Cendrillon
Chapitre 2
Mon bureau se trouve à l’opposé du mur mansardé équipé d’un vasistas orienté vers le sud. Je l’avais d’abord placé à angle droit, disposition qui n’était pas propice à l’ironie des livres que je produis, à leur perversité, si bien qu’au bout de quelques jours, importuné par la sagesse de cette orthodoxie géométrique, je l’ai légèrement désaxé, me désaxant moi-même par rapport à la pièce. Cette petite table jadis cirée, désormais maladive, je me la suis procurée dans la maison de l’écrivain Henry de Monfreid dont la grand-mère de Margot se servait de débarras, elle-même occupant la maison mitoyenne. Il serait plus juste d’apposer à ces demeures spectaculaires, semblables à celles que l’on peut voir dans les stations balnéaires du début du siècle, toutes de bois blanc, de bow-windows et de petites tourelles, l’intitulé de villas. À la mort de l’écrivain aventurier, les grands-parents craignaient tellement d’être dérangés par de nouveaux voisins qu’ils s’en étaient portés acquéreurs. Loin de vouloir agrandir leur maison si spacieuse, ils s’étaient donc offert l’absence de toute nuisance, cinq cents mètres carrés de silence où ils stockaient des meubles et des vieilleries. J’ai oublié de spécifier que cette villa se situait à Neuilly-sur-Seine à l’extrémité d’une longue allée pavée dont elle semblait constituer le paroxysme, allée paisible, verdoyante, entretenue à la cisaille par des bourgeois suffisants, moralisateurs, parmi lesquels la grand-mère de Margot n’introduisait aucune note discordante. Cette petite table presque scolaire est d’une facture des plus communes. Les bureaux endormis qui peuplaient le garde-meuble, nantis de griffes d’oiseau, de colonnes de tiroirs, de plaques de verre et de rallonges escamotables, étaient de trop grandes dimensions pour pouvoir emprunter l’escalier en colimaçon qui conduit à ma mansarde. J’étais allé voir le philosophe marxiste de premier plan pour savoir s’il serait possible d’acheminer un éventuel bureau monumental par l’ascenseur jusqu’au cinquième étage où il vivait, puis de le transporter par l’escalier en colimaçon sur un seul étage plutôt que sur six, Solution qui m’autoriserait l’installation de quelque bureau d’excellente facture qu’on se propose de mettre à ma disposition, faute de quoi, avais-je dit au philosophe marxiste de premier plan en prenant soin de m’exprimer de la manière la plus appropriée à son rang de notable cultivé, il faudra me résoudre à installer une petite table dénuée de charme, laquelle conviendra certainement au travail que je me propose d’y fournir, tout en étant naturellement moins enivrante, avais-je ajouté en regardant l’énorme bureau que le philosophe marxiste de premier plan avait installé dans sa spacieuse double chambre avec vue sur le parc. Celui-ci m’ayant reçu avec de telles réserves, cet homme timide qui d’ordinaire se montrait si aimable, je me suis dit que pour certaines raisons qui m’échappaient ce service que je lui demandais de me rendre lui posait quelques problèmes. Sans doute la perspective d’un déménagement transitant par ses terres, par son salon et sa cuisine, déménagement qui concernait de surcroît un bureau d’écrivain, s’agençait-elle avec difficulté à la conformation déjà ancienne de son cerveau abstrait de philosophe, tout marxiste qu’il était. Je m’étais donc rabattu sur la petite table en bois clair, mieux adaptée à l’écrivain inexpérimenté qu’il faut bien dire que j’étais. Cette petite table avait été utilisée par les enfants de la grand-mère, tous devenus, à l’exception notable du père de Margot, des scientifiques de renom. Subsistent sur le plateau pâli des inscriptions anciennes, la plupart en latin ou en grec, peut-être des plaisanteries proférées le mercredi après-midi avec une érudition malicieuse par ces futurs génies de la science, à une époque où les écoliers savaient rire en latin, être subversifs en grec, détourner Thucydide. On trouve ainsi cette phrase admirable, la plus lisible, dont j’ignore l’origine : Pégase ! vous n’êtes qu’un percheron ! Au nord-est de cette phrase éduquée, une trace noire qu’a laissée sur le bois l’assise brûlante d’une cafetière italienne à l’époque où j’écrivais Demi-sommeil. Dans le coin supérieur gauche, une lampe imposante qui illumine mes doigts, le cendrier, les touches grises du clavier. Autoritaire, d’un aplomb dogmatique, elle provient du bureau du grand-père, scientifique, industriel, pornographe à ses moments perdus, comme en témoignent et l’ont attesté pour les plus sceptiques des cousins les cahiers d’écolier découverts dans un tiroir dudit bureau quand la grand-mère est morte, époque à laquelle j’ai donc jeté mon dévolu sur cet intimidant luminaire de ministre. Le long du mur de gauche se succèdent un lavabo, une petite bibliothèque, un radiateur électrique. La petite bibliothèque se constitue de cinq rayonnages où l’on trouve principalement des livres d’art, parmi ceux-ci quelques-uns de ceux que j’ai réalisés pour subvenir à mes besoins, un livre sur mon ami le chorégraphe Angelin Preljocaj illustré par mon amie la photographe Dolorès Marat, un autre sur le chausseur Christian Louboutin, un autre sur le photographe Patrick Messina, un autre sur l’œuvre de l’artiste calligraphe Fabienne Verdier, un autre sur la représentation des ruines dans la peinture. Sur le rayonnage inférieur, le dictionnaire de la langue française de Paul Robert en six volumes récupéré chez la grand-mère dont je me sers épisodiquement, mon vieux Robert des noms communs, trois dictionnaires de synonymes, un dictionnaire d’anglais. Sur la terrasse, en quelque sorte, de cette bibliothèque, trône une machine à écrire Underwood entre les touches de laquelle j’ai disposé un numéro du Monde plié en deux qui laisse voir un article de presque une demi-page, sur quatre colonnes, consacré à Demi-sommeil. L’article débute ainsi : « Difficile dès l’abord d’échapper au regard d’un bleu clair et intense d’Éric Reinhardt. Un regard vif, perçant, qu’il accompagne d’un sourire timide. » Pour ceux qui en douteraient, un portrait réalisé par Patrick Messina corrobore ces aimables propos. Admirablement construite, éludant les contours gauche de mon visage, cette photographie est la plus belle qu’on ait réalisée de moi. J’ai l’air d’une star évanescente, au regard clair, en même temps que granitique, enracinée. Comment s’y est-il pris pour obtenir cette expression que se partagent à parts égales la présence et l’absence, l’inflexible et le vaporeux ? Durant les trois heures qu’a duré la séance, il est parvenu à faire monter à la surface de mon visage ces contraires qui constituent ma personnalité et qui s’excluent habituellement comme des ambassadeurs inconciliables, fragilité et force, paresse et opiniâtreté, ingénuité et réalisme, lourdeur et légèreté, folie et rationalité, car selon les circonstances je suis soit l’un, soit l’autre, soit présent, soit absent, soit féerique, soit réaliste, soit écrivain, soit éditeur, soit insouciant, soit responsable, mais rarement les deux en même temps. Quand j’écris et que je cherche un mot, il m’arrive de lever la tête et de scruter ce portrait comme un miroir, à cette différence près que ce miroir ne reflète pas l’homme du présent qui cherche un mot mais celui qui l’a trouvé, qui s’est trouvé sa voie et qui m’exhorte à le rejoindre, et qui porte à fleur d’yeux le long chemin fragile qu’il m’invite à parcourir. C’est moi tel que j’étais il y a six ans que j’étudie ainsi scrupuleusement mais également celui que je serai quand je me tiendrai par-delà cette ligne invisible que j’ai la naïveté de vouloir franchir un jour pour me mettre définitivement à l’abri – exil, asile, rive insulaire. Disposés sur différents rayonnages on trouve encore Quand la ville dort de Burnett, Le Roman théâtral de Boulgakov et Ferdydurke de Gombrowicz. Au-delà de la bibliothèque et jusqu’au mur du fond, au-dessus du radiateur électrique, un pan de mur où j’ai punaisé un certain nombre d’articles de presse qui font plaisir à voir le matin. D’abord une double page consacrée au Moral des ménages dans Télérama, accompagnée d’un énorme portrait photographique. « Ça court, ça cavalcade, c’est d’une méchanceté endiablée, d’une violence jubilatoire », écrit l’auteur de l’article. Puis : « Drôle, aigu, percutant, Le moral des ménages est une des bonnes surprises de la rentrée. » Un peu plus bas, un article du Monde consacré à Existence, une demi-page, sur six colonnes, accompagné de deux photographies. Le titre de l’article, urgent, corps 24, impératif : « ÉRIC REINHARDT, VERTIGINEUX ». Le papier se conclut par cette phrase : « Au terme de ce roman vertigineux et remarquablement maîtrisé, de cette existence magistralement mise en miettes, Éric Reinhardt, qui sait croquer ses contemporains avec une férocité non dénuée de tendresse, prouve sans conteste qu’il est l’un des romanciers les plus doués et les plus originaux de sa génération. » Je ne me lasse pas de relire ces quelques lignes qui me revigorent. Faut-il douter de soi pour punaiser ces certificats sur un mur de son bureau ! Le Monde, amis bulgares, lettrés danois, camarades texans, c’est l’équivalent d’El País, de l’Independent, du New York Times, du Corriere della sera, du Frankfurter Algemeine Zeitung. Imaginez l’extase qui m’a saisi quand j’ai ouvert le journal ce jour-là, assis sur un banc, à peine trois jours après la parution du livre ! C’était le tout premier article de la rentrée, j’étais servi avant les valeurs sûres, Le Monde ouvrait le bal avec un clandestin, une demi-page, six colonnes, et le titre de l’article, ce slogan magnifique, « ÉRIC REINHARDT, VERTIGINEUX » ! Enfin, illustrée d’un portrait où mon visage n’est pas le plus complexe, une pleine page dans le journal ELLE. Une pleine page en ouverture de la section littéraire du journal ELLE, c’est la consécration qui exauce de la manière la plus troublante ce désir éperdu d’être aimé qui irrigue les efforts de l’artiste. Un article si insistant dans le journal ELLE, c’est un peu comme si une théorie féminine indépassable vous regardait avec amour, des milliers de femmes assises dans l’autobus, allongées dans leur lit, installées dans leur baignoire, pensives entre les doigts de leur coiffeur, je n’ai jamais écrit que pour avoir une page, deux pages, un regard fixe, une caresse qui console, peut-être un jour une nuit d’amour entière, un reportage entier dans ce journal si essentiel. « Les scènes d’anthologie se succèdent – à la boulangerie, chez le médecin – avec férocité et drôlerie, écrit l’auteur de l’article, à mille lieues de la tendance littéraire actuelle privilégiant le ton, la petite musique, l’esquisse [et je m’exclame Comme c’est vrai ! Comme elle a raison ! chaque fois que je relis cette phrase]. Au contraire Reinhardt signe une entreprise de démolition de la société avec fracas et dégâts, cris et rires surtout. Le roman est entrecoupé de photos de l’auteur déguisé en ses personnages. Reinhardt s’amuse et nous aussi. Le rire intelligent, il n’y a rien de mieux. » À droite de cet article, une photographie d’Arthur Miller lors de la première d’Après la chute, anxieux, une cigarette à la main, qui écoute attentivement la pièce debout dans les coulisses. Au-dessus de cette photographie, imprimée à l’encre noire, une feuille de papier beige où l’on peut lire : DER MEISTER UND MARGARITA/BULGAKOW, tract imprimé par le génial metteur en scène allemand Frank Castorf à l’occasion de la première de cette pièce à Berlin, l’une de ses plus sublimes. À côté, un photomaton surexposé où l’on peut voir Leonardo, savamment négligé, gracieusement fatigué, cheveux longs, pâleur idéaliste, qui a l’air tout droit sorti d’un film de Gus Van Sant. Au-dessus de ce photomaton, non loin de mes portraits photographiques, une inscription à même le mur dont je me suis rendu coupable un matin : BRING ME THE HEAD OF ÉRIC REINHARDT, écho humoristique au film de Sam Peckinpah. Enfin, tout en haut, découpé dans Libération, un article de Florence Aubenas qui relate un fait divers qui m’a toujours fasciné. Intitulé « Suicide en double exemplaire route de Schirmeck », l’article est introduit par ce chapeau : « À l’aube du 4 octobre, Simon s’est assis sur la voie rapide à l’endroit où il avait, en juillet, écrasé un homme installé sur la chaussée. “Je ne peux pas oublier le regard de ce type”, avait dit le jeune cibiste à un ami. » Sur le mur du fond, à proximité de ce pêle-mêle, une lithographie d’Ubac que Margot m’a offerte avec l’argent d’une collecte quand j’ai quitté l’entreprise où nous nous sommes rencontrés. Un peu plus loin sur le même mur, une œuvre que m’a donnée Fabienne Verdier en remerciement du livre d’art que j’ai conçu consacré à son travail. Cette œuvre est l’interprétation calligraphique de la pensée du vide, réalisée à l’encre noire en un seul trait de pinceau. Quoi que puisse suggérer sur cette question le portrait utopique de Patrick Messina, Fabienne Verdier a toujours considéré que j’étais désuni : Il faut que tu retrouves ton unité ! Il faut atteindre au souffle de l’énergie cosmique ! Je lui répondais que mon œuvre ne pouvait naître que des tensions, des conflits, des guerres civiles qui m’écartèlent, Ce sont ces divisions qui constituent la substance même de mon travail, en l’occurrence la dislocation de l’homme contemporain et son désir intense d’exil, d’asile, de rive insulaire ! – Mais l’unité ! argumentait la calligraphe. Il faut que tu retrouves ton unité ! Et tu n’y parviendras qu’en faisant le vide en toi… par le silence et la méditation… la sublime solitude de l’ermite ! Je regardais Fabienne Verdier effrayé : Le vide ?! LA SUBLIME SOLITUDE DE L’ERMITE ?! ET POURQUOI PAS QUINZE ANS DE PRISON ?! Car comment pourrais-je écrire si je me vide, moi qui déploie tant d’énergie à me remplir, à me sentir habité, enrichi, magnifié de l’intérieur par tant de choses diverses, sensations, souvenirs, rêves, idées, images, lumière, désirs, épiphanies, toutes choses que mon travail consiste à connecter les unes avec les autres pour en tirer du sens, pour produire des impacts ! En réalité elle ne m’a jamais convaincu. Mais je dois confesser qu’assez souvent, lorsqu’égaré, éclaté, appauvri par mes dérives, je contemple avec intensité le geste incontestablement puissant qu’elle a produit, je sais tirer profit de ces minutes et de l’état auquel elles me conduisent, qui me permettent de retrouver quelque sérénité, même si j’ignore si c’est le vide auquel cette œuvre idéalement me destinait qui finit par m’envahir, ou quelque chose qui y ressemble, le calme ou la tranquillité. Au-dessous de cette œuvre se trouve un meuble bas de couleur rouge à l’intérieur duquel j’entrepose des dossiers. Disposés sur ce meuble, une sandale dorée avec une bride en forme de flamme, un escarpin écarlate échancré sur le côté, une sandale en mousseline rose décorée d’une cascade de cristal, une sandale en résine translucide incluant des pétales d’hortensia, une mule nocturne ornée de plumes de coq, tous nantis d’un fin talon d’une dizaine de centimètres, si suggestifs qu’ils sont chacun comme une supposition de pied ou de silhouette affolante aperçue dans la foule. Ces souliers célibataires que Christian Louboutin m’a donnés font de moi un ermite bien peu conforme à l’orthodoxie des calligraphes chinois. Que je sois loin d’avoir réuni les conditions préalables à l’avènement du vide et du silence, ces souliers l’attestent d’autant plus qu’on trouve au milieu d’eux un objet d’une sensibilité particulière que je me suis procuré sur le site Internet d’un fabricant de matériel anatomique. Il s’agit d’un pied féminin pathologiquement cambré destiné à illustrer une malformation dénommée Pes cavus. Fabienne Verdier dirait que je suis incorrigible. Peint à la main, ce modèle de fabrication allemande présente une face écorchée, la face interne, qui laisse voir l’organisation des os, des muscles et des tendons, désignés par une minutieuse numérotation. Tendon d’achille. Muscle long fléchisseur commun des orteils. Muscle long fléchisseur du gros orteil. Muscle court abducteur du gros orteil. Il est à noter que ces deux derniers, 8 et 9, sont les muscles qui tapissent la voûte plantaire. Muscle court fléchisseur commun des orteils. Tendon du muscle jambier antérieur. Tendon du muscle long fléchisseur du gros orteil. Ligaments tarsométatarsiens dorsaux. Je reviendrai plus tard sur la cambrure du pied, sans discussion possible la caractéristique qui me procure les enchantements les plus intenses, par conséquent l’une de mes idées fixes liées au corps les plus ancrées. À tel point que c’est en cherchant sur Internet quelque photographie de pied cambré susceptible de m’assouvir que j’ai trouvé ce site et ce moulage de Pes cavus, en l’occurrence si cavus que je n’en avais jamais approché de tel dans la réalité. La cambrure de ce modèle de démonstration constitue un absolu indépassable. On croirait l’ouverture d’un tunnel, une arche de pont, la voûte d’une cave. Même Margot qui possède les pieds les plus crûment cambrés qu’il soit possible de concevoir, alimentant le désir que j’ai pour elle d’une manière qui n’a jamais connu d’accalmie, même Margot présente des pieds dont la cambrure déjà exceptionnelle n’égale pas celle si radicale de ce modèle médical en plastique. À cet égard, si celui-ci désigne le terme, l’aboutissement de cette malformation, les cambrures de Margot en incarnent le degré de gravité rêvé et idéal, à la lisière de la pathologie, produisant sur mes sens toutes les fois que mon regard se porte sur elles les effets d’une charge de dynamite. À l’extrémité de ce meuble, près du mur mansardé, mon imprimante HP LaserJet 4 Plus. Face à ce mur si riche, on trouve un lit recouvert d’un tissu orange et rouge. C’est sur ce lit que j’ai recours à de longues siestes méditatives, desquelles émergent souvent de lumineuses solutions techniques, des extases narratives, des personnages inattendus. C’est ainsi qu’a surgi le docteur Desnos d’Existence, ainsi que la plupart des péripéties de ce roman hasardeux. C’est aussi sur ce lit qu’est née la mélodie de Demi-sommeil, j’y ai passé des heures à chantonner les yeux fermés la rythmique de ce livre, débit automatique de mots aléatoires qui m’inscrivait corporellement dans la musique de l’écriture. Au-dessus de ce lit, un tirage de Daniel Schweizer contre-collé sur une feuille d’aluminium qui montre une botte de Christian Louboutin scotchée par un rectangle de chatterton sur le verre dépoli d’une baie vitrée. Baptisée Alta-Mesh, réalisée en mesh moiré de couleur noire (une résille qui rappelle la texture d’une moustiquaire), dotée d’un fin talon d’une douzaine de centimètres, cette botte est transparente. J’aurais aimé la voler à Christian Louboutin au terme des prises de vue et l’offrir à Margot, pour contempler dans la rue, en plein hiver, ses orteils, sa cambrure subjugante. Disposé contre la tête du lit, un classeur ancien qui provient du laboratoire pharmaceutique du grand-père de Margot. J’y entrepose les successives versions de mes romans, les passages expurgés avant publication, ainsi que ces nombreux carnets de notes où s’effectue le long travail d’excavation qui préside à l’écriture de chacun d’eux. Enfin, surplombant ces archives, un tirage dédicacé de Dolorès Marat. Il s’agit d’une photographie qu’elle a prise à Venise en ma compagnie lors du filage d’une chorégraphie d’Angelin Preljocaj, Near Life Experience. On y voit les danseurs dispersés sur la scène, gestes isolés, postures apostoliques, l’ensemble dans des teintes mauves irréalistes, brunes et violettes, enchanteresses, zébrées de rose. Cette image que j’adore me fait face quand j’écris et c’est sur elle que se pose le plus souvent mon regard, de préférence aux articles, à mon visage photographié, aux souliers célibataires, au pied pathologique, au geste élémentaire à l’encre noire.
Thierry Trockel s’enfermait chaque soir après dîner dans son bureau pour surfer sur Internet. Le jour où ils franchirent le pas, ce soir d’automne où il prit le train à Düsseldorf avec sa femme, où il la conduisit à travers des paysages pluvieux vers l’inconnu d’un rendez-vous reculé, cela faisait quelques années qu’il avait pris cette habitude et qu’il rêvait de ce voyage en train avec elle. Il lui arrivait de plus en plus fréquemment de rentrer tôt du travail et de s’y mettre avant dîner. Il prétendait devoir s’isoler pour consulter des ouvrages scientifiques qu’il recevait de l’étranger, rédiger des comptes rendus qu’il diffusait sur le réseau, approfondir des dossiers professionnels. Ce samedi soir d’octobre, considérant sans doute comme suffisant qu’elle se soit résolue à se rendre avec lui dans ce recoin reculé de leur vie conjugale, aux confins d’une région qu’ils ne connaissaient pas, elle n’accepta de répondre à aucune des questions qu’il lui posait. Les paysages qu’ils traversaient, la nuit les avait fait disparaître assez vite. C’est son visage à la surface des vitres qu’elle regardait depuis deux heures, un film intime, un long plan fixe traversé de petites lumières furtives. Qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi tu es comme ça ? On n’en a pas parlé pendant des mois ? Elle préférait rester silencieuse et regarder le long métrage de son visage qui travaillait pensivement sur la nuit – moins pour se contempler, il savait qu’elle n’était pas narcissique, que pour se réfléchir elle-même, se renvoyer par la pensée l’image de sa conscience, à la manière des vitres. Arrête Sylvie, ne sois pas comme ça, dis quelque chose ! Se renvoyer par la pensée l’image de sa conscience : il redoutait que sa pensée ne fût morose, que sa conscience ne fût troublée, il redoutait que ce travail introspectif ne l’affaiblisse. Lui aussi regardait leurs visages, son visage à elle, son visage à lui, en couleurs, translucides, superposés aux ombres et aux lueurs qui défilaient sur leur passage. Succédant aux quelques notes d’un carillon électronique, une voix les informa qu’ils approchaient d’une gare, l’avant-dernière avant leur destination finale, dont désormais trois quarts d’heure d’apparente ligne droite dans les ténèbres les séparaient. Il avait été convenu par téléphone deux jours plus tôt qu’on les attendrait à la gare de Munich. Ils rouleraient sur de petites routes, ils s’enfonceraient dans les ténèbres d’une forêt ésotérique, de nombreuses minutes seraient vécues dans l’habitacle avant qu’ils ne s’arrêtent, au bout d’un chemin creux, devant le grand manoir en pierre environné de frondaisons : des photographies leur avaient été envoyées par mail quelques jours plus tôt. Ils se seraient déplacés. Ils auraient été déplacés. Ils auraient été égarés comme les enfants des contes de fées au plus profond d’une forêt sombre. Une distance tout à la fois spatiale, mentale et temporelle les isolerait de leur vie habituelle : ils franchiraient loin d’eux et de chez eux, expatriés, transfigurés, l’enceinte intimidante de cette chose-là qu’elle s’était résolue à accepter, après des mois de discussion. Si c’est ça que tu veux… avait-elle fini par lui dire. Si c’est ça que tu veux vraiment… Après les deux minutes d’arrêt dans la gare irréelle, le train avait recommencé à raccourcir linéairement les trois quarts d’heure rectilignes qui les conduiraient à Munich. Mais tu étais d’acccord ! Pourquoi tu te renfermes comme ça sur toi-même alors qu’on était d’accord tous les deux ! Quand il parlait elle regardait son visage à elle, il devait lui apparaître en très gros plan, peut-être même n’en scrutait-elle que des fragments, énormes, déconnectés. Quand elle lui répondait elle avait l’air de lire ses propres lèvres qui lui disaient, à elle autant qu’à lui : Je n’ai pas envie de parler, qui lui disaient : Plus tard, qui lui disaient : Pas maintenant, qui murmuraient pour elle-même dans l’intimité du wagon vide : Laisse-moi tranquille. Thierry Trockel avait compris. Il avait compris qu’elle s’était laissé gagner par la mélancolie, que ce voyage à travers des paysages anonymes avait ouvert en elle une session méditative ininterrompue qui l’engloutissait. Ce qui le transportait la torturait. Ce qui le nourrissait l’affaiblissait. Ce qui le déplaçait l’égarait. Ce qui précisément, pour Thierry Trockel, rendait possible cette expérience, le train, la nuit, la Bavière, une translation géographique, insécurisait son épouse. Ce déplacement ferroviaire reflétait si bien le déplacement mental qu’elle devait faire, ce manoir isolé figurait si bien le lieu mental isolé où elle allait se rendre, l’effroi que suscitaient la nuit les grandes forêts des contes de fées ressemblait à ce point à l’effroi qu’elle éprouvait intérieurement à l’idée de ces recoins obscurs de l’existence, la réalité extérieure la renvoyait si fortement à sa réalité intérieure (de la même manière que son reflet sur les vitres la renvoyait à la réalité de son visage) qu’elle avait fini par sombrer dans l’angoisse, dans les méandres d’une longue rêverie glaciale qui l’égarait. Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il est fou ! Mon père est fou ! Il veut travailler dans une cave ! Il veut s’acheter une cave maintenant ! Depuis que j’avais lu l’annonce, les radiations que diffusaient l’escalier raide, les galeries sombres, les murs voûtés, les soupiraux à barreaux donnant sur le trottoir (images qui ne cessaient de me hanter) libéraient de leur gangue une multitude de papillons insoupçonnés qui s’égaillaient dans mon esprit. Elle n’est pas suggestive et jolie, Leonardo, cette métaphore, cette métaphore des papillons qui prolifèrent ? Envisager mon enfouissement dans les entrailles de ce quartier m’avait placé en surplomb d’un gisement fantastique, j’avais découvert par le plus grand des hasards un point mathématique où j’exultais. Il existe des situations, des situations réelles ou au contraire fantasmatiques, qui crèvent des poches dont le contenu presque liquide, alcoolisé, se déverse dans les pensées et les enivre, les fertilise et les multiplie. Et cette poche-là, quelques minutes plus tôt, cette gourde inépuisable, celui qui la découvre en ignorait l’existence. C’est sans doute de cette manière, durci d’angoisse, apercevant sur le carrelage un scarabée, que Kafka a écrit en une seule nuit La Métamorphose. Avec ce trou dont l’annonce immobilière de Libération m’offrait l’acquisition, un grand nombre de références et de pensées affluaient dans ma tête, un logiciel s’était mis à fonctionner qui produisait, en lieu et place de résultats arithmétiques, une liqueur lente et savoureuse qui s’écoulait dans mes entrailles. Un bien-être incroyable. Ma respiration était lente, profonde, régulière. Mon ventre lui-même semblait concerné à l’intérieur duquel une main d’enfant gribouillait de lentes spirales au feutre rouge. Mais n’est-il pas lui-même une cave, mon ventre, en quelque sorte ? demandais-je à Leonardo. J’avais l’impression que mes os avaient été tapissés de terminaisons nerveuses qu’une jeune femme rousse caressait avec sa langue, cantatrice, italienne. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? lui demandait Margot. Pivotant vers moi : Et ta chambre de bonne ? Tu veux quitter ta chambre de bonne maintenant ? Je pensais au Terrier de Kafka : « J’ai organisé mon terrier et il m’a l’air bien réussi. » Je pensais à l’article consacré par Flaubert aux faux monnayeurs dans le Dictionnaire des idées reçues : « Travaillent toujours dans des souterrains. » Je pensais à la Caverne de Platon. Je pensais à cette nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam : L’Agrément inattendu. À cette autre d’Edgar Poe : La Barrique d’Amontillado. Je pensais au Trou, le film de Jacques Becker, l’un de mes films fondateurs, j’y reviendrai plus tard. Je pensais au mythe de Proserpine tel qu’il est raconté par Ovide dans ses Métamorphoses. Je ne sais pas si vous apercevez la beauté miraculeuse de cet essaim : je commence par La Métamorphose de Kafka et je conclus par les Métamorphoses d’Ovide. C’est à ce type d’indices qu’on reconnaît le caractère crucial d’un événement, c’étaient les références les plus précieuses de mon imaginaire que cette idée des caves réunissait, comme un écrin peut contenir des diamants. Il ne s’agit de rien d’autre que de ma prochaine métamorphose. Je prends la main, je devance l’expulsion, je me réalimente spontanément pour mon prochain livre, répondais-je à Margot. Tu t’imagines ! Au Palais-Royal ! C’est un peu comme si je m’installais dans la mémoire, le subconscient, les secrets refoulés du Palais-Royal ! Je vais descendre dans ses pensées profondes, dans le sommeil de sa substance historique, dans ses rêves, sa vérité intime ! On aura observé que je suis facilement emphatique dans ma vie quotidienne. – Dans une cave ! Dans une cave au Palais-Royal ! Mais comment peut-on travailler dans une cave ? Tu verras si tu es toujours aussi lyrique quand tu seras assis dans cette ambiance rhumatismale ! Je pensais qu’il n’était pas d’alternative plus exacte que celle-ci : au dernier étage ou dans une cave, suspendu ou enterré, aérien ou tellurique, dans les deux cas inaccessible et isolé, ce que je m’empressais de divulguer à ma compagne et à Leonardo : Oiseau ou rongeur. Aigle ou lombric. Même les dieux n’élisent que ces extrêmes : l’espace du ciel ou les entrailles de la terre. Regarde Jupiter (dans une chambre de bonne) et Pluton (dans une cave). Écrire au quatrième étage, à l’intérieur d’une strate intermédiaire, au milieu des autres, environné : inconcevable. Rien ne s’accordait mieux à la manière dont je travaille, creuser, descendre en soi, explorer son sous-sol, extraire des phrases ; avec chaque livre : créer une mine ; tous les matins : s’abstraire du monde, disparaître de la surface ; la foreuse de l’idée fixe, l’obsessionnelle pelleteuse du ressassement : cave. Quoi d’autre ? Je voyage dans Paris. Je voyage dans Paris de la même manière qu’à la surface du globe, disais-je à Leonardo. Il m’arrive certains matins de décider de partir en voyage, Je décide de me rendre dans tel quartier et d’y marcher toute la journée comme un touriste, de me laisser contaminer par l’atmosphère des rues de la même manière qu’on se laisse conquérir par l’atmosphère romaine, l’atmosphère praguoise, l’atmosphère londonienne, l’atmosphère lisboète. Il suffit de s’enfoncer sous terre, on saute dans un métro comme on prendrait l’avion, Plutôt le sous-marin, rectifiait Leonardo, Le sous-marin si tu veux, très bonne idée, et l’on ressort un peu plus tard dans une ville étrangère. Tu apprendras un jour, quand tu auras grandi, que chaque quartier possède sa propre musique, sa propre culture, sa propre histoire, ses propres coutumes, ses propres ressortissants. C’est de cette manière-là qu’il faut envisager sa ville : comme une possibilité inépuisable de découvertes et d’enchantements. Aller dans un quartier où l’on n’a rien à faire, où rien ne vous appelle, cette gratuité est quelque chose qui fait vibrer la ville différemment, qui fait de vous un voyageur. Or, depuis des années, il est un quartier où je me rends avec la même exaltation qu’à Venise : C’est celui du Palais-Royal. N’est-ce pas une ressource inouïe de mon cerveau ? Avoir cette faculté d’éprouver les plaisirs et l’exaltation du voyage en prenant le métro, en circulant d’un arrondissement à un autre, en passant la journée au Palais-Royal ! disais-je à Margot. C’est un peu comme quand tu joues avec tes petites voitures sur le tapis, concluais-je en regardant Leonardo. Si bien que cette idée d’une cave au Palais-Royal produisait sur moi le même effet que la perspective de m’installer à Gênes pour écrire mes livres : Je suis aussi excité que si j’avais décidé de me rendre chaque matin au Bristol Palace de Gênes pour écrire. – Ça y est, il recommence ! Voilà qu’il recommence avec le Bristol Palace de Gênes ! s’écriait Leonardo. Mon père est fou ! Quoi d’autre encore ? J’évitais de dire devant Leonardo que les chevilles que j’apercevrais par le soupirail seraient comme un second voyage superposé au premier, mieux : deux voyages se mirant l’un dans l’autre. Je n’ai pas révélé à mon petit garçon qu’il suffit d’une cheville de jeune femme pour que se constituent instantanément des désirs irraisonnés de villes et qu’il suffit d’une ville à l’étranger pour que se constituent instantanément des désirs irrépressibles de chevilles – que villes et chevilles se confondent dans le même désir d’engloutissement. Que leur dire d’autre à mes intimes si circonspects ? J’aimais l’idée d’acquérir un lieu dont personne ne voudrait. Ça c’est sûr ! commentait Leonardo. Qui voudrait travailler, habiter dans une cave ? Absolument personne, me confirmait Margot. Quel individu normal exulterait comme j’exultais à l’idée de s’enterrer, à l’idée d’un lieu humide, malsain, sans lumière, où prolifèrent les rats, le salpêtre, les moisissures, propice aux idées noires, à la démence, le lieu des oubliettes, des incarcérations, des cérémonies ésotériques ? Que toi ! me répondait Leonardo. Il n’y a que toi pour vouloir s’enterrer dans une cave ! Oui. Que moi. Un lieu à moi, à moi seul destiné, secret, enfoui, rédhibitoire, aussi intime et personnel que mes pensées. On n’enviera pas plus ma cave qu’on envie le cerveau de son voisin ou encore la prostration du trisomique.
Le père de Laurent Dahl avait tiré profit du préavis non effectué et des indemnités qu’il avait perçues pour organiser leur retour en banlieue parisienne et chercher un nouvel emploi. Il avait trouvé un poste de directeur commercial dans la filiale française d’une entreprise californienne qui fabriquait des périphériques d’impression. Dotés d’une somme relativement conséquente que la rapidité avec laquelle il avait décroché cet emploi leur avait permis de ne pas entamer, les parents de Laurent Dahl avaient concrétisé leur rêve de devenir propriétaires et acheté une maison d’inspiration californienne située dans un lotissement Levitt en cours de construction à une quarantaine de kilomètres au sud de Paris. Une maison californienne, une entreprise californienne, décidément ! disait le père de Laurent Dahl. Ils s’étaient décidés pour un modèle intermédiaire avec auvent et façade de brique rouge qui soulignaient ses origines anglo-saxonnes. Plusieurs samedis avaient été passés à s’attarder dans la maison-témoin, à circuler dans les rues déjà loties, à se rendre sur le terrain qu’ils avaient choisi. Boueux et éventré, délimité par des piquets, scarifié par les pneumatiques des tractopelles, percé de fils et de tuyaux flexibles de couleurs vives qui surgissaient du sol, ce terrain d’une superficie supérieure à la moyenne leur semblait valorisé par l’espace vert qui serait aménagé ultérieurement en face de leur maison. Celle-ci et ses abords se limitaient à une dalle de ciment environnée de glaise, à une accumulation méthodique de parpaings et à une intuition terreuse de rue ponctuée de lampadaires recouverts d’antirouille. Des terres agricoles poursuivaient à perte de vue la nouvelle tranche du lotissement, isolée des premières par le no man’s land d’une ligne à haute tension qui traversait l’ensemble de part en part. Une fois signé l’acte de vente, ils n’avaient pu refréner leur envie de se rendre régulièrement sur le chantier. Ils se postaient sur le rectangle de leur maison où stagnaient des flaques brunes, où traînaient des planches de bois, des escabeaux, des seaux blanchis. Muni d’une craie qui s’effritait sur le ciment humide, orienté par les indications approximatives que lui donnait sa mère, Laurent Dahl tentait d’inscrire le quadrilatère de sa chambre, les formes géométriques du lit, du coffre et de l’armoire. Il faisait froid. Ils devaient porter des bottes en caoutchouc dont ils se chaussaient dans la voiture. Sa sœur ramassait sur le terrain quelques-unes des ferrailles qui y proliféraient et les disposait en pointillé sur la dalle de ciment, couchant sur son lit, asseyant sur un fauteuil, postant devant la porte les poupées qu’elle avait apportées. Les parents arpentaient enlacés ce qui deviendrait leur jardin, dispersaient rêveusement des traits de haies, des massifs en rocaille, des marronniers majestueux. Quelques week-ends plus tard, les murs de parpaings avaient été dressés, sans charpente ni cloisons. Il s’agissait d’une schématique mise en volume de leur habitation. Il était difficile d’imaginer que cette structure deviendrait un lieu d’intimité. On avait goudronné la rue. Le goudron portait des traces de terre. Les gaines multicolores qui sortaient du sol étaient toujours là. Un mois plus tard, la charpente et les tuiles ayant été installées, les cloisons avaient fait leur apparition, des plaques de couleur grise réunies les unes aux autres par des traînées de plâtre jetées à la truelle. L’articulation des cinq pièces s’était constituée, chacun s’enfermant dans sa chambre, circulant d’un espace à un autre, s’imaginant dîner, se laver, s’amuser, regarder la télévision. Où mettrait-on les lits, le canapé et la bibliothèque ? Les portes avaient fait leur apparition quelques semaines plus tard, équipées de poignées rondes. Et puis les prises et les interrupteurs, les fenêtres et les volets, les sanitaires et la plomberie. L’intérieur était désormais hermétiquement délimité. Il était possible de se sentir isolé du contexte apocalyptique du chantier. Les parents de Laurent Dahl avaient choisi sur catalogue les couleurs de la porte et des volets, respectivement carmin et noirs, décision qui avait donné lieu à de tumultueuses conversations automobiles. Laurent Dahl préférait le vert pour les volets et le rouge pour la porte, sa sœur le bleu pour les volets et le noir pour la porte, les parents le principe d’une conjugaison de carmin et de noir – finalement c’étaient les deux enfants qui s’étaient entendus pour que la porte fût noire et les volets carmin. Ces préoccupations conduisaient la famille et l’humeur de ses membres vers des horizons qui leur étaient peu coutumiers. Depuis trois mois qu’il travaillait pour la firme américaine qui l’avait embauché, le père de Laurent Dahl vivait une incroyable période de grâce. Il se sentait valorisé, considérait comme révolues les infortunes accumulées par le passé, attribuées au caractère fantasque de ses anciens patrons. On ne le voyait plus, le soir, à table, contracté, détruit de l’intérieur par des spéculations tenues secrètes. C’est au spectacle d’un homme épanoui parlant avec ferveur de son métier et des collègues qui l’entouraient, français ou étrangers, que la mère de Laurent Dahl assistait chaque soir avec incrédulité. Confiance. Valorisation. Convivialité professionnelle. Prénoms à consonance anglo-saxonne qui fusaient dans les conversations, Peter, John, Bill, à l’opposé des patronymes hexagonaux qui traversaient naguère comme des corbeaux l’atmosphère orageuse des dîners. Mais tu l’appelles Bill ton nouveau patron ?! s’étonnait la mère de Laurent Dahl. C’était lui qui avait suggéré qu’il faudrait se préoccuper des papiers peints et des moquettes. C’était le soir où il leur avait annoncé que le président de la maison mère avait émis le vœu de faire sa connaissance à Los Angeles. Le directeur de la filiale française (son actuel patron direct) lui avait fait valoir cette intention comme inhabituelle et prometteuse pour lui. Consultant des échantillonneurs, recueillant les avis des enfants, spéculant sur la conjugaison des coloris et des textures, les parents de Laurent Dahl avaient composé en une après-midi la décoration de leur maison. Laurent Dahl : écossais sérieux/moquette brune. Sa sœur : petites fleurs roses/moquette verte. Les pièces de vie : toile de jute vieux rose/moquette marron. La chambre des parents : imprimé nostalgique/moquette bleu roi. Elle était rafraîchissante cette phase d’installation. La sœur de Laurent Dahl avait obtenu des échantillons qu’elle avait collés sur le mur et disposés sur le ciment, demandant leur avis à quelques-unes de ses poupées. Essayez d’imaginer la chambre quand les murs seront recouverts de papier peint ! Vous trouvez ça joli ? De petites fleurs roses et vertes assorties à la moquette ! Regardez comme elle est douce ! Une radio diffusant dans les pièces de la musique de variété entraînante, les parents de Laurent Dahl avaient passé plusieurs week-ends à poser papier peint et moquette, ayant tiré au sort avec une pièce de vingt centimes l’ordre dans lequel ils s’occuperaient des chambres. Laurent Dahl avait aimé cette main aimante et familière, attentive, protectrice, paume ouverte présentant le côté face de la pièce de vingt centimes : celui qu’il avait choisi. Il y avait une petite table de camping, deux chaises pliantes, un matelas et quelques couvertures pour que les enfants puissent s’assoupir. Mobiles, dispersés dans les pièces, on trouvait une boîte à outils, un escabeau, deux cutters, des chiffons blancs (d’anciennes chemises du père) maculés de traces de colle, des bouteilles de bière qui portaient des empreintes blanches. Apercevant sur le ciment, sur l’escabeau, entre les mains de leurs parents, ces vieilles chemises avec lesquelles ils supprimaient les traces de colle, il arrivait que de mauvais souvenirs de La Roche-sur-Yon rejaillissent dans les mémoires de Laurent Dahl et de sa sœur : c’étaient la tenue de l’homme humilié qu’ils avaient connu et les récits des épisodes qu’elle réveillait qui s’imposaient à leur esprit. Les parents de Laurent Dahl s’asseyaient sur des pots de peinture lorsqu’ils se réunissaient pour déjeuner. Les enfants ne s’étaient jamais rendus avec une telle gaieté autour de la table, où les attendaient des pique-niques constitués d’olives, de saucisson, de cubes apéritifs et de sandwichs, qu’ils préféraient aux repas conventionnels qu’on leur servait d’ordinaire. Il fallait de la patience et de la minutie pour ajuster les lais de papier peint et en faire coïncider les motifs. La plénitude qui les portait depuis plusieurs semaines les conduisait à effectuer ces opérations sans rencontrer le moindre obstacle. Le père de Laurent Dahl avait reçu deux jours plus tôt le télex de confirmation de son séjour à Los Angeles. Il le leur avait montré le soir dans la cuisine et le télex avait fait le tour de la table et était passé de main en main sous le regard impressionné des membres de la famille, s’attardant quelques minutes de plus sous la lumière du visage de sa femme : Ben dis donc… avait-elle dit admirative. Ils incisaient les lais au ras des plinthes à l’aide de leurs cutters et les chutes excédentaires s’abandonnaient avec grâce sur le sol. Idem pour les moquettes qu’ils découpaient selon le plan des pièces. Ils taillaient des rectangles aux dimensions exactes des placards. Ils vissaient de bonne humeur des barres de seuil de couleur or. C’est avec une euphorie manifeste que la matière d’ordinaire réfractaire se soumettait à la volonté des parents de Laurent Dahl, qui accéléraient la cadence des travaux à mesure qu’ils progressaient. Laurent Dahl jouait dans le jardin et son ballon réalisait de curieux rebonds sur les mottes et les déclivités du terrain non encore aplani. Sa sœur préférait savourer le sentiment d’intimité qui se constituait, se livrant à des simulacres d’activités domestiques, préparant de faux dîners dans la cuisine, donnant de faux bains à ses poupées, les couchant ou leur racontant des histoires. C’est ainsi qu’en l’espace d’un week-end, la chambre de Laurent Dahl ayant été désignée par le tirage au sort comme la première qu’on allait décorer, celles de sa sœur et des parents avaient été finalisées à leur tour. Son père avait reçu le vendredi après-midi les billets Paris-Los Angeles en première classe (il devait partir à la fin du mois : ils déménageraient à son retour et à l’expiration du préavis qu’ils avaient donné pour leur appartement). Laurent Dahl les avait manipulés de longues minutes et demandé à son père de conserver les couverts de son dîner transatlantique, de rapporter des hôtels où il séjournerait les savons, les serviettes, les bouteilles de shampooing qu’on mettrait à sa disposition. Le samedi suivant, les salles de bains avaient été tapissées, équipées. Le lendemain, sa perceuse à la main, des vis entre les lèvres, le père de Laurent Dahl avait fixé les tringles. Et aucune tringle n’était penchée ni décentrée, même légèrement, ce que sa femme lui fit observer avec malice, habituée aux contrariétés qu’il rencontrait toutes les fois qu’il acceptait de bricoler. Ils avaient terminé vers minuit. Les enfants s’étaient assoupis sur le matelas, sous un amas de couvertures, à côté d’un radiateur électrique. Lorsqu’ils s’étaient réveillés Laurent Dahl avait découvert émerveillé un salon décoré, muni de rideaux, sentant fraîchement la peinture : Mais vous avez terminé ! On pourrait déjà s’y installer si on voulait !
Le matin de ce lundi décisif, au terme d’un petit-déjeuner que mon impatience avait rendu interminable, je me suis rendu dans mon café habituel après avoir accompagné Leonardo à l’école. Comment ça va ce matin monsieur Éric ? me demande le serveur avec cette onctuosité dont il est coutumier. Vous avez bien dormi ? La journée s’annonce bonne ? – Ça ira mieux quand j’aurai bu mon double express serré. Et encore mieux quand j’en serai à mon troisième ! Je compose sur mon portable le numéro du vendeur de caves. Les papillons dont j’ai déjà parlé, qui s’égaillaient dans mon esprit, s’étaient multipliés. Une bonne douzaine de jeunes femmes rousses, cantatrices, italiennes, me caressaient les os avec leurs langues. Voilà le double express serré monsieur Éric. Comment ça va l’écriture en ce moment ? Ça roule comme vous voulez ? Vous nous préparez quelque chose d’épatant ? Troisième sonnerie. Quatrième sonnerie. Cinquième sonnerie. Quelqu’un décroche : Hein, oui ? – Bonjour, c’est au sujet des caves, l’annonce de Libération, dis-je à la voix qui vient de me répondre. – Hein, les caves ? – Oui, les caves, les caves au Palais-Royal. Ce n’est pas vous qui avez passé l’annonce de samedi ? Quelques secondes s’écoulent avant qu’il ne consente à me répondre. J’allume une cigarette. L’émotion me fait trembler. – Les caves, oui, l’annonce des caves, c’est bien moi. Il s’exprime d’une manière hésitante, sans conviction aucune, avec même une certaine réticence. – J’aurais aimé avoir des détails, quelques détails sur ces caves que vous voulez vendre. – Des détails, quels détails ? Que voulez-vous savoir ? Je m’étonne qu’il me réponde avec une telle désinvolture. Ce ne sont pas seulement ses étonnantes questions qui me surprennent, mais également la voix, lointaine et presque absente, la lenteur du phrasé, l’incertitude du ton, la multiplication des silences. Je lui demande de m’indiquer précisément où elles se trouvent. Au Palais-Royal, me répond-il. Je lui demande d’être plus précis : Mais où exactement, à quel endroit ? Une série de propositions lunatiques, entrecoupées de repentirs et de curieuses bifurcations, m’informent qu’elles se situent dans les bâtiments mêmes du Palais-Royal, rue de Montpensier. C’est parfait, je lui réponds. Et ces caves, elles sont aménagées, habitables immédiatement ? Lui : Immédiatement. À quelques détails près. Me souvenant des insinuations sarcastiques de Margot sur l’ambiance rhumatismale de mon futur bureau, je lui demande si ces caves sont humides. Humides, me répond-il. – Humides ? Elles sont humides ? – Elles sont humides. – Vraiment humides ? Humides humides ? Nouvelle plage de silence. Humides humides ? Lui : C’est-à-dire que l’enduit… l’enduit est encore frais… la dalle de ciment… je viens juste de terminer l’aménagement… c’est encore très humide. Je lui rétorque que dans ce cas, si j’en crois ses propos, l’humidité serait liée aux travaux de maçonnerie davantage qu’à une humidité intrinsèque de l’endroit, Davantage qu’à une humidité intrinsèque de l’endroit je suppose ? – Moitié-moitié. Mais j’ai mis un déshumidificateur qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre depuis trois jours. Elles seront bientôt parfaitement sèches. – Parfaitement sèches ? – Aussi sèches qu’elles peuvent l’être. Un peu humides mais presque sèches. – Bon. Parfait. Décrivez-moi l’endroit. Il a pris l’habitude de laisser s’écouler quelques secondes de silence avant de répondre à chacune des questions que je lui pose. Le décalage qu’implique entre nous sa lenteur d’esprit confère au bien immobilier que je convoite quelque chose d’incertain. – Que je vous décrive l’endroit ? – Comment on y accède… la disposition des caves… leur aménagement… Quelques secondes de silence. Il m’explique qu’on y accède par un minuscule escalier. Que ses caves sont situées sur deux niveaux : Un premier niveau, un deuxième niveau. Trois caves à vendre au premier niveau et quatre autres d’une superficie plus importante au niveau inférieur. Il a l’air épuisé. Il me déclare qu’il a piqueté les murs et concocté un enduit à la chaux qui laisse les pierres presque apparentes, C’est assez joli je crois, conclut-il. C’est vraiment délicieux toutes ces langues de cantatrice qui me lèchent les os si suavement. – Et les sols ? – En ciment. J’ai coulé une dalle de ciment. Moi : Une question importante à présent. Écoutez-moi bien. Les caves communiquent-elles avec la rue par des soupiraux ? Réponse : Je vais devoir raccrocher. – Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Vous allez devoir raccrocher ? Il ne me répond pas. Attendez. Répondez juste à cette dernière question. Les caves communiquent-elles avec la rue par des soupiraux ? Réponse : Non. – Non ? Elles ne communiquent pas avec la rue ? – Elles ne communiquent pas. – Vous voulez dire qu’il n’y a aucune source de lumière… aucune ouverture ? Je jette ma cigarette sur le carrelage et l’y écrase. Et la vue au ras du trottoir ? Et les chevilles des passantes ? Est-il raisonnable de s’enterrer dans un terrier aveugle, un lieu parfaitement clos, sombre, hermétique, isolé du monde ? Exhibant successivement trois doigts de ma main gauche et deux autres faiblement écartés qui signifient petite épaisseur, je fais signe au garçon de me servir un triple express serré. Stupéfaction de mon ami du matin. Trois de ses doigts puis deux autres, mêmes symboles mais qui se superposent à un visage réprobateur, me demandent confirmation de cette commande déraisonnable. Écoutez… me dit mon interlocuteur au téléphone. Je le sens de plus en plus sceptique et réfractaire. Je confirme au serveur, d’un signe de tête catégorique, qu’il a bien compris : un triple express serré. – Écoutez quoi ? je lui demande avec irritation. – Laissez tomber. – Comment ça laissez tomber ! Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? – Ce sont des caves ! Bon Dieu ce sont des caves ! Que voulez-vous y faire ?! Crypte. Sa voix s’incarne. Tessiture rocailleuse de fumeur. Échos lugubres de voix cloîtrée. Peut-être se réveille-t-il progressivement ? – Mais alors ! Si elles sont invivables ! Pour quelles raisons les avoir aménagées ? Les avoir mises en vente ?! Il ne me répond pas. Il se met à tousser. Je l’entends qui respire avec difficulté. Asthmatique ? Vous ne voulez pas me vendre l’une de vos caves ? – C’est pas ça… – C’est quoi alors ? Et vous, ces caves, qu’y faisiez-vous ? – J’y travaillais. – Qu’est-ce que vous y faisiez comme travail ? Il ne me répond pas. Qu’est-ce que vous y faisiez ? – Parlons d’autre chose… Ce type est décidément très curieux. Le serveur pose devant moi le triple express serré. Je le remercie d’un signe de tête absent qui trahit ma tristesse. – Revenons aux soupiraux. Aucun soupirail ? Aucune ouverture d’aucune sorte ? – Si. De petites bouches d’aération. – De petites bouches d’aération ? Elles sont donc aérées ? – Par un conduit… une petite grille à l’extrémité du conduit. – Mais par cette grille… on peut voir dans la rue ? Le serveur, qui essuie à présent des fourchettes, attire mon attention d’un geste loufoque de la main droite. Secouant latéralement la tête, empruntant la mine autorisée de celui qui prodigue un conseil, il me fait signe que non, mauvaise idée, humidité, rhumatismes, enfermement, il essuie machinalement les fourchettes et me déclare avec ses yeux, ses yeux d’amour, avec ses lèvres, ses lèvres qu’il plisse, avec sa tête attristée qu’il secoue, il me demande amicalement de raccrocher. – Non. C’est juste une grille d’aération. – Pensez-vous qu’il soit possible, envisageable, d’élargir ces petites grilles ? Pour en faire par exemple de petites fenêtres ? Comme à New York ? Le serveur fait signe que non de la tête. Il tente de me convaincre, par ce silence turbulent, ce silence de secouements, cette rhétorique de regards appuyés, qu’on n’a jamais vu de mémoire de maçon qu’on pouvait élargir le conduit d’aération d’un sous-sol pour en faire une fenêtre. Il a l’air de me dire : Je sais de quoi je parle. Je demande à cet être importun, d’un regard noir d’une foudroyante violence, de s’occuper de ses fourchettes. Mon vendeur lunatique : Je pense sincèrement que ces caves ne vous conviendront pas. – Vous ne faites pas beaucoup d’effort pour les promouvoir… Lui : Écoutez. Nouveau silence. Moi : C’est possible de les visiter ? – Je ne sais pas. Pas dans l’immédiat en tout cas. – Pas dans l’immédiat ? Vous passez une annonce immobilière dans Libération samedi dernier et vous me dites deux jours plus tard qu’il n’est pas possible de les visiter dans l’immédiat ? Le serveur me fait comprendre d’un signe de sa main droite aux alentours de son crâne que la personne avec laquelle je m’entretiens est dérangée. Puis il se retourne et ouvre le lave-vaisselle. Et quand vous dites pas dans l’immédiat… qu’est-ce que vous entendez par là ? Fin de semaine ? – Semaine prochaine. – Ce soir. – Pas avant demain. – Demain matin. – Demain soir. Moi : Où ça ? Réponse : Place Colette. Sur l’esplanade du Palais-Royal. – Et pourquoi pas devant l’immeuble ? Entêtement : Je préfère place Colette. – En général les rendez-vous se donnent devant l’immeuble. Durcissement : Et moi c’est place Colette. Vers dix-huit heures ? Vers dix-huit heures place Colette près du kiosque à journaux ?
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