Cendrillon
Chapitre 13
Dans la nuit du 26 au 27 mars 2002, un homme de trente-trois ans qui assiste aux débats du conseil municipal de Nanterre, une commune de la banlieue parisienne, ouvre le feu sur les élus qui s’apprêtent à quitter la salle : huit morts, trente blessés, une quinzaine dans un état grave. Le maire : « Le premier geste c’était droit devant lui. Il a tiré dans les rangs puis est venu seul sur l’estrade. » L’adjoint au maire : « La tuerie a duré très longtemps. Il remettait des chargeurs. Il a dû tirer quarante ou cinquante cartouches. C’était l’affolement. Certains ont eu le réflexe de se jeter derrière leur bureau. Mais il tirait… tirait… tirait… » Maîtrisé une première fois tandis qu’il rechargeait son arme, Richard Durn (qui hurlait Tuez-moi ! Tuez-moi ! Tuez-moi !) est parvenu à sortir un deuxième pistolet avec lequel il a encore blessé plusieurs personnes, avant de se voir définitivement neutralisé. Le jeudi 28 mars, alors qu’il se trouve en garde à vue (pendant laquelle il déclare aux enquêteurs qu’une des trois armes automatiques qu’il possédait devait lui servir à se suicider : « N’ayant rien conquis, rien à transmettre, je voulais tuer plutôt que de finir en prison, à l’hôpital psychiatrique ou comme un clochard. Il était absolument nécessaire que je me supprime dans le même temps. »), Richard Durn se jette d’un vasistas de la brigade criminelle de Paris et trouve la mort quatre étages plus bas. La mère de Richard Durn : « Mon fils parlait souvent de tuer. Il se sentait légume, sale, pourri. Il n’avait pas de travail ni d’amis. Il me disait sans cesse : “Je suis un clochard. Je vis toujours chez toi.” » Il avait rédigé trois lettres avant de se rendre au conseil municipal de Nanterre, deux postées à des amies (qui prétendaient ne le connaître que depuis peu), la dernière retrouvée au domicile de sa mère. Des extraits furent diffusés sur Internet, où Patrick Neftel les téléchargea, les classant dans un dossier consacré à l’affaire. Les analogies se multipliaient entre leurs deux destins, à commencer par leur scolarité, brillante, certains articles présentant Richard Durn comme un élève surdoué qui avait été incapable de trouver sa place dans le monde du travail. Le magistrat auquel il s’était confié déclara : « Il a raconté son histoire de façon très calme avec un vocabulaire maîtrisé qui témoigne d’un bon niveau culturel. » Les lettres de Richard Durn, Patrick Neftel aurait pu les rédiger lui-même. Il y affirmait son intention de « tuer des gens », de se « suicider », de « mourir en feu d’artifice » : « Je suis fou, je suis devenu un clochard, je dois mourir », avait-il confié à l’une de ses « amies ». Patrick Neftel passait ses journées à surfer sur Internet pour tenter de récolter des informations sur cet alter ego qui l’avait devancé. Il apprit qu’il avait été surveillant dans un collège, où un ancien élève prétendait qu’on se moquait de lui : « On l’appelait Richaaard, avec un accent, parce qu’il avait des manières », se souvenait Massalé Traoré, d’où l’on pouvait déduire que Richard Durn était un être évolué, raffiné, loin du barbare primitif auquel l’opinion publique ne cessait de vouloir le réduire, un homme qui aurait pu, comme lui, lire Mallarmé, qui devait réfléchir, analyser la société, en concevoir de terribles souffrances. S’ils étaient deux, Richard Durn et lui, à se considérer comme humiliés, à se morfondre chez leur mère, à avoir eu les mêmes pensées, peut-être en réalité étaient-ils des centaines, des milliers à travers le monde ? Des unités isolées, silencieuses, réduites à murmurer leur amertume dans l’atmosphère empuantie d’un cagibi, acculées à considérer comme flamboyante la perspective de se donner la mort en instruisant la société de ce qu’elle est vraiment ? Car Patrick Neftel considérait (ce que personne ne voulait voir : Richard Durn restait pour tous un funeste dysfonctionnement) qu’il avait tenté de transmettre un message : il s’agissait d’une protestation radicale de la même manière que les terroristes d’Al-Qaïda avaient émis un verdict impitoyable. Patrick Neftel tapa crime + politique sur Google et finit par localiser un essai d’un certain Hans Magnus Enzensberger consacré aux anarchistes russes au tournant du e XIX siècle. Le texte s’intitulait Les Rêveurs de l’absolu (un titre éminemment mallarméen) et il était tiré d’un recueil publié en Allemagne en 1964. Patrick Neftel se procura sur amazon.fr cet essai voluptueux, facile à lire, dont il semblait qu’il manifestait pour les conjurés la déférence d’une nostalgie incalculable. Les Rêveurs de l’absolu analysait les attentats perpétrés pendant une vingtaine d’années par des idéalistes regroupés dans des cellules clandestines (le Comité exécutif de la Volonté du peuple et l’organisation de combat) qui recherchaient l’instauration d’une société égalitaire débarrassée de l’arbitraire impérial. Un idéal de pureté auréolait les attentats qu’ils commettaient : grandeur accentuée par le fait qu’ils sacrifiaient leur existence à l’accomplissement de ce dessein. Le 24 janvier 1878, le jour où le préfet de police de Saint-Pétersbourg, le général Trepov, accordait son audience hebdomadaire, Vera Sassoulitch, âgée de vingt-cinq ans, « vêtue avec un soin extrême », se fit annoncer, remit au fonctionnaire une pétition, sortit un revolver de son sac à main et blessa grièvement son interlocuteur. S’étant laissé désarmer sans opposer la moindre résistance (« C’est pour venger les sévices infligés à l’étudiant Bogolioubov », se contenta-t-elle d’expliquer), elle comparut au tribunal le 1 er avril 1878. La pression de l’opinion publique fut si forte qu’il y eut des manifestations devant le palais de justice. Vera Sassoulitch n’avait jamais rencontré l’étudiant et prétendait avoir agi sans complice. Le texte de l’essayiste soulignait cette étrangeté : l’accusateur semblait se justifier de devoir accabler Vera Sassoulitch plutôt que le préfet de police. Convaincu de la véracité des motifs qui avaient poussé la coupable à agir, le magistrat présentait l’attentat comme une « louable protestation de la dignité humaine blessée » – seul le moment de l’action personnelle devait être condamné. Le verdict des jurés ne fut pas moins sensationnel que le plaidoyer : il la déclara non coupable à l’unanimité et la société pétersbourgeoise la consacra grande citoyenne. Les Rêveurs de l’absolu recense ensuite quelques-uns des attentats déclenchés par le coup d’éclat de Vera Sassoulitch : « Une nouvelle phase de lutte, la phase de la terreur, commença », précise le texte. er Le 1 février 1878 : Le mouchard Nikonov est abattu d’un coup de feu à Rostov par des conspirateurs. Le 22 février 1878 : L’avocat général Kotlierevski est blessé à Kiev, en pleine rue, d’un coup de pistolet. Le 25 février 1878 : Le colonel de la police, le baron Heyking, est poignardé en plein jour dans une rue animée de Kiev. Le 3 mars 1878 : Fetisov, un agent provocateur de la police secrète, tombe à Odessa sous les balles des révolutionnaires. Le 24 mars 1878 : Un attentat perpétré à Kiev sur un espion échoue. Le terroriste met fin à ses jours. Le 14 juin 1878 : Les policiers secrets Reinstein et Rosenzweig, qui s’étaient introduits en qualité d’espions dans l’organisation des conspirateurs, sont découverts et abattus, etc. L’année suivante, le 2 avril 1879, Alexandre Soloviov tire par cinq fois sur le tsar Alexandre II qui est allé se promener devant le palais d’Hiver. L’attentat et le suicide de son auteur échouent pareillement : il est pendu après un jugement expéditif. Putain ! s’exaltait Patrick Neftel une canette de Heineken à la main, en slip, vautré sur son lit. Quelle classe ! Les couilles ! Le courage ! Les membres du Comité exécutif acceptaient de conformer leur existence à un certain nombre de principes : se consacrer de toutes les forces de leur esprit à la chose révolutionnaire (à cette chose-là qui dans le cas de Patrick Neftel réalisait la synthèse de ses pulsions destructrices et suicidaires au nom d’un désir impérieux de vengeance et de représailles : contre tous ceux que la société avait rendus heureux au détriment des autres) et renoncer pour elle à tout lien de famille, d’amour, de sympathie et d’amitié ; donner sa vie si nécessaire ; ne rien posséder ; renoncer à toute volonté individuelle. Patrick Neftel se masturba (son sexe était devenu minuscule au milieu des replis de son ventre et de ses cuisses monumentales) et poursuivit la lecture de l’ouvrage. Hans Magnus Enzensberger racontait un grand nombre d’attentats et s’appuyait sur les écrits d’un certain nombre de conjurés. « Aucun lanceur de bombe ne peut apporter de changements dans les grandes forces sociales anonymes : le potentiel technique et industriel, la forme et les rapports des classes, les conditions de possession, l’appareil administratif. L’action des lanceurs de bombe est demeurée du domaine de l’anecdote. Mais une anecdote bien placée peut exprimer davantage que tout un manuel. Dans les actions désespérées des conspirateurs que l’on vit surgir au tournant du siècle l’attentat devint une allégorie historique. On déchiffre dans les fioritures de leurs préparatifs, dans les détails artistiques de leurs machinations, des desseins sociaux qui n’ont pas encore été concrétisés ; on devine, dans le côté un peu théâtral de leur attitude, la présence latente d’une utopie qu’aucun insuccès n’a pu détruire. » Patrick Neftel adorait ce paragraphe, qu’il avait encadré, qu’il relisait sans cesse. L’attentat comme une allégorie : le 11 Septembre n’était-il pas une allégorie, la plus belle et la plus éclatante des allégories ? UNE ANECDOTE BIEN PLACÉE PEUT EXPRIMER DAVANTAGE QUE TOUT UN MANUEL. L’écrivain disait des activistes, « acrobates surentraînés de la conspiration », qu’ils étaient des « métaphysiciens de la terreur ». Dora Brillant s’exclamait : « Donnez-moi une bombe ! Il faut que je meure ! » Kaliaïev : « Il existe une méthode pour ne pas frapper à côté. La voiture arrive. Je me jette avec la bombe entre les pieds des chevaux. Ou bien la bombe éclate, et la voiture ne peut pas continuer, ou elle n’éclate pas, mais les chevaux se cabrent. Dans tous les cas il y a un arrêt. C’est l’instant pour le deuxième lanceur de bombe d’entrer en action. » Les islamistes, comme l’apprenait Patrick Neftel, n’avaient pas inventé l’attentat suicide. Hans Magnus Enzensberger considérait cette génération d’idéalistes comme des « artistes de la terreur » : ils imaginaient des « méthodes d’une grande élégance », des procédés qui témoignaient d’un certain « humour noir », se retrouvaient « au bal masqué, dans des établissements de bains ou au théâtre ». Il leur était intolérable de frapper des innocents : ils préféraient différer une action plutôt que de tuer des femmes et des enfants. C’est ainsi qu’ils adressèrent au peuple américain, en octobre 1881, après l’assassinat du président des États-Unis, un communiqué catégorique : « Nous protestons contre cet acte criminel. Dans un pays où la liberté des citoyens leur permet d’exposer librement leurs idées, où la volonté du peuple fait non seulement les lois mais élit la personne chargée de les appliquer, l’assassinat politique est l’expression d’une tendance despotique semblable à celle que nous voulons abolir en Russie. Le despotisme est toujours condamnable et la violence ne se justifie que quand elle s’oppose à la violence. » Ce texte inspira à Patrick Neftel (qui déplorait de se sentir condamné par ceux-là mêmes dont il admirait les actions) de longues méditations. Sous ses dehors démocratiques de kermesse enjouée, derrière cette apparence de liberté, la société dans laquelle il vivait n’était-elle pas d’une violence aussi arbitraire qu’à l’époque de la Russie tsariste ? Quand le président de TF1, la plus grande chaîne télévisée de France, déclare qu’il vend aux annonceurs de l’« esprit disponible », en d’autres termes qu’il abrutit, vide à dessein de leur substance les téléspectateurs, n’est-on pas en présence d’un exemple caractérisé de despotisme ? N’est-ce pas l’équivalent d’une sorte de déportation spirituelle et intellectuelle ? Et la finance internationale ? Ces spéculateurs qui élaguent, altèrent, évident, simplifient, délocalisent les entreprises dont ils sont les actionnaires, dans le seul but d’augmenter leurs profits ? Et la puissance de frappe du marketing, de la publicité, du libéralisme économique, l’hégémonie des marques et des produits mondialisés, qui canalisent, engloutissent, ensorcellent, emprisonnent des millions d’adolescents à travers le monde ? Quand une mère de famille qui gagne le RMI déclare à la télévision qu’elle est obligée de céder aux injonctions de ses enfants qui lui réclament des chaussures NIKE, des casquettes ADIDAS, des IPOD, des PLAYSTATION, et qu’elle est pratiquement obligée de se prostituer sur Internet pour assouvir les exigences dictatoriales de sa progéniture ? Est-on dans le cas d’une société libérée du despotisme et de la violence ? Dans un contexte mondialisé, Patrick Neftel se répétait que l’impuissance à peine masquée des politiques, dont les pouvoirs sont régionaux, limités à des prérogatives anecdotiques, disqualifie la primauté du peuple « qui non seulement fait les lois mais élit la personne chargée de les appliquer ». Les distractions qu’imposent aux « citoyens » les grands médias, après avoir éradiqué tout esprit d’exigence et de respect de soi (Et surtout de respect de soi ! hurlait Patrick Neftel enfermé dans sa chambre qui puait le renfermé, la bière tiède et le sperme fermenté), ces distractions ne sont-elles pas des sévices intolérables ? Est-il envisageable de réagir à cette violence autrement que par la violence ? Début avril, de larges extraits du journal intime de Richard Durn furent diffusés dans les médias. Patrick Neftel fut aussi interloqué par ces pages qu’il l’avait été un mois plus tôt par les trois lettres du « forcené », comme l’appelaient désormais les journalistes. Quelle communauté d’esprit, de haine, d’aigreur, de souffrances ! Comme les pensées de Richard Durn ressemblaient aux siennes ! Comme ils devaient être nombreux, à la surface de la terre, en Europe et aux États-Unis, à se vivre comme des insectes ! « J’espère me prouver que je suis encore en vie même si objectivement tout prouve le contraire. » « J’en ai marre d’avoir dans la tête toujours cette phrase qui revient perpétuellement : “Je n’ai pas vécu, je n’ai rien vécu à 30 ans.” J’en ai marre de rester des heures à écouter la radio pour ne pas me sentir coupé du monde et de rester certains soirs scotché devant la télévision alors que je sais que c’est une machine à décérébrer et abrutir les gens et les esprits. J’en ai marre d’attendre désespérément une lettre ou un coup de téléphone alors que je n’existe plus pour personne, que je suis oublié de tous… » « Je me sens bloqué parce que je n’ai pas de femme. Je me sens bloqué parce que je n’ai pas appris à être indispensable pour un groupe de personnes. Je suis foutu parce que je n’ai plus de repères sociaux et affectifs. Je ne suis plus qu’un numéro d’immatriculation dont tout le monde se fout. J’ai un bandeau sur les yeux et je tourne en rond dans une pièce en me cognant toutes les 10 secondes à un meuble ou contre un mur. » Sublimes. Ces lignes étaient sublimes. Patrick Neftel lisait sa propre vie dans le journal intime de Richard Durn. Était-il concevable d’en faire état d’une manière plus concise ? « Depuis des mois des idées de carnage et de mort sont dans ma tête. Je ne veux plus être soumis. Je ne veux plus manquer d’audace et me planter. Pourquoi devrais-je me détruire et souffrir seul comme un con ? » « J’ai plus de 33 ans et je ne sais rien faire dans la vie et de ma vie. Je suis onaniste depuis au moins vingt ans. Je ne sais plus ce qu’est le corps d’une femme et je n’ai jamais vécu de véritable histoire d’amour. Je me branle par solitude, par habitude du dégoût de moi-même, par volonté d’oublier le vide de ma vie et sans doute par plaisir. Mais quelle sorte de plaisir ai-je véritablement ? » Par habitude du dégoût de moi-même… Si seulement Patrick Neftel avait pu rencontrer Richard Durn ! S’ils avaient pu se liguer, s’épauler, créer un groupuscule, recruter des équivalents et unir leurs pulsions destructrices ! « J’ai mal et je suis plein de haine. Mais cette haine ne s’extériorise pas. Elle est refoulée. » Enfin : « Le conformiste que je suis a besoin de briser des vies, de faire du mal, pour au moins une fois dans ma vie avoir le sentiment d’exister. Le goût de la destruction, parce que je me suis toujours vu et vécu comme un moins que rien, doit cette fois se diriger contre les autres parce que je n’ai rien et que je ne suis rien. Pourquoi continuer à faire semblant de vivre ? Je peux juste pendant quelques instants me sentir vivre en tuant. »
Je m’enivre une nouvelle fois du solo métallique de Médée quand Jason déplace ses enfants à bout de bras comme de précaires trophées. Que serais-je devenu, Malgaches, Autrichiennes, Mauriciennes, si je n’avais pas rencontré Margot à vingt-trois ans ? Quel vagabond aurais-je fini par devenir si Margot ne m’avait pas extirpé, par la seule force de son aura de magicienne, du marécage où je m’enlisais ? La nourrice : L’énergie ne doit être approuvée que lorsque s’offre à elle une occasion de se déployer, à quoi Médée répond : Il n’est aucune circonstance où l’énergie ne soit à sa place. Principe de certitude, théorème en mouvement, Médée accentue la faiblesse désarmante de Jason : celui-ci est de ce monde, au ras du sol, au fil des circonstances, sous le vent des attirances les plus communes. Je suis assis aux côtés de Preljocaj et ne cesse de songer à Margot et à moi, Margot si lumineuse et moi si ordinaire, Margot si implacable et moi si velouté, Margot si radicale et moi si conciliant, Margot si isolée et moi si collectif. Je suis Jason : faible, hasardeux, disponible, circonstanciel : sensible aux aléas, à la séduction, à l’approbation d’autrui. Margot n’a pas besoin des autres comme j’ai besoin des autres. Margot se suffit à elle-même quand je ne suis qu’une résultante de l’opinion d’autrui. La nourrice : Aucun espoir n’offre une issue à ta détresse. Médée : Quand on ne nourrit plus d’espoir on ne doit désespérer de rien. La seule chose qui me distingue de Jason, c’est le mépris que j’éprouve pour les jolies jeunes filles (la banalité contingente des jolies jeunes filles) et la fascination que les déesses, que les femmes fortes et décisives exercent sur moi depuis toujours – explosante-fixe. Médée se rapproche de Jason pour lui danser son désespoir et la folie infernale qui l’emprisonne. La nourrice : La Colchide est bien loin. Ton époux n’a pas respecté son engagement. Il ne te reste rien d’une si grande puissance. Il pleut. Il vente. Je vois la pluie qui s’abat par rafales sur les vitres. Médée se traîne à quatre pattes sur le linoléum et s’éloigne de mon banc accablée, animale, lourde de dépit, lourde de colère – avant qu’un élancement la fasse jaillir verticale et crever l’espace de la salle comme une aiguille. Moments hétéroclites : un douloureux désordre d’états psychologiques. Médée éventrée essaie de faire fléchir Jason et fait se succéder des phases de désespoir, de furie, d’abandon, de douleur, de rancune, de tendresse, d’intelligence, d’abnégation, d’accablement, d’imploration. Médée : Il me reste Médée. En elle tu vois la mer et la terre, le fer et le feu, les dieux et la foudre. C’est sublime. Je suis touché par ce duo vibrant dont la syntaxe est si contemporaine : une rupture amoureuse d’aujourd’hui. Si tu devais lui dire J’ai besoin de toi, qu’est-ce que tu ferais ? avait demandé Preljocaj à Marie-Agnès quelques jours plus tôt. Beauté de ces moments récurrents où Médée et Jason s’interrompent. La danse s’arrête. Ils se regardent. Le passé resurgit, le souvenir de leur amour, qui suspend un instant le processus de leur rupture : on s’arrête de parler et on se sonde. Médée essoufflée immobile. Jason essoufflé immobile. Accalmie. Leurs visages sont imprégnés des mots qu’ils viennent de dire. Dansez ce duo comme si c’était la dernière fois, leur a dit Preljocaj juste avant le filage. Technique surnaturelle de la danseuse étoile. Quelque chose d’escarpé, d’étranger à notre langue, quelque chose qui procède d’une violence invisible, donne lieu à l’impérieuse grandeur de l’héroïne. Marie-Agnès devient vision. Marie-Agnès crée le ciel, la terre, la roche, l’espace mythologique. Ses mouvements sidérants sont des mots, des phrases, des insultes, des supplications. Gerbes de gestes qui éclatent. Vives structures corporelles. Mouvements profonds qui creusent l’espace comme des cuillères : grande clarté dans leur envergure de déraison. Médée ! crie Preljocaj à mes côtés. Marie-Agnès ! Avance lentement ! Comme une menace ! À partir du deuxième schlak ! Médée regarde Jason avec amour et souffrance. Elle s’attendrit et veut lui faire du mal. Elle veut, tendrement, lui faire mal, violemment. Elle roule sur le sol. Douleur voluptueuse qui ralentit ses gestes. C’était gracieux et ça devient plaintif. Et elle reprend de l’énergie : un sursaut de frénésie. Dis, Jason, c’est pas vrai, dis-moi que c’est faux, dis-moi que c’est un rêve ! Hystérie ésotérique. Je vois ses doigts crispés, convulsifs, possédés, imprécateurs, qui gesticulent douloureusement, grattent, griffent, crient, écrivent. Puis Médée se libère d’elle-même et se répand majestueuse sur le plateau. Les pointes singularisent, isolent la magicienne du reste de ses semblables : du monde commun. Et je me dis en cet instant que Médée est la femme absolue : femme absolue dont l’amour absolu peut s’inverser en menace absolue. Et je repense une nouvelle fois à Margot, avec laquelle j’ai toujours su qu’il n’était pas possible de transiger : j’ai toujours su que le revers de son aura royale pourrait m’anéantir. Médée s’est rapprochée de Jason. Médée fait descendre sa tête sur la cuisse de Jason. Quand la tête arrive à la rotule, en surplomb du vide, et s’apprête à tomber, lourde, lente, abandonnée, et se briser sur le sol, Jason la rattrape in extremis, la reçoit avec douceur dans la paume de sa main, avec délicatesse, comme une chose douce et vulnérable, fragile, un fruit, une coupelle de cristal. Médée : docile et forte, soumise et impérieuse, vulnérable et inflexible : Margot. Ce moment est magnifique. Mourir ou que Jason la sauve, se perdre ou que Jason revienne, tout perdre ou que Jason se repente. Par cette brèche, cet interstice qu’elle lui entrouvre, Médée la reine donne à Jason une ultime chance d’éviter l’infanticide. Et c’est alors qu’elle redevient magicienne. Jason tient dans ses mains, ses mains bloquées, la tête de Médée. Et celle-ci se relève, pivote, semble envoûter Jason et l’entraîne derrière elle. Docile, prisonnière de ces dix doigts qui lui enserrent le crâne, Médée promène Jason derrière elle à travers le studio à la faveur de cette étrange équation corporelle : la posture du dominé asservit le dominant. Oui : Médée est la femme absolue : elle n’est jamais si mère, mère absolue, mère à 100 %, qu’au moment où elle conçoit de tuer ses enfants – tandis qu’elle n’est jamais si femme, femme absolue, femme à 100 %, qu’au moment où la déraison amoureuse la conduit à les sacrifier. Et c’est cette utopie, c’est ce chiffre inouï, c’est cette anomalie arithmétique, c’est cet inconcevable 200 % que la chorégraphie de Preljocaj rend manifeste, amour, excès, tendresse, transcendance, fulgurances, sauvagerie, don de soi, de quoi résulte son érotisme, un érotisme qui me cloue sur mon banc. Amusez-vous ! s’emporte le chorégraphe en se levant du banc. Engagez-vous ! Dévore les choses ! Dévore l’espace ! Vous n’êtes pas dans le poids : vous êtes dans la forme ! Je regarde Preljocaj qui s’approche des deux danseurs et leur transmet ses commentaires : Par exemple. Vous montez moins haut que l’ampleur du plié ne le suggère. Il effectue lui-même plusieurs pliés consécutifs, Il faut monter très vite, et plus haut, comme par surprise, il saute, enchaîne ses bonds furtifs aux mouvements qui les précèdent, tous les sauts sont comme ça dans la pièce ! puis il s’arrête brusquement (il se retire de la danse) et plaque ses mains sur le bas du visage (les doigts à plat sur son menton et sur ses lèvres) pour regarder tête inclinée (dans une posture subite de philosophe) les figures qu’exécutent les danseurs. Il doit y avoir quelque chose, dans le ton du mouvement, qui annonce la fin de la phrase. Là : vous avez dit quelque chose et c’est fini. C’est trop sec. Comment tu fais ta phrase pour qu’elle s’arrête avec évidence ? Dans la progression. Dans la construction du mouvement. Je suis bouleversé par la séquence que je viens de voir. Je me souviens qu’à vingt ans, me récitant l’Hérodiade de Mallarmé comme une formule incantatoire, je marchais dans Paris durant des heures et affolé cherchais la reine sur les trottoirs, dans les soirées, sur les banquettes des autobus, aux terrasses des cafés, dans les halls des palaces, aux têtes de station des quartiers chic : Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte ! [À la ligne] Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis [À la ligne] Sans fin dans de savants abîmes éblouis, [À la ligne] Ors ignorés, gardant votre antique lumière [À la ligne] Sous le sombre sommeil d’une terre première, [À la ligne] Vous pierres où mes yeux comme de purs bijoux [À la ligne] Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous [À la ligne] Métaux qui donnez à ma jeune chevelure [À la ligne] Leur splendeur fatale et sa massive allure ! [À la ligne] Quant à toi, femme née en des siècles malins [À la ligne] Pour la méchanceté des antres sibyllins, [À la ligne] Qui parle d’un mortel ! selon qui, des calices [À la ligne] De mes robes, arôme aux farouches délices, [À la ligne] Sortirait le frisson blanc de ma nudité, [À la ligne] Prophétise que si le tiède azur d’été, [À la ligne] Vers lui nativement la femme se dévoile, [À la ligne] Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile, [À la ligne] Je meurs ! Margot : opaque. Margot : la mer et la terre, le fer et le feu, les dieux et la foudre. J’ai toujours su qu’on ne transigeait pas avec Margot : on ne négocie pas un principe impérieux. La plupart des jeunes femmes que j’ai connues, sensibles, délicates, de qualité, se subdivisaient à chaque instant en dégoûts, désirs, afflictions, énervements et états d’âme – par lesquels elles ne cessaient de bifurquer d’elles-mêmes de la manière la plus accidentelle. Elles étaient fluctuantes, instables, aléatoires, inabouties. Il arrivait qu’un événement ténu les irrite : elles s’embrasaient du carburant, le pétrole de leur humeur, qui emplissait leur soute. Margot : superposée à elle-même comme une éclipse de lune. Ces jeunes femmes : pleines de fuites, d’aléas, d’hypothèses. Margot : exacte. Margot : définitive. Elles se levaient fatiguées : de mauvaise humeur. Elles se levaient reposées : de bonne humeur. Une donnée les ravissait : elles jubilaient. Un événement les contrariait : elles s’écroulaient. Elles étaient gaies, coquettes, heureuses, enthousiastes : tristes, moroses, déprimées, lancinantes. Tu m’énerves ! disaient-elles. Ça m’énerve ! éructaient-elles. Je n’ai jamais rencontré de femme moins orgueilleuse que Margot : sa stature la dispense de tout orgueil. Margot n’est jamais de mauvaise foi : elle se situe au-delà de toute approbation. Les jeunes femmes que j’ai connues se dépliaient, se déroulaient, se démontraient, s’insinuaient. Leur esprit fonctionnait à la manière d’une équation qui réagit aux paramètres qu’on y injecte en produisant une inflation de résultats. Se rassurer. Se donner lieu. Se rendre folle. C’est la banalité. C’est la banalité ordinaire de l’humain. Un jour elles m’aimaient moins que la veille. Un matin des sentiments exceptionnels les transportaient. Certaines de mes initiatives, un mot, une phrase, un sourire, les exaspéraient. Certains jours elles détestaient leur tête et la mienne. Elles devenaient plaintives, défaitistes, larmoyantes, agressives : elles s’enfermaient dans leur chambre en dévorant des biscuits au fromage. Des complexes imprévus s’émancipaient dans leur esprit comme des chardons sauvages. J’ai un truc sous les yeux. J’ai pris un peu des hanches. Je suis la fille la plus nulle, la plus négligeable, la plus inutile que j’aie jamais rencontrée ! Elles avaient des rêves dont elles se désolaient de ne pas les atteindre. Il me semblait qu’elles prolongeaient, autoroutières, la platitude de la réalité. Je m’ennuie avec toi depuis quelque temps. – Ah oui ? Et pourquoi ? Quelque chose aurait changé ? – Non. Je sais pas. Je suis insatisfaite. – Et c’est lié à quelque chose de précis ? Tu as essayé d’analyser cet état ? – Je sais pas. Depuis quelque temps. Je m’ennuie. Tu m’énerves. – Je t’énerve ? Quelque chose de précis t’a énervée ? – Rien de précis. Juste une impression. Je sais pas. – Rien de précis ne t’énerve mais je t’énerve. – Je sais pas. Tu t’intéresses qu’à toi. Tu pourrais me faire des cadeaux, un cadeau, une attention imprévue, un truc comme ça ! – Un cadeau ? Tu voudrais que je te fasse un cadeau ? – Une surprise. Quelque chose qui rompe l’ennui et la monotonie. – Tu trouves la vie monotone ? – Je sais pas. Je trouve la vie monotone. C’est toujours la même chose qui se passe. – Et tu as une idée ? Je veux dire : pour le cadeau. – Je sais pas. Peut-être. – Peut-être ? – Oui. Oui j’ai une idée. – Et c’est quoi ? – J’ai vu une robe. Une super-robe. Claudie Pierlot. Aux Galeries Lafayette. Margot : un bas-relief. Mais encore ? Comment la définir autrement que par des mots célibataires, des éclairs lexicaux, des théorèmes mallarméens ? Qu’est-ce qu’une reine ? Qu’est-ce qu’une magicienne ? C’est une femme dont l’absence absolue induit paradoxalement une présence absolue. Voilà une phrase énigmatique. Margot est à elle-même ce que la nuit, ce que la pluie, ce qu’une planète sont à elles-mêmes : présence et absence absolues. Margot ne se pense pas : sa présence est pensée. Margot ne s’égrène pas. Margot ne s’épluche pas. Margot ne fluctue pas. Margot est fragile, abyssale, douloureuse, effrayée. Margot est la femme la plus fragile, la plus tragique, la plus intelligente, la plus terrorisée que j’aie jamais croisée. Elle est à elle-même son propre effroi : elle se tourne vers la lumière. Cet effroi ne se divise pas : c’est pour cela que Margot ne se divise pas. Margot n’est jamais complaisante : elle se projette tout entière comme une sculpture de métal sans s’insinuer à l’intérieur d’elle-même avec la complaisance alambiquée des narcissiques. Le narcissisme ordinaire exposerait son existence au pire des périls : une croisière fatale dans les ténèbres. Margot se réfugie dans son regard, minéral, d’une puissance qui m’a toujours intimidé. Margot investit sa silhouette, ses mouvements, singuliers, décisifs. Margot est fragile et irradiante comme peut l’être un objet en cristal : il reste entier ou il se brise intégralement : pas de demi-mesure. Les mots d’Hérodiade. Les mots mallarméens qui circonscrivent ma magicienne. Le mot déserte. Le verbe fleurir. Le mot améthyste. Les agrégats Abîmes éblouis et Antique lumière. Cet autre alliage : Sombre sommeil et celui-ci : Terre première. Purs bijoux. Clarté mélodieuse. Le mot métaux. Splendeur fatale. Farouches délices. Frisson blanc. Le mot nudité. Le mot pudeur. L’adjectif grelottante. Le mot étoile. Le mot effroi. Le mot vierge. Le mot reptile. Calme dormant. Clair regard de diamant. Fleur nue de mes lèvres. Que dire d’autre ? Margot ne rentre jamais dans aucune polémique. Il est exclu de pouvoir se quereller avec elle : elle se replie immédiatement sur elle-même. Une phrase suffit, un trait de foudre qui n’autorise aucune réplique, si Margot veut signifier que quelque chose la mécontente. L’autorité naturelle qui est la sienne donne un poids particulier à ses silences et à ses phrases. Il arrive qu’elle m’effraie. Il arrive qu’elle m’intimide. Comme Médée : amour absolu qui s’inverse en menace absolue. Amour absolu : j’ai toujours su qu’elle plaçait notre amour au-dessus de tout. Margot aspire comme moi à l’absolu de l’amour. Margot aspire à protéger notre amour de la banalité et des contingences. Margot m’a toujours dit qu’elle donnerait sa vie pour la mienne et je sais que c’est vrai. Je sais aussi que si je la quittais Margot s’anéantirait d’une manière ou d’une autre. Ce ne sont pas des hypothèses ni des suppositions hasardeuses : c’est cela qui la constitue. Un idéalisme, une aspiration à la beauté, une suprême exigence de regard, d’attente, de perception, de ressenti, lui permettent de protéger nos relations des détériorations du temps et de la vie commune. C’est en ceci que Margot m’a sauvé du désastre. Margot enchante le quotidien. Margot transcende le prosaïque. Margot transfuse de l’absolu. Margot m’a isolé de l’affligeante banalité. Margot m’a transporté dans un au-delà merveilleux et m’a mis à l’abri de la laideur, de la tristesse, de la terreur, de la vulgarité, de la monotonie du monde contemporain. Margot s’est introduite dans mon mental comme un principe de dépassement et de transfiguration. J’ai été transplanté par les pouvoirs de Margot, par ses pouvoirs de magicienne, dans un monde isolé du monde réel. Ce sont des mensonges, m’a dit un jour un ami avec qui je dînais, en compagnie d’un second assis en face de moi. Escroquerie. Propagande. Tu ne peux pas nous faire croire que tu aimes Margot depuis seize ans avec la même intensité qu’au tout début. C’est une chose résolument inconcevable. Le second : Tout à fait. J’approuve. Le premier : C’est de la propagande cubaine. Tu fais la propagande de ton bonheur. Une propagande mensongère destinée à ostraciser notre incapacité à être heureux durablement avec une femme. Toi aussi tu fais la triste expérience de cette incapacité à aimer durablement la même femme. Sauf que toi, pour des raisons qu’il conviendrait d’élucider, soit tu veux te persuader toi-même que tu es parvenu à dépasser cet obstacle incontournable, soit, par cruauté, pour te venger de ton échec et de ta servitude, tu veux nous faire croire que tu vis le grand amour. Le second : La passion initiale ne peut se survivre à elle-même, éclatante, inaltérée, durant seize ans. L’homme et la femme sont deux principes inconciliables. L’amour et la passion ne peuvent s’alimenter indéfiniment à la même source. Moi : Mais qui te parle de passion initiale ? L’amour ne peut-il être une sorte d’apprentissage ? Une sorte de lente conquête de soi et de l’autre ? Le premier : Tu veux dire qu’il n’y a pas eu de passion initiale ? Moi : Absolument. Il n’y a pas eu de passion initiale. Mais une fascination. Une attraction impérieuse. Pour sa personne. Pour sa présence. Pour son mystère. Puis : Je me souviens de son regard. Je n’étais pas amoureux à proprement parler. Mais je m’endormais chaque nuit avec l’image obsédante de son regard. Un regard hypnotique. Un regard qui m’aimantait. Un regard aussi lourd que deux sphères en acier. Dont je me suis dit que je le voulais dans ma vie. Le second : Aucune passion ? Moi : Elle me fascinait. Elle m’intimidait. Un soir nous dînions avec des amis. Nous n’étions pas encore ensemble. J’étais sur le point de rompre avec Clotilde, ma copine de l’époque, avec qui j’avais vécu trois ans. C’était devenu infernal avec cette fille. Margot assise à mes côtés m’a pincé l’avant-bras. Elle a tendu sa main vers moi : elle m’a pincé la peau et tiré douloureusement une touffe de poils. Elle voulait, tendrement, me faire mal, violemment. Je l’ai regardée : j’ai rencontré son regard tellurique. J’étais bouleversé. Je me suis dit que c’était possible. Le second : Elle t’a séduit en te pinçant le bras ? Moi : Il nous a fallu six mois avant de faire l’amour. Le premier : Quoi ?! Six mois ?! Moi : C’était de l’ordre de la profanation d’un édifice sacré. Le second : Tu déconnes quand tu dis ça ! Moi : Naturellement que je déconne. Mais il se trouve un soupçon de vérité dans cette provocation. Je l’avais idéalisée. Elle était pour moi comme une déesse. Je passais mon temps à la contempler. J’avais du mal à envisager de lui faire l’amour comme à une autre, comme à n’importe quelle autre, d’une manière ordinaire, enflammée, passionnée, volcanique. Le premier : Elle ne t’attirait pas ? Moi : C’était moins son corps que sa présence qui m’attirait. Le second écrivain : Tu as fini par y arriver ? Moi : J’ai fini par trouver la voie. La voie qui m’a mené vers son physique. Et cette voie est passée par l’amour que j’éprouvais pour elle intrinsèquement. Puis : Et elle est belle. On peut dire, je crois, qu’elle est belle. Il y avait des détails, physiquement, qui m’exaltaient. Ses jambes. Ses mains. Son visage. Son élégance. J’étais gêné par sa maigreur. Je n’aimais pas ses fesses. Le premier : D’où j’en déduis que vous n’avez jamais connu les nuits torrides du commencement. Moi : J’ai eu la chance de ne pas connaître avec elle les nuits torrides du commencement. Le second : La chance ?! Tu dis la chance ?! Moi : Je dis la chance. J’ai eu la chance de ne pas connaître avec elle ces nuits miraculeuses qui font commencer les histoires par la fin. C’est-à-dire par le paroxysme. A-t-on jamais écrit un roman qui débute par un paroxysme ? Et qui ne peut que décliner en intensité ? C’est absurde ! Le second : Alors il faut tomber amoureux d’une femme que l’on ne désire pas ? Et apprendre à l’apprécier ? À avoir envie d’elle peu à peu ? C’est ça ta théorie de l’amour idéal et durable ? Un sacerdoce qui te dure toute la vie ? Moi : Pas tout à fait. Mais j’ai la conviction (j’aime cette idée en tout cas) que l’amour est une question de regard, de volonté, de discipline, d’apprentissage. L’amour exige des efforts. L’amour exige une vigilance. L’amour est un travail. L’amour exige qu’il soit vital, qu’on en ait envie, qu’on le veuille vraiment. L’amour : comme l’art, comme l’écriture, comme les chefs-d’œuvre qu’on rêve d’écrire. L’amour pas plus que le chef-d’œuvre ne tombe du ciel sans efforts ! Le premier : Voilà une drôle de conception. Moi : Vous êtes des paresseux. Vous manquez d’ambition. Vous adorez céder à des inclinations communes. Vous n’arrêtez pas de regarder cette jeune fille derrière nous. Elle vous plaît. Moi aussi elle me plaît. Elle est jolie, attractive, joli corps, poitrine ronde, regard de louve, j’ai l’impression qu’elle est rapide et cultivée. Mais depuis deux heures que nous sommes là à manger des huîtres il me semble que seize ans se sont écoulés : j’ai eu le temps de déjà m’ennuyer d’elle. Les jeunes filles de cette catégorie, à peine je les regarde, elles m’ennuient déjà. L’erreur que tous les deux vous commettez c’est de tomber amoureux de jeunes femmes dont vous savez pertinemment qu’elles finiront par vous lasser. En particulier pour la raison suivante : les attractions spectaculaires qui vous attrapent sont périssables : elles ne sont connectées à rien d’autre qu’à leur stupide insularité d’ornement. Que signifie une jolie poitrine ? Que signifie une nuit d’amour en compagnie d’une paire de seins ? Je conçois qu’il ne soit pas possible de la reproduire avec le même éclat, le même désir, la même intensité miraculeuse pendant seize ans. Que vous reste-t-il ? Une paire de seins insignifiante qui vous embarrasse. Je préfère faire l’amour avec Médée qu’avec n’importe laquelle de ses servantes les plus sexy. Mes amis me regardent avec scepticisme. Moi : Je vais vous dire une chose dont peut-être vous n’allez pas douter : je n’ai jamais éprouvé pour une autre femme un désir plus ardent que celui que j’éprouve pour Margot. Cette excitation s’accentue. Ce pouvoir qu’exerce sur moi le corps de Margot ne cesse de s’amplifier. Le premier : Tu peux dire ce que tu veux. Si tu as décidé de faire la propagande de ton couple, tu peux dire et inventer ce que tu veux. Moi : J’imagine que vous vous masturbez ? Le second : Lui oui sans doute. Le premier : Naturellement qu’on se masturbe ! Surtout en ce moment ! Moi : Je me masturbe en pensant à Margot. C’est à Margot que je pense quand je me masturbe. Mon plaisir n’est jamais aussi vif que quand je me masturbe en pensant à Margot. C’est de la masturbation conjugale ! Ce n’est pas une preuve ? Je suis libre de penser à qui je veux ! Je peux tromper Margot en pensant à une autre ! Le premier : Et si c’est vrai. J’en doute mais admettons. Et si c’est vrai. Comment te l’expliques-tu ? Moi : D’abord Margot est restée une énigme. Ce qui d’emblée m’a attiré est resté environné du même mystère. Tant que Margot restera pour moi inexplicable, incompréhensible, elle continuera de me fasciner. J’ai écrit dans Le moral des ménages qu’elle m’apportait la sensation, chaque matin, de m’éveiller auprès d’une inconnue. Notre amour redémarre chaque matin avec le compteur à zéro : c’est chaque matin le même étonnement, la même incrédulité, la même fascination. Le premier : Qu’est-ce que tu veux dire par incompréhensible ? Moi : Quelque chose d’inhumain. Le mot inhumain est ambigu. Margot est une personne éminemment humaine. Disons : elle échappe à l’imbécillité des comportements normatifs. Il m’est arrivé de me dire qu’elle n’existait pas. Qu’elle n’était qu’un effet miraculeux de mon imaginaire. Le premier allume une cigarette. Le second m’interroge du regard. Elle n’est pas jalouse. Elle ne cède à aucune impulsion ordinaire. Elle ne me pose aucune question. Elle ne fouille pas dans mes papiers ni ne lit les carnets compromettants que j’oublie derrière moi. Je lui dis : Ce soir je sors et rentre tard et je n’ai jamais à me justifier. Elle ne tombe dans aucune de ces crevasses qui accidentent le quotidien de la plupart des couples. Aucune querelle inutile. Elle demeure zénithale. Elle ne s’abaisse jamais. Elle ne s’humilie jamais dans l’examen maladif des détails. Je peux écrire ce que je veux dans mes livres. Que certaines scènes soient fictionnelles ou inspirées de choses vécues, peu importe, aucune autre femme ne les accepterait sans m’assaillir de questions. Le second : Et le désir ? Moi : Son corps est l’essence même de ce qu’elle est. Je perçois une sorte d’identité parfaite entre son corps et son énigme : ils semblent résulter l’un de l’autre comme deux principes simultanés. Je vais vous faire une confidence. La source principale du désir que j’éprouve pour Margot, ce sont ses pieds. Le second : On le savait déjà que tu étais fétichiste ! Il suffit de lire tes livres ! Moi : Les pieds de Margot sont les plus beaux, les plus parfaits qui puissent se concevoir. Il me suffit de les regarder trente secondes, si nous faisons l’amour, j’éjacule instantanément. Je vois mal pour quelle raison cet impact inouï s’atténuerait. Mais de quoi s’agit-il ? Il s’agit de la cambrure de ses pieds. Une cambrure d’un degré rarement atteint. Même Christian Louboutin, qui exigeait, pour le livre que j’ai fait avec lui, que les modèles qu’on choisirait possèdent des pieds cambrés, même Christian Louboutin était fasciné : C’est incroyable. Je n’ai jamais vu ça. Elles sont sublimes ces cambrures. Qu’est-ce que c’est qu’une cambrure ? Ce n’est pas seulement une courbure prononcée, un arrondi amplifié. Il y a un angle. Il y a une cassure. Il y a une rupture. Il y a un accident. C’est quelque chose de décisionnel. Cela sonne, vibre, s’illumine, comme un cri, comme un éclair, comme une décision. Vous vous souvenez des sorcières de Macbeth au début de la pièce ? Tonnerre et éclairs. Entrent trois sorcières. Avec Margot c’est la même chose : Tonnerre et éclairs. Entre Margot la magicienne. Les sorcières apparaissent dans une sorte de tumulte électrique. Leur surgissement s’accompagne d’un éclair, d’une déflagration, d’un tohu-bohu : hurly-burly écrit Shakespeare. Eh bien la cambrure de Margot, c’est l’électricité, c’est la brisure catégorique dont s’accompagne son surgissement. Elle est un accident du banal. Une brisure de la continuité ordinaire. Et cet éclair, au lieu de foudroyer le sol depuis les cieux, il surgit de ses pieds et illumine son corps d’une tension érotique fulgurante. Mes deux amis sont médusés. Je détecte une inquiétude dans l’expression de leur visage. Les seize ans que j’ai vécus avec Margot ont duré une seconde. Margot dure une seconde. Le corps de Margot dure une seconde. À chaque fois une seconde, d’heure en heure, de jour en jour, d’année en année, indéfiniment. La silhouette longiligne de Margot est la silhouette même de la seconde.
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