Cendrillon
Chapitre 7
Patrick Neftel fut confronté pendant cinq ans à un état de prostration préoccupant : comme aveuglé par des phares braqués sur lui dans la lumière desquels il se voyait envahi par des insectes affolés. Il essaya à plusieurs reprises, encouragé par sa mère, de reprendre le lycée, d’envisager des études supérieures, de ne pas sacrifier à ce malheur qui les avait frappés les qualités qu’il avait toujours manifestées. Il n’avait tenu que la moitié d’un trimestre après son retour au lycée dès la rentrée suivante : cette réconciliation avec la réalité semblait prématurée. Leur généraliste : C’est trop tôt sans doute. Sa convalescence n’est pas terminée. Il aura besoin de quelque temps pour se consolider. À la rentrée suivante, dix-huit mois après les faits, il avait été assidu jusqu’à Noël (ses résultats scolaires étaient corrects : le professeur principal avait raconté que Patrick Neftel passait ses journées à regarder rêveusement par les carreaux des salles de classe) puis s’était effondré de nouveau : pleurs, émiettement, absence à lui-même et au monde extérieur. Que se passait-il dans sa tête ? Disparition de tout enjeu. Disparition de tout intérêt. Il se vivait comme un objet inanimé et percevait la réalité comme un artifice aléatoire où les humains semblaient guidés par des pulsions arbitraires sans dessein particulier : des fourmis sur un rocher. Où aller ? À quoi se destiner ? Pourquoi se lever ? Dans quel but ? Quelle est l’utilité des théorèmes ? Il avait cessé de se masturber (lui qui se masturbait six fois par jour sur des revues qu’il se procurait à Corbeil-Essonnes) : la nudité agissait sur lui avec le même impact que le corps d’une autruche. Le seul sentiment qui continuait de survivre à sa déliquescence (un sentiment à l’agonie : quelque chose de comparable au corps de son père glissant lentement contre le mur de la cuisine en s’empoignant par le manche de la fourchette) était celui de la révolte, une révolte qui ne le vrillait plus et dont il éprouvait les effets comme à travers une vitre, un pur concept qui brillait comme une pleine lune au fond du ciel mais dont il pressentait qu’il pourrait se redéployer. Quelle sorte de révolte ? L’injustice d’avoir été le dédicataire exclusif d’une sanction terminale (aussi frappante qu’une déclaration d’intention) que cet homme au cerveau détrempé aurait dû s’infliger à lui seul. Celui-ci s’était rayé, ultime lâcheté, non pas au nom de ses échecs, de ses insuffisances, de son incapacité à assumer la réalité, mais au nom de son fils et des prétentions personnelles qu’il revendiquait : l’adolescent avait servi de prétexte (et de dérivatif : on avait reporté sur lui la responsabilité d’une décision personnelle) à la logique d’une démission inéluctable. À la rentrée suivante, trente mois après les faits, Patrick Neftel se laissa inscrire par sa mère à des cours par correspondance. Pour subvenir à leurs besoins (ils ne touchaient qu’une minuscule pension), la mère de Patrick Neftel dut se résoudre à faire des ménages dans le lotissement. Ils vivaient pauvrement, ne s’octroyant aucun loisir, aucun moment de distraction, à l’exception du mois d’août qu’ils passaient à la Résidence de la mer. Sa sœur avait pris le parti d’abandonner dans leur passé commun (avec lequel elle semblait rompre : elle désirait se reconstruire ailleurs) le traumatisme de ce terrible événement. Elle avait passé son baccalauréat et poursuivi ses études à Paris en s’inscrivant dans une école de commerce. Elle y avait rencontré un jeune homme insignifiant, catholique, d’une laideur peu commune, doté d’une dentition de cheval, qui trop heureux de pouvoir jeter son dévolu sur une jeune fille gracieuse mais diminuée par les événements destructeurs qu’elle avait vécus avait fini par la séquestrer dans ses conceptions étriquées, si bien que Patrick Neftel n’avait plus vu sa sœur depuis deux ans quand il décida de renoncer à ses cours par correspondance. Il vivait seul avec sa mère, ne voyait plus personne, et ce seul lien avec le monde extérieur (ces enveloppes qu’il recevait, ces cours qui lui étaient transmis, ces exercices qu’il devait faire, les corrigés qui lui étaient renvoyés qui affectaient de le considérer comme un individu effectif) lui semblait mensonger, presque insultant, sans autre effet que de stigmatiser son isolement. Sa solitude semblait se renforcer à mesure que les mois défilaient, chaque semaine qui s’ajoutait poursuivait l’édification de ce cagibi insalubre où il vivait reclus avec sa mère. Le monde réel s’éloignait d’eux de jour en jour, devenait indistinct, d’une abstraction de plus en plus impénétrable. La mère de Patrick Neftel, au printemps 1986, l’engagea à passer son permis de conduire, qu’il décrocha à la troisième tentative. Sa sœur se maria l’année suivante avec l’individu dégénéré qui l’avait kidnappée. Elle était devenue catholique pratiquante et ne fréquentait plus que la famille de son conjoint. Patrick Neftel, qui avait téléphoné à sa sœur à plusieurs reprises ces deux dernières années, avait déduit de leurs conversations qu’elle avait décidé de s’oblitérer dans les principes d’une volonté extérieure, étrangère à elle-même, qui présentait l’avantage de se substituer à l’embarras d’un libre arbitre anéanti, dont elle voulait se démunir comme d’un attribut encombrant du passé. L’hypocrisie de leur idéologie religieuse incita les fiancés à convier à leur mariage Patrick Neftel et sa mère, qui accueillirent l’invitation comme une diversion salutaire. Un château avait été loué à une centaine de kilomètres de Paris où les deux seuls parents de la mariée (au milieu d’un clan adverse inflationniste : deux cents personnes qui étaient des cousins, des oncles, des tantes, des gendres, des belles-filles, des ancêtres : ils procréaient comme des lapins) furent relégués à une table de vieillards taciturnes et de débiles mentaux légers (la contraception y étant proscrite il arrivait au clan adverse d’engendrer tardivement des progénitures diminuées) au milieu desquels on leur donnait le sentiment qu’ils ne dépareillaient pas. Charité chrétienne : on leur tapotait l’épaule avec une compassion amicale : Tout va bien ? Vous n’avez besoin de rien ? Patrick Neftel but beaucoup. Il provoqua les vieillards de la tablée (impassibles : uniquement des grimaces de dentiers) en leur tenant des propos scandaleux. Il demanda aux trisomiques s’ils se suçaient les uns les autres à l’issue des déjeuners dominicaux : ils rigolaient en faisant tinter les verres avec le manche de leurs fourchettes. Ils disaient : Encore ! Encore ! Rigolo ! Rigolo ! L’absence de réaction à ses provocations augmenta la furie de Patrick Neftel. Une violence inattendue s’empara de son esprit enflammé par l’alcool. Il hurla des insanités aux trisomiques. Ils les attira sur la piste de danse où ils exécutèrent des chorégraphies de films de vampire. Ils agressaient les convives de leurs dents découvertes, les yeux exorbités, les doigts fourchus. Patrick Neftel encouragea l’une des débiles mentales à entreprendre un strip-tease. À peine ses seins massifs s’échappèrent-ils du soutien-gorge (Patrick Neftel avait entrepris de les caresser tout en dansant contre elle le sexe dur : déchaîné, vociférant des insultes à l’attroupement interloqué qui s’était constitué autour du couple) que le marié vint le trouver et l’attira hors de la salle. Patrick Neftel, qui ne s’était jamais battu de toute sa vie, demandant à son beau-frère de lui lâcher le bras (il refusa : il le tenait fermement en le conduisant vers le parking), se débattit violemment et lui cassa deux dents, qui disparurent dans le gravier. On tenta de calmer Patrick Neftel en l’arrosant d’eau fraîche sur le capot d’une voiture tandis que chrétiennement les familiers du marié tentaient de discerner au milieu du gravier les deux canines chevalines descellées. Des gendarmes débarquèrent sur les lieux. On leur désigna le responsable de la rixe. Patrick Neftel souffla dans un ballon. Une vieille tante réclamait de l’indulgence pour cet être douloureux : Soyons cléments pour ceux qui souffrent ! Accordons-lui la miséricorde du Seigneur ! – Je t’emmerde vieille salope tu vas fermer ta gueule espèce de truie ! lui répondait Patrick Neftel que ses propos exaspéraient. Qu’il revienne plutôt me voir l’autre enculé que je lui brise sa mâchoire de trotteur ! Je vais lui fabriquer un sourire de volaille vous allez voir ! Il va boire des yaourts à la paille jusqu’à sa mort ! Et lâchez-moi bordel de merde ! ajoutait-il à l’attention des gendarmes qui le tenaient fermement par les épaules contre la vitre d’une Mercedes. Lâchez-moi ! Je suis pas un assassin ! Je vais pas m’enfuir dans la nuit ! On le menotta. On le conduisit à l’intérieur d’une estafette. On le véhicula à travers la forêt sombre, hostile, emplie de sangliers, qui encerclait le château. Il passa la nuit en cellule de dégrisement. Sa mère parlementa avec les parents du marié pour qu’ils retirent la main courante qu’ils avaient déposée. Sa fille s’était éclipsée, en pleurs, sans lui dire au revoir ni lui adresser la parole. Vous paierez les frais de dentiste ! ne cessait de répéter le père du marié. Je veux ! J’exige des dents en céramique ! De la plus haute qualité ! Quitte à aller à Miami ! – Je paierai ce que vous voudrez. Mon gendre retrouvera ses dents d’avant. – Votre gendre ! hurlait de rire le père du marié : un rire atroce, sardonique, qui faisait se remémorer aux frondaisons des arbres autour du château les hurlements de loup des temps jadis. Votre gendre ! Vous osez dire votre gendre ! Laissez-moi rire ! Il n’est pas ! Il n’a jamais été ! Il ne sera jamais votre gendre vous m’entendez ! Jamais votre gendre ! Dût-il retrouver sa dentition ! Nous n’aurons plus aucune espèce de rapport avec vous ! Et surtout… surtout… avec ce… ce dégénéré… ce malade mental… ce psychopathe qui vous sert de fils ! Il faut le faire interner ! Votre fille me l’avait déjà dit qu’il avait toujours été un peu spécial ce garçon ! Mais là ça dépasse l’entendement ! Briser les dents d’un garçon inoffensif comme le mien, chrétien, sportif, sain d’esprit, adepte de la varappe, le jour de son mariage ! Une telle chose ne s’est jamais vue ! – Et donc la main courante… sanglotait la mère de Patrick Neftel. – Maintenue ! Contresignée ! Elle protégera des innocents de la folie barbare de votre fils ! La mère de Patrick Neftel vint le chercher à la gendarmerie le lendemain après les douze heures d’isolement réglementaires. Elle ne cessait de sangloter. Elle voulait se suicider à son tour. C’est ça ! Suicide-toi ! Très bonne idée ! Ce sera jamais que le deuxième suicide qu’on me fera porter ! Elle ne cessait de lui dire qu’il avait tout dévasté. Par ta faute… On la reverra plus… Plus jamais je reverrai ma fille… pleurait-elle dans l’habitacle de la Polo. – De toute manière elle n’est plus elle-même. On nous l’a endoctrinée. On nous l’a métamorphosée. Elle a été recrutée par une secte ! Jésus-Christ-Notre-Seigneur ! Tu l’as entendue à la messe ! Elle se disait brebis de Dieu ! Je ne suis plus qu’une brebis de Dieu elle répétait sans cesse au milieu des bougies ! Elle est devenue une autre ! Elle ne sait plus qui elle est ! Ce type abject a jeté son dévolu sur elle : elle s’est laissé entraîner ! Je suis certain qu’elle ne sait même pas pourquoi ! Cette décision qu’on a prise pour elle lui évite de penser ! – Tu racontes n’importe quoi. Elle pleurait sans discontinuer. Elle l’aime. Il faut bien qu’elle l’aime si elle l’a épousé ! – Comment veux-tu qu’on puisse aimer un type pareil ! Un cheval ! D’une laideur si totale ! Un type si dénué de tout ! Qui n’a jamais connu la plus petite pensée… la plus petite lueur d’intelligence ! Obtus ! Inculte ! Insensible ! Aussi bouché qu’un raccord de plâtre ! – Tu retrouves ton lyrisme d’autrefois. J’aurais préféré que ce soit en une autre occasion… – De toute manière elle avait déjà commencé… la rupture est consommée voilà tout. – Et combien ça va me coûter ? Combien ça va me coûter ! – De quoi ? Qu’est-ce qui va te coûter ? – Mais les dents ! Les dents de ton beau-frère ! Tu sais que c’est cher les implants ! Ils veulent qu’on aille à Miami pour les refaire ! – Mais elles ne valaient rien ! Elles étaient pourries ! On se l’est toujours dit ! Pourquoi aller à Miami pour trouver un vétérinaire ! Tu demandes à ton boucher de te mettre de côté deux dents de cheval ! La mère de Patrick Neftel lui ordonna de se taire : Tu te tais maintenant ! Je ne veux plus t’entendre ! elle hurlait et frappa les vitres avec ses poings. Ils ne se parlèrent pas pendant les trois semaines qui suivirent l’événement – le premier depuis que leur vie avait été interrompue cinq ans plus tôt.
J’ai annexé deux autres tables où s’entassent désormais un certain nombre de livres, l’ensemble de mes carnets, de vieux cahiers rigides, des manuscrits intermédiaires de Demi-sommeil et du Moral des ménages. Parmi les livres qui font des piles sur les trois tables, Les Bacchantes d’Euripide, les poèmes de Mallarmé (où j’ai voulu relire Hérodiade : j’y reviendrai plus tard), Dedalus de Joyce (où j’ai l’intention de retrouver les pages qu’il consacre à l’épiphanie), Les Métamorphoses d’Ovide (pour Proserpine), Les Dieux antiques de Mallarmé (pour Proserpine également), la Médée de Sénèque, un ouvrage de qualité moyenne sur l’histoire des souliers, Cendrillon de Perrault et Cendrillon des frères Grimm, le journal de Gombrowicz (où je voudrais localiser, orienté par des griffures de couleur rose que j’y ai mises, les passages qui assassinent les gourmets et la littérature pour littéraires), un recueil de poèmes de Nietszche (où Google m’a informé que se trouvait un poème consacré à l’automne), un livre énorme, relié en cuir, sur l’histoire du Palais-Royal, l’ensemble transbahuté chaque matin à la terrasse du Nemours dans une valise à roulettes, laquelle intensifie la sensation que j’éprouve de partir en voyage. À présent je bois un double express serré en cherchant dans un cahier, qui date de l’élaboration de Demi-sommeil, les notes que j’ai pu prendre sur la thématique de l’automne. Préambule météorologique : cette semaine s’est déroulée de bout en bout (et nous ne sommes que jeudi après-midi) sur le mode extatique du sublime. Une extase douce, lente, intime, ensoleillée. Une lumière élégiaque, murmurée, incarnée, amoureuse. Ceux qui sont sensibles aux résonances métaphysiques de cette saison m’auront compris. Une lumière dont on éprouve la sensation qu’elle vous enrobe en vous parlant. Une lumière qui vous concerne, qui vous implique, qui vous accepte, qui vous inclut. Qui n’est plus un phénomène extérieur et distant, indifférent et infini, insignifiant et inhumain, qui fige le monde comme une ampoule dans sa réalité simpliste. Mais présence. Mais matière. Mais proximité. Mais intimité. La lumière a l’air proche, générée à notre échelle, tout près de nous, tout près des choses. Elle n’est plus céleste mais terrestre. Elle n’est plus cosmique mais humaine. Elle a l’air d’énumérer les monuments, les silhouettes, les branches des arbres, les toitures des immeubles. Elle circule entre les choses comme de l’eau aérienne, colorée, mélodieuse. C’est exactement ce que je vois en cet instant en regardant avec avidité l’esplanade du Palais-Royal. Le grand dehors devient intériorité. Une lumière d’intérieur, une lumière d’antichambre, qui semble atténuée par des tentures ou des persiennes. Il n’est plus question de soleil, de vide céleste, de vastitude cosmique, de réalité extérieure. Il est question d’un lieu intime qui nous abrite, d’un lieu sacré qui nous protège, qui pourrait être une chambre, une antichambre, un théâtre, un boudoir, une bibliothèque. J’éprouve cette sensation de me trouver non plus à la surface du monde, ouverte au ciel, au vide, au néant, mais à l’intérieur d’un lieu, un lieu feutré, cloisonné, fermé par un plafond de douceur. Voilà donc le premier axiome que je pourrais propulser vers vos cœurs comme une fléchette : L’automne est avant tout un lieu. Corollaire immédiat : Un lieu où je me trouve avec moi-même dans un rapport d’élucidation ininterrompu. Je tourne les pages de mon cahier et cherche des phrases dont je pourrais me dire qu’elles désépaississent ce mystère essentiel. Et je tombe sur celle-ci, datée de 1992, écrite un soir pluvieux d’octobre à la terrasse d’un café non loin d’ici : La nuit d’automne : un miroir noir. Ce sont les pensées qui se reflètent dans la nuit. Ce n’est pas de nous que nous montons mais de la ville. Ce n’est pas de notre cerveau que montent nos pensées mais de la ville. Bruno est enfermé chez lui. Il sait que la nuit d’automne l’attend dehors. Et dès qu’il sortira il jaillira de la nuit à lui-même. Le serveur s’approche de ma table et me demande si les deux autres qui les voisinent, chargées de livres et de carnets, pourraient être libérées : J’ai quatre personnes qui cherchent à s’installer. Lesdits consommateurs se tiennent figés derrière lui dans des postures de comploteurs, Anglo-Saxons dont les tenues de sport, les pulls à col roulé, les blousons satinés m’éblouissent de leur laideur. – Elles sont prises. Vous voyez bien que ces trois tables sont occupées. – Et prises par quoi ? Et occupées par qui ? Je vois surtout que ces deux tables sont occupées par personne ! Je le trouve assez désagréable pour le serveur d’un établissement dont j’ai fait mon annexe depuis déjà une vingtaine de jours. Les express, les Perrier, les salades, les crèmes au caramel que j’y consomme quotidiennement, réglés chaque soir par carte bancaire, me laissaient espérer de sa part des égards plus marqués. J’ai des gens qui cherchent une table. Alors tout votre barda… tous ces trucs… on est pas à la ferme… – Qu’est-ce qu’ils veulent boire ? Demandez-leur ce qu’ils veulent boire. Le serveur me regarde interloqué et se tournant vers les Anglo-Saxons s’entretient quelques secondes avec eux. Je poursuis la lecture de mon cahier : Au printemps je ne sais plus qui je suis. Ma vie n’a plus aucun sens. Un peu plus loin : Les soirs d’automne sont des impostures de nuit. Les soirs d’automne sont comparables à une éclipse de soleil au climax de notre conscience de soi. J’ai besoin chaque année de repasser par l’automne pour savoir qui je suis. Le serveur réapparaît : Des thés et des parts de tarte. Des tartes aux pommes. Je lève les yeux : C’est l’heure du goûter. Nos amis ont envie de sucreries. Alors vous me mettrez cinq thés. Et puis cinq parts de tarte. Voilà, merci, ce sera tout… et je retourne à mes écrits. Voilà des années que je cherche, ces vieux cahiers peuvent l’attester, à circonscrire ce phénomène. À les relire aujourd’hui, aucune de ces notes ne me semble approcher la réalité de ce miracle annuel, ni même les sensations que j’en retire, identiques d’une année sur l’autre, et dont on pourrait dire qu’elles constituent le socle de ma personne. N’est-il pas imprudent de consacrer une conférence entière à un sujet aussi insaisissable que celui-ci, dont la substance échappe à mes phrases au moment même où il me semble qu’elles l’ont emprisonnée ? Tout est plat, vide, stérile, refroidi. J’aurai l’air de quoi devant cette assemblée cosmopolite quand je me serai répandu à la faveur de développements si insipides ? J’aurai l’air d’un con vraisemblablement : enseveli sous mon barda encombrant. Pourtant je continue de croire que le grand livre que j’écrirai un jour contiendra en son sein comme le fruit son noyau cette thématique indocile, à mille lieues des clichés qu’elle s’attire et des idées reçues qui prolifèrent dans son sillage, feuilles mortes, ciels bas, déclin, tristesse, sanglots longs, décadence, pourriture. Et la hantise pour tous de novembre, mois mortifère, caveau qui les séquestre. Même Nietzsche, dont je prélève sur la table le recueil de poèmes (1858-1888) : Voici l’automne : il – finira par te briser le cœur ! [À la ligne] Prends ton vol ! Prends ton vol ! [À la ligne] Le soleil glisse au flanc de la montagne [À la ligne] Il monte, monte, [À la ligne] Et se repose à chaque pas. [Nouvelle strophe :] Comme le monde est fané ! [À la ligne] Sur des fils mollement tendus [À la ligne] Le vent joue son air. [À la ligne] L’espoir a fui [À la ligne] Et sa plainte court après lui. L’espoir a fui ? Le monde serait fané ? Mais quelles conneries que ces clichés incrustés dans l’inconscient collectif ! Est-il possible que je sois le seul à considérer l’automne comme une saison féerique ? Est-il possible que je sois le seul à concevoir l’automne comme une expérience qui n’est pas uniquement temporelle mais spatiale, un intervalle de temps comme une architecture, un édifice festif illuminé où l’on pénétrerait par une porte, début septembre, et d’où l’on sortirait à l’autre extrémité par une deuxième, le 31 décembre, avant de s’engager dans des jardins glacials, griffus, aussi aigus qu’une gravure ? À cet égard, amis chinois, japonais, si silencieux, amateurs de simulacres, appréciant la mise en graviers des concepts, il serait peut-être instructif que je vous dise de quelle manière je perçois la structure de l’année. L’approche scientifique, fondée sur une observation du soleil par rapport à la terre, aboutit à une répartition équitable : quatre saisons de trois mois chacune. L’approche sensible, fondée cette fois sur le vécu, sur les effets que les saisons produisent sur les sens, sur le corps, sur le mental, sur notre imaginaire, envisage-t-elle les choses avec la même froideur rationaliste ? On va voir qu’en réalité l’année ne se divise pas en chapitres de proportions égales – même si l’on trouve, en lieu et place de ce système homogène des trimestres, une sorte d’effet miroir et de répartition symétrique. L’automne démarre le 1er septembre et s’achève le 31 décembre. L’automne dure donc quatre mois. Quatre mois dont j’ai dit à l’instant qu’ils constituaient une architecture, une sorte de longue galerie majestueuse, large, haute sous plafond, ornée de miroirs, éclairée par des lustres : une salle de bal. Puis nous avons, au débouché de la galerie, auxquels on accède par le perron de la Saint-Sylvestre, accouplés, conjugaux, janvier et février, jardin à la française couvert de givre. L’hiver dure donc deux mois er . Débute le 1 mars, qui s’achève le 30 juin, une période détestable qui s’appelle le printemps. Horrible chose que le printemps, prurit, hypermarché, intervalle commercial, adolescent, acnéique, immature, aux pulsions les plus sottes, aux engouements les plus précaires, j’y reviendrai plus tard plus amplement. Le printemps dure donc quatre mois er . Et puis démarre le 1 juillet, qui s’achève le 30 août, un intervalle qu’on intitule l’été et que l’approche des mois d’automne perfuse de l’intérieur, comme une prémonition, comme un bonheur anticipé et l’ivresse d’une imminence, de sensations que je trouve délicieuses. L’été dure donc deux mois. J’apprécie l’été et l’hiver car ils encadrent l’automne et s’en imbibent : l’automne commence à résonner dans l’espace de l’été et continue de résonner dans l’espace de l’hiver. L’année se décompose ainsi en deux saisons de quatre mois, des quadrimestres, le printemps et l’automne, et en deux saisons de deux mois, des bimestres, l’été et l’hiver. Voilà la vraie réalité de la structure saisonnière de l’année, fondée sur une approche sensible, physique, mentale, psychologique. On pourrait même aller plus loin et affirmer que l’année se constitue de deux blocs antagonistes séparés l’un de l’autre par la tension politique d’une guerre froide : le bloc civilisé formé par la coalition été/automne/hiver, qui dure huit mois, opposé au bloc hostile du printemps, idiot, terroriste, arbitraire, qui dure quatre mois. Et l’on voit donc, avec d’une part la galerie des glaces : l’automne, le jardin à la française : l’hiver, l’hypermarché de zone industrielle : le printemps, le promontoire délicieux : l’été, que l’année possède une topographie, une géographie, une configuration paysagère. Je suis convaincu que tout un chacun intériorise instinctivement une perception de ces douze mois qui lui est propre, ancienne, héritée de l’enfance. Par exemple le printemps a toujours été pour moi comme une côte à grimper. Je suis assommé chaque année début mars par la perspective de l’effort à consentir pour franchir cet obstacle humiliant et parvenir à ce sommet qui culmine : l’été, dont début août je dévale délicieusement la pente aimable vers l’amorce de l’automne, qui démarre le premier jour de septembre. Êtes-vous sensibles aux cycles ? Êtes-vous sensibles aux effets des unités temporelles circulaires ? Et possèdent-elles chacune, ces unités temporelles circulaires, une topographie, une géographie, une configuration paysagère ? Voilà une vraie question. La minute possède-t-elle sa salle de bal, son jardin de buis, son hypermarché, son promontoire fleuri ? Ou se révèle-t-elle impassible ? Sommes-nous aussi sensibles aux autres cycles que nous le sommes au cycle annuel ? Les autres cycles présentent-ils des déclivités ? Est-il indifférent ou décisif de se trouver à tel instant d’un cycle plutôt qu’à tel autre ? Un cycle est une unité qui repart à zéro au moment où elle expire et qui dès lors se répète inlassablement sous la même forme en s’enchaînant servilement à elle-même. Nous avons la seconde, la minute, l’heure, la journée, la semaine, le mois, l’année, le siècle, le millénaire. (En cet instant je repense au tout début du livre II des Métamorphoses d’Ovide, où apparaît Phoebus assis sur un trône serti d’émeraudes, drapé dans un vêtement de pourpre. À droite et à gauche étaient le Jour, le Mois, l’Année, les Siècles, et, placées à des intervalles réguliers, les Heures. Là se tenait aussi le Printemps, la tête ceinte d’une couronne de fleurs ; là, l’Été, nu, portant une guirlande d’épis ; là, l’Automne, barbouillé du jus des grappes foulées ; et l’Hiver de glace, à la chevelure blanche en désordre. Cette mise en espace, dans une même salle d’un édifice, des unités temporelles personnifiées, m’a toujours enchanté.) Le caractère cyclique de chacune de ces unités exerce-t-il une réelle emprise sur nos vies ? Si l’on se livre à cet exercice, par exemple au moment de s’endormir (au lieu de compter les moutons), on aboutit à des constatations du plus grand intérêt, qui permettent de circonscrire trois ensembles. 1/ L’ensemble des unités impassibles : la seconde, la minute, le mois, la décennie, le siècle et le millénaire. 2/ L’ensemble des unités paysagères : la journée, la semaine, l’année. 3/ L’ensemble des unités a priori impassibles (et que j’ai incluses d’emblée dans cet ensemble) mais qui peuvent devenir paysagères dans un contexte déterminé : l’heure (dans le cas de l’heure de cours par exemple : à dix minutes de la fin du cours de mathématiques on commence à ranger son compas dans sa trousse en attendant que sonne la cloche), le mois (avec le concept fin de mois difficile ; ou bien encore, pour les juilletistes ou les aoûtiens, la fin du mois qui coïncide avec la fin des vacances), le siècle (avec le concept fin de siècle et l’atmosphère déliquescente qu’on lui accole). Dans l’ensemble numéro deux, celui des unités paysagères, l’intervalle de temps que je préfère dans la journée est la fin d’après-midi ; dans la semaine : le jeudi et davantage encore le vendredi ; dans l’année : les quatre mois d’automne. Je pense que l’on fonctionne en superposant les transparences respectives de ces trois unités paysagères et en laissant de côté dans l’indifférence la plus absolue l’amas des unités impassibles. Et nous avons clairement conscience de nous positionner à chaque instant en fonction de ces trois référents primordiaux : le jour, la semaine, l’année. Un lundi de printemps en fin de matinée : j’ai généralement envie de me suicider. Un mercredi de mars en début d’après-midi, le mercredi 17 mars à 14 h 12 par exemple : À l’aide ! au secours ! un pur cauchemar ! venez-moi en aide ! Mais actuellement, au moment où j’écris ces notes dans mon carnet en terrasse du Nemours, nous sommes le JEUDI 14 OCTOBRE, c’est L’AUTOMNE, il est DIX-HUIT HEURES VINGT : un pur bonheur. Il ne peut se concevoir de position temporelle plus agréable que celle-ci : un jeudi d’automne en fin d’après-midi. C’est sans doute la raison pour laquelle vous me voyez si prolixe, embarqué vent arrière dans des divagations si dynamiques. Mais je reviens à la question centrale que je posais en préambule. Suis-je le seul à me démarquer de ces clichés qui endurcissent comme d’une armure la substance enchanteresse de l’automne ? Et après ça j’ambitionne de devenir auteur de best-sellers ! D’emporter des Airbus de lecteurs dans l’ivresse de mes phrases ! Je devrais téléphoner à Jean-Marc Roberts : Jean-Marc, écoute, laisse tomber, laissons tomber, je ne toucherai jamais les foules. On a plafonné à 12 000 avec Existence. C’était le maximum qu’on pouvait faire. – Qu’est-ce qui te fait dire ça ? s’étonne mon éditeur. J’y crois. Je crois en toi. Tu vas percer. Avec ton prochain livre. – Tu crois ? Tu penses ? – Je le sens. Je le sais. J’en suis certain. – Tu dis ça à tous tes auteurs. – J’ai trente auteurs qui sont chacun mon seul auteur. – Ça me va. Bon deal. Mais… lui dis-je. – Mais quoi ? me répond-il. – Je suis aux antipodes de tous les gens, de leurs désirs les plus secrets, de leurs tendances les plus marquées. Comment veux-tu que mes livres les intéressent ? Ils ne font qu’isoler, sublimer, des goûts, des désirs, minoritaires, marginaux, endémiques, de maniaque, de spécialiste ! – Exemples… me demande-t-il. – Mais l’automne par exemple ! Et les jeunes filles bronzées à petites fesses musclées, blondes, décolorées, aux doigts rectangulaires, qu’on voit proliférer à la télévision ! Avec des tatouages ! De petits seins en pomme ! Des aréoles comme des interrupteurs ! Et des toisons pubiennes réduites aux dimensions d’un sparadrap ! Blondes ! Menues ! Sincères ! Bavardes ! Émues ! Sirupeuses ! Larmoyantes ! Maquillées ! Tracassières ! Silence au bout du fil. Et pourquoi pas des rousses laiteuses, transparentes, avec des cheveux lourds, des yeux verts ? Et pourquoi pas à la télévision des Hérodiade au clair regard de diamant ? Et pourquoi pas des Cendrillon méditatives, aux petits pieds cambrés ? Ou des Médée furieuses, métalliques, flamboyantes de clarté ? Et pourquoi pas des femmes fusées, héroïques, hélicoptères, saisissantes ? Et à la place toutes ces jeunes filles d’actualité ! Et qui chaussent du 40 ! Elles chaussent toutes du 40 ces jeunes filles ! 40 ! 41 ! 42 ! C’est Christian Louboutin lui-même qui me l’a dit ! Tu le savais ?! Silence persistant de Jean-Marc Roberts. Je voudrais consacrer mon prochain livre à l’automne. Et également à la cambrure du pied. Mon prochain roman. Ça t’en bouche un coin ! Un livre sur la pointure 37 ½. En attendant j’écris sur ces sujets une conférence qu’un type m’a commandée… un Génois ténébreux… – Tu te prends pour un poète parnassien ? Tu vas l’écrire en vers ton roman sur l’automne ? – Je suis tombé sur un sondage effectué par l’institut Ipsos du 4 au 15 novembre 2003, en d’autres termes en plein cœur de l’automne. C’est un sondage qui s’intitule « Les points cardinaux de la sexualité ». Il a été réalisé en interrogeant mille personnes issues d’un échantillon représentatif de la population âgée de 35 ans et plus. À la question « Quelle est votre saison préférée pour faire l’amour ? », voilà ce que répondent les gens. Tu m’écoutes ? Ça t’intéresse ? – Mais bien sûr que je t’écoute ! Vas-y… les saisons préférées pour faire l’amour… – Toutes les saisons se valent : 42 %. Cela me confirme dans l’idée que 42 % de mes contemporains (j’aurais même dit 50 %) ont été laminés : tout se vaut. Ils ne font pas de différence entre l’aimable et l’essentiel, le printemps et l’automne, la pizza surgelée et la pizza au feu de bois. Aucune hiérarchie. Il n’y a plus de relief. Tout est aplati. Ils sont mécanisés. Tu ne trouves pas ? Comment peut-on répondre Toutes les saisons se valent ? – Et les autres ? Qu’est-ce qu’ils ont répondu les autres ? – Toutes les saisons se valent : 42 %. L’hiver : 12 %. Le printemps : 14 %. L’été : 29 %. L’automne : 1 %. Je ménage un long silence. J’entends Jean-Marc Roberts qui respire dans l’écouteur. Je n’invente pas ! C’est trop beau pour être vrai ! L’automne : 1 % ! Pas 9, pas 8, pas 5 ! Non ! 1 % ! Proche du zéro ! C’est inouï ! Ce qui signifie que mon livre va intéresser 1 % des gens ! Si tu ajoutes les rousses, les Médée, les cantatrices, les Hérodiade, les Cendrillon qui y pullulent, on tombe sans doute à 0,5 % ! Peut-être même 0,2 % ! Pas un seul cul musclé dans tout mon livre ! Pas une seule touffe pubienne réduite au minimum ! Aucune marque de maillot sur un bronzage de brindille ! – Bon… me dit Jean-Marc Roberts. Nous voilà bien… – Et toi ? Et toi c’est quoi la saison à laquelle tu préfères faire l’amour ? – Le printemps. – Et la saison à laquelle tu penses le mieux à l’amour, à la femme idéale ? C’est au printemps que tu rêves à l’amour, à la femme idéale ? Ça m’étonnerait ! – Je n’y pense plus. J’ai trouvé la femme idéale. – Moi aussi mais j’y pense quand même. J’ai trouvé la femme idéale et je continue de penser à la femme idéale. Et les gens ! 58 % préfèrent l’été ! C’est leur saison préférée car il fait chaud ! Les gens aiment avoir chaud ! Ils aiment voir à la télévision de petits culs musclés, des nanas menues, émues, bavardes, des logiciels lacrymaux dégénérés ! Et avoir du soleil ! Pour pouvoir faire des barbecues ! Et pour pouvoir plonger dans leurs piscines ! Et se mettre en maillot ! Va savoir pourquoi les gens adorent se mettre en maillot ! Mais moi je déteste, je déteste me mettre en maillot ! Mais c’est la pire des choses que je puisse envisager me mettre en maillot ! Moi mon truc c’est les rousses, l’automne, les cantatrices diaphanes qui me chantent du Monteverdi a capella dans une suite du Bristol Palace de Gênes, sur des talons Christian Louboutin de douze centimètres ! Moi mon truc c’est les reines, les tueuses, les Médée cisaillantes, les femmes de pouvoir, les intelligences telluriques ! Je suis un féministe ! J’en ai assez de ces pétasses aux fesses musclées ! – C’est tout ? me demande Jean-Marc Roberts. – C’est tout pour aujourd’hui je crois. – Alors salut. Et n’oublie pas : ton manuscrit en février. Il raccroche. Dans l’intervalle le serveur à déposé sur ma table deux théières, cinq parts de tarte, écartant les piles de livres, les carnets à spirale, les vieux cahiers rigides en périphérie des plateaux. J’ai bien fait de résister à la tentation de téléphoner à Jean-Marc Roberts car certainement la conversation aurait pris un tour analogue à celui-ci. Cela étant il m’est venu une idée : plusieurs idées consécutives. Tout d’abord j’envoie un sms à une trentaine de mes amis en leur demandant : Quelle est votre saison préférée ? Les réponses que j’obtiens, instantanées, déclenchent l’apparition d’une deuxième illumination : me faire offrir un sondage national sur les saisons, dont je pourrais exploiter les résultats dans ma conférence. De la sorte je pourrais connecter ce sujet désuet, inactuel, à la teneur de la conscience contemporaine – à mon fonds de commerce littéraire. Un sondage me permettrait de mesurer ma subjectivité à la subjectivité du grand nombre, de lancer sous les voûtes de l’opinion publique, pour voir comment elle y résonne, pour voir comment elle quantifie, décompose statistiquement ma différence (ce que je n’ai cessé de faire dans mes précédents livres mais sans l’appui d’outils scientifiques), la question qui est pour moi la plus précieuse de toutes : l’empire de l’automne. De quelle manière la sensibilité contemporaine, ventilée par âges, sexes, classes sociales, niveaux d’études, lieux de résidence, orientations politiques, proximités partisanes, perçoit-elle les saisons ? Me voilà dans mon élément ! L’entremêlement du social et de l’intime, du stéréotype et du singulier, du politique et du sensoriel, de l’opinion publique et de l’avis personnel ! Et de surcroît je serai peut-être en mesure d’identifier le portrait-type de ceux qui aiment l’automne ? Le portrait-type de mes lecteurs ? L’employé de sexe masculin, socialiste, âgé de vingt-cinq ans et implanté en milieu rural ? La retraitée apolitique issue des classes moyennes, coulant des jours paisibles dans une agglomération de moins de trente mille habitants ? Ou la jeune femme de quarante ans, urbaine, diplômée, à fort pouvoir d’achat ? Je commence à découper l’une des cinq parts de tarte : succulente, et me verse un peu de thé dans l’une des nombreuses tasses qui se trouvent sur les trois tables. En réalité (c’est imprévu : voilà que quelque chose d’aussi désincarné qu’un ensemble de données statistiques se met à actionner la machine à fantasmes), ce serait délectable si le profil socioprofessionnel circonscrit par les résultats du sondage devait être la jeune urbaine de quarante ans, diplômée, libérale, disposant de revenus suffisamment importants pour s’offrir des souliers Christian Louboutin et une suite au Bristol Palace de Gênes ! J’ai reçu trente et une réponses aux sms que j’ai envoyés. Quatorze de mes amis ont répondu : Le printemps. Dix de mes amis (dont Margot et Jean-Marc Roberts) ont répondu : L’été. Six de mes amis (dont Angelin Preljocaj) ont répondu : L’automne. Un seul de mes amis (en l’occurrence une amie : Dolorès Marat) a répondu : L’hiver. J’ai reçu des sms plus complexes qu’une simple réponse. Jean-Michel B. : Je crois le début de l’automne quand il y a un froid sec avec une belle lumière. Jérôme L. : Les saisons de transition. En fait mai juin juillet. Mais je choisis le printemps. Jérôme L. fait comme moi : il déconstruit la partition trimestrielle de l’année et circonscrit un intervalle de trois mois qui lui est strictement personnel, mai juin juillet, qui n’est ni un trimestre ni une saison identifiés comme tels mais quelque chose de chimérique que localisent ses perceptions sensorielles. Stéphane D. : La fin du printemps. Joëlle C.-F. : Le début de toutes : la plus belle des réponses que j’ai obtenues. Ursula S. L. : La demi-saison, à quoi j’ai répondu : Je te rappelle URSULA qu’il y a quatre saisons ! LAQUELLE tu préfères ?! à quoi elle a répondu : Qui a dit 4 ? Au Moyen Âge on en distinguait 8 (cf. tableaux de Bruegel) et dans les tropiques il y en a 2. Alors vu que ta question n’était pas précise (ou trop ethnocentrée) je choisis la demi-saison…, à la suite de quoi j’ai pu lui extorquer : De toute manière tu connais la réponse : l’automne. Ce qui donne : Le printemps : 43,33 % ; L’été : 33,33 % ; L’automne : 20 % ; L’hiver : 3,33 %. Et si je m’intéresse aux femmes : 41,66 % des femmes de mon échantillon ont répondu L’été, 25 % des femmes de mon échantillon ont répondu Le printemps, 25 % des femmes de mon échantillon ont répondu L’automne et 8,33 % des femmes de mon échantillon ont répondu L’hiver, ce qui tendrait à démontrer 1/ que leur saison préférée est l’été et 2/ qu’elles sont plus sensibles à l’automne que les hommes. Isabelle T. : J’ai toujours aimé le début du mois d’avril et la fin du mois de septembre. Je déteste l’été. Évidemment j’ai compris depuis le diagnostic de ma maladie que ces périodes correspondaient à mes phases de « manies ». L’automne sans hésitation.
Clotilde, la mère de ses deux filles, Laurent Dahl l’avait rencontrée lors d’une soirée organisée par son école. Il ne s’était pas dit de prime abord qu’elle était la jeune fille de ses rêves, dans la lignée de l’actrice rousse dont il était tombé amoureux quelques années plus tôt. Il avait été frappé par la grâce de son corps, ses longues jambes fines, la crépitante vivacité de son regard (elle lui avait plu comme peut plaire ordinairement une jeune fille attractive de dix-neuf ans), mais plus encore par l’intérêt qu’elle lui avait manifesté, qui dévoilait la perspective inopinée d’une aventure. Il s’était retrouvé dans la situation exaltante de plaire à une jeune fille que les hommes désiraient (il se disait qu’elle devait avoir connu un grand nombre d’expériences sexuelles, probablement avec des hommes mariés, des sportifs, des motards, des séducteurs de boîte de nuit) et cela seul l’avait conduit vers ce modeste ailleurs-là qu’elle incarnait, sexy et sulfureux. Originaire de Bordeaux, elle étudiait la littérature anglaise à la Sorbonne et partageait avec sa sœur un studio d’une quarantaine de mètres carrés dans la banlieue ouest de Paris. Désinvolte et charmeuse, Clotilde n’avait pas tardé à s’attacher Laurent Dahl par la vivacité de son intelligence. Un certain nombre de principes que Laurent Dahl trouvait simplistes la retenait de se soumettre avec servilité, c’est la façon dont elle voyait les choses, à l’orthodoxie de l’élégance féminine, qu’elle trouvait avilissante. Vêtue avec simplicité, éradiquant talons, maquillage, robes coquettes, accessoires sophistiqués, elle se donnait selon les jours soit l’apparence d’une paysanne idéaliste, à l’érotisme espiègle, où la fraîcheur de sa silhouette éclatait comme une fleur, soit l’apparence d’une étudiante incommode, aux opinions rugueuses, dont les ourlets étaient réalisés à l’agrafeuse. À chaque fois que Clotilde s’exprimait, une sorte de grand désordre adolescent se déployait sur sa physionomie. Elle s’incarnait sans cesse en turbulences grammaticales et gestuelles, quelque chose d’indomptable, des postures, des attitudes, des expressions accompagnaient ses phrases – et chaque figure physique qu’elle produisait semblait dictée par un moment particulier du langage. Laurent Dahl la regardait arrondir les lèvres, battre des paupières, secouer la tête, s’éclairer, mimer d’autres visages, pivoter brusquement, émettre de larges sourires, plaquer ses doigts sur ses pommettes, exécuter avec la tête de rapides rotations, battre la mesure d’une phrase interminable avec ses pieds, tel un jazzman. Spécialiste de la digression arbitraire, emportée en permanence par la même quantité d’énergie et de fluide syntaxique, Clotilde passait par les analogies les plus curieuses d’un sujet à un autre, traversait des paysages variés qui la rendaient tour à tour poétique, solennelle, ironique, inquiétante – assise dans la cuisine devant les restes de leur repas, une cigarette à la main, sous le regard de Laurent Dahl qui l’écoutait silencieusement. Il avait découvert l’existence d’événements douloureux, parfois cruels, que Clotilde avait vécus, et dont il supposait qu’avaient résulté l’exceptionnelle maturité de son esprit, son instabilité, sa violence instinctive, son attachement aux situations complexes, son goût immodéré pour les conflits, les dialectiques hostiles, les stratégies d’épuisement. Le point noir de sa vie : sa mère. Ses parents s’étaient séparés quand elle avait quatre ans, elle avait été élevée par son beau-père, Philippe, un homme exceptionnel, avec lequel sa mère s’était remariée. Ils habitaient (avec sa sœur, sa demi-sœur et le fils que celui-ci avait eu d’un premier mariage) dans une maison de maître au milieu d’un parc, à Meudon, dont elle conservait, attachée à ses souvenirs d’enfance, une nostalgie émerveillée. C’est un homme exceptionnel mon beau-père, avait-elle dit un soir à Laurent Dahl. Impossible de me passer de lui. Je n’ai jamais rencontré de ma vie un homme aussi intelligent. – Qu’est-ce qu’il fait ? – P-DG. Il dirige un groupe industriel. – Impossible de t’en passer ? Mais pourquoi t’en passerais-tu ? – Ma mère m’a interdit de le revoir. Quand ils ont divorcé elle est repartie vivre à Bordeaux. Un divorce atroce. Elle refusait la séparation. Ils passaient leur temps à s’engueuler. C’était constant… d’une violence indescriptible… – Et tu le vois quand même ? – En cachette. Elle m’interroge sans cesse… elle me demande sans cesse si je l’ai vu. Une fois, pour voir, je lui ai dit qu’on s’était croisés et qu’on avait bu un verre dans un café. Elle s’est mise à hurler. Elle est devenue hystérique. Je lui ai raccroché au nez. Elle m’a rappelée. Elle a menacé de se suicider si elle apprenait qu’on se voyait régulièrement. Je lui ai raccroché au nez une nouvelle fois et j’ai débranché la prise. Philippe, tu verras, c’est quelqu’un de précis, de rationnel, de méthodique, qui se maîtrise, ça la met hors d’elle. Elle hurle, elle l’insulte, elle lance des vases à travers la pièce, elle le bombarde de remontrances, de revendications… et lui… impassible… il patiente, il l’observe, il argumente, il lui répond sans hausser la voix… et elle se met à hurler de plus belle, elle le frappe et elle se jette sur lui, le traite de tous les noms, de salaud, d’ordure… il s’empare doucement de ses poignets et il l’entraîne vers un fauteuil… sans jamais s’emporter… Plus elle le voit calme, imperturbable, plus elle s’enflamme, plus elle devient violente. Au bout d’un moment il lui fait « Bon, ça y est, tu as tout déversé ? Demande à ton avocat de prendre contact avec le mien. » et il sort de la pièce. « Demande à ton avocat de prendre contact avec le mien ! C’est tout ce qu’il trouve à me dire cette ordure ! » qu’elle me fait. « Il a brisé ma vie… il m’a bousillée… il a tout foutu en l’air… et tout ce qu’il trouve à me dire c’est de prendre contact avec son avocat ! Cet homme est un monstre et toi tu continues à le vénérer… tu continues à me tromper et à le voir ! » « Je ne le vois plus » je lui fais. « Petite menteuse ! » qu’elle me fait. « Sale garce de petite menteuse ! » qu’elle me fait. « Tu le vois, je le sais, tu n’es qu’une petite pute ! » « Maman » je lui fais. « Je te dis, je te répète, c’est fini, je n’ai plus vu Philippe depuis deux ans. » « Menteuse ! » qu’elle me fait. « Comment tu peux… cet homme… ce monstre qui m’a brisée… qui a brisé ta mère… et cette pension minable ! » Je soupire. C’est toujours les mêmes phrases. – Tu parlais de suicide tout à l’heure… Ta mère a essayé de se suicider ? – C’est l’histoire la plus sordide… la plus puérile qu’elle m’ait fait vivre… – Mais qu’est-ce qui s’est passé ? – Rien… c’est tout simple… c’est jamais compliqué avec elle… Un jour que je lui demandais de se taire… car elle se plaignait sans interruption depuis qu’elle s’était levée… elle m’a répondu que si c’était comme ça, si moi aussi je m’y mettais… elle allait se tuer. « Mais voilà, c’est ça, très bien, menace-moi, menace-moi de te tuer ! » je lui fais. « Tu porteras la mort de ta mère sur la conscience » qu’elle me fait. « Mais vas-y, c’est ça, tue-toi, bon débarras, au moins j’aurai la paix ! » J’avais quinze ans. Ma mère passait son temps à formuler des menaces. « Tu vas le regretter » qu’elle me fait, « je peux te dire que tu vas amèrement regretter tes paroles ! Tu pourras te dire que tu as été responsable de la mort de ta mère ! » Deux heures plus tard les pompiers m’appellent… elle s’était jetée dans la Garonne. C’était l’hiver, l’eau était glaciale, on l’avait repêchée. Il faut dire qu’elle nageait vers le bord… elle ne s’est pas laissée couler la salope ! Elle plonge dans la Garonne et elle nage vers le bord ! Frigorifiée mais bien vivante ! Résultat : elle est restée en observation à l’hôpital pendant trois jours… elle racontait à tous que je l’avais poussée au suicide… qu’elle avait voulu mourir à cause de moi, à tous ! à tous ses visiteurs ! à toutes nos connaissances ! à mes professeurs au collège ! pendant des mois ! Et je me suis retrouvée… j’ai fini par me convaincre qu’elle avait voulu mourir à cause de moi… Soit jeune fille fraîche en robe à fleurs, soit étudiante rafistolée et dégoûtée de tout, on retrouvait cette même alternative dans son humeur : elle empruntait selon les jours soit le sentier de la douceur soit celui du rapport de force délibéré. Cette propension à l’affrontement était intensifiée par un certain nombre de théories que son beau-père lui avait inculquées et dont le bien-fondé se trouvait légitimé par les deux divorces qu’avait connus sa mère, consécutifs à des rapports de couple mal engagés. Ces théories que Laurent Dahl trouvait factices, elle les lui avait exposées au début de leurs relations : Pour rendre un homme amoureux et conserver son amour, il faut instaurer un rapport de force. C’est mon beau-père qui m’a expliqué ça. Il faut le faire souffrir, il faut qu’il doute, il faut qu’il sente un mystère, il faut qu’il y ait des zones d’ombre qui lui échappent et qui entretiennent le regard incertain des premiers jours. – C’est un peu artificiel comme technique. On ne peut pas s’abandonner sans calcul aux sentiments qu’on éprouve ? – Exactement. Il ne faut pas s’abandonner sans calcul, sans vigilance, à la douceur, à l’évidence des sentiments qu’on éprouve. – Eh bien je trouve cette théorie puérile. Puérile et pernicieuse. – Tu es naïf. Tu es parfois comme un gentil garçon naïf. Tu me fais rire ! Laurent Dahl regardait Clotilde d’un air dubitatif. Il s’était toujours représenté l’amour comme le moment d’une plénitude inépuisable. Il avait toujours pensé que la femme de sa vie lui offrirait le royaume d’une proximité infalsifiable. Une communauté de désirs et d’attentes, une osmose d’où tout calcul serait exclu, quelque chose de suspendu, résultat d’un rêve ancien, pure vision réalisée. Clotilde : Tout est rapport de force. Tout est lutte, combat, adversité. Il faut être vraiment naïf et ne rien avoir compris à la vie pour ne pas l’admettre. Elle avait mis en œuvre un certain nombre de stratagèmes destinés à attiser ses sentiments. Du moins le supposait-il. Car s’agissait-il réellement de stratagèmes – ou d’événements réels ? C’est dans cette constante ambiguïté que résidait sa sournoiserie : il ne parvenait pas à démêler si elle disait la vérité ou si elle inventait ces histoires pour le faire souffrir et instaurer avec lui des rapports de domination. Lui cachait-elle des choses ou feignait-elle de lui cacher des choses ? Ces rendez-vous auxquels elle se rendait, chaque mercredi matin, s’éclipsant pendant trois heures et revenant transfigurée, existaient-ils ou feignait-elle qu’ils existaient ? Mais où tu vas, chaque semaine, le mercredi ? Elle le dominait. Elle le manipulait. Elle exerçait sur lui une emprise inattendue. Elle refusait de lui répondre et refusait d’une manière si allusive qu’il avait fini par s’en inquiéter réellement. Et puis ces mots, ces sourires, ces allusions que beau-père et belle-fille s’échangeaient le dimanche soir en présence de Laurent Dahl, cryptés, creusés de soubassements, de connivences confidentielles, qui l’isolaient et le diminuaient, intensifiaient la présence de Clotilde et l’impact qu’elle produisait sur lui. Et l’avait-elle vraiment trompé, lors de l’été qui avait suivi leur rencontre, avec Francis, son faux demi-frère (le fils que Philippe avait eu d’un premier mariage), ou feignait-elle d’avoir quelque chose de terrible à lui dissimuler ? Leur histoire se serait-elle prolongée si Clotilde ne l’avait pas avili, incarcéré dans la douleur d’un questionnement continuel ? Une autre chose qui avait renforcé cette emprise des débuts, c’était le rayonnement du passé maléfique de Clotilde, chaos où dominaient l’alcool et les insultes, la fureur et la révolte, où pullulaient les excès, les scènes troubles, les expériences malsaines, sans oublier la figure de son beau-père, solaire et fascinante, présenté dès leurs premières conversations comme un individu cynique et sans scrupule, d’une supériorité écrasante. Ils possédaient l’avantage d’avoir été débarrassés de toute illusion, de s’être hissés à un niveau de perception où ils jouissaient d’une liberté accrue et d’en avoir retiré une doctrine appropriée. Clotilde ne cessait de le défier, ironisant sur sa gentille adolescence, sur sa petite jeunesse disciplinée, sur son esprit terrorisé par l’inconnu, de la rejoindre sur son territoire de guerrière. Il se trouvait confronté, lui l’idéaliste, lui l’épiphaniste, à des individus lucides, aguerris, désabusés, qui avaient acquis la certitude que leur salut ne pourrait pas résulter d’une croyance, d’une ferveur, d’un feuillage automnal, d’une confiance accordée à la réalité – mais d’un combat et de comportements inesthétiques – et ces deux conceptions antagonistes mises en présence l’une de l’autre par le couple hétéroclite que Laurent Dahl avait formé avec Clotilde soulignaient son infériorité et le soumettaient à l’intimidation que le parti adverse exerçait sur le sien. Tu me caches quelque chose… avait-il dit à Clotilde à son retour de vacances (son beau-père avait loué une villa en Corse où ils s’étaient tous retrouvés pendant quinze jours, Clotilde, sa sœur, leur demi-sœur et leur faux demi-frère). – Je te cache quelque chose ? Mais que veux-tu que je te cache ? – Tu es bizarre depuis que tu es rentrée. Tu as l’air amoureuse. – Mais naturellement que je suis amoureuse ! De toi ! – De moi… Ne raconte pas d’histoire. Si c’était de moi dont tu étais amoureuse, je sentirais que c’est de moi dont tu es amoureuse. Or je te sens capturée. C’est le fils de Philippe ? Ou bien c’est rien ? C’est l’air de la mer ? – Le fils de Philippe ! Mon demi-frère ! – Tu sais pertinemment que ce garçon n’est pas ton demi-frère. Ni père ni mère communs. C’est juste le fils que ton beau-père a eu d’un premier mariage avec une femme que tu n’as jamais rencontrée. Postée comme une sculpture au bord du lit Clotilde était butée, distante, inanimée, étrangement lumineuse. Elle dérivait dans des rêveries obliques interminables dont Laurent Dahl parvenait difficilement à l’extraire, il devait formuler plusieurs fois les questions dont il la bombardait, et chaque silence, et chaque absence, et chaque voyage mental qu’il détectait le confortaient dans l’intuition qu’il s’était passé en Corse quelque chose de délétère qui devait rester secret. – Hein, qu’est-ce que tu dis ? lui répondait Clotilde en se levant. – Quelle était la nature de vos relations ? – Avec qui ? De qui tu parles ? – Tu sais très bien de qui je parle. De ton faux demi-frère. – De mon faux demi-frère… D’abord, tu seras gentil, il s’appelle Francis. – Ne crée pas de diversions artificielles. Il se trouve qu’on se fout éperdument de son prénom. Il t’a draguée ? Elle avait fini par lui avouer, confirmant ses soupçons (inconcevables : a-t-on jamais vu une jeune femme et son presque demi-frère, deux personnes qui ont été élevées sous la même autorité paternelle et pseudo-paternelle, coucher ensemble quelques années plus tard ?), que leurs relations avaient été effectivement Ambiguës, un peu troubles, mais rien d’autre. – Troubles ?! s’était-il exclamé. Mais qu’est-ce que tu veux dire ?! – Je veux dire troubles. C’est clair non ? Tu veux que j’aille te chercher un dictionnaire ? – Non mais d’accord, troubles, il t’a draguée ? il t’a touchée ? vous vous êtes embrassés ? Il avait fallu trois jours supplémentaires, trois jours d’esquives, trois jours de démentis scandalisés, pour que Clotilde finisse par lui lâcher : Juste un baiser, à peine, on avait bu, c’était la nuit, on était descendus à la plage après dîner pour se baigner… Il semblait qu’elle prenait plaisir à distiller les aveux (Laurent Dahl visualisait des criques, des cailloux, des arbres secs, la poitrine de Clotilde, les investigations digitales du faux demi-frère sur sa peau tiède qui scintillait sous l’effet conjugué de l’huile solaire et de la lumière aveuglante) et à en voir se répercuter la cruauté sur son visage. – Un bain de minuit quoi… avait-il dit. – Exactement. Un bain de minuit. – Nus donc… avait-il poursuivi. – Bien sûr que non. Naturellement qu’on s’est baignés en maillot. On est pas des naturistes ! La nuit suivante, enquêteur opiniâtre, il apprendrait d’une Clotilde ensommeillée qu’ils s’étaient baignés nus sous la pleine lune, Sous la pleine lune ! c’était la pleine lune ! vous vous êtes baignés nus surexcités par la pleine lune ! – il ne mangeait plus, il ne dormait plus, sa voracité convoitait le paroxysme de cette hypothétique infraction familiale avec une impatience qui s’apparentait de plus en plus à de l’excitation sexuelle. Un soir qu’elle s’était absentée pour dîner chez une copine de fac (elle devait récupérer les polycopiés d’un nombre assez considérable de cours qu’elle avait ratés), Laurent Dahl avait fouillé son studio de fond en comble, il avait exploré chaque recoin, chaque placard, chaque tiroir, chaque classeur, car un éventuel indice d’une relation intime avec cet homme ne pouvait être que soigneusement dissimulé, et c’est ainsi qu’il avait fini par découvrir, dans un classeur, entre un poème de Walt Whitman et le commentaire érudit que le professeur leur avait dicté, le brouillon d’une lettre adressée à Francis, Mon bel et estival amour, à ce point raturé et scarifié de repentirs qu’il en était devenu illisible. Les deux-tiers des mots étaient rayés. D’autres, miniaturisés par la nécessité de les inscrire entre deux lignes, rédigés à la hâte, les surmontaient. Il ressortait de ce monument paléographique que Clotilde était amoureuse de son faux demi-frère et qu’elle ne parvenait pas à oublier les soirées sublimes, les plus belles de ma vie, qu’ils avaient passés dans les bras l’un de l’autre. Elle lui parlait d’un solitaire qu’elle voulait lui offrir, en témoignage des heures si lumineuses (les mots pures et cristallines avaient été rayés) qu’ils avaient vécues, aussi durables (elle avait rayé le mot éternelles : convenu et quelque peu publicitaire) qu’une pierre précieuse. Laurent Dahl avait éprouvé ce soir-là un plaisir dédoublé. D’abord celui de voir se confirmer les soupçons qu’il avait conçus, auxquels cette preuve l’autorisait à confronter Clotilde pour l’acculer à des aveux définitifs. Et ensuite un plaisir beaucoup plus trouble, sa jalousie l’assouvissait en même temps qu’elle le torturait, une érection curieuse, ambiguë, qui contredisait ses nausées, l’avait saisi, il recherchait fiévreusement des mots crus, bite, chatte, sucer, baiser – et il fut presque déçu (presque furieux) (superficiellement rassuré) de ne pas les trouver. Que va-t-on devenir ? Mon amour pour toi, il est à craindre qu’à cause de nos (et là se trouvait un mot raturé que Laurent Dahl ne pouvait pas lire, pas plus que celui, anxieux et minuscule, qui s’y était substitué), il faille abandonner les (idem) qu’on avait (idem) et comme on l’avait dit, comme on se l’était (et là Laurent Dahl devina le mot promis mais sans en reconnaître la graphie). Il pleurait. Il se palpait le sexe la lettre à la main. Sa douleur au ventre s’était solidifiée. Un lourd boulet de fonte emplissait son estomac. Certes il se révélait difficile de décrypter les phrases nerveuses que Clotilde avait construites, inlassablement reprises, de leur donner du sens, mais une poignée de mots lisibles qu’il y trouvait, déconnectés de leur structure grammaticale, épars et explosifs, suffisaient à lui représenter la catastrophe qui s’abattait sur sa personne, le mot amour, le mot tendresse, le mot inoubliable, le mot souffrance, le mot vide, le mot manque, le mot désespéré, l’expression condamnée d’avance (il ne pouvait lui donner tort : une relation de cette nature ne pouvait être que condamnée d’avance). Je me casse, je me tire, je laisse cette pute en plan ! Rien à foutre de cette garce ! Sa mère avait raison ! Je vais pas rester avec cette pute et foutre ma vie en l’air ! Poursuivant ses investigations, Laurent Dahl avait fini par découvrir, dans sa trousse de toilette, au milieu de tubes de crème et de médicaments, déposé délicatement à l’intérieur d’un écrin sur un coussin de velours rouge, un solitaire, un solitaire à l’ironie inqualifiable qui scintillait sous la lumière du plafonnier. L’écrin : vagin écarlate fendu en son milieu d’une fine rainure qui accueillait le solitaire du clitoris, dont il se mit à caresser l’unité acérée avec la pointe de sa langue, pathétique, les yeux fermés. Alors ? avait-il demandé à Clotilde. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Elle considérait la lettre et le solitaire avec calme, incrédule, sans paniquer le moins du monde, avec même dans les yeux une lueur de soulagement, comme si la découverte qu’il avait faite lui permettrait d’éradiquer les résidus de cette histoire absurde. – J’ai écrit ça à mon retour, juste à mon retour, sous le coup de l’émerveillement, mais c’est fini, j’ai tourné la page, je n’y pense même plus. – Il va pas falloir me raconter ton aventure dans sa totalité ? Hein, tu penses pas qu’il va falloir me raconter ton aventure dans sa totalité ? et Laurent Dahl était parti vomir dans les toilettes. À son retour dans la chambre : Pour quoi faire ? Tu vois bien que je n’ai rien envoyé. Je ne veux plus entendre parler de cette histoire. Laurent Dahl avala le solitaire, Regarde ce que j’en fais de ton diamant : je l’avale (il sentit le grain aigu lui dévaler la gorge et l’œsophage)… et si tu veux absolument le récupérer tu seras obligée d’aller fouiller dans ma merde… à cet effet je peux chier sur une double page de ton dernier Marie-Claire… là où on vous incite à coucher avec vos demi-frères… et tu devras fouiller dans ma merde… qui n’est pas pire ni plus répugnante que ta vie… et Laurent Dahl éclata en sanglots. – Je m’en fous qu’il soit perdu. Je te répète que je ne veux plus entendre parler de cette histoire. Il la croyait. Mais malgré tout il désirait connaître avec exactitude le degré d’intimité qu’avaient atteint les deux amants – et ce dévoilement s’était effectué sur une période de douze semaines, par étapes, par douleurs successives. – Tu es donc sortie avec lui pendant cinq jours. – On peut dire les choses comme ça. – Et vous n’avez rien fait… Rien de sexuel je veux dire… – Rien de sexuel. Juste embrassé. Quelques semaines plus tard : Caressé ? J’ai bien entendu ? Tu avoues enfin ? Tu me dis caressé ? – Peu de temps je te dis. Il a joui immédiatement. Au bout de deux minutes. – En plus tu l’as fait jouir ?! Ce type atroce, ce polytechnicien dégénéré t’a giclé dans les doigts ! (Car, détail décisif, Francis venait juste de sortir de Polytechnique, ce qui aggravait le sentiment d’écrasement qu’éprouvait Laurent Dahl, diminué par la supériorité supposée du jeune homme, Immature mais brillantissime, lui avait dit Clotilde plusieurs fois, totalement immature, c’est un gamin, mais son cerveau, putain, tu peux pas savoir, c’est une merveille. – Un cerveau ne peut pas être une merveille si merveilleuse que ça si c’est seulement un logiciel de la NASA qui entretient avec le monde des relations si primaires et immatures que tu le décris. Et l’intelligence du regard, de la sensibilité ? Comme d’habitude ça ne compte pas. Ne compte pour toi que l’intelligence de l’intelligence.) – Au bout de deux minutes je te dis ! Même pas ! Trois jours plus tard : Et il a joui sur toi ? Sur tes seins ? Dans tes cheveux ? Début octobre : Et ton beau-père… – Quoi mon beau-père… – Il est au courant ? – Tu m’as déjà posé la question trois mille fois. – Eh bien je la répète. Il est au courant ? – Je suis sûre qu’il s’en doute. Il avait son sourire. Je veux dire : le soir où… Son sourire florentin… Cette désinvolture de Clotilde chaque fois qu’elle décidait de sortir de son mutisme ! Cette candeur, ce détachement, cette saine simplicité ! – Son sourire florentin ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ? – Ce qu’il appelle son sourire florentin… Un sourire satisfait… malicieux… Un sourire de conspirateur… Il a toujours aimé les situations tordues ! – Donc il est au courant. Haussement d’épaules de Clotilde. Et il s’en réjouit. Il trouve ça distrayant. C’est vraiment inouï. Vous êtes vraiment une famille de pervers et de malades mentaux… – Il va falloir s’y accoutumer mon petit Laurent. – Vous êtes vraiment des dégénérés. Son fils et sa belle-fille couchent ensemble et… – Juste sucé. Pas couché. – Sucé ? Sucé maintenant ? – Enfin non. Touché. Caressé je veux dire. Masturbé quoi. – Tu as dit sucé. Clotilde ! J’ai entendu ! Tu as dit sucé ! – Eh bien tu as mal entendu. – Je te cite, tu as dit : « Pas couché. Juste sucé. » Silence de Clotilde. Elle se levait pour aller à la cuisine. – Reste assise. Je te cite : « Pas couché. Juste sucé. » Clotilde soupirait. Se rasseyait sur son lit. – Sucé un peu et fini à la main. Caressé du bout des lèvres quelques secondes et fini à la main. Je te l’ai dit cent fois. Il a joui au bout de deux minutes. Peu de temps pour me laisser aller à des fantaisies variées ! – Donc tu admets, tu admets enfin, au bout de trois mois, que tu l’as sucé. À mesure qu’elle concédait les aveux, Laurent Dahl sentait leurs sentiments se renforcer. Ces rendez-vous avec la vérité étaient devenus une sorte de rituel intime auquel Clotilde se soumettait avec l’abnégation d’une pénitente. Aucune hostilité. Aucune acrimonie. Mais une étrange complicité. Mais une troublante proximité. Et l’opportunité de se prouver, le premier par son insistance, la seconde par le désir de conciliation qu’exprimaient ses aveux, leur attachement mutuel. Clotilde restait patiente, évasive, délicate, presque tendre. Laurent Dahl avait fini par se transmuer en chevalier transi d’amour qui combat sans lassitude le dragon de sa douleur. Une certaine qualité d’écoute et de dialogue avait fini par les réunir, serrés l’un contre l’autre, autour de ce sujet unique. Et Laurent Dahl pourrait se dire par la suite que cette période obsessionnelle qui les avait jetés chaque soir dans les secrets, dans l’intimité, dans les sentiments l’un de l’autre, avait été l’âge d’or de leur amour.
Patrick Neftel passait ses journées à regarder la télévision en se nourrissant de sucreries, de charcuterie, de camemberts, de Heineken et de boissons gazeuses. Il souffrait désormais de sa mise à l’écart et tentait de nouer des liens avec le monde extérieur : vainement. Sa mère l’avait contraint, deux ans plus tôt, deux ans trop tôt en réalité : à l’époque il n’était pas encore prêt, à trouver du travail. Tu vas pas passer toute ta vie affalé sur un canapé à rien faire ! – Et pourquoi pas ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre ! – Tu crois que c’est une vie attendre que le temps passe ! – De toute manière pour faire quoi ? Quoi comme travail ! – Je te l’ai dit. Je fais le ménage chez le directeur de Carrefour. Il m’a dit qu’il pourrait t’embaucher. – C’est ça ! Décharger des camions à Carrefour ! – Imagine que je meure ! – Moi qui voulais réussir ! – Que je décède d’une crise cardiaque ! – Devenir avocat ! Devenir financier ! Décharger des semi-remorques sur un parking ! – Tu préfères rester au lit ! – Je préfère rester au lit que m’humilier à décharger des palettes ! – Et qu’est-ce que tu ferais si je meurs ? – Mais c’est une obsession ! Tu vas te suicider toi aussi ! Manutentionnaire à Carrefour pendant sept mois, rattaché au rayon surgelés pendant trois autres, Patrick Neftel avait enchaîné les manquements avec une telle constance (retards systématiques et absences injustifiées) que le directeur de l’hypermarché avait fini par le licencier. À présent cet épisode qui datait de deux ans le rendait nostalgique. Il avait pu nouer des liens, se faire des camarades, partager des déjeuners, s’attirer la convoitise de Béatrice, une caissière rousse avec laquelle, après un long baiser sur le parking de l’hypermarché un soir d’automne, il n’avait pas osé aller plus loin. Patrick Neftel n’avait connu aucune femme : il s’était dit que leur étreinte allait avoir comme corollaire inéluctable de devoir lui faire l’amour (issue inconcevable) et il s’était recroquevillé dans sa coquille. Il avait rappelé Béatrice récemment (Patrick ! Ça alors ! Quelle surprise ! Comment tu vas !) mais elle s’était mariée avec le Maghrébin (Tu te souviens d’Aziz ?) qui gérait le rayon bricolage. On pourrait peut-être se revoir… boire un verre… avec Aziz si tu veux… – C’est un peu compliqué… Il a su pour nous deux… Il est jaloux… très très jaloux… tu sais les musulmans… Désolée mais je pense pas que ce soit possible qu’on se revoie… Il se disait qu’aujourd’hui il apprécierait les sourires délurés des caissières, les déjeuners entre collègues, les blagues débiles qu’ils s’échangeaient dans l’entrepôt. Ils iraient au bowling de Corbeil-Essonnes le samedi soir. Une petite amie manifesterait pour son inexpérience une indulgence attentionnée. Il avait recommencé à se masturber : il visualisait Béatrice et les péripéties sentimentales qu’il avait esquivées. Elle lui disait : Je t’aime. Il lui répondait : Moi aussi. Elle lui souriait : Viens me faire l’amour. Elle ouvrait son peignoir : Viens me caresser les seins. Elle le tenait tendrement par la nuque tandis qu’il aspirait ses tétons roses : Ils sont tellement sensibles… je pourrais jouir rien qu’avec tes dents qui me mordillent le bout des seins… et il éjaculait sur son lit en gémissant. Depuis six mois il essayait de trouver du travail : il n’y parvenait pas. Il s’était replongé récemment, craintivement, pour la première fois depuis le drame, dans sa vie antérieure. Il avait exploré des cartons. Il avait retrouvé des copies. Il avait lu émerveillé les commentaires au feutre rouge : « Brillant devoir », « Bravo ! », « Excellente analyse », « Très bon travail ». Il avait feuilleté des livres (découverts à l’époque par le plus grand des hasards) dont il se souvenait qu’ils l’avaient subjugué : Dedalus de Joyce, Les Chants de Maldoror de Lautréamont, le Manifeste du surréalisme d’André Breton et un recueil de poésies de Mallarmé. Ce retour sur son passé l’avait meurtri : il avait jeté les livres contre le mur et déchiré ses copies en pleurant. La mère de Patrick Neftel : Ils t’ont répondu ? Tu as des nouvelles ? La plupart de ses lettres restaient sans réponse. Il avait passé deux entretiens pendant lesquels il s’était senti hésitant, contrarié, d’une instabilité préoccupante. Vous me dites que vous avez étudié la philosophie par correspondance pendant quatre ans ? lui demanda le directeur du personnel d’une entreprise. Pourquoi avoir arrêté ? Silence embarrassé de Patrick Neftel. Pourquoi vous être arrêté ? À part cette expérience de dix mois chez Carrefour… – J’ai fait un voyage. – Vous avez fait un voyage ? – Un long voyage. Pour réfléchir. Pour m’ouvrir sur le monde. – Où ? Où vous a conduit ce voyage… ce voyage initiatique si j’ai bien compris ? Patrick Neftel examina le visage indécis du directeur du personnel. – Eh bien un peu partout… aux États-Unis… en Amérique du Sud… – En Amérique du Sud ? Quelles villes avez-vous visitées ? Patrick Neftel paniqua. Il voyait des peupliers qui ondulaient sous la brise derrière les vitres. – Non… pas en Amérique du Sud… je me trompe… pardonnez-moi. Puis : Seulement à New York. À New York et un peu… Patrick Neftel déclara : Il me plaît ce travail. J’aimerais beaucoup l’avoir ce travail. Son interlocuteur se leva et lui tendit la main : On vous rappelle. Je vous rappelle dans deux trois jours. Patrick Neftel retourna sur les lieux une semaine plus tard pour proposer à la standardiste (qu’il avait remarquée) (dont il s’était persuadé qu’elle l’avait remarqué elle aussi) de boire un verre avec lui : elle le congédia avec une telle brutalité qu’il se fit l’effet d’un psychopathe. Ce n’était pas la première fois qu’une jeune fille qu’il abordait (il allait traîner à l’Agora d’Évry régulièrement) se défendait de ses audaces avec hostilité. Les insultait-il ? Se sentaient-elles outragées ? Pourtant Patrick Neftel restait courtois, donnait de lui l’image d’un homme introverti, respectueux, dont la qualité du vocabulaire aurait dû rassurer. Son physique l’accusait-il ? Sa silhouette adipeuse ? La lenteur de ses gestes ? Les sécrétions dont les efforts qu’il devait faire pour surmonter son anxiété s’accompagnaient ? L’atmosphère du cagibi mental où il vivait, malsaine, saumâtre, suintait-elle de ses yeux, de sa peau, de sa timidité, transportait-il comme une odeur intestinale les radiations de son destin anéanti ? Chacune de ces offenses aggravait sa rancœur, accentuait sa tristesse, consolidait sa révolte, rétrécissait le cagibi qui l’enfermait. Il se procura les coordonnées d’un garçon qu’il fréquentait à dix-sept ans (qui était son principal ami à l’époque du suicide paternel) et lui parla au téléphone. Frank Petizon avait suivi une formation commerciale et était devenu représentant dans une maison d’édition spécialisée dans le pratique, Jardin, bricolage, décoration, ce genre de trucs. – Tu voudrais pas qu’on se revoie ? lui demanda Patrick Neftel. – Et toi t’en es où ? Qu’est-ce que t’as fait depuis le… enfin… – Pas grand-chose. J’ai mis du temps à surmonter cet événement. Maintenant ça va mieux. Je cherche du travail. – Dans quel secteur ? – N’importe quoi, dans n’importe quel secteur, pour le moment en tout cas… – En fait tu as besoin… – Le principal est de refaire surface, de retrouver la réalité. Peut-être que je suivrai une formation… dans un second temps… Je vis avec ma mère, c’est déprimant, j’ai plus du tout confiance en moi. – C’est légitime. On peut comprendre. – C’est une question d’estime de soi. Je l’ai perdue… elle a été pulvérisée par le suicide de mon père. À l’époque j’étais plutôt vaniteux ! – Ambitieux en tout cas. – À présent j’ai l’impression… j’ai le sentiment… que le monde n’a plus besoin de moi… et même qu’il ne veut plus de moi… Puis : Je suis devenu inutile. C’est ma mère qui m’entretient. J’ai vingt-huit ans, aucun métier, aucun ami, aucune expérience d’aucune sorte, aucune source de revenus… Silence au bout du fil. Patrick Neftel entendait des voix derrière son ami. Tu voudrais pas qu’on se revoie ? Qu’on boive un verre ? Qu’on se mange une pizza ? Tu pourrais peut-être me présenter tes amis… ta femme… je sais pas… Frank Petizon (après une brève hésitation) : Pourquoi pas ? Si tu veux… Un rendez-vous fut fixé dans un café de Saint-Germain-des-Prés où Patrick Neftel attendit son ami jusqu’à la fermeture. Il essaya de le joindre à plusieurs reprises, laissa des messages sur son répondeur, écrivit des cartes postales qui le priaient de prendre contact avec lui, Tu es la seule personne que je connais, mes anciens collègues de Carrefour, j’ai l’impression qu’ils me fuient, il faut croire que je leur fais peur, pourquoi ? que se passe-t-il ? que leur ai-je fait pour que l’intégralité de mes contemporains (je ne parle pas seulement des recruteurs et de mes anciens collègues mais également de ma famille : ma sœur par exemple qui ne répond à aucun de mes appels) prenne un si grand soin à m’escamoter ? Frank Petizon ne répondit à aucune de ses lettres ni à aucun de ses messages téléphoniques. Vous avez arrêté le lycée à dix-sept ans ? – Je voulais faire une école de commerce. – Et vous avez renoncé ? – Les circonstances de la vie. Des circonstances défavorables. Dont on peut dire qu’elles furent traumatisantes. Il soignait sa syntaxe. Il posait sur le recruteur un regard stable, calme, déterminé. – Que voulez-vous dire ? Il hésita. Il se racla la gorge. Des sanglots montèrent dans sa poitrine. – Il m’est assez pénible d’en parler. – Mais des circonstances de quelle nature ? Des problèmes de santé ? Des problèmes familiaux ? Des problèmes de délinquance ? Vous comprendrez que je dois pouvoir m’expliquer ce trou béant de dix ans. Exception faite de cette brève expérience à Carrefour… – Pas des problèmes de délinquance : je vous rassure. Aucun casier judiciaire. – De toute manière j’aurais vérifié. – Pas des problèmes de santé non plus. À proprement parler je veux dire. – À proprement parler ? – Je vous répète qu’il m’est pénible… Le recruteur l’interrompit : Dans ce cas il me semble… Patrick Neftel l’interrompit à son tour : Il ne me paraît pas indispensable d’avoir fait de longues études pour être veilleur de nuit. – Mais j’ai besoin d’en savoir plus. J’ai besoin de savoir pour quelles raisons… – Mon père s’est suicidé. Mon père s’est suicidé sous mes yeux, devant moi, en se plantant une fourchette dans la gorge. Il est mort sur le carrelage de la cuisine une fourchette incrustée dans sa glotte. Le recruteur le regardait interloqué. Il sembla à Patrick Neftel qu’un frisson d’effroi lui parcourut l’épine dorsale. – Un suicide d’une violence peu commune… se contenta d’enchaîner le recruteur en se levant. Je vous tiens au courant. – On me dit ça à chaque fois. – Il y a peut-être des raisons à cela… – Qu’insinuez-vous par là ? – Restons-en là c’est préférable. Patrick Neftel s’obstina : Je vous demande d’expliciter. Qu’entendez-vous exactement quand vous me dites (je vous cite) : Il y a peut-être des raisons à cela ? – Et moi je vous demande de sortir. Je n’ai pas pour habitude de répondre à des injonctions de cette nature. – Et moi je n’ai pas pour habitude… – Je vous demande, pour la dernière fois, de vous lever et de sortir. À présent le recruteur surplombait Patrick Neftel. – Ce n’est pas parce que vous êtes le responsable de la sécurité de cette putain… Le recruteur le prit par le bras : Lâchez-moi ! Ne me touchez pas ! Je suis capable de me lever tout seul ! Il se leva et s’attarda dans le bureau. Il se planta devant le recruteur avec un air de défi. Une rancœur, un dégoût, un sentiment de révolte incoercibles l’avaient saisi. Je vous demande de me faire des excuses. – Et moi je vous demande de dégager. Je vais vous dire : ma patience a des limites. – La mienne n’en connaît pas : c’est l’avantage que j’ai sur vous. Patrick Neftel réclamait de la stature d’athlète du recruteur qu’elle le disloque. Il appelait de ses vœux, du plus profond de sa tristesse, du plus profond de sa révolte, il le sentait distinctement, il en sentait la gourmandise qui s’amplifiait dans ses pensées, une immédiate dislocation. Le recruteur l’accompagna par le bras, qu’il tenait vigoureusement, vers la porte du bureau. Patrick Neftel se dégagea et trouva refuge dans un angle de la pièce. Le bureaucrate l’y rejoignit : Patrick Neftel lui cracha au visage. L’offensé, ce fut palpable, refréna une pulsion destructrice. Sang-froid louable : le responsable de la sécurité d’une entreprise cotée en Bourse n’est pas censé réduire en miettes dans l’exercice de ses fonctions un candidat à l’embauche insultant. Il alla à son bureau, où il essuya son visage avec un mouchoir en papier, et pianota un numéro sur le cadran du téléphone. Il regardait fixement Patrick Neftel dans les yeux. C’est ça… vas-y… téléphone… téléphone à la police… appelle à la rescousse tes collègues de la sécurité… T’as même pas les couilles de te défendre tout seul… pédé… tantouse… culturiste de pacotille. – Oui c’est Bernard… disait le recruteur au téléphone. Dis-moi j’ai un petit problème… – Tu m’as bien entendu ! Je t’ai traité de tantouse ! Ta sœur ! Ta mère ! Ta race ! – Ne quitte pas une seconde s’il te plaît je reviens à toi dans trente secondes… et le recruteur, posant le combiné sur son bureau, s’avança vers Patrick Neftel. – Va te faire sucer par ta sœur culturiste de fête foraine ! Patrick Neftel sortit de l’hôpital de Corbeil-Essonnes trois jours plus tard et resta alité jusqu’à la fin du printemps, plâtré, immobile, perclus de douleurs.
OceanofPDF.com