième la presse à nouveau d’un doigt ganté. Je la sens qui résiste de toutes ses forces à l’empire que ma présence exerce sur elle. Je sens qu’elle cède de l’intérieur à son insu aux radiations du sortilège automnal. Moi : Il est lent cet ascenseur. Il est toujours aussi lent ? Essoufflée. Je la sens essoufflée. C’est quelque chose de tangible qui palpite dans sa présence : je sais qu’elle va céder. Elle tourne d’ailleurs vers moi son visage lumineux : nous nous regardons dans les yeux plusieurs secondes. Pour la première fois depuis qu’elle m’a parlé, début septembre, de son ami scientifique, ma voisine du quatrième s’est laissé capturer, s’expose à l’insistance de mon regard. Je vois le sien se modifier substantiellement, s’assouplir, s’attendrir, s’approfondir, s’humidifier, devenir transtemporel. C’est quelque chose comme un long défilement ambigu, complexe, paradoxal, anachronique à lui-même. Je tends mes mains vers les siennes et lui intime silencieusement, les yeux dans les yeux, de me transmettre ses sacs plastique. Ma voisine du quatrième s’exécute et se déleste du lourd bagage alimentaire qui l’encombrait, à la suite de quoi, légère, redevenue le papillon occasionnel que je connais (mais à présent à mon service : cette occurrence m’enchante), elle m’ouvre la porte de l’ascenseur avec un regard reconnaissant. Le regard est quelque chose de merveilleux : un miracle inexplicable. Car se lisaient dans le sien, précisément césurées, et la reconnaissance qu’induisait ma courtoisie : reconnaissance ordinaire, et la reconnaissance qu’induisait cet échange : reconnaissance essentielle. Je vous en prie, me dit-elle en retenant la porte de l’ascenseur. Une inflexion du temps, de l’espace, de son intimité, de sa réalité chronologique – vient de transfigurer ma voisine du quatrième. Elle a ouvert de la même manière la porte de son appartement et pour la première fois je m’introduis chez elle, guidé vers la cuisine par sa silhouette qui me devance. Je dépose les sacs plastique sur un guéridon où se trouve une tasse de thé du même brun clair qu’une flaque de terre en forêt. Je regarde autour de moi : coupures de presse scotchées aux murs, placards suspendus, bocaux, bouquets aromatiques, coupelles de fruits, lustre rouge en dentelle de cristal d’où pendent par des cordons de soie un nombre incalculable de cartes postales, de photographies, de billets manuscrits, de cartes de vœux, multitude inanimée, corolle florale complexe qui atténue la lumière des ampoules. Ma voisine du quatrième se défait de son manteau et se révèle à moi dans un tailleur précisément cintré, sanglé d’une large ceinture, qui prolonge l’arithmétique de ses souliers à hauts talons. Elle a gardé ses gants et d’un sourire indéfinissable elle m’invite à la suivre au salon. Elle prend place dans un fauteuil et me désigne d’une main le canapé qui lui fait face. Une table basse en verre. Beaucoup de livres. Peu de tableaux. Des murs blancs sans ornements. Un miroir rond en plexiglas. Des alignements de photographies sur la bibliothèque, sur la cheminée, sur le plateau d’un long buffet contemporain, certaines dans des cadres, la plupart posées telles quelles contre les livres, contre les murs, contre des vases ou des statues. Fassbinder sur l’une d’elles. Je cherche Pasolini sans le trouver. Je localise des femmes sublimes, sublimes mais familières, advenues, souriantes, photographiées lors de fêtes, de dîners, de conversations amicales. Des lèvres rouges. Des lèvres rouges en noir et blanc. Un mélange d’extravagance et de simplicité. Des bijoux, des robes de concert, des tuniques de paysanne, des cheveux libres, sans coiffure, qui dissimulent une partie du visage. À en juger par les vêtements, par les regards et les sourires de ces jeunes femmes, ces images sont anciennes. Des sourires et des regards d’un autre temps, qui n’existent plus. On sent qu’un autre esprit que celui d’aujourd’hui les traverse, révolu, utopique, dont je comprends qu’il puisse nourrir une nostalgie inguérissable. Des amis, mes amis, me dit d’ailleurs ma voisine du quatrième. Des amis proches dont la plupart n’existent plus. Je reporte mon regard sur son visage et lui souris d’un sourire d’aujourd’hui. Vous gardez votre manteau ? me demande-t-elle. – Pour le moment. Et vous vos gants ? Elle me sourit. – Pour le moment. Vous voulez boire quelque chose ? – Une autre fois. Je suis pressé ce soir. J’ai bien peur que l’on m’attende. Son regard me murmure un tant pis romanesque. Elle se tient victorieuse au bord de son fauteuil, digne et reine, les jambes jointes, inclinées sur le côté, ses mains gantées posées sur ses genoux. Elle est étrange cette présence scrupuleusement gantée. Ses gants scintillants d’étrangleuse, m’étais-je dit début septembre le jour où j’avais frappé à sa porte. Ma nietzschéenne voisine du quatrième, m’étais-je dit également ce jour-là. Je suis surpris qu’elle laisse ainsi sans y intervenir sa coiffure en désordre, folle de griffures, folle de virgules qui lui animent le front et les oreilles. C’est très joli chez vous. J’aime beaucoup l’atmosphère de cet appartement. Elle fait grincer ses gants sur ses genoux. Je localise sur la bibliothèque une photographie où une jeune femme vêtue d’une ample robe, inclinée en avant, dressée sur une seule jambe, est retenue par un jeune homme qui lui fait face. Figure toute de douceur, de tension, de don de soi. Elle se tient sur la pointe de son pied. Sa jambe gauche est rejetée amplement derrière elle. Je me lève du canapé et me rapproche des rayonnages. Mais c’est vous ! dis-je alors à ma voisine du quatrième. Mais c’est vous sur cette photographie ! Ça alors, quelle coïncidence, c’est incroyable… Je me retourne et ma voisine du quatrième, qui se tenait de dos sur son fauteuil, se retourne également : Où, quoi, laquelle ? – Celle-ci, la danseuse, la jeune femme tendue en avant. – Mais vous êtes fou. Ce n’est pas moi du tout. – Mais bien sûr que c’est vous. Et le jeune homme qui vous retient : c’est Pasolini. Je reconnais Pasolini. Ma voisine du quatrième éclate de rire et s’interrompt brusquement : comme si quelqu’un en avait coupé le son d’un coup sec. – Ce n’est pas moi. Et ce n’est pas Pasolini non plus. C’est Cyd Charisse et Gene Kelly naturellement. Je regarde ma voisine du quatrième avec incrédulité. Je suis sûr qu’il s’agit d’une reconstitution théâtrale. Je suis certain qu’il s’agit de ma voisine du quatrième et de Pasolini. – Je suis quand même capable de vous distinguer de Cyd Charisse ! Et Gene Kelly de Pasolini ! Je prends l’image entre mes mains et l’examine attentivement. Mon visage qui s’y reflète se surimprime à la figure de proue de ma voisine du quatrième retenue en équilibre par la seule présence irradiante de Pasolini. Une impression étrange, suave, commence à m’envahir. Une impression dont j’ai le sentiment qu’elle élucide la fascination que Brigadoon exerce sur moi depuis l’adolescence. Car je me dis que je connais depuis toujours la même douleur diffuse que celle de Tommy Albright, la tristesse de l’irrévocable, la douleur de l’irréversible, la nostalgie qui s’attache à un événement qui a eu lieu et dont on possède la certitude assassine qu’il ne reviendra plus. À cette différence près que cet événement ne s’est jamais produit : la matière constitutive de mon imaginaire se trouve être la nostalgie d’un événement qui n’a jamais eu lieu : se trouve être la nostalgie d’un événement dont je voudrais qu’il ait lieu. Je suis précisément dans le même état mental que Tommy Albright ou que Geo dans Le Trou quand il retourne dans sa cellule. Ce n’est pas exactement une attente (je n’attends rien), ce n’est pas exactement un espoir (je n’espère rien), ce n’est pas exactement un désir (je ne désire rien), c’est une sorte de trou, de béance, de perforation, de souffrance latente, d’état diffus d’insatisfaction. Mais sans regard. Mais sans image. Mais sans vision. Mais sans mémoire. Juste une alarme. Juste une sensation. Quelque chose de suspendu qui essaie de se souvenir, en souffrant, en sinuant dans mon imaginaire, de ce qui va avoir lieu. Je me rapproche de ma voisine du quatrième et lui tends la photographie encadrée : Où avez-vous vu qu’on trouve des palmiers en Écosse ? Je pointe mon doigt sur la vitre (nos regards contigus s’y reflètent : j’ai disposé mon visage tout près du sien : je commence à avoir envie d’elle) à l’endroit où surgit la silhouette d’un palmier. Le paysage est d’une nature aussi désertique que celui de Brigadoon, rocailleux, presque violet, mais trahi dans son essence méridionale par la présence de cet indice irréfutable. J’en conclus que c’est vous, ma chère voisine, aussi sublime alors que Cyd Charisse, accompagnée du grand Pasolini, qui rejouez cette scène de Brigadoon quelque part en Italie. C’était quand ? Pour quelle raison ? Brigadoon est le film majeur de mon imaginaire. – Je le sais, me répond-elle en jetant la photographie sur les coussins du canapé. Je m’écarte légèrement de son visage : Vous le savez ? Vous savez que Brigadoon est le film majeur de mon imaginaire ? Elle acquiesce du regard. Et comment le savez-vous ? Comment le savez-vous ! Il me semble ne l’avoir jamais divulgué ! Ma voisine du quatrième se résout à ordonner sa chevelure : elle en retire du fer et de l’ivoire (outils de chirurgie qu’elle dépose sur sa jupe) et rassemble ses épais cheveux bruns dans le cuir de ses doigts. Je me lève et m’assois en face d’elle sur le canapé à côté de la photographie encadrée. En tout cas c’est une troublante coïncidence. Trouver ici une scène de Brigadoon interprétée par vous et par Pasolini… c’est une coïncidence à peine croyable… Ma voisine du quatrième plante dans son crâne les épingles et les peignes en ivoire : Je ne vous le fais pas dire. Voix tremblante et affectée. Je ramasse sur les coussins la photographie encadrée et l’observe à nouveau. – Pasolini lui aussi aimait ce film ? Silence dans le salon. J’entends crisser les gants. Un autobus passe dans la rue. – Et savez-vous devant quel livre elle se trouvait ? – Je n’en ai pas la moindre idée. – C’est une nouvelle coïncidence ? – Vous allez sans doute me le dire. – Devant la lettre S. – Mais encore. – Sénèque. Médée. La Médée de Sénèque. – Où en êtes-vous de vos contacts avec mon ami… mon ami le Pr Delcaretto ? – On m’a écrit. Les principaux détails de l’organisation ont été évoqués. Puis : Qui est la dénommée Marie-Odile Bussy-Rabutin ? Elle prétend qu’elle vous connaît. Ma voisine du quatrième retire ses gants avec lenteur. Elle effectue de sèches tractions sur chacun des dix doigts (dont le dessin de cuir s’amollit) et je me dis qu’elle étrangle à mains nues : elle va anéantir à mains nues l’embarras où elle se trouve. Vous la connaissez ? C’est une amie à vous ? – Je la connais un peu depuis longtemps. Mais ce n’est pas une amie. – C’est qui exactement ? Qu’est-ce qu’elle fait ? – Un certain nombre de choses. Une femme assez insaisissable. – Je m’en suis rendu compte. Elle n’a même pas répondu à un long mail que je lui ai envoyé, dont le moins qu’on pouvait faire, compte tenu de sa sincérité, était d’en accuser réception. Ma voisine du quatrième est devenue d’une indulgence inhabituelle. Mes propos auraient pu l’irriter. Elle y oppose à l’inverse une douceur silencieuse. Son regard semble m’accueillir au plus profond d’elle-même. – Revenez me voir. Revenez me voir dès que possible. Elle se lève. Elle jette ses gants, de haut, sur la table basse : je les vois disposés sur le verre dans un geste approximatif de prière. – Quand ? – Je pars demain en voyage pour quelques jours. Je reviendrai le 22. – C’est quel jour ? – Un mardi. Je me lève à mon tour. Mon avion atterrit à onze heures. – Vous venez d’où ? Vous partez où ? Elle me précède vers le vestibule et ouvre la porte. Venez me voir pour le thé. Vers seize heures. – Le 22 donc. – Merci pour les courses. Prenez soin de vous. Soyez prudent. Je prends l’une de ses mains dans les miennes, Prudent ? lui dis-je, et y dépose un baiser qui déclenche un sourire sonore. – Prudent, me confirme-t-elle. Elle passe son autre main dans mes cheveux d’un geste léger puis ferme la porte derrière moi.
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