Cendrillon
Dédicace
DU MÊME AUTEUR
Demi-sommeil, roman, Actes Sud, 1998
Le moral des ménages, roman, Stock, 2002 ; Le Livre de Poche n° 15544
Existence, roman, Stock, 2004 ; Le Livre de Poche n° 30600
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Plus que jamais
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Le jour où Laurent Dahl (qui n’avait pas eu le temps de se faire faire un faux passeport au nom de Simon Tanner, comme il en avait manifesté plusieurs fois la velléité) sauta dans un taxi boulevard Haussmann pour se rendre à l’aéroport, cet après-midi de décembre où acculé par quelque chose de corrosif qui prospérait depuis plusieurs semaines il fut contraint de prendre la fuite, d’abandonner statut social, petites filles, domestiques, appartement à Londres, conversations spirituelles au téléphone, la seule pensée digne d’intérêt sur laquelle il s’attarda fut pour une inconnue qui n’existait pas rencontrée dans un train dix mois plus tôt. Il ne pensa même pas à l’onctueuse crème blanche aux senteurs de printemps dont son épouse enduisait ses orteils sur le rebord de la baignoire. Ni aux barrettes animalières qui édifiaient les coiffures blondes de ses deux filles. Cet homme déjà déshonoré qui roule sur l’autoroute vers une destination définitive (exotique) dont il n’a pas la moindre idée (peut-être São Paulo), pour quelles raisons ne songe-t-il pas un seul instant à la douleur, à l’élucidation spectaculaire que ce départ va provoquer ? Il semblerait que sa situation lui soit indifférente. C’est dominé par un impérieux sentiment de calme qu’il se laisse conduire vers l’aéroport. Alors même qu’à l’arrière du taxi il ne doute pas que quelques heures leur suffiront pour éclaircir les manipulations délictueuses dont il s’est rendu coupable, alerter Interpol et la brigade financière, il regarde les entrepôts qui défilent, les usines, les camions, les cheveux des conducteurs, les parodies de vies radieuses des panneaux publicitaires, il les regarde sans se laisser atteindre par la réalité irréversible dont ils témoignent, départ, rupture, vitesse, infamie. Les oreilles de Clotilde. Les découpages que ses deux filles réalisaient dans de vieux numéros du Wall Street Journal. La copie qu’il s’était fait faire d’un tableau de Titien. Pourquoi ne pense-t-il pas à sa femme, à ses amis, à son beau-père, à la prison, aux cocotiers qu’on découpait pour lui à travers les cours boursiers, à la luxuriante chevelure rousse de sainte Marguerite accrochée à un mur du salon ? Pour quelles raisons ses pensées s’attardent-elles sur cette chose-là qui n’a pas d’existence, cette femme qui n’était plus pour lui depuis dix mois qu’une sensation, une vision, un vertige, du théâtre ? Hier soir j’ai ciré les chaussures de toute la famille ! C’est moi qui cire toutes les chaussures de la maison deux fois par mois ! hurle le chauffeur de taxi qui le dévisage avec une sympathie perverse à la surface du rétroviseur. La réponse se résume à ceci : Laurent Dahl ne devait qu’à un mensonge et aux effets miraculeux d’une imposture le prestige dont il jouissait, la gloire professionnelle qu’il recueillait, l’estime que ses amis lui accordaient, l’amour admiratif que lui portaient sa femme et peut-être même ses petites filles, sans oublier (le visage du chauffeur le regarde) la dévotion anachronique avec laquelle on cirait ses chaussures, toutes choses qui s’écrouleraient d’elles-mêmes dès lors que la fiction qui les alimentait se dissiperait.
Ma voisine m’a confirmé trois jours plus tard l’invitation de son ami qui habite à Gênes, un homme qu’elle me présente comme un scientifique de premier plan dont elle s’excuse d’avoir oublié la spécialité, Météorologue, je crois, me dit-elle. – Mais vous êtes sûre ? Vous êtes certaine qu’il ne s’agit pas d’une méprise ? Météorologue ! Une conférence à Gênes ! Mes livres ne sont même pas traduits en italien ! Me répondant qu’elle en est sûre (Sûre et certaine, me murmure-t-elle), elle n’en demeure pas moins comme d’habitude insaisissable et mouvementée, disparaissant dans les étages avec la légèreté vexante d’une fugitive. Je précise que ma voisine du quatrième appartient à cette catégorie d’individus qui ne s’expriment jamais qu’en s’éloignant – comme le font si bien les P-DG avec leurs subalternes dans les couloirs des entreprises. Elle est donc l’inverse exact de la chose inamovible, le contraire du réfrigérateur, un insecte, un éphémère occasionnel et affolé. Aucune tactique n’est susceptible de l’arrêter, obstruction, salut jovial, questionnement appliqué, phrase conséquente qui postulerait comme une civilité élémentaire un début de conversation. Quelles que soient les circonstances, elle donne le sentiment d’avoir été électrisée par l’imminence d’un rendez-vous énigmatique, de fomenter quelque aphorisme urgent qu’il faudrait qu’elle transcrive au plus vite – avant qu’il n’ait été dilapidé par l’imprudence d’une conversation centrifuge dans l’ascenseur, au pied de l’escalier, devant la loge de la concierge. La seule fois où je suis parvenu à la fixer, où elle m’est apparue sous la forme d’un phénomène durable et consentant, c’est quand j’ai lu un article qui lui était consacré dans les pages Culture du Monde, accompagné d’un portrait d’elle (Ça alors, ma voisine !) où elle ne bougeait pas (en dépit du fait qu’elle avait posé dans un salon, elle avait gardé ses gants, son manteau, son éternel chapeau d’aristocrate – elle restait donc la figure transitoire et momentanée que je croisais dans l’immeuble), article agrémenté de propos d’elle qui n’étaient pas elliptiques, il s’agissait de développements construits qui attestaient qu’en certaines circonstances il lui était loisible de mettre un terme à ses trépidations. Cet article m’a appris qu’elle était traductrice (de l’italien, de l’anglais, de l’allemand, du portugais), qu’elle avait été proche dans les années soixante-dix d’un certain nombre d’artistes considérables, au premier rang desquels le journaliste citait Pasolini et Fassbinder. Confidente du premier ? Maîtresse endommagée du second ? Et pourquoi il m’appelle pas, pourquoi ils appellent pas mon éditeur, pourquoi ça passe par vous ? Je lui parle accoudé à la rampe en suivant des yeux par le vide central la trajectoire hélicoïdale de sa silhouette ascendante. Attendez, excusez-moi, c’est vrai, qu’est-ce que je fais ? Oui, c’est vrai, pourquoi n’appellent-ils pas mon éditeur pour le lui dire ? Il est d’usage que les invitations à des colloques, des conférences, des signatures en librairie transitent par l’éditeur – assez rarement par les glissements d’une traductrice instable qui garde pour elle comme des données confidentielles les détails d’une opération qui la regarde somme toute d’assez loin. Je décide d’aller porter ces protestations jusque chez elle et gravis quatre à quatre l’escalier. Je sonne à sa porte. Une fois. Deux fois. Aucune réponse. Trois fois. Silence. Mais qu’est-ce qu’elle fout ? Une main se pose sur mon épaule, je me retourne en sursautant, c’est ma voisine du quatrième qui se tient silencieuse devant moi. Elle me regarde avec un air abstrait, indécodable, un sourire désincarné sur les lèvres. Où avait-elle disparu ? Ce sourire est d’une pâleur, d’une atonie, d’une fixité si étendue, sa vastitude inexpressive me rappelle à ce point les infinis maritimes nimbés de brume que je me dis qu’elle va s’évanouir, que ce sourire pastel va l’avaler. Quand elle s’arrête de voler, de trépider, elle s’évapore ? Un ailleurs impalpable en absorbe la présence tout entière ? Nous nous regardons dans les yeux quelques secondes. Observant ce sourire fixe qui n’est pas un sourire mais comme la marque immatérielle d’une étrange appartenance, l’idée me monte au cerveau qu’elle se tient parmi ses semblables avec la même réserve aristocratique que les chiffres premiers, recluse, déifiée, inconciliable, isolée à jamais. Prime number. Número primeiro. Numero primo. Erste Zahl. Primo número. Eerste aantal. Je rappelle pour les plus littéraires d’entre vous que le chiffre premier n’est divisible que par lui-même et par un. Peut-être dans sa jeunesse n’était-elle pas première, était-elle divisible par d’autres chiffres, par Fassbinder et par Pasolini ? L’âge, leur mort, la nostalgie qu’elle en avait conçue l’avaient-ils extradée dans un ailleurs intérieur inaccessible où plus personne ne pouvait plus la féconder ? Rompant cette mutuelle contemplation, ma voisine du quatrième se met à remuer, détourne ses yeux vers l’ascenseur – son sourire fixe s’est éclipsé. Mais qu’est-ce que vous faites là, vous n’étiez pas chez vous ? je lui demande en désignant sa porte du doigt. Où est-ce que vous étiez ? On conviendra que la question est non seulement absurde, déplacée, mais idiote, indiscrète. Je m’en excuse en esquissant un sourire des plus confus tandis qu’elle avance une clé étoilée vers la serrure, se faufile à l’intérieur de son appartement, Demain matin, me murmure-t-elle, il vous envoie un mail demain matin, je distingue sur ses traits un air soudain mélancolique (son visage est devenu aussi cinétique que peut l’être d’ordinaire sa silhouette mouvementée), le mot matin me parvient par l’interstice de la porte qui se referme avec douceur. J’ai aperçu par ce même interstice un œil catégorique et conclusif. La voilà qui de nouveau a disparu. Voilà que de nouveau son manteau noir à col de loutre, ses escarpins à fins talons, son chapeau compliqué, voilà que de nouveau ses gants scintillants d’étrangleuse ont été soustraits à ma vue par l’éclosion d’un nouvel aphorisme – ma nietzschéenne voisine du quatrième, aussi fugace qu’une extase, aussi rapide qu’une éjaculation ! Demain matin ? Il m’envoie un mail demain matin ? Mais à quelle adresse va-t-il me l’envoyer, le mail, le météorologue ? Je sonne de nouveau à la porte. Une fois. Deux fois. Je suis vexé par la courtoise désinvolture avec laquelle elle me traite. Talons sur le parquet. Putain quelle histoire ! Quel épisode extravagant de ma carrière ! Oui ? me demande-t-elle à travers le chêne ciré. – Et l’adresse ? je lui dis. – L’adresse, quelle adresse ? – Mais l’adresse, mon adresse, pour le mail ! Car comment va-t-il faire s’il n’a pas mon adresse ?! Elle doit me regarder par l’œilleton, amenuisé, inclus à l’intérieur d’une boule de verre : figurine importune. – Oui, l’adresse, effectivement, glissez-la sous la porte tout à l’heure vous serez gentil. C’est alors que j’entends distinctement une sorte de bruit mental qui signifie que l’entrevue est terminée, quelque chose comme un déclic, comme le claquement d’une porte, le heurt d’un combiné téléphonique. Les traitait-elle comme elle me traite, Pasolini et Fassbinder, avec la même souterraine réticence, avec cette même résignation inconsolable de chiffre premier ?
Mais comment ont-ils su, par quel miracle ont-ils deviné que je parle de Gênes chaque matin au petit-déjeuner ? Vous, je sais pas, mais moi, c’est décidé, ce soir je pars à Gênes. Je vous jure (j’avale une gorgée de café chaud), je vous jure, je sors d’ici, je vais direct à l’agence de voyages, je téléphone au Bristol Palace. Il convient de préciser qu’en dépit du fait que les participants sont aujourd’hui plus nombreux qu’à l’époque où Margot et moi en avons pris l’habitude il y a maintenant quinze ans, nous petit-déjeunons dans notre lit plutôt qu’assis sur des chaises froides, exposés au voisinage peu sympathique de la chaudière, du lave-vaisselle, de la gazinière et du réfrigérateur – des anticipations du monde réel dont je me passe volontiers à cette heure. Tous ces gens qui vont s’asseoir sur des chaises froides dès leur réveil, comment parviennent-ils à enchanter durablement leur existence ? Il me serait difficile d’évoquer le Bristol Palace de Gênes assis cuisses nues sur une chaise de cuisine. Je reviendrai plus tard sur ces choses-là que les doctrines de ma compagne ont instaurées, sur les dispositifs qu’elle a dressés qui la préservent de l’insidieuse emprise du contingent, je reviendrai sur l’importance que revêt dans notre vie cette enclave du petit-déjeuner sous les draps, complice, politique, insoumise, dispendieuse. Quand Leonardo est né, nous avons écarté l’hypothèse d’une migration neurasthénique dans la cuisine et continué à nous sustenter dans le lit, le bébé entre les cuisses de sa mère, le lourd plateau sur mes genoux. Cette perte de temps délibérée, c’est quelque chose qui s’apparente à une flânerie, à du libertinage, nous acclimate de la manière la plus sereine à la journée qui s’annonce – de telle sorte que celle-ci est déjà amplement commencée quand nous sortons dans la rue. J’adore l’instant où je pose le pied sur le ciment du trottoir devant l’immeuble, où je regarde le ciel et l’espace autour de moi quelques secondes comme un acteur qui pénètre sur une scène. Se dépêcher, courir après les dix minutes qu’on a perdues en différant l’instant critique où l’on s’est résolu à sortir du lit pour s’asseoir sur une chaise dure, c’est la meilleure façon de se soumettre avec servilité à la brutalité du monde. Se réveiller une heure plus tôt qu’il le faudrait et flâner trois quarts d’heure sous les draps nous permet à l’inverse de le mettre à distance et d’y entrer la tête haute avec l’orgueil d’un conquérant. C’est un peu comme si le monde était une petite balle dégonflée et toute molle, déchue, de couleur rouge, avec laquelle nous nous amuserions ironiquement, prisonnière impuissante de nos mains, de nos caprices, de nos sourires. Cet hédonisme aux accents de villégiature explique-t-il que chaque matin la tentation ludique et libertine de Gênes accède à mes pensées ? Par la suite, Leonardo ayant grandi, nous avons été trois appuyés contre les oreillers à divaguer au hasard de notre humeur, à nous cloîtrer dans le mutisme le plus total, à marmonner des plaintes confuses, à nous laisser conduire par le vagabondage de nos pensées, il nous arrive de produire des plaisanteries pitoyables compensées l’instant d’après par des poèmes de Raymond Queneau ou de Robert Desnos que nous nous lisons d’une voix ensommeillée (d’où le docteur Desnos de mon dernier roman, Existence). Moi, c’est simple, j’ai envie d’être à Gênes, je m’en fous, je pars ce soir, je dors cette nuit au Bristol Palace. – Ça y est, déclarait Leonardo à sa mère, il est fou, il recommence, il veut partir à Gênes ! Papa, je te préviens, t’y vas sans nous… nous on va pas à Gênes ! Quand Donatien est né, nous nous sommes demandé de quelle manière nos corps allaient tenir dans cet espace peu étendu sans se gêner les uns les autres. Était-ce même matériellement envisageable ? On va être comme des sardines, disait Leonardo. – On ne devrait pas rentrer dans la normale ? se demandait Margot : elle redoutait l’accident du geste brusque qui renverserait sur nos peaux les liquides chauds qui se trouvaient sur le plateau, thé et café. – Y avait une fois un taxi, enchaînait notre aîné sous le regard hilare du tout-petit, taxi taxi taximètre – qui circulait dans Paris – taxi taxi taxi cuit – il aimait tant les voyages – taxi taxi taximètre – qu’il allait jusqu’en Hongrie – taxi taxi taxi cuit ! Considérant comme fantaisiste l’idée de Leonardo d’acquérir un king’s bed américain où nous pourrions disposer chacun d’une zone de plénitude indépendante (Si vous voulez vraiment dormir dans un grand lit… je leur disais, Oui, je sais, s’emportait Leonardo, on n’a qu’à aller tous au Bristol Palace de Gênes !), nous avons décidé à l’unanimité de ne changer en rien nos habitudes et d’assumer avec amour cet amalgame corporel du réveil. C’est ainsi qu’actuellement nous sommes quatre entassés sur le lit, Donatien entre les cuisses de Margot (mais peu patient il se laisse glisser sur le sol et petit-déjeune debout à même les draps avec humour comme au comptoir d’un café), Leonardo allongé tête-bêche entre nous et agitant ses petits pieds diaphanes à proximité du plateau – au risque qu’un jour cette circonstance devienne obscène, quand il fera du 44 et que des poils auront poussé sur ses chevilles. Et qu’il traversait la Manche, taxi taxi taximètre ! en empruntant le ferry, taxi taxi taxi cuit ! un beau jour il arriva, taxi taxi taximètre ! dans les déserts d’Arabie, taxi taxi taxi cuit !!
La succursale de La Roche-sur-Yon était dirigée par un individu si atypique qu’on pouvait s’interroger sur les circonstances qui l’avaient égaré dans la bureautique. Beau, drôle, sportif, déraisonnable, c’était une sorte de play-boy impétueux marié à une aristocrate, Marie-Odile de Saint-Hippolyte, qui n’allait pas tarder à le quitter. Il portait des blazers de yachtman, des chronomètres en platine, résidait dans un appartement des beaux quartiers que possédait sa femme et roulait en Mercedes décapotable. Sans doute était-il le seul représentant à se tenir si entièrement dans l’apparence, à jouer si constamment de l’impact qu’avaient sur les autres sa prestance physique, le charme de ses regards, les afféteries qu’il composait. Les secrétaires en étaient folles, qu’il gratifiait de cadeaux, de compliments, de gestes tendres. Il leur racontait le lundi (sur un ton qui leur laissait entendre qu’il leur réservait plutôt qu’à leurs patrons l’exclusivité de ces révélations) les dîners auxquels il avait été convié le samedi soir, où il croisait des actrices, des coureurs automobiles, des présentateurs de télévision. Ce décalage aurait pu lui nuire, il lui réussissait, fascinait ses collègues masculins, il incarnait si bien ce monde inaccessible qu’il fréquentait qu’ils supposaient que sa présence dans l’entreprise n’était qu’une parenthèse momentanée qu’il ne tarderait pas à refermer, grâce à ses relations mondaines, pour accepter un poste à sa mesure, directeur de palace, représentant dans une maison de haute couture. Et c’est ainsi qu’étant considéré comme une sympathique curiosité par l’ensemble du personnel, on avait fini par lui attribuer (et de la part de certains avec une ironie qui l’amusait) le patronyme de son épouse. Deux ans après son arrivée dans l’entreprise, et alors même qu’il n’était qu’un représentant parmi d’autres, plus audacieux, plus efficace cependant qu’aucun autre, Poggibonzi l’avait nommé directeur d’une succursale. Il s’agissait de la succursale de La Roche-sur-Yon. Comment s’y était-il pris pour que sa carrière bénéficiât de la sorte d’une si brusque accélération ? Quelques mois après que le père de Laurent Dahl eut pris ses fonctions de représentant à La Roche-sur-Yon, son épouse avait quitté Saint-Hippolyte. Sans doute La Roche-sur-Yon avait-elle fini par l’asphyxier, la vie parisienne par lui manquer, la bureautique par lui paraître d’un prosaïsme intolérable, son spirituel imposteur d’une accablante monotonie. Après leur rupture et une fois que Marie-Odile eut déménagé, le laissant seul dans l’hôtel particulier qu’elle leur avait loué au centre-ville, Saint-Hippolyte s’était délité. Il s’était mis à boire. Il ne suivait plus ses dossiers. Le père de Laurent Dahl le stimulait, recueillait ses confidences, calmait ses angoisses, lui disait qu’il pouvait compter sur lui. Il était d’une nature si servile, si affamé d’estime et de reconnaissance, qu’il s’engouffrait dans chaque brèche qui les lui laissait entrevoir. Il repassait chaque soir par le bureau pour prendre connaissance des nouvelles du jour et régler les affaires courantes. Il trouvait des bouteilles vides dans la corbeille à papier, des feuilles roulées en boule qu’il dépliait, couvertes de graffitis et de dessins morbides, spirales et têtes de mort environnées d’une multitude de cubes, des dizaines et des dizaines de cubes de toutes tailles qui ressemblaient à des cercueils de fœtus. S’immiscer dans cette intimité délabrée l’exaltait. Il ramenait chaque soir à la maison des dossiers négligés et travaillait jusqu’à deux heures du matin sur la table de la cuisine. Saint-Hippolyte l’appelait pour s’excuser, la plupart du temps pour se plaindre, il déclarait qu’il était déplorable et qu’il allait démissionner. Baisser nos prix de 12 % s’ils acceptent d’en acheter 30 plutôt que 20 ? demandait-il au père de Laurent Dahl. – C’est la seule façon de doubler la concurrence. Silence au bout du fil. – Je ne sais pas, désolé, faites comme vous voulez. Il avait bu. Il menaçait d’avaler des barbituriques. Le père de Laurent Dahl lui répondait qu’il n’avait rien à craindre, qu’il s’occupait des affaires de la succursale et qu’il pouvait dormir tranquille. Je sens venir la catastrophe comme le nez au milieu de la figure, lui disait sa femme presque chaque soir. Tu diriges la succursale clandestinement depuis des mois sans que personne n’en sache rien ! Il faut que tu informes Poggibonzi avant que cette histoire te retombe dessus ! J’ai déjà dit je crois que Laurent Dahl avait souffert dès l’enfance de voir son père diminué par le monde extérieur, meurtri dans son désir inextinguible d’accomplissement, humilié d’être assigné sans cesse à cette image dépréciative qu’on renvoyait de lui. Voir son père écarté, rejeté, humilié. Voir son père en souffrir, ne pas comprendre, se ressaisir, continuer d’y croire, repartir au combat. Une drôle de trajectoire que cette trajectoire-là, mentale et circulaire, descendre et remonter, s’affaisser et se redresser, se ternir et scintiller, à laquelle les circonstances et l’opiniâtreté de son tempérament l’avilissaient. Informer Poggibonzi ? Pas dans l’état où il se trouve. Je serai récompensé sans tarder des services que je lui rends depuis des mois. Reprendre espoir en entendant cette phrase. Porter à ses lèvres une fourchette de poisson pané. – Récompensé par qui ? Tu penses qu’il va dire à Poggibonzi que tu as dirigé la succursale à sa place pendant plusieurs mois parce qu’il buvait ? En attendant, pendant qu’il se prélasse dans son hôtel particulier, tu travailles jour et nuit pour des clopinettes. Frémir avec elle. Décomposer le pain selon la progression de leur conversation. Disposer sur la table de petites sculptures de questions, de réponses, d’hésitations et d’arguments, file indienne de stations dialectiques. – J’ai confiance en lui. C’est un aristocrate ne l’oublie pas. Voir sa mère qui explose. Disposer sur la table une nouvelle petite sculpture. – Quoi ! Un aristocrate ! Comment tu peux dire une chose pareille ! Un play-boy superficiel qui s’est marié à une comtesse ! Et qui s’est fait larguer comme un malpropre ! – N’empêche qu’il fréquente du beau monde. – Du beau monde, du beau monde, tu parles ! – Il est au Lions Club de La Roche-sur-Yon. Il est ami avec le maire. Il connaît très bien Yves Montand. Il roule en coupé Mercedes. Il n’oubliera jamais les efforts que j’ai faits pour l’aider. Puis : Surtout qu’il est possible qu’il donne bientôt sa démission. Auquel cas il soutiendra ma candidature pour reprendre son poste. Alors que si j’en informe la direction du Groupe : je perds tout. Il niera. Personne ne témoignera contre lui. D’autant plus qu’à part sa secrétaire personne n’est au courant. Et, comme tu le sais, sa secrétaire est sa maîtresse. Sentir sous sa langue la matière croustillante et légèrement rugueuse du poisson pané. S’interroger sur la probable ingénuité de son père. Entrevoir l’hypothèse qu’il se soit égaré dans un piège. Le voir se disloquer trois jours plus tard sur un nouvel écueil. Mais que se passe-t-il ? Tu ne dis plus rien ! Je sens qu’il se passe quelque chose de grave ! Être réveillé non pas par des cris, par la violence d’un conflit conjugal. Mais par une sorte de crispation musculaire de la nuit, par un silence de caractère confessionnel, par les alarmes d’une accalmie si absolue qu’elle désignait le cheminement d’une crise. Entendre clairement, sans rien entendre pourtant, sans qu’aucun son de voix ne parvienne à ses oreilles : Je te connais, tu es crispé, tu n’as pas fait un geste depuis deux heures. Tu n’as pas même bougé la tête ! Je suis certaine qu’il se passe quelque chose de grave ! Être réveillé par ces phrases-là qui flottaient dans la nuit, inaudibles et nuisibles, et dont les ondes s’immisçaient comme un serpent dans les plis du sommeil. Parle, anime-toi, bouge un bras ! Mais par pitié ne reste pas là prostré sur ce fauteuil comme une statue ! Qu’est-ce qu’on t’a encore fait ! Sortir de son lit à tâtons. Se tapir derrière la porte du couloir. Écouter ces silences si douloureux qui absorbaient sans y répondre les questions répétitives de sa mère. Mais tu vas parler à la fin ! Je vais pas passer la nuit à te tirer les vers du nez ! Entendre sa voix à elle se liquéfier et devenir une mélodie de tremblements. Entendre en face se concréter l’angoisse du père, engloutie dans une immensité forestière de silence. Car ce silence que Laurent Dahl écoutait derrière la porte, accentué par les bruits que produisaient leurs rares mouvements, un objet déplacé, un soupir échappé, ce n’était pas le silence de la nuit, c’était l’angoisse du père et du mari, un gaz toxique qu’ils respiraient. Toutes ces choses impalpables, minimales, presque imperceptibles, à l’écoute desquelles la terreur de l’enfant est si sensible et se fortifie. Apprendre après de longues minutes que Saint-Hippolyte a fini par se ressaisir et qu’il carbure aux anxiolytiques. Apprendre qu’il a séjourné dans un centre de remise en forme et qu’il boit de moins en moins. Et alors ? Où est le problème ? demande la mère de Laurent Dahl. Sentir qu’ils se ressaisissent. Se laisser emporter par la conversation désordonnée qui en résulte qui les conduit vers la consolation momentanée d’un apaisement. Ce n’est rien, dit la mère de Laurent Dahl. Je ne vois pas pourquoi tu te fais tant de soucis parce qu’il va mieux et qu’il s’arrête de boire ! Repartir se coucher rassuré, empli d’espoir, de bonne humeur. Et alerté par les élancements d’un nouveau conciliabule, se dresser le lendemain dans son lit, être à nouveau cette sentinelle incandescente privée de vue par l’obscurité du couloir, présence aveugle, écoute exclusivement mentale, dilatation des effets que produisaient sur son cerveau les phrases qu’il entendait. Entendre son père raconter qu’il a appris par une secrétaire que Saint-Hippolyte postulait pour un poste de chef de produit au siège social du Groupe. L’entendre lui dire que pour y parvenir il lui fallait reprendre le dessus. Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Qu’est-ce que tu sous-entends ? Sentir palpable sous la forme d’un imposant silence le nœud mental qui l’emprisonne. Apprendre dix jours plus tard au même endroit et en pleine nuit qu’en l’espace de quelques semaines leurs relations se sont détériorées. Détériorées ? demande la mère de Laurent Dahl. Apprendre un autre soir, au compte-gouttes, révélations perlées, qu’il n’a plus accès aux dossiers. Apprendre encore que Saint-Hippolyte le critique. Se sentir soi-même à huit ans, en CE2, si vulnérable et menacé. Désigné par le monde extérieur, ce monde occulte et menaçant, hostile et mystérieux, comme un homme à dévorer. Par quel miracle Laurent Dahl échappera-t-il aux mâchoires de métal de la société des adultes ? Les protections dont son père avait manqué, pour quelles raisons les obtiendrait-il, en vertu de quelle supériorité supposée ? C’est une histoire de note qu’il a écrite, disait le père de Laurent Dahl. Être soi-même le noir de la nuit. N’être plus rien d’autre que le cauchemar de ses propres pensées. Entendre sa mère répliquer, questionner, s’impatienter, remuer dans la pièce, déplacer des objets. Apprendre que Saint-Hippolyte a rédigé une note alarmante sur la progression du chiffre d’affaires de la succursale. Et alors ? Tu n’es pas concerné par cette note j’imagine ? Tu as bien respecté tes objectifs ? S’éplucher nerveusement. S’arracher de longues languettes de peau sur ses pouces. Attendre allongé dans les ténèbres que ce silence finisse par se résoudre. Mes résultats sont catastrophiques, finit-il par avouer. J’ai dû négliger ma clientèle pour aider Saint-Hippolyte à diriger la succursale. Entendre distinctement qu’il est au bord des larmes. Percevoir par la nervosité des bruits divers que sa mère multiplie les inquiétudes que cette révélation commence à susciter. Et cette note ? À qui était-elle destinée ? Entendre son père répondre : Je n’en sais rien. J’ignore s’il l’a vraiment envoyée. Elle : À qui aurait-il pu l’envoyer, à part aux commerciaux de la succursale ? Se sentir environné de menaces immatérielles. Apprendre un peu plus tard qu’il a localisé en tête de note les initiales de Poggibonzi. Décharge électrique. Sursauter derrière la porte. Visualiser Poggibonzi comme un catcheur en costume sombre, gigantesque et moustachu. Visualiser Poggibonzi posté sur ses deux jambes, massif, enraciné, les deux bras en avant, prêt à se saisir d’une tête, la tête de Laurent Dahl, à la coincer entre ses cuisses, à la faire éclater comme une noix agrandie. Entendre sa mère répondre : Va droit au but. Se représenter son père dominé par le monde. Se représenter sa famille écrasée par le monde. Le monde : prédateur, inflexible, d’une cruauté incalculable. Le monde : glacial et insensible, indifférent à la douleur du fils, aussi net et impersonnel qu’une lame de couteau. Que je doive pas te tirer les vers du nez toute la nuit, ajoute-t-elle en tremblant. Percevoir son père comme un homme sans malice, sans cynisme, sans la moindre agilité, aussi inerte et objectif, aussi facile à déplacer qu’une statuette. Le percevoir comme l’inverse de l’esprit libre, de l’animal sauvage, de la lumière incapturable ou du vent qui circule. Attendre. Enrouler à l’infini l’axe machinal de son index dans une longue mèche de cheveux blonds. Se dire que la capture du papillon peut provoquer de la tristesse. Et qu’elle provoque d’ailleurs de la tristesse. Mais que la table de nuit usée qu’on relègue au grenier, c’est dans sa nature d’être déplacée, jetée à la décharge. Pourquoi fallait-il que son père appartienne à cette catégorie d’individus qu’on peut manipuler selon ses désirs sans susciter d’attendrissement ? Il est trois heures du matin, s’impatiente la mère de Laurent Dahl. Avoir un peu froid dans son pyjama. Se recroqueviller sur la moquette et attendre ce moment d’une rare violence contenue où il finit par se livrer. Explosion souterraine dont l’onde de choc qui se propage fait trembler comme des arbres les mots qu’il prononce, les phrases qu’il articule, les virgules décelées qui les rythment. Apprendre allongé derrière la porte que la note de Saint-Hippolyte n’avait comme objectif que celui de le désagréger. Désagréger ? demande la mère de Laurent Dahl. Entendre le froissement d’une feuille de papier qu’on déplie. Entendre son père se racler la gorge et lire la note d’une voix tremblante : Au milieu du semestre, il est possible d’affirmer qu’un certain nombre de commerciaux rempliront leurs objectifs. Je les en félicite. Mais que d’autres, selon toute apparence, n’y parviendront qu’avec difficulté. (Au bord des larmes.) Je les rappelle à l’ordre. Je les prie d’intensifier leurs efforts. Il en va de l’avenir de la succursale. (Pause. Silence de pure émotion. L’émotion de son père se diffusait dans la nuit comme une lumière aveuglante.) Et je n’hésiterai pas, le cas échéant, avec l’accord du siège social, à recourir à des sanctions. Long silence dans le salon. Et après ? demande la mère de Laurent Dahl. Un tableau établissant les performances des commerciaux se trouvait agrafé à la note. Le meilleur avait réalisé 95 % des objectifs. La plupart se situaient autour de 70 %. L’avant-dernier autour de 45 %. Et le dernier, le père de Laurent Dahl, autour de 35 %. La pourriture ! s’exclame la mère de Laurent Dahl. L’horrible pourriture ! Je te l’avais dit ! S’éplucher les pouces. Savoir qu’ils saignent. Et puis entendre son père se déployer, faire de longues phrases, le sentir allégé. Je pourrai argumenter. La stratégie qu’il a suivie est mauvaise. Il croit qu’il va pouvoir me discréditer. Mais il se trompe. Je vais parler. Il s’est attiré un ennemi. Curieux retournement. Se dire alors, en entendant son père devenir fluide, que le monde peut accorder cet espace-là d’énergie combative, autoriser les hommes à réfléchir, à se défendre, à concocter des stratégies. Entendre son père déterminé, inventif, reprendre l’initiative. Je ne vais pas me laisser faire, conclut-il. Sentir la nuit qui s’assouplit comme une matière desséchée qu’on humecte. Être assommé ensuite par l’évident défaitisme de sa mère. Qui capitule. Qui dit que c’est foutu. Qui enfonce dans le cerveau de Laurent Dahl l’accablement de ses certitudes de désastre. C’est foutu… j’en ai marre… l’entend-il murmurer. Et qui enfonce cette opinion comme un pieu. Un pieu paradoxal, brutal et faible, pointu et doux, catégorique et féminin, d’autant plus bouleversant qu’il conjuguait à la tendresse de la mère l’âpreté de l’épouse douloureuse. Il t’a baisé la gueule, il sait ce qu’il fait, il est malin. Tu ne penses pas qu’il a fait ça sans savoir ce qu’il faisait quand même ! Tu es tombé une fois de plus sur plus fort que toi ! Il va t’avaler tout cru ton ami Saint-Hippolyte ! Se dire qu’elle a raison. Voir le monde extérieur comme les caves des cafés. Une trappe soulevée, un trou sombre dans le sol, le patron qui éloigne les clients, une palette de bouteilles qui descend. Se dire qu’un jour on descendra dans cette fosse, qu’on s’immergera dans ces ténèbres et ce silence. Apprendre un autre soir que son père a décroché un rendez-vous au siège social du groupe pour rencontrer Poggibonzi et l’informer des services qu’il avait cru devoir rendre en assistant Saint-Hippolyte. Le voir rentrer détruit, saccagé, dans un état où on ne l’avait encore jamais vu. Dîner mutique, minéral, d’une tension insoutenable. Le père prostré, pas un geste, une coquille d’escargot. Les questions formulées par sa mère, ses soupirs et ses larmes, cette tristesse qui l’engloutit tout entière comme l’océan un navire lacéré. Les gestes par lesquels il porte la fourchette à ses lèvres et qui ont l’air d’appartenir à un autre homme, mécaniques, déconnectés de sa paralysie. J’en ai marre de cette vie… finit par dire la mère de Laurent Dahl. Trier ses petits pois du bout des dents de sa fourchette. Les répartir sans en manger un seul par petits groupes de six disposés autour d’un vide central où Laurent Dahl finit par déposer un monticule de moutarde. J’ai raté ma vie. Ma vie est gâchée. Partir se coucher et ne pas pouvoir s’endormir. Savoir qu’ils attendront la fin du film pour s’expliquer. Être attentif aux bruissements que produira dans ses pensées l’onde silencieuse des premières phrases de sa mère. Attendre dans la nuit noire ce serpent-là insidieux qui fera frissonner la chair de son sommeil comme un reptile les feuilles mortes d’un sous-bois. Nuit tendue. Silence tendu. Respiration bloquée du temps. Sortir de son lit silencieusement. S’allonger sur le sol derrière la porte du couloir. Et écouter. Écouter durant des heures. Entendre sa mère le questionner. Entendre son père qui refuse de parler, s’esquive, laisse échapper quelques lamentations et menace de partir. Pars si tu veux mais ne reviens plus, dit la mère de Laurent Dahl. Laquelle fait mine de se lever et de quitter la pièce. Panique. Va-t-il prendre la porte en plein visage, ouverte avec la rage d’une femme vaincue ? Faire volte-face et déguerpir à quatre pattes vers sa chambre, s’immobiliser à mi-parcours, entendre sa mère dire quelque chose : elle est restée au salon. Respiration haletante. Envie de pleurer. Envie d’ouvrir la porte, de se jeter dans ses jambes, de mendier la certitude qu’ils seront préservés. Jean-Pierre, dit-elle. Entendre son père lui raconter d’une traite ce qui s’est passé. Apprendre qu’à peine assis, il avait entendu qu’on frappait à la porte du bureau. Entrez ! avait dit Poggibonzi. Et c’est alors que terrassé il avait vu Saint-Hippolyte s’introduire dans la pièce, jeter son long manteau corail sur un fauteuil. Saint-Hippolyte ! Saint-Hippolyte est venu au rendez-vous ! s’exclame la mère de Laurent Dahl. Je suis en retard, excusez-moi, avait-il dit. Poggibonzi l’avait regardé s’avancer vers lui et complimenté sur la coupe de son costume. Un cigare ? lui avait répondu Saint-Hippolyte en lui tendant une petite boîte en bois. Le père de Laurent Dahl les observait sans rien dire. Saint-Hippolyte s’était posé sur un radiateur en fonte à la droite de Poggibonzi. Ils reniflaient leurs cigares, les cisaillaient, les humectaient, discutaient des provenances de havanes, promenant le long des leurs la flamme d’une allumette. Vous vouliez nous dire quelque chose, avait demandé Poggibonzi en levant les yeux vers le père de Laurent Dahl. Celui-ci s’était mis à rougir, il ne savait quel parti prendre, il se sentait perdu, il aurait voulu pleurer : il s’était tu. Toucher du bout des doigts la peinture satinée de la porte du couloir. Percevoir le monde comme quelque chose d’une cruauté inégalable. La trappe qui soudain, fracas supérieur, se referme sur la pénombre de la cave. Ne plus voir aucune lumière. Rester seul en cet endroit. Tâtonner seul dans les ténèbres de cet endroit. Seul ? Effroi. Frissons. On est toujours seul avec soi. Son père face à sa femme était seul. Elle ne pouvait l’aider. Elle ne pouvait que l’écouter. Elle était seule également face à son mari. Incapable de l’aider. De se laisser consoler par lui. Et Laurent Dahl était seul également. Tapi derrière la porte. Impuissant face à la débâcle de son père. Désarmé face à la perspective qu’il entrerait un jour à son tour dans ce monde extérieur qui broyait. Je peux peut-être vous aider, avait dit Poggibonzi. Car j’ai moi-même un certain nombre de choses à vous dire. Je veux parler naturellement de vos résultats. J’ai là une note édifiante que notre ami m’a envoyée. Au milieu du semestre, déchiffra-t-il en chaussant des demi-lunes, vous n’avez couvert… attendez voir, voilà, j’ai trouvé la ligne, 35 % des objectifs. Qui plus est, vous êtes le seul à présenter cette sorte de… hmmm… comment dire… résultats. Ils ne sont donc pas dus, vous en conviendrez, avait-il ajouté en déposant ses demi-lunes sur le bureau, à une conjoncture défavorable. L’esprit vide. Le père de Laurent Dahl avait remué sur sa chaise l’esprit vide. L’entendre expliquer à sa femme qu’il s’était trouvé devant une bifurcation. Un, à gauche, côté plaine, charger Saint-Hippolyte. Deux, à droite, côté forêt, s’en remettre à lui. Compte tenu de son tempérament craintif, la perspective d’affronter Saint-Hippolyte devant Poggibonzi l’avait paralysé : il avait pris côté forêt. J’ai eu quelques soucis ces derniers temps. – De quelle nature ? Il était anéanti. – C’est difficile à définir. Pour simplifier : des soucis professionnello-personnels. Son patron avait éclaté de rire en se tournant vers Saint-Hippolyte. Entendre son père dire à sa femme : Des soucis professionnello-personnels. C’était pas mal pourtant comme définition ? Entendre le rire atroce du catcheur en costume sombre. Écouter transi d’angoisse le récit de la mise à mort de son père. Être exposé dans le noir de la nuit comme dans une salle de cinéma à la prolifération d’images lumineuses. Le voir battu, écrasé, démantelé, en direct. Des soucis professionnello-personnels ! s’était exclamé Poggibonzi. Je dois vous avouer qu’en trente ans de carrière, mon cher Jean-Pierre Dahl, on ne me l’avait encore jamais faite ! Silence dans le salon. Entendre sa mère qui se mouche à petits coups répétés. Entendre que c’est liquide, délicat, lacrymal. J’en ai parlé à Saint-Hippolyte. Il est parfaitement au courant. Il pourra vous dire que ces soucis sont désormais derrière moi. Saint-Hippolyte le considérait calmement les bras croisés. Visualiser Saint-Hippolyte qui écarte les voilages pour observer la rue, qui époussette négligemment son pantalon, sur la flanelle duquel une fine poussière de cendre s’est déposée. Entendre sa mère pleurer. Et se mettre à pleurer à son tour. Sentir que tout s’écroule. Envisager leur destruction. Et curieusement et en dépit des souffrances provoquées par ce récit : se surprendre à éprouver pour Saint-Hippolyte une fascination coupable. Il se trouve que nous en avons parlé récemment, avait poursuivi Poggibonzi. Nous sommes tous deux dubitatifs sur vos capacités à redresser la barre. J’ajouterai que Saint-Hippolyte quittera La Roche-sur-Yon en fin d’année pour rejoindre le siège social. Il n’avait donc aucune raison particulière de vous accabler. Entendre son père préciser qu’en cet instant le regard de Saint-Hippolyte avait scintillé. Éprouver la plus vive répulsion pour cette place-là de dominé qu’occupe son père. Laissez-moi vous parler franchement. Vous n’êtes visiblement pas fait pour ce métier. En conséquence de quoi : vous voudrez bien signer ces documents. Poggibonzi lui avait tendu un chèque de 120 000 francs qui n’était pas encore signé et un protocole de rupture de contrat. Clause invoquée : incompatibilité d’humeur. Passer sa langue sur son pouce et y trouver le goût du sang. Vous pouvez remercier Saint-Hippolyte de sa clémence. Il a tout fait pour me convaincre d’une rupture à l’amiable assortie d’une indemnité conséquente. Si ça n’avait tenu qu’à moi vous seriez parti avec le minimum légal.
Le lendemain du jour où ma voisine du quatrième m’a parlé pour la première fois de son ami qui habite à Gênes (quelques phrases lancées derrière elle comme une poignée festive de confettis), j’ai lu dans Libération une annonce immobilière dont le détail m’a conquis au fil des heures avec la même puissance insidieuse qu’une fiction. Bien davantage qu’une simple annonce immobilière, ces quelques lignes me présentaient comme attractif un bouleversement existentiel que j’aurais considéré le matin même comme hérétique, sauvagement hérétique. C’était un samedi, je venais de prendre Leonardo à la sortie de l’école et lui avais proposé de m’accompagner au café pour boire un verre et lire le journal. Tu m’achètes L’Équipe ? m’avait-il demandé. – L’Équipe ! Tu lis L’Équipe maintenant ?! Mais comment connais-tu seulement l’existence de ce journal ?! J’étais abasourdi. L’Équipe, public cosmopolite, amis italiens, anglais, américains, amis espagnols et allemands, c’est l’équivalent en France de votre Gazzetta dello Sport, de votre Sporting Life, de votre Sports Illustrated, de votre Marca, de votre Kicker. Malgré ce qu’il peut y avoir d’attristant de voir son fils de huit ans lire L’Équipe avec la même passion placide qu’un contrôleur de gestion, l’idée qu’il manifeste pour un sujet quelconque un intérêt si implanté qu’il en éprouve le besoin de l’alimenter par la lecture assidue d’un journal, je dois dire que cette idée est de nature à satisfaire mes attentes les plus aiguës dans le domaine du développement intellectuel, ledit sujet fût-il Bixente Lizarazu, dont il prétend avoir emprunté la coupe de cheveux, ledit journal fût-il L’Équipe, auquel j’ose croire qu’ainsi acclimaté il substituera à temps un quotidien plus crucial. J’avais donc acheté Libération et L’Équipe, Mais tu le lis ! lui avais-je dit, tu lis bien les articles jusqu’au bout, je te préviens : tu m’en feras un résumé !, Leonardo s’était assis à une table, j’étais resté debout au comptoir où j’avais commandé un double express serré. J’ignore pourquoi je commence toujours la lecture de Libération par la page des messages personnels. Ou plutôt, si j’en juge par le premier degré avec lequel je les parcours, je sais très bien pourquoi : j’éprouve toujours une réelle déception de ne pas faire l’objet d’un message désespéré d’une inconnue. Pourtant Dieu sait que je passe du temps dans les métros, les autobus, les RER, aux terrasses des cafés ! Suis-je si insignifiant, imperceptible ? Ce matin-là pas davantage que les autres, aucune ligne me concernant et m’idéalisant (Brun, grand, yeux bleus, vêtu de noir, lisant La Princesse de Clèves, vous étiez assis en face de moi lundi 4 ligne 7 vers 16 h 30, nous nous sommes regardés et souri, vous êtes descendu à la station Palais-Royal, je n’arrive pas à oublier votre regard, je regrette de n’avoir pas osé, je suis envoûtée, contactez-moi) n’était publiée dans la rubrique des messages personnels, en revanche, poursuivant distraitement la lecture de la page, avalant par petites gorgées mon café chaud, me retournant de temps à autre pour m’assurer que Leonardo appréciait le contenu de son journal si masculin, je tombe sur une annonce immobilière qui attire immédiatement mon attention : Palais-Royal, surfaces diverses à vendre en sous-sol, de 8 à 40 mètres carrés, accompagnée d’un numéro de téléphone. Je repose ma tasse sur le comptoir, relis l’annonce à plusieurs reprises, regarde dehors pensivement par les vitres. Papa, écoute ça, David Beckham… tu sais, le joueur du Real… – Oui, merci, je suis au courant, je lui réponds. – Eh bien écoute, David Beckham aurait signé un nouveau contrat publicitaire avec les rasoirs Gillette pour la coquette somme de 50 millions d’euros sur cinq ans. Ils disent que les revenus publicitaires de David Beckham sont cinq fois supérieurs à son salaire de footballeur. C’est beaucoup ça 50 millions d’euros non ? Je lui réponds que oui, Énorme, c’est énorme, proprement considérable, et me replonge dans la lecture de l’annonce. Des caves ? Travailler dans une cave ? Écrire mon prochain livre enterré au Palais-Royal ? Des menaces pesaient sur le bureau où j’ai écrit mes trois romans, Demi-sommeil, Le moral des ménages et Existence, une chambre de bonne de douze mètres carrés que je loue depuis treize ans en bordure d’un très beau parc. Une intuition m’avait prévenu que le propriétaire de l’immeuble attendait l’expiration du bail pour m’expulser, motivé non seulement par le mépris qu’on éprouve spontanément pour les écrivains confidentiels mais surtout par le désir de réunir à la mienne, pour en faire un appartement, trois chambres de bonne laissées vacantes qui l’entouraient. J’avais été alarmé par les visites qu’il multipliait depuis plusieurs semaines à mon étage, accompagné du gestionnaire de biens. La gardienne m’avait confirmé qu’ils nourrissaient des projets encore flous de valorisation du sixième, sans me fournir d’éclaircissements plus étendus : Sans doute des appartements. – Des appartements ? Des appartements au sixième ? Mais où, avec quelles chambres ? Elle n’en savait strictement rien. Les circonstances qui augmentaient mon inquiétude, c’est que portés par un étrange gulf stream (le gulf stream de la spéculation immobilière), ils revenaient sans cesse parlementer devant ma porte. Mais pourquoi ils vont pas discuter à l’autre bout ? Putain mais pourquoi là l’appartement, pourquoi de mon côté, avec ma chambre de bonne ? Mon moral s’écroulait, je collais mon oreille à la porte, Je pense que là, voilà, regardez, d’ici à ici, affirmait l’un, Vous pensez pas, plutôt, regardez, à partir du coin et jusque-là, proposait l’autre, ils débattaient de ma pérennité avec une insouciance qui me martyrisait. Tout novice que j’étais dans le domaine de la spéculation immobilière, il ne m’échappait pas que la seule zone qui pût permettre au propriétaire une valorisation du sixième était cette zone que terminait ma petite pièce. À l’autre bout, outre deux studios déjà aménagés, on trouvait des chambres de bonne occupées par un veilleur de nuit, un étudiant en lettres, un ouvrier marocain, une Alsacienne d’une soixantaine d’années qui s’en servait de pied-à-terre, petites surfaces dont la disposition ne rendait pas le regroupement envisageable. Pourquoi ? C’est qu’elles étaient les satellites d’une double chambre avec vue sur le parc, bureau spacieux d’un philosophe marxiste de premier plan, mondialement connu, auteur de nombreux livres, professeur à temps partiel dans une université de Californie, père d’une actrice célèbre et à la mode. Actrice célèbre et à la mode ? Voilà qui pique au vif votre curiosité. Vous allez sans doute me réclamer son nom. Malheureusement, public hétéroclite, amis hongrois, amis du Tyrol et de l’Himalaya, je doute que cette actrice vous soit connue. Elle ne doit sa notoriété qu’au mécanisme d’une connivence de caste, d’une bienveillance de son milieu si influent. En plus d’être fille de philosophe, elle avait réalisé la prouesse d’être sortie première de deux écoles prestigieuses de la République, l’une : dans le domaine des lettres, l’autre : dans le domaine des arts dramatiques, les deux : fabriquant des élites. Cette actrice dans un film suisse, un film bulgare ou yougoslave, hollywoodien ? Irréductiblement parisienne, endémique de la bourgeoisie intellectuelle de gauche, invariable, monotone comme la pluie, totalement inexportable, il est à craindre qu’elle ne franchira jamais les frontières de la France. Le concept même d’actrice éduquée, diplômée, parisienne, supérieure, ne jouant que des rôles de jeunes femmes éduquées, diplômées, parisiennes, supérieures, dans des films réalisés pour la plupart d’entre eux par des metteurs en scène éduqués, diplômés, parisiens, supérieurs, que glorifient dans leurs articles des critiques éduqués, diplômés, parisiens, supérieurs, n’existe pas dans vos pays, n’existera jamais. Quand je dis éduqués, diplômés, parisiens, supérieurs, il faut entendre privilégiés, conservateurs, il faut entendre stériles, scolaires, sclérosés, il faut entendre gâtés, il faut entendre appliqués, il faut entendre mimétiques, il faut entendre ennuyeux, inoffensifs, académiques. Il faut entendre qui ne sont pas en danger mais au contraire confortablement installés. Il faut entendre qui souhaitent que rien ne bouge et que tout reste comme ça c’est parfait. Que tout reste comme ça ne bougeons rien c’est parfait ! Quoi qu’il en soit, cette actrice à la mode étant vraiment connue, le philosophe marxiste étant par conséquent doublement connu, il se révélait de ce fait doublement inamovible. En conséquence de quoi les pas voraces des deux spéculateurs, que le bureau du philosophe marxiste doublement connu devait tenter de temps à autre, Mais quand même, il est quand même, imaginez l’appartement qu’on pourrait faire si on pouvait récupérer cette double chambre ! devait dire le propriétaire au gestionnaire de biens, C’est délicat, vous comprenez, sa fille, lui, les journaux, devait lui dire le gestionnaire de biens, enfin, je sais pas, vous croyez ? c’est envisageable ? il faut qu’on réfléchisse… les deux spéculateurs finissaient par revenir inexorablement devant la porte de l’écrivain inconnu, par conséquent soluble et amovible, doublement soluble et doublement amovible – compte tenu du fait que la notoriété du philosophe marxiste et de sa fille ne faisait qu’accentuer ma non-notoriété totale. Par ailleurs, ma petite pièce se situant après les petites pièces laissées vacantes et à l’extrémité du couloir (l’ensemble : un rectangle appréciable où se dessinait la théorie d’un appartement aux proportions rêvées), il était lumineux que ma présence dans l’immeuble (inutile de surcroît : pas plus que lui je ne faisais fructifier cette chambre de bonne : elle ne nous avait enrichis ni l’un ni l’autre) interdisait au propriétaire tout projet spéculatif ambitieux. Qui me protège de la voracité des gestionnaires de biens et des propriétaires, quelle connivence de caste ? Hein, Leonardo, mon innocent garçon, tu l’ignores que ton père est soluble et amovible, qu’un gestionnaire de biens peut le dissoudre dans un verre d’eau comme une pastille effervescente, comme un Alka-Seltzer ! Travailler dans une cave. Écrire mon prochain livre enterré au Palais-Royal. Plus je lisais l’annonce, plus cette idée me séduisait, me ravissait. Le Palais-Royal ! M’installer au Palais-Royal ! Cet enthousiasme était d’autant plus surprenant que j’avais téléphoné au gestionnaire de biens dix jours plus tôt pour le prier de m’informer de leurs projets. J’ai besoin de savoir, lui avais-je dit. Un besoin viscéral. – Que voulez-vous savoir exactement ? m’avait-il répondu. – Vos projets, vos intentions, les transformations du sixième étage. Je n’en dors plus, je n’en mange plus, je n’arrive plus à écrire. Il m’avait répondu avec courtoisie que rien n’était décidé pour le moment, Pour le moment en tout cas, que le propriétaire étudiait différents scénarios, Des scénarios variés. Il était calme, respectueux, Rassurez-vous, attentif aux inquiétudes que j’exprimais, Allons allons, sans aucun doute d’une hypocrisie abyssale, Je vous tiendrai informé, comme il arrive la plupart du temps avec les gestionnaires de biens et les agents immobiliers. – Non mais d’accord ! Vous me tiendrez informé ! Mais je vais pas attendre avec cette épée de Damoclès sur la tête ! Un bref silence avait suivi cette phrase. – Tout à fait, m’avait-il répondu. – Alors je dois savoir ! Je dois savoir à quelle date à peu près ! – Je vous l’ai dit : rien n’est fixé pour le moment. – Je vous préviens, ces aménagements, je vous préviens, c’est quelque chose ! – C’est quelque chose ? J’avais failli lui dire : Je pourrais m’enchaîner au radiateur, failli lui dire : Entreprendre une grève de la faim, failli lui dire : Alerter les journalistes, failli lui dire encore : Il faudra les forces de l’ordre pour me désincarcérer, je tiens à vous en informer, par courtoisie, par politesse, afin que vous sachiez où vous mettez les pieds, je vous dois bien ça cher monsieur, mais je m’étais ressaisi. Je ne suis pas sûr de pouvoir le supporter, m’étais-je contenté de dire au gestionnaire de biens. – Le supporter ? Vous n’êtes pas sûr de pouvoir le supporter ? Dois-je interpréter cette phrase comme une menace ? – Interprétez-le comme vous voulez, je vous dis simplement : je ne suis pas sûr de pouvoir le supporter – je pense qu’il est de mon devoir de vous en informer. Et voilà qu’avec délices, dix jours plus tard, je me voyais, m’imaginais dans une cave au Palais-Royal, une vaste cave de quarante mètres carrés, à deux pas des jardins, avec un soupirail par lequel je pourrais voir les souliers, les talons, les chevilles des passantes ! Imaginez qu’il se suicide ! avait peut-être hasardé le gestionnaire de biens à l’attention du propriétaire. Imaginez qu’il se pende dans sa chambre de bonne, on serait dans de beaux draps ! Je préfère encore affronter le philosophe et sa fille ! Leonardo m’interpelle. Je me retourne vers lui. Papa, écoute, Zidane va peut-être arrêter en équipe de France ! s’exclame-t-il en se dressant sur sa chaise. Moi : Zidane ? Puis : Je vais peut-être acheter une cave pour écrire mes livres. Une grande cave pour écrire. Dans un quartier que j’adore.
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