Cendrillon

Éric Reinhardt · Chapitre 5 sur 17

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Cendrillon

Chapitre 5

Laurent Dahl aimait Marie Mercier d’un amour qui obsédait ses pensées et diffusait dans son ventre des sensations de maladie. Opposant à son adoration la banalité d’une gentillesse intermittente, elle l’enfermait derrière les murs d’une citadelle isolée où il se désolait d’être incompris. Fille de pilote d’essai, elle habitait à une douzaine de kilomètres une grande maison bourgeoise au milieu d’un parc. Il la retrouvait chaque matin dans le car de ramassage scolaire, la place à côté d’elle occupée par une amie qui montait deux arrêts avant celui du lotissement. Cette circonstance obligeait Laurent Dahl à se contenter d’un sourire figé et à s’asseoir à proximité, ne se tournant qu’avec timidité. Il s’absorbait dans la contemplation de la banlieue plongée dans la nuit, certaines chansons que diffusait la bande FM exaltaient sa vie intérieure et lui donnaient confiance en lui, c’étaient des slows grandioses et entêtants dont la beauté de la douleur le confortait dans l’entretien de ses propres souffrances. Arrivé à destination, Laurent Dahl descendait du car et attendait Marie Mercier sur le trottoir. Il avait honte de l’empreinte qu’avaient laissée ses fesses sur le skaï brun. Tu vas en cours de quoi ? lui disait-il. – Chimie… répondait-elle laconiquement. Ils marchaient vers les bâtiments du lycée, rejoints par d’autres qu’ils connaissaient et qui désagrégeaient leur intimité silencieuse. Il avait honte de ses empreintes de fesses sans en éprouver pour celles des autres. Il se disait que si le regard de Marie Mercier sortant du car tombait par hasard sur cet abricot éventré imprimé en creux à la place qu’il avait occupée, elle ne pourrait que le trouver pitoyable et le rejeter. Tu termines à quelle heure déjà le jeudi ? lui disait-il. – À dix-sept heures normalement mais aujourd’hui quinze heures. Ma mère vient me chercher. Il lui rendait visite certains samedis et passait l’après-midi à bavarder avec elle. Assise dans l’herbe avec la raideur d’une jeune fille de bonne famille consciente de ses attraits, vêtue même le samedi avec un classicisme qui ravissait Laurent Dahl, jupe droite, collant blanc, serre-tête de velours vert, chemise d’homme au col relevé, escarpins vernis noirs décorés d’un nœud plat, Marie Mercier l’écoutait avec distraction, un peu absente, un peu rêveuse et ennuyée. Il est quelle heure ? l’interrompait-elle. – Quatre heures vingt. Tu dois faire quelque chose ? Marie Mercier manipulait un brin d’herbe et tournait son regard vers lui. – Pas particulièrement. Un long silence s’ensuivait. Elle dégageait ses pieds de dessous ses fesses et les posait dans l’herbe jambes tendues. Elle tirait sa jupe droite pour lui dissimuler le plus de cuisse possible. – Tu connais le questionnaire de Proust ? C’est un questionnaire que Proust… Proust l’écrivain (Oui, je sais, merci, lui rétorquait Marie Mercier), non mais je sais que tu sais, répondait-il avec gêne (Le Chien, Le Chien ! viens me voir ! criait Marie Mercier à l’attention du chien qui s’ébrouait sur le gazon), il est gentil ce chien, j’aime bien, il a quel âge ? – Il a quatre ans, lui répondait Marie Mercier en contemplant son labrador. Laurent Dahl le regardait se mouvoir telle une réplique animale de lui-même, sans autre avenir que la reproduction mécanique du même instant éternellement reconduit. Pour le chien : courir, attraper des balles, manger, dormir, prendre des brindilles entre ses dents, se laisser caresser, baver, agacer des mulots, tirer la langue et aboyer. Pour Laurent Dahl : se trouver confronté à la même indifférence à peine dissimulée, se produire, faire des phrases, fouiller dans son cerveau pour y trouver une réflexion intelligente, le car de ramassage scolaire, lui sourire mentalement, contempler ses cuisses stellaires, ne constater aucun progrès, voir s’épanouir comme une fleur son sublime ennui mélancolique, vérifier qu’elle se ranimait à l’évocation de ce type de terminale D dont il supposait qu’elle était amoureuse. Tu disais ? demandait-elle à Laurent Dahl. – Oui, Proust, pardon. Proust a écrit un questionnaire, je l’ai là, regarde. En répondant aux questions tu fabriques ton autoportrait. – C’est super ! disait-elle. Elle semblait exulter. Il séduisait Marie Mercier par l’entremise de Proust. – Oui, c’est génial, on va le faire, écoute, première question. On va commencer par les plus faciles. Héros de la vie réelle. Marie Mercier réfléchissait. – Héros de la vie réelle ? Il faut que je donne le nom d’un héros ayant réellement existé ? – Quelqu’un que tu considères comme un héros. Qui revêt une véritable importance. Et qui a réellement existé. – Jules César. Laurent Dahl considérait Marie Mercier abasourdi. Il savait qu’elle pensait au type de terminale D en répondant Jules César. Et après ? demandait-elle. – Pardon… Deuxième question… Héros préféré de fiction. Aucune réponse spontanée ne semblait se présenter. Marie Mercier promenait des brins d’herbe sur sa lèvre supérieure, songeuse et absorbée. – Héros… héros… héros… Et toi ? – Toi d’abord. Je te dirai après. Elle tournait les yeux vers sa maison. Pour voir si sa mère arrivait ? Ramenant son regard vers lui : Je donne ma langue au chat. – C’est pas grave. On y reviendra plus tard. Ta fleur préférée. – Le tournesol ! s’exclamait-elle du tac au tac. Décidément. Il aurait préféré qu’elle réponde à la première question par le nom d’un individu complexe et hasardeux, à la deuxième par celui d’une fleur fragile et féminine, le muguet ou la rose, le bouton-d’or ou la violette. Il aurait préféré des réponses qui manifestaient sa compassion pour le genre humain et ses précarités. – À cause de Van Gogh ? – Non, pourquoi Van Gogh ? – Parce qu’il a peint des tournesols. – Non. À cause du soleil. C’est l’astre roi du ciel. Et toi alors ? – À la première question je répondrais Isidore Ducasse comte de Lautréamont. – Comte de Lautréa-quoi ? – Lautréamont. Un écrivain. – Connais pas. Et après ? Héros préféré de fiction ? – Nadja. Marie Mercier éclatait de rire en se renversant sur l’herbe, ce qui lui permettait d’apercevoir ses cuisses une courte seconde, confus, désorienté. Décidément ! criait Marie Mercier. Il faut toujours que tu fasses ton intéressant ! Tu peux pas être comme tout le monde ! Où tu vas chercher tout ça ! – C’est connu, se justifiait Laurent Dahl. – Quoi, qu’est-ce qui est connu ? – Nadja. C’est connu. Beaucoup de gens connaissent Nadja. – C’est qui, alors, cette Nadja, si elle est si connue ?! demandait Marie Mercier au moment où sa mère surgissait. Il arrivait toujours un moment où la mère de Marie Mercier leur proposait toutes sortes de choses qu’il acceptait comme des consolations, crêpes, boissons, parts de tarte, bols de groseilles, recommandations diverses adressées à sa fille. Vous voulez boire une orangeade ? Vous voulez des groseilles ? – Tu connais Nadja ? lui demandait Marie Mercier. – Nadja ? C’est qui Nadja ? Tu me demandes si je connais Nadja ? – Une héroïne de fiction. – Ah, une héroïne de fiction ! (Elle riait.) Je croyais que tu me demandais si je connaissais une dénommée Nadja, une copine de lycée ! – Non. Un personnage imaginaire. – Attends, Nadja… oui… Nadja… Nadja… c’est un personnage de roman, je crois que c’est un personnage de roman… – Mais de qui ?! – Ouh là là tu m’en poses une de ces colles ! De qui, mon Dieu, de qui, mais j’en sais rien ! – Fais un effort. – C’est, attends, il faudrait demander à ton père, j’en sais rien, un écrivain français du début du siècle… – Eh bien demande à papa. Et reviens nous dire sa réponse. Et demande-lui s’il connaît le comte de Lautré… Lautré-comment déjà ? – Lautréamont, lui répondait Laurent Dahl. – Lautréamont. Demande-lui s’il connaît le comte de Lautréamont. Il me fait passer pour une idiote ! Je suis sûre que c’est des trucs de tordu que personne connaît ! La mère : Et l’orangeade ? Vous voulez une orangeade ? Marie Mercier : Non. Laurent Dahl : Euh, oui, volontiers. – Alors une orangeade pour notre ami et je reviens avec les réponses ! Je suis sûre que papa va connaître ! Laurent Dahl aurait voulu s’éclipser. Il était mal à l’aise. Il s’était ridiculisé. Il ne pourrait remonter la pente qu’en étant drôle et radical – ce qui lui paraissait au-dessus de ses forces. Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie ? lui demandait soudain Marie Mercier. C’est drôle on n’en a jamais parlé… Je pense à ça à cause de tous tes trucs de tordu… – Aucune idée. Mais j’aime bien la banque… la finance… gagner beaucoup beaucoup d’argent… Marie Mercier levait les yeux sur lui. Étonnée. Incrédule. Avec un soupçon de ravissement. Gagner beaucoup beaucoup d’argent ? TOI ? – Et pourquoi pas ? – Je sais pas. Je t’imagine pas gagner beaucoup d’argent. Je t’imagine pauvre, idéaliste et pauvre ! surtout idéaliste ! en dehors des réalités ! – Ah bon ? lui répondait disloqué Laurent Dahl. Qu’est-ce qui te fait dire que je pourrais pas gagner beaucoup d’argent ? Moi aussi j’aime la vie et les belles choses ! Moi aussi j’ai envie d’un bel appartement, d’une belle voiture, de pouvoir voyager, de descendre dans de grands hôtels ! Qu’est-ce que tu crois ! – Peut-être. Je sais pas. Je t’avais jamais vu sous ce jour. Je veux dire : gagner beaucoup d’argent. Silence de Laurent Dahl. Je te vois comme une sorte… comme un garçon sensible… contemplatif… Pas comme, je sais pas… un type sans scrupule… prêt à tout pour s’enrichir… Il savait qu’elle avait raison. Gagner beaucoup beaucoup d’argent était une expression qui désignait un état idéal auquel aucun calcul, aucun itinéraire, aucun projet sérieux qu’il aurait pu former n’aurait conduit. Un état suspendu. Il attendait de l’existence qu’elle le fasse éclore dans toute sa plénitude sans qu’il se soit procuré les conditions d’un tel épanouissement. En réalité il aurait pu remplacer le mot argent par beaucoup d’autres qu’il postulait, sensations (beaucoup beaucoup de sensations), plaisirs (beaucoup beaucoup de plaisirs), estime (beaucoup beaucoup d’estime), reconnaissance (beaucoup beaucoup de reconnaissance), espoir (beaucoup beaucoup d’espoir), récompenses (beaucoup beaucoup de récompenses), douceur (beaucoup beaucoup de douceur), surprises (beaucoup beaucoup de surprises), émerveillements (beaucoup beaucoup d’émerveillements), voyages (beaucoup beaucoup de voyages), rencontres (beaucoup beaucoup de rencontres), femmes (beaucoup beaucoup de femmes), Femme (une femme qui serait Femme beaucoup beaucoup)… – Et tu aimes ça ? Je veux dire : ça te plaît que je sois comme ça ? La mère de Marie Mercier revenait avec l’orangeade : Vous n’avez pas froid ? – Si, un peu, lui répondait Marie Mercier. – Je vais vous apporter des couvertures. Puis : Vous restez dîner ce soir ? À l’attention de sa fille : Tu invites notre ami à dîner ? – Pas ce soir, lui répondait Marie Mercier à peine aimable. Je suis fatiguée. Je voudrais dormir. – Vous n’êtes pas obligés de vous coucher tard ! On pourrait dîner tôt, c’est prêt, il n’y a plus qu’à réchauffer ! – Pas ce soir je t’ai dit. J’ai envie d’être seule. – Je vais y aller, il est tard, murmurait Laurent Dahl. – Bon, tant pis, ce sera pour une prochaine fois… Vous décidez d’une date pour une prochaine fois ? – Oui, oui, on verra ! on verra ! et Marie Mercier se levait irritée, s’éloignait d’un pas rapide, disparaissait dans la maison. – Elle a un fichu caractère… se lamentait sa mère en souriant à Laurent Dahl. Ah, et puis, j’allais oublier, c’est très connu effectivement, mon mari connaissait. Nadja, roman d’André Breton. Et puis, comte de Lautré, Lautré… Ouh là là quelle mémoire ! – Lautréamont, balbutiait Laurent Dahl. – Lautréamont, c’est ça. Eh bien il a écrit Les Chants, Les Chants… – De Maldoror. Les Chants de Maldoror. – Oui, c’est ça, voilà, Les Chants de Maldoror ! Laurent Dahl se désolait de la disparition de Marie Mercier et se demandait avec inquiétude combien de temps il allait devoir attendre son retour en échangeant avec sa mère des propos de pure politesse. Il ne pouvait se lever, se rendre au bord de la rivière, rêver au dénouement heureux de leur histoire d’amour, Marie Mercier sortant de l’onde vêtue d’une longue robe blanche, coiffée d’une délicieuse couronne de fleurs, s’avançant vers lui la main tendue, diaphane et amoureuse. Lui était-elle hostile ? Ses stratagèmes de séduction donnaient-ils de lui l’image d’un homme sophistiqué ? Faudrait-il toujours se construire, élaborer des édifices factices et fastidieux ? Ne pourrait-il jamais s’abandonner sans s’écrire et se mettre en scène ? Pardon ? demandait Laurent Dahl à la mère de Marie Mercier. – Je disais. J’ai les genoux griffés. J’ai désherbé les sous-bois. Il y a tellement de ronces ! Un atroce mal au ventre. Il respirait avec difficulté. – J’ai adoré vos groseilles le week-end dernier. Vous avez des fruits, beaucoup de fruits ? Il se sentait comme un sac de cailloux. Ces cailloux alourdissaient ses membres. Ces cailloux encombraient sa poitrine. Ces cailloux encombraient ses pensées. Ces cailloux qui encombraient son ventre avaient pris la forme d’un désir irrépressible de se rendre aux toilettes : ils s’y entrechoquaient en produisant des bruits d’éboulis. – Des pommes, des poires, des mirabelles, des cerises, des groseilles, quoi d’autre… J’ai des noyers, de beaux noyers, regardez (elle désignait du doigt un arbre énorme qui soulignait sa petitesse d’arbuste rampant) et puis un autre ici (elle déplaçait son index vers un autre arbre aussi majestueux) et un dernier de l’autre côté de la rivière… Vous êtes déjà allé, Marie vous a déjà emmené de l’autre côté de la rivière ? – Il est possible d’aller aux toilettes ? – Mais bien sûr, bien sûr, fallait le dire avant, suivez-moi ! s’exclama la mère de Marie Mercier en se levant. Fallait le dire avant ? Qu’entendait-elle par cette phrase : Fallait le dire avant ? Déduisait-elle de ce visage ancestral qu’elle avait vu la colique inéluctable qui révolutionnait ses intestins ? Les cailloux s’entrechoquaient violemment. Il s’agissait d’un torrent rocailleux dont il devait juguler de toutes les forces de ses muscles l’imminence du déferlement, serrant les fesses, se concentrant, suivant la mère de Marie Mercier à travers les jérémiades d’un saule pleureur, sous la menace d’un marronnier séculaire, sur le carrelage à damiers d’un vestibule, à travers la douceur amniotique d’un salon rose, empruntant derrière elle le bon augure d’un long couloir, poussant la porte qu’une main serviable lui désignait, s’introduisant enfin dans les toilettes. À tout de suite, je vous attends dans le salon, lui déclara la mère de Marie Mercier. À peine avait-il refermé la porte derrière lui qu’il avait senti que ce seul signal d’intimité adressé à ses viscères avait libéré l’expulsion du torrent rocailleux. Il dégrafa sa ceinture, baissa d’un même mouvement féroce slip blanc et pantalon : s’assit sur la lunette. Mais pas aussi rapidement que l’exigeaient les circonstances. Moins de quatre secondes s’étaient écoulées et Laurent Dahl considérait consterné le sirop brun vaguement jaunâtre qui maculait l’assise du sous-vêtement. La colique avait été liquide et s’était déversée à la vitesse de l’éclair (à cause sans doute de cette absence totale de densité) en l’équivalent de deux verres à moutarde emplis à ras bord, le premier dans son slip, le second dans la cuvette. Une puissante odeur d’excrément renseignait sur la gravité de son malaise gastrique. Son slip détrempé dégouttait sur le carrelage avec la régularité d’une gouttière percée. Laurent Dahl s’enferma la tête dans ses mains. Qu’est-ce qu’il allait faire ? Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Il s’essuya (ce qui nécessita un nombre assez considérable de feuilles de papier), se déchaussa, retira son pantalon et son slip (et ce dernier avec une minutie précautionneuse). Il avisa un lavabo muni d’un savon et d’une serviette disposée sur un support métallique scellé au mur. Un petit vase à l’intérieur duquel avait été disposé un bouquet se trouvait sur une tablette en bois ornée d’un napperon rose. Laurent Dahl en approcha ses narines et respira mécaniquement l’odeur supposée de prairie printanière des quelques fleurs : la puanteur de la colique supplantait leur parfum. C’est pas possible… Putain c’est pas possible quelle journée… Il s’était rarement senti aussi triste. Ayant entrepris de nettoyer, avec des feuilles de papier-toilette humectées, l’aquarelle brune qui tapissait son slip, il entendit qu’on frappait à la porte. Tout va bien ? Vous avez besoin de quelque chose ? C’était la mère de Marie Mercier qui s’inquiétait du temps déraisonnable qu’il avait déjà passé dans ses toilettes. – Euh, oui, j’arrive, j’ai un peu mal au ventre… – C’est d’être resté assis dans l’herbe toute l’après-midi, l’herbe est un peu humide malheureusement, j’aurais dû vous sortir des couvertures. Je vous prépare quelque chose de chaud. – Euh, oui, merci, merci beaucoup, lui répondit Laurent Dahl. La mère de Marie Mercier s’éloigna sur le parquet sonore de leur énorme demeure et Laurent Dahl considéra la boue claire étalée sur son slip. Il en vint à formuler cette première conclusion qu’il ne le rendrait pas immaculé ni inodore à l’aide de ces seules feuilles de papier-toilette qu’il humectait. Il en vint à considérer l’hypothèse qu’il pourrait le laver à grande eau. En avait-il le temps ? Et que ferait-il de son slip lessivé, même essoré avec force ? Il aurait voulu pleurer, s’éclipser comme par miracle de cette maison bourgeoise qui l’écrasait. Comment était-il imaginable de s’être mis à son âge et pour la première fois depuis la maternelle dans une situation si dégradante ? Il décida de faire disparaître le slip souillé par la chasse d’eau. Pour augmenter ses chances de réussite, il le déchira en deux morceaux, avec difficulté, comme le font les prisonniers avec leurs draps avant de s’évader. Il buta sur le large élastique qu’il fut impossible de sectionner, si bien qu’écartelant le sous-vêtement de toutes ses forces il eut dans la main droite une couronne élastique d’où pendait le lambeau blanc d’un tiers de slip et dans la gauche les deux tiers subsistants dudit slip. Il déposa dans la cuvette la première des deux moitiés inégales et tira la chasse. Alors… ça va marcher ? ça va marcher ? Le maelström de colique secouait la couronne élastique, la bousculait, l’émergeait, l’expulsait, la ravalait, la recrachait, la propulsait circulairement le long de la paroi d’émail. À l’extinction du phénomène d’agitation océanique occasionné par la chasse d’eau, Laurent Dahl vit réapparaître à la surface de l’eau la couronne élastique désormais brune, totalement teinte. Merde… Merde, merde, merde ! Il regarda le fragment déchiré qu’il tenait dans ses doigts. Comment était-il concevable que ce regrettable incident eût produit des dégâts d’une telle ampleur ? Combien de litres de cette colique urgente s’étaient-ils répandus en réalité dans son intimité ? Il regarda le tissu qui flottait à la surface de l’eau. Il tira la chasse à nouveau et finit par le voir réapparaître avec indifférence. Votre thé est prêt, entendit-il soudain derrière la porte. Et Marie est redescendue, elle vous attend. Tout va bien ? – Oui, oui, j’arrive, ça va. – Mais vous êtes sûr, vous êtes sûr que ça va, vous êtes enfermé là depuis vingt bonnes minutes ! Vous voulez que j’appelle vos parents ? – Non, non, surtout pas, j’arrive, tout va bien. – De toute manière mon mari vous raccompagne en voiture, il est d’accord, prenez votre temps. Et appelez-moi si vous avez besoin de quelque chose. – Oui, d’accord, merci, lui répondit Laurent Dahl la voix brisée. – C’est cette herbe, cette herbe humide, il fait doux mais il a plu cette nuit, l’humidité de la terre remonte avec le soir. Vraiment je m’en veux Laurent, j’aurais dû vous donner des couvertures. – Non, c’est bon, vous n’y êtes pour rien, j’avais déjà, j’avais des douleurs au ventre ce matin en me levant. – Des douleurs ? Des douleurs au ventre ? Mais mon Dieu Laurent des douleurs ! Mais quelle sorte de douleurs ?! Il faudrait voir un médecin ! – Non mais je veux dire, mal au ventre, c’était juste… ne vous inquiétez pas… – Bon, j’y vais, votre thé est prêt, il vous attend, conclut-elle en s’éloignant sur le parquet grinçant. De toute manière c’était foutu avec sa fille. Sa mère allait réapparaître au salon en leur tenant des propos alarmistes sur les ennuis gastriques du prétendant, leur confirmant qu’il avait mal au ventre ce matin, qu’il devait avoir la diarrhée ou la colique ou quelque chose de ce genre, qu’elle était inquiète et qu’il faudrait qu’il consulte un médecin. C’est mauvais, la diarrhée, le pauvre, dirait-elle à Marie Mercier. Alourdi par l’anneau élastique, le fragment de slip avait coulé. Laurent Dahl plongea la main dans l’eau des toilettes et l’en extraya, l’essora avec force, le disposa écœuré sur le rebord du lavabo. Il lava le second fragment sous l’eau du robinet, l’essora à son tour et l’étendit sur l’émail à côté du premier. Que faire ? Il retira ses chaussettes et plaça les deux fragments de slip à l’intérieur de ses chaussures. Il renfila son pantalon, dont il constata avec effroi que quelques gouttes de déjection l’avaient atteint, à l’intérieur et au niveau de l’aine. Il humecta l’une des chaussettes et il frotta du mieux qu’il put les éclaboussures qui l’ornaient. Mais l’odeur. Il avait l’impression qu’une odeur de troisième âge émanait de son pantalon. L’odeur d’une diarrhée rance, une puanteur de digestion défectueuse, de fruits rouges empêtrés dans l’estomac, mal éliminés, vieux de plusieurs semaines. Il se saisit d’une bombe de désodorisant et s’aspergea abondamment, s’arrêtant net quand il réalisa (mais trop tard) qu’il n’était pas des plus valorisants de s’imposer au subtil odorat familial d’une manière si vulgaire. Il aspergea les deux fragments de slip, empocha ses chaussettes, renfila son pantalon, tira la chasse une dernière fois et sortit des toilettes. Il claudiquait. Les deux fragments de slip qui emplissaient les chaussures comprimaient ses pieds contre le cuir. Arrivé au salon (C’est moi… c’est moi… hasarda-t-il en frappant d’un doigt bref à la porte grande ouverte), il vit Marie Mercier assise dans un fauteuil qui feuilletait un magazine. Sa mère se trouvait sur le canapé et déposa sa tasse de thé sur la table basse pour tendre la sienne à Laurent Dahl. Du sucre ? lui demanda-t-elle en approchant un sucrier fleuri. – Je veux bien, merci, merci beaucoup. Le père de Marie Mercier lisait un livre aux côtés de son épouse, les jambes élégamment croisées. – Vous allez mieux ? lui demanda-t-il par-dessus ses demi-lunes. – Euh, oui, merci, très bien, répondit-il en surveillant Marie Mercier. – C’est mauvais la colique… commenta la mère de Marie Mercier. – Je t’en prie chérie… N’indispose pas notre ami avec tes commentaires de garde-malade ! – Oui, non, pas du tout, juste mal au ventre, j’avais besoin… de… de me… de le… – Me voilà tout à fait rassurée, Laurent, lui dit la mère de Marie Mercier. – Tu vois chérie, lui lança délicatement son époux en replongeant dans son livre. Laurent Dahl avalait de petites gorgées de thé, nerveux, désorganisé, posant ses yeux sur la silhouette de lectrice de Marie Mercier. Il lui semblait qu’une puissante odeur de colique se répandait lentement dans l’atmosphère. – Marie… lui dit sa mère d’une voix ferme. – Oui… quoi… lui répondit-elle avec lassitude. – Je sais pas, tu pourrais t’intéresser à la conversation quand même… – La conversation ? Quelle conversation ? répondit-elle sarcastiquement sans lever les yeux du magazine. Tu veux dire… la conversation sur les problèmes de colique de Laurent ? La mère de Marie Mercier adressa à Laurent Dahl un regard qui implorait son indulgence. – Raconte-nous quelque chose d’intéressant, alors, si notre conversation t’ennuie. Marie Mercier posa le magazine sur la table basse, retira ses escarpins et enfouit ses pieds sous ses cuisses : c’était la première fois que Laurent Dahl les voyait et il les trouva magnifiques : aussi beaux que dans ses rêves. – Tu avais du travail à faire pour ce week-end ? – Oui, un peu, je le ferai demain, soupira Marie Mercier. – Et vous Laurent, en terminale scientifique ? Il y a plus de travail qu’en section biologique j’imagine ? Le père de Marie Mercier posa sa tasse sur la table basse, son livre sur les coussins du canapé, traversa le salon et ouvrit en grand une porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. Laurent Dahl (qui le surveillait d’un œil anxieux : Oui, beaucoup, beaucoup, répondit-il à la mère de Marie Mercier) le vit qui inspectait l’une après l’autre les semelles de ses chaussures. Ils nous donnent beaucoup de travail à faire. Et puis les révisions pour les contrôles… surtout de maths et de physique… – C’est la voie royale le bac scientifique, affirma dogmatique le père de Marie Mercier. – Marie n’a pas été capable de nous dire, l’autre soir, ce que vous vouliez faire après le bac… enchaîna son épouse. – J’aurais voulu que Marie passe elle aussi un bac scientifique. J’aurais voulu qu’elle tente une classe préparatoire aux grandes écoles. Mais avec un bac de biologie… conclut-il en reprenant son livre. Marie Mercier leva la tête et respira l’atmosphère autour d’elle : son nez décrivait la trajectoire d’un insecte épuisé. – Sans doute une classe préparatoire aux écoles de commerce, était en train de répondre Laurent Dahl en observant Marie Mercier. Pour faire une grande école de commerce. – Tu vois, Marie, l’interrompit son père en levant les yeux sur elle. C’est ce que j’aurais voulu que tu fasses. Une grande école de commerce. Puis il replongea dans son livre tandis que Marie Mercier se levait : elle se déplaça à travers le salon et ouvrit la deuxième porte-fenêtre qui donnait sur le parc. – Ça sent une drôle d’odeur ici vous trouvez pas ? – Ou peut-être une faculté de philosophie… se dépêcha d’enchaîner Laurent Dahl, mais je crois pas, sans doute pas, une grande école de commerce. Mais j’aime bien la philosophie… la littérature… je sais pas… – Je vous le déconseille, affirma le père de Marie Mercier. Marie Mercier s’approcha de son chien, enfouit son nez dans sa fourrure et descendit vers l’arrière-train. – Quoi, qu’est-ce que tu lui déconseilles ? demanda la mère de Marie Mercier à son époux. Je vous ressers un peu de thé ? ajouta-t-elle à l’attention de Laurent Dahl. – Non, merci, ça va, j’en ai encore. – Mais qu’est-ce qui sent ? s’irrita Marie Mercier. – D’entreprendre des études de philosophie ou de littérature. Je le lui déconseille. Je lui conseille plutôt une grande école. De préférence une grande école de commerce. – Arrête un peu Marie tu veux ! Puis : Et si ça lui plaît la philosophie ? Pour quelle raison ferait-il du commerce ? Hein, Laurent, ajouta-t-elle tendrement. – Non mais d’accord mais ça pue, ça pue la merde, c’est pas Le Chien alors c’est quoi ? s’emporta Marie Mercier. Je sais pas, regardez sous vos chaussures ! – Marie, arrête ! lui déclara sévèrement sa mère, sur quoi Marie Mercier se rassit dans son fauteuil et reprit son magazine. – Il pourra philosopher le dimanche matin. Lire des poètes latins la nuit. Regarde le directeur de la Banque de France, je l’ai lu dans L’Express, c’est un spécialiste de poésie et d’opéra. Cela ne l’empêche pas de diriger l’un des établissements d’État les plus prestigieux ! – Je vous verrais bien diriger la Banque de France ! plaisanta la mère de Marie Mercier. On pourra dire plus tard qu’on vous a bien connu n’est-ce pas Marie ? – Maman… Maman… Arrête un peu… – Tu vois Marie, une grande école de commerce… Tu manques d’ambition je trouve… Tu le regretteras plus tard… déclara le père de Marie Mercier avec insistance. – Bon… hasarda Laurent Dahl que sa propre puanteur indisposait lui-même, je crois qu’il faudrait… – Très bien ! Je vous raccompagne ! – Non ! Non ! Surtout pas ! s’exclama paniqué Laurent Dahl. Le père de Marie Mercier se frottait les mains avec énergie comme s’il s’apprêtait à passer à table pour déguster son plat préféré. Je veux dire… c’est pas la peine… je préfère rentrer à vélo… – Il n’en est pas question ! s’insurgea la mère de Marie Mercier. Faire du vélo avec le mal au ventre ! Hors de question ! Tu le raccompagnes chéri : ce garçon est trop poli pour accepter. Le père de Marie Mercier frappait ses belles grosses mains l’une contre l’autre en posant autour de lui (implicitement : sur le monde et sur la vie en général) un regard exalté d’optimisme. – Non ! Je vous assure ! Je me sens beaucoup mieux ! Vraiment je préfère pédaler dans la nuit ! – Marie… Tu ne te lèves pas pour embrasser notre ami ? Tout en se les frottant le père continuait de frapper ses mains à intervalles réguliers : Allez ! En route ! En voiture ! C’est parti ! – Laurent… merci d’être passé nous voir… d’avoir passé l’après-midi avec Marie. Je crois que vous lui faites le plus grand bien… – Puissiez-vous la rendre plus ambitieuse dans la vie ! J’aurais aimé avoir un fils comme vous ! – Charles… Tout de même… Marie Mercier déposa sur les joues de Laurent Dahl, avec ses lèvres qui s’étaient durcies, deux tampons administratifs.

J’adore les après-midi que je passe à l’Opéra en compagnie de Preljocaj et des danseurs, sous la coupole au profil de couronne impériale dont l’architecte a coiffé l’édifice. (J’ai appris récemment que Charles Garnier devait à cette initiative de courtisan d’avoir été choisi par l’empereur parmi un certain nombre de candidats réputés plus crédibles.) Les lucarnes du studio offrent un décor approprié aux péripéties du mythe de Médée, ciel et nuages, coloris qui se déploient dans les lumières de fin d’après-midi. J’ai la chance de voir danser Médée, dont il faut rappeler qu’elle porte un manteau offert à son père par le soleil, non pas dans la coquille de la salle de spectacle mais connectée à la lumière et à l’espace cosmique. On m’a remis un badge qui me permet de circuler dans les dédales du bâtiment. Celui-ci est un gigantesque agencement de couloirs, de coulisses, d’escaliers, d’ateliers, d’ascenseurs, de cheminements complexes et sinueux. Je m’y égare régulièrement. J’en adore l’atmosphère industrieuse, alimentée par les danseurs que l’on y croise, en tutu ou en collant, coiffés de chignons, ornés de diadèmes, outrageusement maquillés. Partout des écriteaux aux indications suggestives : LOGES, SILENCE, PLATEAU, COULISSES, ORCHESTRE. On aperçoit des réserves où comme des éboulis se mêlent les accessoires du répertoire, sabres, boucliers, manteaux, robes de bal, prolifération de bustes, de corps prostrés, inquiétants, taillés dans du bois clair. Des visions saisissantes enchantent ces cheminements, quand on tombe au sortir d’un couloir sur une énorme ouverture ronde décorée de ferronneries en forme de harpe. Ces hublots pratiqués dans la pierre donnent le sentiment de survoler la ville. Au premier plan, derrière la vitre, des détails d’altitude d’ordinaire invisibles, gouttières, verrières, terrasses, fenestrons, têtes de satyre, guirlandes de fruits, envers de statue, qui communiquent la sensation d’un retranchement au plus intime du bâtiment, détails qui font écho à ces gros plans de corps que j’enregistre dans le studio, veines, muscles, pieds, corne, ampoules, sourires, regards, halètements, blessures, bandes, sparadraps, mains qui se saisissent, hanches qui se heurtent, pellicules d’humidité qui miroitent sur les peaux. Preljocaj et moi nous arrêtons chaque soir devant l’énorme ouverture ronde et à travers la harpe en fer forgé nous regardons la ville, le ciel, les nuages, les flambloiements du soleil, Putain, c’est beau, je m’y habitue pas, c’est à chaque fois le même miracle, me dit Preljocaj, auquel je réponds : On se sent minuscule dans ce petit recoin. Minuscule et protégé en même temps. J’y resterais des heures à regarder le ciel… et j’évite d’évoquer les extases que me procurent depuis la fin du mois d’août les splendeurs de l’automne. La majesté de l’édifice monumental, lié à l’opéra et à la danse, aux mythes et à la féerie, depuis lequel nous contemplons ces ciels crépusculaires, en accentue la théâtralité, les effets symphoniques. Ces ciels s’imposent comme des oracles, des atmosphères dramaturgiques, des lieux mythologiques chargés de sens. Ce sont des ciels grandioses, momentanés, peuplés d’énormes nuages, lesquels reflètent comme du métal les lumières colorées du soleil qui se couche mais dont des zones rétives qui restent sombres, graves, grises, menaçantes, évoquent la robe d’un cuirassé. Bon, on y va ? me dit Preljocaj. On va dans les coulisses du spectacle ? Quand je me rends à l’Opéra pour travailler au texte qui m’a été commandé, je m’assois sur un banc aux côtés du chorégraphe. Je l’entends qui murmure des commentaires à Noémie, sa répétitrice, qui les consigne sur un cahier. Il s’agit d’observations sur la réalisation d’un geste, sur un décalage avec la musique, sur une faiblesse chorégraphique qu’il conviendrait d’améliorer. Quand le passage s’achève, il énumère les déficiences de l’interprétation, les éclairant par des phrases simples, des enchaînements de gestes qu’il effectue lui-même. Ce sont des phrases qui parlent du corps, de son placement, de la position des membres. Le chorégraphe et les danseurs parlent de jambes, de hanches, d’appuis, d’équilibre. Il ne leur dira jamais qu’ils doivent signifier la douleur, la colère, l’extase, la jalousie. Le personnage adviendra sur la scène à travers le danseur, l’intensité par le mouvement, l’intention par la danse. Il dit : Ce moment-là manque de magie. J’y ai pensé cette nuit. Il faut lever les bras. Ou bien : Quand il te porte, il faut lever les jambes. Eleonora : Les lever comment ? Preljocaj réfléchit. Puis : Comme le saut à la perche. Laurent : Il faut qu’elle tourne avant d’envoyer la jambe. Wilfried : Elle ne peut pas. Elle est bloquée avec la hanche. Eleonora : Il faudrait que j’arrive à remonter. Preljocaj, qui se place dans les bras de Wilfried : Regarde. C’est ça que j’aimerais voir. Puis, une fois le mouvement réalisé : Je sens l’énergie. J’y crois. On recommence. Enfin, à tous : Ici, regardez, il faut remplir (il danse), là, là, là, il faut remplir les choses, ça doit être plus profond. Comment un geste prend de la profondeur ? Il faut marquer les arrêts. Se remettant à danser : Vous voyez la qualité du mouvement que je ressens… que je pressens ? Il faut retrouver la motivation du mouvement. Se couler dans le mouvement. La physionomie de Marie-Agnès Gillot, la longueur inhumaine de ses membres, démultiplient la colère de Médée. Ces bras sont des cisailles, des pales d’hélicoptère qui se désaxeraient, s’affranchiraient de leur rotor et deviendraient des bras, des bras qui décapitent, guidés par l’écriture heurtée du chorégraphe. L’ongle aux pouvoirs magiques de Médée, dit la nourrice de Sénèque : les longs bras de Marie-Agnès Gillot incisent l’espace comme des lames, comme des ongles, mouvements coupants qui étincellent. C’est l’essence même de Médée que Preljocaj chorégraphie, quand le metteur en scène de théâtre la fait advenir avant tout par le verbe. La présence de l’héroïne puise ici à la source élémentaire du mythe, c’est quelque chose de primitif, venu de loin, qui investit le corps des deux danseuses : de pures apparitions. Quelle émotion ! Quelle félicité ! Moi qui ai pris la décision de consacrer ma conférence à l’automne, à la magie, à Cendrillon, à la cambrure du pied, à la figure impérieuse de la reine, je me retrouve devant de sidérantes incarnations de la femme absolue, déployées par Preljocaj avec l’aide de deux danseuses étoiles de l’Opéra ! L’espace du studio est une sorte de dédoublement théorique de l’esplanade du Palais-Royal : serait-ce pour cette raison que je passe la plupart de mes journées en terrasse du Nemours, pour voir surgir perchée sur des talons une reine chorégraphique aux pieds crûment cambrés ? Preljocaj s’est courbé et effleure de ses doigts, le visage orienté vers Marie-Agnès, Tu vois, voilà, comme ça, plus souple, l’extrémité de ses orteils. Moi qui ai toujours considéré les cambrures de Margot comme le signe distinctif de sa stature de reine, je suis troublé de constater que les Médée ont également des pieds cambrés, excessivement cambrés, dont il est difficile de détacher le regard. Quel est le lien ? J’écris sur mon carnet : Cambrure et reine : quel est le lien ? C’est sans doute comme les fractales. Le chœur de Sénèque : Médée ne sait contenir aucun accès, ni de rage, ni d’amour. Maintenant la colère et l’amour font cause commune : que s’ensuivra-t-il ? Les cambrures de Margot sont semblables à un éclair qui zèbre une nuit d’orage, un éclair arrêté, immobile. Elles en ont la tension électrique, la violence visuelle, l’aura d’apparition, la meurtrière intransigeance. Comme les fractales. Cette partie isolée de son corps condense l’intensité du tout. Margot dans son essence est à l’image de la cambrure de ses pieds : elle en résulte. On va déjeuner ? me demande Preljocaj. Je lève la tête de mon carnet, où se déverse l’intimité de mon imaginaire, et je lui dis : Super, j’ai super-faim ! et je le suis dans les méandres de l’Opéra. Je me suis acclimaté au régime du chorégraphe et me nourris comme lui de légumes verts, de poisson bouilli, de compotes de pommes, et je retourne dans le studio repu mais léger, presque immatériel. Au préalable je vais boire à la buvette de l’Opéra quelques cafés serrés, et je repense, debout au comptoir, une cigarette à la main, à la Médée de la seconde distribution, Agnès Letestu, d’une grande beauté, blonde vénitienne, racée et élégante, hissée sur ses pointes : Médée grandie, aiguë, effilée, une aiguille. Quand je retourne dans la salle de répétition, ils ont déjà recommencé à travailler. Je retire mes chaussures et me glisse en silence dans l’espace de Sénèque et prends place sur le banc. Preljocaj interprète lui-même le solo de Médée. Il leur demande d’être lourdes, C’est très ample et très lourd en même temps, il se retourne vivement et tend la main, c’est net, précis, arrêté, et là tu prends et tu mets derrière, les doigts s’ouvrent, pensez à une boule, lourde, lourde, De pétanque ? lui répond Marie-Agnès, Non, plus lourd, mou et lourd, précise-t-il en dansant. Le soir de ce même jour, vers dix-huit heures, il s’est produit comme un miracle. C’est ça que j’apprécie avec la danse : la fragilité de l’incarnation, la recherche de la grâce et du moment unique. C’est l’empire du présent. C’est le miracle de l’apparition. C’est l’accession à la vision instantanée. Exactement ce que je cherche depuis l’adolescence. Exactement ce que je cherche à atteindre dans mes livres. La danse manifeste ce que doivent être la vie, l’amour, le regard, le bonheur, le rapport au sensible : elle pose le principe d’une qualité de l’instant et le principe qu’aucun instant n’est comparable à un autre, et cette idée qu’on doit chercher en permanence à atteindre la qualité de l’instant : souvent c’est illusoire, parfois on s’en approche, rarement on y parvient. Exactement comme dans la vie pour peu qu’on se donne la peine d’y penser et d’accorder à ce principe la place privilégiée qu’il doit avoir. Et ce soir-là, à l’extrême fin de la séance de travail, un phénomène inouï a eu lieu dont je dois dire qu’il ne s’est jamais reproduit avec une telle intensité, y compris dans aucune des représentations de Médée dans la salle de l’Opéra. Jason et sa maîtresse. Le mari de Médée dans les bras de sa jolie maîtresse. La plus grande partie du duo se déroule dans l’épaisseur d’un long silence entrecoupé d’inquiétants commentaires musicaux. Avertissements, pensées intruses, mauvaise conscience, ces gestes sonores résonnent comme des oracles : ils transmettent aux étreintes des amants l’intermittente prémonition d’un drame. Je les regarde danser. Le silence accentue l’incandescence de la chorégraphie. Willie regarde Eleonora comme s’il l’aimait. Il la caresse comme s’ils s’aimaient. Et ces moments sont magnifiques où coïncident ces touches de musique et la danse, où l’irruption du son plaintif souligne le geste et l’illumine, où celui-ci laisse derrière lui la trace sonore de son accomplissement. J’ai conscience qu’il se passe là quelque chose de miraculeux. C’est véritablement palpable. Preljocaj assis à mes côtés a cessé de respirer. Des ondes se diffusent de son corps vers le mien. Même l’architecture de Garnier semble interloquée. Toute écriture chorégraphique a disparu. La danse semble s’accomplir d’elle-même en vertu d’une impérieuse conjoncture amoureuse. Et Preljocaj assiste à une chorégraphie dont il n’est plus l’auteur. Comme le miracle d’une nuit d’amour parfaite. Sous nos yeux. À quelques centimètres. Inexplicablement parfaite.

 

Avaient suivi sept années chaotiques. Après son licenciement de l’entreprise américaine qui l’employait depuis dix mois, le père de Patrick Neftel avait été engagé par un aristocrate aventureux qui créait, acquérait, épurait, restructurait et revendait des sociétés, selon un mode voisin de l’hystérie. (Le plus étrange était que le père de Patrick Neftel retrouvait du travail avec la même facilité qu’on glisse une pièce de deux francs dans la fente d’un flipper, comme si le monde ne pouvait se refuser le plaisir d’une nouvelle partie distrayante.) Durant les trois années qui suivirent, il fut transplanté sans cesse d’une structure, d’une fonction, d’une situation contractuelle à une autre, s’installant successivement rue de la Brèche-aux-Loups, boulevard des Capucines, avenue des Champs-Élysées, dans les locaux d’une usine de Seine-et-Marne et à Issy-les-Moulineaux, où il finit par prendre la décision de monter sa propre entreprise. Certaines de ses nominations entraînaient des baisses de salaire et des changements de statut, des contrats à durée indéterminée laissaient place à des arrangements d’une nature plus précaire. L’aristocrate spéculateur lui faisait miroiter des postes de grande envergure dans des entités éminemment rentables qu’il s’apprêtait à acquérir, dont quelques-unes à l’étranger, à Londres ou à San Francisco. L’idée de devenir chef d’entreprise lui était venue à la suite de la proposition qu’un client lui avait faite de lui fournir en direct et non plus par l’entremise du groupe aux contours flous qui l’employait les programmes que celui-ci concevait. Il devenait urgent que le père de Patrick Neftel entreprenne quelque chose (et éventuellement n’importe quoi : par exemple créer sa propre affaire) pour se sortir de cette centrifugeuse, de cette machine à annuler le temps, à fabriquer de l’ubiquité et du mouvement perpétuel (car le père de Patrick Neftel, dont on effaçait l’ancienneté et les congés payés à chaque nouvelle nomination, se retrouvait comme n’ayant derrière lui aucun temps travaillé enregistré officiellement : il ne laissait rien d’autre que du vide). Ces trois années de nomadisme ne lui avaient pas permis de se vivre comme un homme installé, doté d’une densité et d’une surface, pouvant se prévaloir d’une situation et d’un avenir. Sa situation professionnelle s’était mise à refléter sa réalité intérieure et semblait même en constituer un corollaire névrotique. Lui qui se ressentait depuis longtemps comme un homme n’ayant pas d’existence, qui éprouvait les plus grandes difficultés à se représenter comme susceptible d’occuper un espace et d’agir sur son environnement, d’être accepté et estimé, en certaines circonstances d’être vu et entendu, cet homme dont on sentait qu’il avait presque honte de devoir imposer sa réalité physique et théorique (on pouvait le percevoir à travers ses rougissements, ses bégaiements, ses contorsions, son incapacité avérée à parler aux femmes sans se troubler et devenir inaudible), ce régime de mobilité s’était allié à ses démons pour concourir à l’émiettement de sa personne. Créez donc votre entreprise ! ne cessait de lui dire son client. Nous nous entendons bien. J’ai des projets d’envergure qui entraîneraient un important travail d’écriture de logiciels. Je sens bien que le groupe qui vous emploie n’est pas très stable. Je n’ai pas envie de poursuivre avec lui. En revanche, avec vous, oui, ajoutait-il. Réfléchissez à ma proposition. Si vous montez votre entreprise je vous garantis un volume de chiffre d’affaires important. EXA signifiait : Étude et Analyse. Le père de Patrick Neftel avait dessiné lui-même le logo sur la table de la salle de séjour, les anfractuosités latérales du X abritant comme des statues de saint le E et le A, l’empattement du second jambage se poursuivant par une longue barre horizontale qui soulignait le mot INFORMATIQUE. Ledit logo avait été imprimé sur un papier matiéré dont les linéaments irréguliers de la surface présentaient un léger relief, comme on peut le voir sur certaines cartes de vœux. S’il fallait une preuve de son désir d’édifice en dur susceptible de l’abriter, il suffisait de considérer le caractère monumental, exagéré, presque égyptien, du X central de son logo, autoritaire et disproportionné, ce que Patrick Neftel devenu adolescent ne s’était pas privé de lui faire remarquer, stigmatisant le papier qu’il avait choisi, qui lui semblait manifester d’une manière trop péremptoire ses ambitions d’enrichissement. EXA Informatique avait été domiciliée dans des locaux où dominaient le brou de noix des portes, des plinthes, des fenêtres et des volets, la couleur orange des téléphones, des luminaires et du matériel de bureau, climat rustique d’une entreprise régionale de menuiserie. En raison du contexte (opportunité circonstancielle offerte par un client mais que les banques ne jugeaient pas suffisamment étayée pour accepter de le soutenir), EXA Informatique était sous-capitalisée. Après qu’il eut donné sa démission, il avait tourné avec les représentants de son ancien client désormais partenaire et c’est sur les acomptes des commandes qu’ils avaient prises (son client pour des ordinateurs de gestion et le père de Patrick Neftel pour les programmes spécifiques dont il devait les équiper) qu’il avait créé et capitalisé son entreprise, vingt-cinq mille francs, somme dérisoire pour se donner les moyens d’un développement rapide et ambitieux. Son partenaire prélevant 40 % sur la vente des logiciels de gestion que le père de Patrick Neftel concevait, la marge restreinte qui résultait de cette alliance l’obligeait à diversifier sa clientèle. Par relations et en sollicitant d’anciens collègues, il avait convaincu trois entreprises de lui confier l’écriture de leurs logiciels de gestion, Kingsley, Epson et Rank Xerox. Je crois qu’il est devenu clair que le père de Patrick Neftel se trouvait enchaîné depuis longtemps, depuis l’adolescence en réalité, aux effets d’une mystérieuse malédiction, malédiction dont son tempérament accentuait l’emprise et l’efficacité, on peut dire les choses comme ça, mais malédiction quand même, indubitable. Sans doute espérait-il qu’elle se dissiperait dès lors qu’il posséderait son entreprise et qu’il conduirait seul sa destinée, sans collègues ni patron, responsable de ses actes. Personne pour le minimiser, le mettre à l’écart, douter de lui, mais seulement des clients à satisfaire par la qualité de son travail. Et satisfaire des entreprises par la qualité de son travail, l’acuité de son écoute, l’excellence des prestations qu’il fournirait, cela lui semblait à sa portée. Il fallait juste lancer l’affaire, trouver des clients, il serait aisé de les fidéliser, d’en trouver d’autres grâce à ces références, c’est ainsi qu’il l’entendait et qu’il le présentait, le soir, à table, dans la cuisine : C’est bon d’être libre. C’est angoissant de partir de rien, mais j’ai confiance, le partenariat avec Martinez va me permettre de démarrer. Mais les choses n’allèrent pas comme il l’avait prévu : cette malédiction qui le poursuivait de ses effets pervers depuis l’adolescence se manifesta à nouveau dans toute sa cruauté. Peut-être même ne s’était-elle jamais manifestée d’une manière aussi fantasque, ne prenant plus la peine de se masquer ni d’être discrète, exécutant ses manœuvres au grand jour, à la vue de tous, sans plus dissimuler ses visées sarcastiques, érigeant le père de Patrick Neftel en victime irrespectée, traînée dans la boue des revers les plus outranciers. C’était devenu du théâtre, de la satire, du Grand-Guignol tonitruant. C’était devenu une mécanique humoristique répétitive, un procédé comique éprouvé, aux effets délirants. Patrick Neftel s’était-il mis au diapason du caractère désormais sardonique de leur ancienne malédiction ? Serait-il devenu aussi déchaîné si elle avait continué à œuvrer sourdement, en silence, avec un peu d’égard ? Elle agissait tel un chimpanzé facétieux qui s’agrippait aux branches de l’entreprise, se grattait les aisselles en assenant violemment, avec des gestes obscènes, des directives de cinéaste, les péripéties les plus inattendues. C’est en priorité sur le terrain du personnel que l’animal avait exercé son inépuisable inventivité, les uns après les autres les salariés rencontraient dans leur vie un événement inattendu qui contrariait le fonctionnement de l’entreprise, comme s’ils se succédaient sur un podium vêtus chacun d’une tenue spécifique, défilé d’infortunes en tout genre, prêt-à-porter funeste. D’abord, comme il avait été anticipé, l’un des clients s’était trouvé enchanté des programmes de gestion réalisés par EXA Informatique. Tu te rends compte ! avait-il dit euphorique à sa femme. Kingsley ! Une entreprise aussi prestigieuse que Kingsley ! Kingsley me dit qu’ils ne sont jamais tombés sur un professionnel comme moi ! Justice lui était rendue. Le monde de la prospérité s’ouvrait à lui. Ses talents seraient reconnus pour ce qu’ils étaient. Sauf que Kingsley ne tira pas de cette satisfaction les conclusions qu’il avait espérées mais débaucha les deux analystes qui avaient conçu les programmes. Comme le père de Patrick Neftel avait commis l’erreur de leur signer coup sur coup deux contrats à durée déterminée, celles-ci purent disparaître sans avoir à se soumettre à aucun préavis. Dès le lendemain des lettres de démission qu’il avait reçues, les bureaux des deux intéressées s’étaient trouvés libérés de toute présence humaine, seuls un ordinateur et des dossiers empilés témoignaient de leur présence récente et du travail qui restait à accomplir. Françoise Lévy, programmatrice poussée à bout par un client autoritaire, avait bénéficié d’un arrêt maladie intempestif pour dépression nerveuse. Nieve Dumont, une Africaine qu’il employait depuis onze mois, lui avait déclaré un soir qu’elle allait se marier avec un secrétaire d’ambassade et retourner dans son pays. Avaient suivi deux mois de préavis durant lesquels, de la manière la plus légale, elle s’était absentée massivement, afin de régler des problèmes de visa, de vaccins, de garde-meuble et de déménagement. Comme de surcroît la programmatrice à laquelle il avait délégué une partie du travail avait atteint les limites de ses compétences, se déclarant incapable de concevoir le logiciel qu’ils devaient livrer, réclamant une aide constante que Nieve Dumont ne pouvait lui accorder qu’épisodiquement (en plus de l’absentéisme elle était devenue distraite, euphorique, insouciante : amoureuse), le père de Patrick Neftel avait été obligé d’embaucher prématurément un troisième programmateur, n’en facturant qu’un seul au commanditaire. Antoine Prieur avait fait une chute de moto alors qu’il se rendait au bureau pour finaliser un programme de grande ampleur qu’ils devaient livrer trois jours plus tard. Sabine Maillot, une employée d’EXA Informatique depuis huit mois, se singularisait par un tempérament lascif et susceptible, par une naïve insoumission de principe à l’autorité patronale. Elle avait pris l’habitude d’opposer au père de Patrick Neftel la résistance d’une lassitude implicite. Quand il l’y convoquait pour parler d’un dossier, elle refusait de se rendre dans son bureau sans laisser s’écouler une vingtaine de minutes. Et une fois devant lui elle déclinait l’invitation qui lui était faite de s’asseoir sur un siège (éprouvait-elle de la répulsion à se trouver confinée dans la même pièce que cet homme détrempé ?) (se heurtait-elle à la même impossibilité que Patrick Neftel de mêler son regard à l’obscène liquide vert de ses yeux ?) et immobile près de la porte elle regardait fixement le brou de noix d’une plinthe ou l’orangé d’un luminaire. Vous m’écoutez ? lui demandait désarmé le père de Patrick Neftel. – Hein, quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? – Je dis. Vous m’écoutez ? Vous avez l’air… comment dire… quelque chose ne va pas ? Détrempé : spongieux. Détrempé : humecté par la peur. Mais elle travaille, au moins ? lui avait demandé sa femme, un soir, à table, dans la cuisine. – Oui, c’est pas ça, elle travaille, mais lentement, sans détermination, avec une sorte, comment dire… de détestation pour ce qu’elle fait… – Il faut peut-être tenter de lui parler. Elle a peut-être des problèmes personnels. Spongieux : il semblait que son mental et ses yeux absorbaient nécessairement comme une éponge les situations qu’il rencontrait. Ah bon, des problèmes personnels ? lui avait répondu narquoise Sabine Maillot le soir où il avait rassemblé assez de courage pour lui parler (et il avait rougi violemment à peine engagé dans la conversation). Vous vous êtes demandé si je n’avais pas par hasard des problèmes personnels ? Non, je crois pas, je pense pas. Puis, regardant fixement son menton : Et vous ? Vous en avez des problèmes personnels ? Depuis déjà quelques mois, Patrick Neftel s’était mis à dénigrer son père, à joindre aux facéties du chimpanzé les perfidies les plus cruelles. Les dîners étaient devenus des embuscades où le pauvre homme, objet d’attaques et de moqueries, tombait chaque soir avec la même incrédulité. J’entends ton père qui rentre, va lui ouvrir, lui disait sa mère tandis qu’il attendait dans la cuisine que le dîner lui soit servi. – Il a les clés. Il n’a qu’à ouvrir lui-même. Il a besoin d’un groom ton mari ?! Et tu penses peut-être que c’est moi, moi, MOI, qui vais lui servir de groom !! – Patrick. Tu vas pas commencer. Ton père a des ennuis. Tâche de pas l’énerver. Patrick Neftel venait de cacher les pantoufles de son père, la droite dans le frigo, la gauche dans la bibliothèque, entre deux livres du général de Gaulle. C’était devenu un rituel immuable que de l’accueillir par des plaisanteries qui le minaient, le désir de le diminuer supplantant leur humour. Ces soucis qu’étaient pour lui au plus intime de ses pensées les revers de son père, qu’il intériorisait, voilà que depuis peu il éprouvait la nécessité de se soustraire à la douleur qu’ils lui communiquaient. Besoin vital de prononcer sa différence. Besoin vital de convertir en énergie sa compassion teintée de peur. Besoin vital d’obtenir de cet homme piétiné des réactions qui lui restitueraient sa dignité. Besoin vital de substituer le désordre à la terreur, l’humour à la tristesse, l’anarchie à l’angoisse, la révolte aux sanglots, des événements spectaculaires à l’apathie d’une douleur taciturne. Ces événements prenaient la forme de plaisanteries idiotes et de provocations inoffensives qui défoulaient Patrick Neftel et dont la récurrence inexorable conditionnait l’efficacité. Ce n’était pas tant la nature de ces attentats que le principe de leur répétition qui signalait sa haine et rassasiait sa furie destructrice. La pantoufle maintenue en équilibre sur la porte de sa chambre lui tombait sur le crâne. Les pièces de monnaie qu’il avait posées la veille sur le marbre de la commode avaient été enterrées au pied d’une plante en pot. Les cravates suspendues à un cintre avaient été nouées les unes aux autres. Ses costumes avaient été accrochés aux branches hautes d’un platane. Des quartiers de clémentine avaient été enfouis dans ses chaussures. De la peinture marron avait été appliquée sur l’assise de ses slips. Ces provocations dédramatisaient en même temps qu’elles les ridiculisaient les péripéties qu’il rencontrait quotidiennement : c’était une sorte de terrorisme humoristique qui ne créait de dégâts que dans la tête du chef d’entreprise. Ses affaires avaient été transvasées de son attaché-case dans un sac en plastique suspendu par une ficelle au plafond du garage. Et son attaché-case avait été caché dans le congélateur. Le père de Patrick Neftel l’en ressortait réfrigéré, couvert de givre, empli de frites et de crevettes. Tu es allé signer un contrat au pôle Nord ? lui demandait sa femme en riant. Le lendemain : Alors maintenant tu dessines des sexes en érection sur tes dossiers ? C’est du joli ! Car Patrick Neftel obtenait de ses plaisanteries qu’elles lui attirent l’indulgence de sa mère, que celles-ci devaient soulager autant que lui de l’anxiogène pression professionnelle qu’ils supportaient. Il a raison, disait-elle à son mari, pourquoi t’achèterais-je de nouveaux slips ? – Oui, renchérissait Patrick Neftel, la peinture a séché, tu peux les porter comme ça, personne n’en saura rien. – Oui, personne ne le saura que tes slips sont peints en marron… – Et imagine que tu aies une fuite, un jour, à cause d’une diarrhée urgente, ou bien que tu n’aies plus assez de papier pour t’essuyer correctement (ce genre de choses arrive : je suis bien placé pour le savoir…), eh bien (à cet instant la mère de Patrick Neftel explosait littéralement de rire), eh bien ce n’est pas grave, la peinture brune dissimulera les éventuels légers dépôts que tu auras laissés ! Réfléchis ! poursuivait Patrick Neftel. Quoi de plus humiliant pour un chef d’entreprise que de laisser à sa femme pour la lessive des slips souillés, maculés d’excrément ! Tu peux me remercier ! – Oui, il a raison, mets-toi à la place de l’épouse domestique ! et ils partaient d’un éclat de rire inextinguible. – C’est ça, rigole, allez-y, amusez-vous, mais je vous préviens, ça va pas durer longtemps, qu’il continue à scier la branche et il verra… – Mais enfin Jean-Pierre ! C’était pas méchant ! Il voulait seulement détendre l’atmosphère ! Aie un peu d’humour ! – C’est ça, vas-y, prends sa défense, qu’il fasse ce qu’il veut, c’est un seigneur ! En dehors du fait qu’il avait été accueilli ce soir-là par une espièglerie épuisante de son fils, le père de Patrick Neftel semblait diminué par une nouvelle contrariété. Cela, Patrick Neftel en avait conçu la certitude dès qu’il l’avait vu dans l’entrée enfoui dans la penderie (à la recherche de ses pantoufles) – et comme chaque fois qu’il percevait sur sa physionomie quelques-uns de ces signes familiers de délabrement psychologique, il en avait éprouvé une fulgurante révolte. À présent l’entrepreneur émasculé avalait sa soupe en silence. Se lisait sur son visage la frayeur implorante de l’homme vaincu que l’on accule, sous la menace d’une arme, à reculer pas à pas vers le bord d’une falaise. Depuis quelques mois, Patrick Neftel se sentait mis en danger non seulement par les ennuis que s’attirait son père mais également par les stigmates qu’ils déposaient sur sa physionomie, cruels pour lui, dont la seule vue le précipitait dans les abîmes les plus brûlants. Tant qu’existeraient dans son environnement de tels signes de soumission, il ne pourrait s’épanouir, se penser comme viable, se rêver une existence normale : il s’agissait de se défendre d’une contamination de son mental par le visage de cet homme détraqué, où circulaient comme des poissons gluants les maladies les moins ambivalentes. Et c’était d’autant plus fragilisant qu’ils vivaient désormais dans un aquarium aux eaux troubles, la même eau trouble que celle qui s’agitait sur son visage et emplissait ses yeux, les eaux morbides d’EXA Informatique. À l’époque où son père travaillait pour des entreprises, ses infortunes s’accomplissaient dans un cadre extérieur à leur intimité, peut-être inamical mais rationnel, auquel Patrick Neftel pouvait toujours se raccrocher. À présent que leur dissolution s’effectuait dans le cadre de l’entreprise qu’il avait créée : c’était vertigineux. EXA Informatique était une extension de sa personne, une purulente mise en système de ses complexes, le lieu organique de son tempérament réalisé, un piège qu’il s’était tendu à lui-même dans l’isolement le plus total. L’entreprise rendait palpables et ses folies et ses insuffisances, qui n’étaient plus endiguées par aucune autorité indépendante. Il devait se battre contre un ennemi autrement plus nuisible et arbitraire que ses collègues et ses patrons du temps du salariat, belligérant pervers, insidieux, indiscernable, qui lui tendait les pièges les plus sournois, qui concoctait les trahisons les plus imprévisibles : lui-même. Naturellement cette situation aggravait le sentiment d’isolement qui étreignait Patrick Neftel. Envisageant les perspectives les plus terribles, se sentant déterminé par les stigmates qui marquaient le visage de son père, entrevoyant son avenir comme une conséquence naturelle de ces derniers, il redoutait que ce système tautologique (père et entreprise en miroir l’un de l’autre) ne les engloutisse tous, sans contrôle extérieur ni témoin sain d’esprit, oubliés, dans l’indifférence générale. Et à chaque fois que regardant son père il le voyait violenté par des soucis, apercevait cet aspect dévasté, il se sentait coupé du monde et totalement à la merci de ce cerveau qu’il haïssait. Il avait envie de hurler, de se soustraire à la torture de ce déterminisme, d’éviscérer cet homme, de déconnecter de leur vie ce visage psychotique. Et c’est ainsi que regardant cette présence maléfique qui avalait sa soupe les poings fermés, phalanges blanches, poings si serrés qu’il allait les écraser et disloquer leur délicate ossature, Patrick Neftel lui déclarait : Et l’appel d’offres de la Sécu ? Ils ne devaient pas donner leur réponse ces jours-ci ? Et Alsthom, ils se sont décidés ? Et l’hépatite de Gérard, elle est guérie ? Et le dossier des notaires, dis-moi, c’est signé ? Ils ont enfin signé tes doux notaires ? – C’est parti. Vous êtes témoins. Vous pourrez pas dire que c’est moi qui ai commencé. – Ça suffit ! le sermonnait sèchement sa mère. – Moi, ce que j’en dis après tout… répondait Patrick Neftel. Les types, les notaires, ils le font tourner en bourrique depuis trois mois. Un pigeon comme lui on n’en trouve pas tous les jours. Ils demandent des études, des rapports, des expertises, des diagnostics ! Gratuitement ! Depuis des mois ! Et il s’incline ! Il leur fournit sa matière grise ! Moralité des courses, comme dit Mme Bonnemaire : ils repartiront… – Arrête ! hurlait sa sœur derrière sa serviette. Ça va pas commencer ! C’est tous les soirs les mêmes drames ! Moi j’en ai marre ! Elle se levait, jetait sa serviette sur le carrelage et s’enfermait dans sa chambre en claquant les portes derrière elle. Et comment va Sabine Maillot, notre chère Sabine Maillot ? demandait-il le lendemain soir (depuis quelque temps, outre le fait qu’elle lui donnait l’impression de Purger une peine de prison pour vol à main armée, selon les propres termes du père de Patrick Neftel, la salariée montrait des signes d’insoumission de plus en plus tangibles devant lesquels il se trouvait démuni). – Laisse ton père tranquille, l’interrompait sa mère. – Et si on invitait Sabine Maillot à boire l’apéritif à la maison ? – Tu arrêtes maintenant ! Tu arrêtes ! – Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? On peut prendre des nouvelles de ses salariés ! Si on ne peut plus rien dire ! Puis il imitait son père. Il mangeait sa soupe les poings fermés, raclait la cuillère sur ses dents, simulait la colère de son visage, fixait gravement le lave-vaisselle sourcils froncés. – Il me cherche… marmonnait-il en regardant sa femme. Et s’il me cherche… Parfois, pour mieux pouvoir l’abattre, car méfiant le père de Patrick Neftel hésitait désormais à raconter à sa femme les péripéties de sa journée, ce qui privait son fils de l’opportunité de le pourfendre, il le laissait s’avancer à découvert dans la conversation. Aucune provocation. Aucune imitation. Aucun mauvais esprit. Il avait l’air d’avoir liquidé dans la journée sa crise d’adolescence. Il lui arrivait de sourire à son père avec tendresse et compassion. Sa mère se leva, emporta les assiettes creuses, distribua des assiettes plates et s’orienta vers la gazinière. Soirée du 14 mars 1982. Patrick Neftel allait avoir dix-sept ans. Dîner fatal qui allait détruire son existence. Il était visible que le chef d’entreprise avait heurté dans la journée un récif acéré : on le voyait sombrer lentement, coque éventrée, dans les eaux noires de l’océan économique. Qu’est-ce qui ne va pas ? l’interrogea sa femme en servant les poissons panés. – Tout va très bien, tout va très bien, tout va très bien, répondit-il avec humeur. – Ne raconte pas d’histoire, je te connais, tu as des ennuis. On va pas y passer la soirée ! Le poisson pané avait été servi avec du riz agrémenté de gruyère fondu. – C’est encore la Maillot… finit-il par concéder. – Celle-là, si je la rencontre un jour, je lui dirai ce que j’en pense, déclara gentiment Patrick Neftel. – Va droit au but ! Que je doive pas te tirer les vers du nez toute la soirée ! Patrick Neftel porta à ses lèvres une fourchetée de riz et emprunta un visage attentif, angélique, qui engagea son père à se confier. Sabine Maillot avait décidé de changer d’existence. Pénétrant dans la pièce qu’il occupait, elle lui avait déclaré qu’elle partait. Comment ça vous partez ? avait-il répondu. – Je vais chercher mon manteau, je prends mon sac et je m’en vais. Regardant sa montre avec une incrédulité paniquée : Mais il est quatorze heures trente… Je ne comprends pas… Vous avez terminé le programme Epson ? – Je n’ai pas terminé le programme Epson, je m’en tape, je n’en peux plus, quelqu’un d’autre le terminera. – Quelqu’un d’autre le terminera ! Mais qu’est, mais comment, mais qui ? Il suffoquait. Il n’en croyait pas ses oreilles. Je n’avais jamais imaginé qu’une telle chose était possible, leur confessa-t-il. Patrick Neftel observa en cet instant que le visage de sa mère se décomposait. – Ma décision est irrévocable. Je m’en vais dans l’instant. Je renonce à mes droits. – Vos renoncez à vos droits, vous renoncez à vos droits, avait-il balbutié. Mais vos devoirs ? Et le Code du travail ? La loi ! – Quoi la loi ? avait-elle dit avec une nonchalance absolument désarmante. – Tu avoueras… commenta sa femme en tirant vers le haut de son crâne un long fil élastique de gruyère. – Mais la loi vous interdit de déserter votre poste du jour au lendemain, sur un coup de tête ! – Vous allez me faire mettre en prison ? avait-elle éclaté de rire. Vous allez appeler les gendarmes ? Le père de Patrick Neftel s’était tu et avait regardé anéanti sa salariée. – Elle s’est mise à rire ? demanda la mère de Patrick Neftel. Une courte pause durant laquelle il sembla refréner des sanglots : Un énorme éclat de rire. Elle s’est mise à rire dans mon bureau au moment où elle évoquait la descente des gendarmes. Allez, c’est bon, je lui ai dit. Tenez, d’accord, prenez votre après-midi si vous êtes fatiguée… Patrick Neftel imaginait son père crucifié sur son siège à roulettes, timide et conciliant, nécessairement conciliant, effrayé par la démence de la jeune femme. – Mon après-midi… avait-elle énuméré. Et l’après-midi de demain… Et l’après-midi d’après-demain… Et l’après-midi d’après-après-demain. Et aussi, vous savez quoi ? Je vais vous dire : le matin de demain et d’après-demain et d’après-après-demain. Et les matins et les après-midi et les nuits… Le père de Patrick Neftel la regardait hypnotisé. Il s’était ressaisi et insinué dans cette insolente litanie : Mais je vous rappelle, Sabine, que vous avez signé un contrat. Et que ce contrat vous oblige à un préavis de deux mois… – Que je ne ferai pas, l’avait-elle interrompu. – Que vous ne ferez pas… Et en vertu de quel privilège ? – En vertu de l’arrêt maladie de deux mois que je déposerai sur votre table demain matin. À la suite de quoi elle était sortie du bureau, Elle a enfilé son manteau et pris son sac, elle était sortie des locaux brou de noix et orange d’EXA Informatique en refermant la porte derrière elle, J’ai à peine entendu la porte se refermer, elle avait laissé son ordinateur allumé, elle ne m’a pas dit au revoir, conclut le père de Patrick Neftel. Elle est partie avec douceur, sans faire de bruit, comme dans un rêve… – Et qu’est-ce que tu comptes faire ? lui demanda sa femme. Puis : Elle travaille sur quoi ? Elle travaillait sur quoi ? Le père de Patrick Neftel remua sur sa chaise avec douleur, comme si un animal velu avait remué dans ses entrailles : Epson. – C’est tout ? Il avait arrêté de manger et regardait sa femme. Son poing droit serrait le manche de la fourchette avec autant de force que le gauche était replié sur lui-même. Comment celle-ci s’était-elle retrouvée dans cette configuration inhabituelle ? Il la brandissait comme une fourche de paysan et statufié répondait fixement à l’interrogatoire de sa femme. – Et la chambre de commerce. – Quoi ! La chambre de commerce ? Je m’en doutais… J’en étais sûre… Puis : Tu lui as confié la chambre de commerce ! (Paniquée. Effondrée.) Dans la disposition d’esprit où elle était ? Il se trouvait dans un état indescriptible. Il était probable que cette ultime péripétie serait fatale à EXA Informatique. Patrick Neftel se départageait entre la joie d’avoir conduit son père à se confier, l’angoisse qu’il retirait de ce récit, la frayeur que cette tension lui inspirait. – C’est Gérard qui devait s’en occuper ! Qui a une hépatite ! Et Jean-Louis termine son préavis dans quatorze jours ! Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ! – Et c’est à rendre pour quand ce logiciel ? – Dans une semaine. – Et elle en est où ? Elle en était où ? – Elle venait à peine de commencer. Je ne suis pas arrivé à la mettre au travail depuis cinq jours que j’essaie. Silence. On entendait les bruits des couverts dans les assiettes. Mari et femme se regardaient dans les yeux. Un câble en acier semblait franchir la largeur de la table sur lequel cheminaient des pensées hébétées qui voulaient se dissimuler le plus longtemps possible les conséquences tragiques de l’événement. – Tu n’es pas arrivé à la mettre au travail depuis cinq jours que tu essaies… Le père de Patrick Neftel continuait de tenir sa fourchette comme une fourche. Les phalanges de ses poings étaient blanches de tension, prêtes à imploser. – Non, voilà, c’est dit, je n’y suis pas arrivé ! Elle est folle ! J’ai embauché une analyste débile ! – Moins folle que toi en tout cas ça c’est certain ! bondit Patrick Neftel. Il n’est pas arrivé à la mettre au travail depuis cinq jours qu’il essaie ! Non mais je rêve ! Mais c’est quoi cette loque humaine, cette poupée molle ! – Arrête, Patrick, s’il te plaît, n’en rajoute pas. Sa mère était intervenue avec une indulgence inhabituelle. C’était peut-être la première fois qu’à des propos si insultants qu’articulait son fils elle opposait une si étrange tendresse. – Que j’arrête ? Mais pourquoi faudrait-il que j’arrête ! Puis : Qu’on en finisse ! Qu’on liquide cette mascarade une bonne fois pour toutes ! Il tourna la tête vers son père qui le regardait fixement, immobile et prostré, la fourchette dans son poing. Parfaitement ! Tu m’as bien entendu ! Qu’elle crève ! Qu’on en finisse ! On n’en peut plus ! On va pas la regarder agoniser pendant des années ta PME ! Tous tes salariés s’en vont les uns après les autres ! Ils ont peur de devenir fous ! – S’il continue… je vous préviens… bégaya le père de Patrick Neftel en regardant sa femme, blafard, en lisière de quelque chose de radical qui s’amplifiait. – Quoi ?! Tu nous préviens ?! Mais très bien, préviens-nous ! Mais surtout, après nous avoir prévenus, fais-le, FAIS-LE, va-t’en, fais-le, tire-toi, TIRE-TOI, va au bout des choses, exécute tes menaces, va faire un tour en voiture et tu y restes, TU Y RESTES ! La mère de Patrick Neftel ne disait rien. Elle se mit néanmoins à pleurer. – Tu n’en es pas capable de diriger une entreprise ! Merci Sabine Maillot ! Merci d’avoir tiré un trait définitif sur cette histoire ! Et c’est alors qu’au bord de la rupture, empli de quelque chose de plus dur que d’ordinaire et qui semblait tirer ses traits, atténuer ses rides, rajeunir son visage, métamorphose qui fit surgir de celui-ci une lumière inédite, l’aura d’une solution nouvelle au désormais classique Je vous préviens qu’il formulait régulièrement, le père de Patrick Neftel fixa sa femme durant de longues secondes et réclama une réaction autoritaire aux insultes de leur fils. Je vous préviens… je vous préviens… et devant l’attitude impassible de sa femme, qui pleurait, qui refusait de mettre un terme aux écoulements syntaxiques de l’adolescent, Tu n’es qu’une brêle et qu’un raté, un grand malade, un grand malade mental ! Cesse de nous torturer, de torturer ta femme ! c’est alors que le père de Patrick Neftel, d’un geste concis et silencieux, d’une violence insoupçonnable, sec et brutal, se planta la fourchette dans la gorge. La violence fut telle que l’ustensile s’enfonça aux deux tiers dans ses chairs. Ayant sectionné la trachée-artère, brisé la carotide, la fourchette dont il s’était poignardé provoqua une irruption sanguine qui éclaboussa la tablée. La mère de Patrick Neftel, paralysée, le visage photographié, ébloui par la lumière d’un flash, avait plaqué ses deux mains sur ses yeux. Sa sœur s’était écartée de la table avec brutalité en poussant un hurlement et s’était réfugiée près de l’évier. Patrick Neftel, qui voyait ses suggestions se réaliser au-delà de toute mesure, regardait son père assassiné sans bouger. Celui-ci poussait des râles d’agonie. Il semblait se tenir vertical par le manche ensanglanté de la fourchette. Il regarda longuement son fils avec ce même air qui lui était venu quelques minutes plus tôt, se leva avec lenteur, renversa sa chaise, il continuait de se tenir comme un objet inanimé par le manche de l’ustensile, il semblait qu’il ne devait son équilibre qu’à son poing refermé sur le fer, le sang continuait d’affluer sur ses vêtements, son regard se révulsa, il était devenu blanc, il fit deux pas en arrière vers la porte de la cuisine la fourchette plantée dans la gorge et heurtant la cloison, il vacilla, tenta de dire deux mots, se retint au chambranle et glissa avec douceur le dos contre le mur, glissa en murmurant une plainte confuse que personne ne comprit et s’écroula sur le carrelage.

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