Cendrillon

Éric Reinhardt · Chapitre 11 sur 17

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Cendrillon

Chapitre 11

Depuis trois mois sa maîtresse britannique acceptait de répondre aux nombreux mails que Patrick Neftel lui envoyait. Elle lui avait confirmé qu’effectivement ses pieds étaient cambrés, Very very arched, elle lui avait révélé qu’une station verticale prolongée les rendait douloureux (But I like to stay in bed you know ! plaisanta-t-elle, with my heels !) et qu’elle avait du mal à trouver des chaussures adéquates. Elle eut la gentillesse de réaliser des photographies de ses orteils (Only for you : a gift for your birthday !) expédiées avec tendresse sur son ordinateur. Patrick Neftel leur avait demandé (naturellement les messages qu’il expédiait s’adressaient aux deux conjoints : il n’avait pas commis l’erreur de négliger l’élément masculin mais de l’inclure aux élégies qu’il composait) s’il serait possible qu’ils se rencontrent pour faire connaissance : I could come in Great-Britain to visit you. Il obtiendrait de sa mère qu’elle finance ce voyage : il était resté cloîtré dans sa chambre ces dix dernières années, exception faite de ses virées à l’Agora d’Évry, qui s’étaient raréfiées. Why not ? lui répondit le couple anglais. We’re not swingers. We’re not usually looking for single guys. But why not ! You’re so sweet ! Patrick Neftel exultait. Il se fit photographier par un artisan du village, fit scanner les portraits par le jeune homme qui l’avait initié à Internet et les expédia au couple anglais avec un texte qui expliquait qu’il avait un peu grossi (When I was younger I was very thin !) mais qu’un régime réputé efficace auquel il s’astreignait résoudrait le problème dans les mois qui suivraient. Le lendemain, le 11 septembre, deux avions s’encastrèrent dans les tours du World Trade Center. Patrick Neftel, qui regardait en boucle sur Internet les images de l’attentat, hypnotiques, d’une beauté inouïe, considérait cette opération comme un chef-d’œuvre incalculable. Un absolu avait été atteint, une notion pure avait été propulsée dans des milliards de cerveaux, aucun artiste n’avait jamais réussi à accéder à une « Structure » aussi entière, laquelle disqualifiait dans l’instant les tentatives artistiques mensongères, bricolées, de ses contemporains : des simulacres qui s’accusaient de vacuité. Abolie la prétention, esthétiquement une erreur, d’inclure au papier, à l’écran, à l’espace du musée, autre chose que par exemple l’horreur de la forêt ou le tonnerre muet épars au feuillage : non le bois intrinsèque des arbres. Al-Qaïda : « Transposer » un fait de guerre « en sa presque disparition vibratoire » pour qu’en émane la « notion pure ». « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète » écrivait Mallarmé : le 11 Septembre était le geste le plus pur qui puisse se concevoir, résultant de la disparition élocutoire des terroristes, obtenant une « Transposition » incantatoire qui était un « mot nouveau », un vocable irradiant, celui d’une révolte, d’un état d’âme, d’une présence au monde, une déclaration d’hostilité avant tout visuelle, transcendée, qui achevait cet « isolement de la parole ». Patrick Neftel imprima des captures d’écran des deux avions qui s’incrustaient dans les gratte-ciel, en flammes, au milieu d’un nuage de fumée, et en tapissa les murs de la maison. You haven’t answered my mails ! Why ? Why this silence ? écrivit-il au couple anglais qui avait laissé sans réponse l’envoi de ses portraits. Une semaine plus tard : What happens ? Un mois plus tard : I really don’t understand this silence. Usually you answer my mails one or two days later. Début décembre : You don’t want to talk with me any more ? Please tell something ! Please send me just a word ! Don’t let me down ! Ce silence du couple anglais, à l’existence duquel il s’était tant raccroché, était l’événement le plus révoltant qu’il avait vécu depuis l’implantation de la fourchette dans la gorge paternelle. Il s’était remis à sortir de sa chambre et empruntant la voiture de sa mère (Mais où tu vas ? Qu’est-ce que tu fabriques depuis dix jours ! lui disait-elle en pleurant) réalisait des virées dans les environs, principalement la nuit, muni d’une bombe de peinture. Il taguait les édifices de Mennecy et des villes alentour. Gymnase : SOUCIEUX. Collège : EXPIATOIRE ET PUBÈRE. Crèche : MUET. Gendarmerie : RIRE. Supérette : QUE. Trésorerie des impôts : SI. Sur une façade de l’Agora d’Évry : LA LUCIDE ET SEIGNEURIALE AIGRETTE. Sur un mur de la chambre de commerce : DE VERTIGE. Du lycée professionnel : AU FRONT INVISIBLE. Du magasin Ikea : SCINTILLE. Sur un entrepôt de la zone industrielle : PUIS OMBRAGE, sur un deuxième : UNE STATURE MIGNONNE ET TÉNÉBREUSE, sur un troisième : DEBOUT. Patrick Neftel secouait sa bombe de peinture : il aimait le son des billes qui grelottaient contre le fer. Dans les rues de Corbeil-Essonnes, sur la vitrine d’un magasin, sur un mur de la gare, du lycée, d’un bâtiment de la cité des Tarterêts (où il faillit se faire lyncher : il dut s’enfuir et s’enfermer dans sa voiture que des silhouettes sous des capuches bombardèrent de cailloux), Patrick Neftel calligraphia des vocables. Brique : EN SA TORSION DE SIRÈNE. Parpaing : LE TEMPS. Ciment : DE SOUFFLETER. Enduit : BIFURQUÉES. Crépi : PAR D’IMPATIENTES SQUAMES ULTIMES. Miroir : UN ROC. Métal : FAUX MANOIR. Asphalte : TOUT DE SUITE. Béton (il dut s’enfuir à l’approche d’un groupe d’adolescents qui l’insultaient) : ÉVAPORÉES EN BRUMES. Ciment : QUI IMPOSA. Rideau de fer : UNE BORNE À L’INFINI. Il recréait dans l’espace de la banlieue, d’édifice en édifice, dilaté, mis en musique dans l’atmosphère de son époque, le texte énigmatique de Mallarmé, que désormais il pouvait lire en extérieur selon un itinéraire codifié. Une nuit il contempla QUI IMPOSA inscrit en lettres énormes, rouge sang, sur la façade d’une entreprise, méditatif, analysant les modalités du projet. Il avait posé ses mains sur le volant, pleins phares, illuminant le mur, et caressait du bout des doigts les osselets qui en accidentaient la circonférence. Comment s’y prendrait-il ? Comment choisirait-il le jour ? Rédigerait-il un communiqué ? Il alluma la radio : de la musique. Serait-il radical, avec un geste unique, à l’exemple des terroristes d’Al-Qaïda, ou plus prudent, graduel, en multipliant les opérations sur des cibles isolées ? Il contemplait le mur : QUI IMPOSA. Les hurlements d’un rappeur sortaient des haut-parleurs saturés de vibrations : pure énergie. Les gendarmes firent irruption un matin et demandèrent à s’entretenir avec Patrick Neftel : les plaintes nombreuses déposées par les communes, les lycées, les administrations, les clubs de sport, leur avaient permis de faire le rapprochement avec les tags dont il s’était rendu coupable deux ans plus tôt. Patrick Neftel reconnut les faits spontanément : avec même une certaine outrecuidance. Je plaide coupable mon général ! Et plutôt deux fois qu’une ! leur déclara-t-il depuis son lit où il était en train de se branler. Il resta quatre heures en garde à vue. Il répondait aux questions des fonctionnaires par des rébus indécodables. L’esprit n’a que faire de rien outre la musicalité de tout. Les policiers le regardaient médusés : Comment expliquez-vous ces gestes ? Pourquoi ces tags… ces mots… sur tous ces murs… toutes ces façades… – Lassitude par abus de la cadence nationale. – Vous savez que c’est interdit par la loi ! Vous encourez une peine de prison avec sursis et des dommages et intérêts assez considérables ! – Quiconque avec son jeu et son ouïe individuels peut se composer un instrument. Dès qu’il souffle, le frappe, le frôle avec science… Il passa en jugement au tribunal correctionnel d’Évry où l’indulgence du procureur de la République, dont les réquisitions écartaient les demandes financières des plaignants, conjuguée à celle du juge, qui regardait avec curiosité ces attentats d’une nature peu commune (cela le changeait des habituels FUCK YOUR MOTHER), lui permit de s’en tirer à bon compte : il reçut pour seule sanction d’effectuer des travaux d’intérêt général auprès d’une collectivité. Je commence à en avoir ras les couilles de ramasser des feuilles, de balayer des marrons, d’élaguer des noyers, de faire brûler des feuilles dans des bidons ! Je me caille ! Je suis dehors toute la journée ! – Plains-toi ! lui répondait sa mère. Tu aurais préféré de la prison ! Ou qu’on s’endette pour payer une amende ! Tu sais l’argent qu’ils ont dû dépenser pour nettoyer tes saloperies ? – C’est bien fait pour leurs gueules ! Je vais te dire ils perdent rien pour attendre ! Nettoyer des tags sur des façades c’est que dalle par rapport… – Arrête Patrick ! Arrête avec ça ! Qu’est-ce que tu mijotes ! Tu veux passer une deuxième fois au tribunal ! Puis : Qu’est-ce que tu cherches au juste ! À te faire détruire ? Tu veux qu’ils te détruisent ? Qu’ils te fassent mal ? – Ils M’ONT déjà détruit ! Je SUIS déjà détruit ! Alors ils vont payer ! Lourdement ! TRÈS LOURDEMENT ! La mère de Patrick Neftel éclatait en sanglots. C’est ça ! Vas-y ! Pleurniche ! À une époque elles fonctionnaient tes stratégies lacrymales ! Mais maintenant c’est terminé ! Tu m’emmerdes ! Tu m’emmerdes à pleurnicher toute la journée ! Je vais tous les buter ces enculés ! Personne… et surtout pas toi… ne me fera reculer ! – Surtout, surtout, pour la jardinière de légumes… ça paraît con de dire ça mais c’est la vérité… il faut de beaux légumes… des légumes de potager, biologiques, bien de chez nous, craquants sous la dent… se réjouissait la célébrité culinaire. – Effectivement ils ont l’air bons… ils ont été cueillis… intervint le présentateur de l’émission dominicale. – Dans mon potager ! Dans mon potager à moi ! Chez moi ! Dans la Creuse ! Avec de la bonne terre ! De la bonne pluie ! De la bonne pluie bien de chez nous ! exultait la célébrité culinaire. – Ils ont l’air appétissants n’est-ce pas… poursuivit le présentateur de l’émission dominicale en offrant à son invitée, une actrice blonde, un haricot éblouissant de verdeur. – Hein, oui, super, j’adore les haricots, répondit l’actrice blonde en s’emparant du haricot, qu’elle s’apprêta à croquer. – Halte ! Malheureuse ! Que faites-vous ! explosa la célébrité culinaire. – Ben, je le mange, il est pas comestible ? demanda l’actrice blonde. – Mais mon enfant… mais les haricots… poursuivit-il, onctueux, en tendant la main vers l’actrice blonde (les jeunes d’aujourd’hui, les jeunes filles blondes d’aujourd’hui… ajouta-t-il à l’attention du présentateur de l’émission dominicale qui caressait l’échine de son épagneul allongé à ses côtés sur un coussin du canapé, c’est peut-être bien la première fois de sa vie, DE SA VIE, qu’elle voit un haricot pour de vrai !), tenez, regardez, il faut l’ouvrir… avec délicatesse… comme ceci… et que trouve-t-on à l’intérieur ma douce amie ? – Euh, je sais pas… de la pulpe ? hésita l’actrice blonde. – De la pulpe Michel ! Elle me répond de la pulpe cette délicieuse jeune fille ! À l’intérieur d’un haricot ! – C’est le fossé des générations ! C’est à ce genre d’indice qu’on s’aperçoit qu’on a vieilli Jean-Pierre ! fit observer avec humour le présentateur de l’émission dominicale. Le chien de celui-ci se passa une langue énorme sur le pourtour baveux de son museau. – Non… voyez… (ça c’est certain : je suis lucide Michel : je ne suis plus qu’un vieux con monomaniaque pour des jeunes filles savoureuses comme celle-ci, si jolies, si… appétissantes ! répondit-il à l’animateur de l’émission dominicale tout en ouvrant avec soin la cosse du haricot)… regardez… approchez-vous… on trouve des grains à l’intérieur des haricots… des grains de haricot ! – Ah, d’accord, c’est ça les haricots, les machins dans les boîtes de conserve… en fait… au départ… y sont dans ces bidules… dans ces espèces d’étuis ! – Voilà ! Des étuis ! C’est ça ! Bravo ! Des étuis ! Et donc ! Une fois ! Qu’on a ! Comme ceci ! Écossé ! Je veux dire ! Éventré ! Écarté ! Les étuis ! Des haricots ! On ! On ! Voilà ! Comme ceci ! On les plonge ! Dans quoi ? Dans quoi ? Dans quoi est-ce qu’on les plonge les grains de haricot ma belle enfant ? – Euh… euh… dans une casserole ? hasarda l’actrice blonde. – Dans une casserole ! Dans de l’eau ! Tout à fait ! Dans de la bonne eau qui bout ! De la bonne eau bien de chez nous ! Avec du feu bien de chez nous ! Du bon vieux feu bien vif avec de belles grosses flammes ! – On va d’ailleurs regarder quelques images Jean-Pierre… intervint le présentateur de l’émission dominicale, où on vous voit préparer la jardinière de légumes… chez vous… voilà… voilà les images… on vous voit dans votre cuisine, à la campagne, devant vos fourneaux… – Tout à fait ! Chez moi ! Dans la Creuse ! Sur mes terres ! Alors voilà : le secret de la jardinière de légumes n’est-ce pas Michel c’est d’introduire les légumes dans un ordre déterminé ! Pas dans n’importe quel ordre ! – Vous aimez ça Cécile la jardinière de légumes ? demanda en voix off (derrière les images de la spacieuse cuisine rustique de la célébrité gastronomique) le présentateur de l’émission dominicale. – Euh, oui, c’est pas mal la jardinière de légumes… une fois de temps en temps… après une gastro… un gros tournage… pour reprendre des forces… je préfère le chocolat mais la jardinière de légumes pourquoi pas… – Alors voilà… commentait la célébrité culinaire, là on me voit jeter les carottes dans la terrine… il faut toujours commencer par les carottes… Je recommande pour ce plat, c’est important… c’est ESSENTIEL… une terrine en fonte… mais cette fois-ci… une fois n’est pas coutume… pas de la fonte de chez nous mais de la fonte allemande, de la bonne fonte allemande… ils sont très forts les Allemands pour la fonte… je voudrais pas ranimer de mauvais souvenirs mais les Allemands, pour la fonte, pour le fer, pour la sidérurgie… regardez les obus… puis les navets… très important les navets… juste après les carottes… ça donne un goût rural très passéiste… très George Sand… voyez… une nuance gustative quasiment historique… – Quel est votre plat préféré Cécile ? poursuivit le présentateur de l’émission dominicale. Dans votre dernier film on vous voit manger des moules… je rappelle, pour ceux qui prendraient l’émission en cours de route… votre dernier film… sur tous les écrans depuis mercredi dernier… déjà quatorze millions d’entrées, un vrai succès Cécile… on vous y voit manger des moules, vous les aimez les moules ? – J’ai horreur des moules ! Ah là là mon Dieu les moules ! Quel cauchemar que ces moules que j’ai mangées ! explosa l’actrice blonde. J’ai demandé à Fabien… – Le réalisateur du film… précisa le présentateur de l’émission dominicale, déjà quatorze millions d’entrées, allez-y tous c’est formidable… – Là les tomates… les tomates tout à la fin… les tomates ça cuit très vite… une pluie de petits pois par-dessus… – Vous disiez ? demanda à l’actrice blonde l’animateur de l’émission dominicale. Ils sont très beaux dites-moi ces petits pois qu’on voit sur les images Jean-Pierre… – J’ai demandé à Fabien si c’était vraiment indispensable à la beauté du film que ce soit vraiment des moules… plutôt que du melon… du céleri rémoulade… je sais pas… Il y tenait beaucoup en fait aux moules… C’est quelqu’un d’exigeant… un véritable artiste… ça a du sens les moules à cet endroit du film… – C’est au moment de la rupture, une très belle scène, vous rompez… – Là les lanières de lard… quelques lanières de lard par-dessus… –… et donc j’ai dû manger des moules ! Quelle horreur ! L’épisode le plus cruel de ma carrière ! Le reportage dans la spacieuse cuisine rustique de la célébrité gastronomique disparut de l’écran : on vit les trois comparses, sur le plateau, devant des assiettes et une bouteille de vin. – Eh bien mangeons, à table, dégustons cette jardinière ! s’exclama le présentateur de l’émission dominicale. Un peu de vin Cécile ? – Volontiers, merci… stop, ça va, merci ! Puis : Vous savez que mes parents ont une maison dans la Creuse ? déclara l’actrice blonde à la célébrité culinaire. – Ah bon ! Ça alors ! Mais venez me voir ! Mais venez me rendre visite ! Mais venez goûter mes bons produits ! – Je vous vois crépiter Jean-Pierre ! Je vois vos yeux qui crépitent ! et il se mit dans la bouche un fragment de carotte. – Je crépite ! Je crépite comme de l’oignon qui roussit dans une poêle ! – Je vous donnerai ses coordonnées hors antenne… confia à l’actrice blonde le présentateur de l’émission dominicale, dont l’épagneul aboya. – Mais un bon bougre comme moi… à mon âge… une belle plante comme Cécile, bien grasse, si jeune, SI APPÉTISSANTE, une vraie LAITUE, je ne me fais aucune illusion ! – Alors qu’en pensez-vous Cécile cette jardinière de légumes ? Elle porta le verre de vin à ses lèvres. Un petit pois fluorescent était resté coincé entre les dents de sa fourchette.

 

J’ai répondu au mail de Marie-Odile Bussy-Rabutin dès le lendemain, après avoir réfléchi aux éclaircissements qu’il convenait de réclamer. Au préalable il m’a fallu nettoyer ma messagerie des messages Mail Delivery System (Objet : Undelivered Mail Returned to Sender) qui ne cessent de se multiplier, lesquels font référence à des courriers expédiés à des destinataires inconnus, parmi lesquels je localise un journaliste littéraire du journal Libération. Je suis paniqué par cette découverte. L’adresse personnelle du journaliste ayant changé, il n’a pas reçu le mystérieux message que je lui ai envoyé. Mais s’il l’avait reçu ? Et de quel type de message s’agit-il ? À la suite de quoi, dans l’espoir de recueillir des informations sur son activité d’intermédiaire indépendante, et désireux d’écarter de mon esprit ces inquiétudes qui l’importunent, j’ai eu l’idée de taper « Marie-Odile Bussy-Rabutin » sur Google : Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés. Puis j’ai tapé Bussy-Rabutin, écrivain dont j’avais lu par le passé l’anecdotique Histoire amoureuse des Gaules, qui ne m’avait laissé qu’un souvenir insipide. J’ai découvert sur Internet deux informations qui ont consolidé le malaise où je me trouvais : d’abord que Bussy-Rabutin était le cousin de Mme de Sévigné, laquelle était l’amie intime de mon idole Mme de Lafayette (vous avez peut-être déjà remarqué que je prends le métro avec un exemplaire de La Princesse de Clèves dans les mains), ensuite qu’il était l’auteur présumé (considéré comme tel au moment de sa parution) de Histoire du Palais-Royal (Paris, in-12 de 96 pages, 1665 à 1667), chroniques croustillantes des amours de Louis XIV et de sa cour. Marie-Odile Bussy-Rabutin est donc un clin d’œil inquiétant au cœur géométrique de mon intervention : un pseudonyme qui vise à me faire savoir qu’il s’agit d’un pseudonyme et que la personne qui s’en revêt me suit à la trace : un pseudonyme dont l’intention paradoxale est de m’angoisser. Après l’avoir remerciée des précisions qu’elle a eu la délicatesse de me faire parvenir, notamment sur la salle de 1 480 places des Magazzini del Cotone, dont je me demande (ai-je cru utile de préciser) si elle n’est pas surdimensionnée par rapport à ma notoriété : je vous laisse seule juge de déterminer si les salles Maestrale et Grecale, de 740 places chacune, ne seraient pas amplement suffisantes, je confie à Marie-Odile Bussy-Rabutin qu’effectivement un hôtel de Gênes aurait ma préférence, le Bristol Palace, où il serait naturellement merveilleux que je puisse me loger. Cet hôtel, pour des raisons qui m’échappent, est l’un des lieux majeurs de mon imaginaire (je me dispense d’indiquer à l’individu qui se tient dissimulé derrière ce patronyme antipathique que le Bristol Palace de Gênes constitue depuis longtemps le théâtre d’élection de mes délires masturbatoires : j’y ai déjà vécu un nombre incalculable d’utopies érotiques), motif dont le rayonnement produit sur moi le même effet que celui des architectures métaphysiques de Giorgio de Chirico : temps arrêté et imminence de la déflagration que nous attendons tous (je pense que nous pourrons nous accorder sur ce point) sans pouvoir nous résoudre qu’elle ne se produise pas. D’avoir percé à jour grâce à Google la supercherie du pseudonyme anxiogène derrière lequel un ensemble d’entités indéterminées me manipule allégrement me donne soudain envie de l’entraîner dans les divagations les plus étourdissantes : c’est à une sorte de guerre psychologique impitoyable, fondée sur le principe du sol spongieux et élastique, que j’ai décidé de me livrer. Saviez-vous, chère Marie-Odile Bussy-Rabutin, que l’idée du premier tableau métaphysique de Giorgio de Chirico, intitulé L’Énigme de l’oracle, lui est venue à Florence sur la plazza Santa Croce (dont il faudrait calculer si le rapport largeur/longueur n’est pas précisément celui de l’esplanade du Palais-Royal) à la faveur de ce qu’il nomme lui-même une fulguration ? Et à propos de L’Énigme d’un après-midi d’automne, autre tableau métaphysique, ne parle-t-il pas lui-même de dépaysement de la réalité ? Fulguration, après-midi d’automne, dépaysement de la réalité : il suffit de substituer à la plazza Santa Croce l’esplanade du Palais-Royal pour obtenir telles qu’énoncées précédemment les lignes directrices de l’intervention qui m’a été demandée par votre aimable entremise. Qu’en dites-vous ? Qu’en pensez-vous, chère Marie-Odile Bussy-Rabutin, dont je dois dire en cet endroit de délassement de mon message (il est seize heures : l’heure du goûter) que je vous envie d’être la cousine éloignée de Mme de Sévigné. Je me demande si vous en possédez « les yeux petits et brillants, la bouche plate mais de belle couleur, le front avancé, le nez ni long ni petit, carré par le bout, la mâchoire comme le bout du nez » tels que décrits par votre ancêtre le plumitif Bussy-Rabutin ? Je lui fais part des espoirs que je nourris sincèrement pour ses bras et sa gorge, dont j’espère qu’ils sont mieux « taillés » que ceux de son aïeule, répercutés par le cousin comme « disgracieux ». En revanche ce dernier me laisse entrevoir la perspective de « jambes bien faites », Ce qui m’amène à vous poser cette question qui a son importance : quelle est votre pointure ? Dans l’attente de votre réponse, très cordialement, Éric Reinhardt. La réponse ne s’est pas fait attendre car dix minutes plus tard j’ai reçu un message sibyllin, profondément troublant (comme on va pouvoir le constater dans un instant), de Marie-Odile Bussy-Rabutin, laquelle s’est retranchée derrière le sérieux de sa mission officielle pour éluder radicalement les allusions que j’ai multipliées sur son physique – un physique historique de surcroît. Cher monsieur, je vous remercie des questions que vous me faites l’honneur de me poser. Il est d’usage de laisser aux conférenciers une entière liberté, étant entendu qu’on attend d’un scientifique qu’il nous entretienne de ses recherches, d’un plasticien qu’il appuie son exposé sur une projection de diapositives, d’un écrivain qu’il décortique son univers et ses doctrines artistiques, si besoin avec l’assistance d’un comédien et le recours à des effets de mise en scène. Si j’en juge d’après les conférences auxquelles j’ai eu la chance d’assister, sentez-vous autorisé à aborder votre univers sous l’angle le plus inattendu : vous pouvez même ne pas parler du tout de votre œuvre mais l’éclairer par l’examen d’objets périphériques. La tonalité quelque peu désinvolte de votre mail m’inspire un commentaire – sur lequel vous me permettrez de conclure. Vous semblez ne pas mesurer à sa juste valeur l’honneur qui vous est fait par ce scientifique de premier plan, nobélisable, de vous inclure dans son cycle de conférences. Le public y est généralement très abondant, entre huit cents et mille deux cents personnes, curieux, cultivé, totalisant une soixantaine de nationalités. Je préciserai qu’une publicité d’une demi-page sera passée dans le New York Times. Très cordialement, Marie-Odile Bussy-Rabutin. Ces quelques lignes m’introduisent dans les angoisses les plus vives : j’ai le souvenir d’avoir entendu ces mêmes phrases dans le hall de mon immeuble. Je décide de répondre immédiatement à ce mail (alors que j’avais l’intention de me rendre au Palais-Royal pour y passer l’après-midi) sur une tonalité plus conforme aux exigences de sérieux qu’il formule : il s’agit de ne pas effaroucher la multitude qui se tient regroupée derrière ce pseudonyme : je préfère la savoir au bout de mes phrases plutôt que disséminée dans l’atmosphère comme autant de volatiles dispersés. Je dis d’emblée à Marie-Odile Bussy-Rabutin que la seule chose qui m’intéresse est d’élucider les questions suivantes : Existe-t-il un déterminisme littéraire qui découlerait en partie d’un déterminisme social ? Ce supposé déterminisme social connaît-il des prolongements (qu’il conviendrait d’énumérer) dans la facture des livres que je produis ? Dans quelle mesure les livres que j’ai produits, tels qu’ils sont écrits, tels qu’ils sont construits et tels qu’ils s’articulent, ont-ils été déterminés par mon rapport à la réalité ? Je ne parle pas naturellement des thématiques ni des situations qu’ils décrivent – mais de leur organisme et des moyens littéraires qu’ils mettent en œuvre. Il ne vous aura pas échappé, à la lecture de mon précédent mail (où je parle de « fulguration », d’« après-midi d’automne », de « dépaysement de la réalité », etc.), que le Temps (et le Présent en particulier) est la notion autour de laquelle j’ai l’intention de placer l’orbite de mon intervention. Il vous aura peut-être échappé en revanche que les trois romans que j’ai publiés sont tous écrits au présent. Je me lance alors, courbé sur mon clavier, dans un développement destiné à éclairer Marie-Odile Bussy-Rabutin sur la réalité organique des livres que j’ai écrits, qui découle du rapport instauré dès l’adolescence avec le monde sensible et la réalité sociale. Je lui confie avoir raconté dans Le moral des ménages la pression que mes parents avaient fait peser sur moi, soit au travers de leurs angoisses, soit au travers des échecs de mon père. Je suis entré dans l’âge adulte avec la peur de la vie, la peur de l’échec, la peur du monde extérieur, En particulier le monde du travail et de l’entreprise. Qu’est-ce que le bonheur ? je demande alors à Marie-Odile Bussy-Rabutin. Comment trouver sa place et s’accomplir sans se trahir ? Comment concilier ses attentes, ses idéaux, avec les impératifs de la société ? Quel prix est-on prêt à payer pour se construire une situation confortable ? Je redoutais d’être asservi, dominé, humilié, incapable de donner lieu à aucun de mes désirs. À travers la perception qu’en avaient mes parents, répercutée sans cesse sur mon imaginaire, le monde extérieur m’est apparu très tôt comme un territoire de cruauté, où l’on pouvait se retrouver facilement dans un état de souffrance. Dès dix-sept ans, habité par ce que j’ai appelé dans Le moral des ménages la peur de la mort sociale (Qui me paraissait tout aussi effrayante que la peur de la mort tout court : j’ai pris soin d’écrire cette phrase à l’entité collective Marie-Odile Bussy-Rabutin), j’ai placé au premier plan de mon expérience du monde la pratique épiphanique, la culture de la sensation et de l’enchantement. Le présent est devenu mon temps de prédilection : Je préférais ne plus penser à mon passé et surtout ne pas encore penser à mon avenir, dont le lointain rayonnement m’exaltait (par le rêve) en même temps qu’il m’intimidait (par les inquiétudes que la réalité sociale m’inspirait). J’ai développé une sorte de romantisme de l’effusion sensorielle. Je désirais que le monde agisse sur moi de la manière la plus vive. Je recherchais la grâce, l’extase, la plénitude, la fulgurance. Je passerai sous silence les turpitudes où m’a conduit cette quête des sens – je me contenterai de dire que j’ai expérimenté un grand nombre de choses de tout ordre. J’explique à Marie-Odile Bussy-Rabutin qu’il s’agissait de me délimiter un territoire intime, sensible, identitaire, de me sentir vivant, de trouver un sens à ma présence au monde. Il s’agissait d’établir avec la réalité une relation qui ne soit plus seulement de crainte et de défiance, mais de tendresse, de proximité, de complicité. Apprendre à connaître le monde tel qu’il est, chère Marie-Odile Bussy-Rabutin, dans toute sa cruauté et sa barbarie, mais également à l’aimer, à s’y sentir à sa place. Et c’est ainsi que j’ai commencé à me rêver écrivain. J’explique ensuite à Marie-Odile Bussy-Rabutin que c’est à cette époque que j’ai lu Mallarmé, le Manifeste du surréalisme (Nadja dans la foulée) et Dedalus, le livre qui m’a donné envie d’écrire. Ces écrivains, leurs dogmes, leurs théories, leur rapport à la forme et à la réalité ont exercé une influence déterminante sur mon travail. André Breton : La valeur de l’image dépend de la beauté de l’étincelle obtenue ; elle est, par conséquent, fonction de la différence de potentiel entre les deux conducteurs. Mallarmé : Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole. Chez Joyce, je me souviens d’avoir été impressionné non seulement par la sensualité verbale de Dedalus mais également par ses développements sur l’épiphanie. Et c’est ainsi qu’à un moment de ma vie où je me livrais en priorité à l’expérimentation sensorielle (quand d’autres font des études, consolident leurs connaissances, se projettent dans l’avenir, etc.), les premiers textes que j’ai écrits ont été pilotés par quelques-unes de ces doctrines. La primauté de la sensation. La recherche de l’enchantement. Marie-Odile Bussy-Rabutin. Une confiance illimitée accordée au pouvoir de contamination du texte. La recherche du sens par les sens. L’insoumission à l’ordre extérieur. L’empire du présent. Le désir de faire parler des signes. La volonté de faire exister l’essence des choses par le verbe. La quête de la lumière. Le désir de faire du texte un ensemble de phénomènes sensibles. Enfin et surtout l’importance de la forme, Marie-Odile Bussy-Rabutin, qui préexiste invariablement à l’écriture de mes livres. Je propose à ma nouvelle amie (car je tape chère amie à tout instant) d’ouvrir une parenthèse qui me permettra de connecter la question de l’écriture à celle de l’origine sociale. Je désamorce d’emblée l’objection qui va fuser : Vous allez sans doute me trouver, chère amie, un chouïa marxiste. Mais je vous demande de ne pas vous enflammer comme un bidon d’essence à cette seule hypothèse. Je prends cette précaution pour une raison précise : j’ai observé à de nombreuses reprises qu’on avait tendance à évacuer à peu de frais cette question embarrassante que je soulève (Ô combien embarrassante dans le contexte politique actuel !) en libérant sur mes propos la lame acérée d’un couperet qui tombe de haut : Marxiste ! Analyse marxiste ! Vision archaïque ! destinée à les discréditer. Je n’ai jamais lu Marx : j’ignore si mes propos, dictés par l’expérience, sont marxistes – ils sont vrais. Je propose à Marie-Odile Bussy-Rabutin de bien vouloir se livrer à une petite expérience de laboratoire en postulant l’existence de deux personnages théoriques : le personnage A (par exemple moi) et le personnage B (par exemple ladite Tiphaine de l’autre jour). (Souvenez-vous : ladite Tiphaine de l’attentat radiophonique avait prétendu que Le moral des ménages était le décalque d’un chef-d’œuvre de Céline qu’en réalité je n’avais jamais lu. Elle en voyait pour preuve irréfutable un signe cabalistique que j’y aurais glissé : les initiales du narrateur (Manuel Carsen), qui renvoyaient non seulement à Middle Class (intention délibérée) mais également à Mort à crédit. Démonstration brillantissime (je ne nie pas que cette jeune femme le soit) qui lui aurait valu les honneurs d’un jury universitaire (mention et félicitations) sauf qu’en la circonstance elle ne reposait sur rien de fondé : tout était faux.) Plaçons, chère amie, sans vouloir abuser de votre temps, plaçons nos deux personnages théoriques, le personnage A et le personnage B, sous un arbre des allées des Champs-Élysées. Postulons le soir. Postulons l’automne. Postulons novembre. Postulons une soirée tumultueuse, emplie de tourbillons venteux, avec de lourds nuages qui cavalcadent à l’intérieur du ciel, lequel est éclairé d’en bas par les lumières de la ville, qui y révèlent une émulsion gazeuse de couleur jaune suspendue dans l’atmosphère. Des feuilles mortes sont aplaties, lourdes de l’humidité qui les imbibe, sur le sol sableux des allées. Des cuvettes forment des étangs peu étendus, plus substantiels que des flaques, que les piétons doivent contourner. Des lampadaires de fonte, sombres, sculptés, d’une facture assez précieuse, ponctuent les allées de loin en loin et enrichissent d’un soupçon de féerie l’atmosphère de la nuit. Le personnage A et le personnage B ont chacun dix-huit ans. Le personnage A et le personnage B vont au théâtre du Rond-Point, au bas des Champs-Élysées, voir Les Exilés de James Joyce. Le personnage A a vécu une semaine assez atroce. Il est en classe préparatoire à HEC au lycée Jacques-Decour et un certain nombre de devoirs sur table se sont succédé cette semaine (histoire, philosophie, mathématiques) qu’il a la conviction d’avoir ratés. Le personnage A a peur de la vie. Le personnage A ignore ce qu’il va devenir. Le personnage A ne veut pas devenir comme son père. Le personnage A, arrivé en avance aux abords du théâtre, s’assoit sur un banc non loin d’une fontaine imposante, sous les arbres d’une allée. Le personnage A a décidé d’aller seul au théâtre. Le personnage A se laisse malmener par le vent qui tourbillonne. Le personnage A lève les yeux vers le ciel et y voit de nombreux nuages lourds qui avancent à toute vitesse dans la même direction. Je vous prie de bien vouloir mémoriser ceci ma chère Marie-Odile Bussy-Rabutin : la ligne droite des nuages coupe obliquement les Champs-Élysées : ce désaxement du ciel par rapport à la géographie urbaine plaît beaucoup au personnage A. Un tumulte extraordinaire environne le personnage A : vacarme du vent, violence physique des tourbillons, branches noires qui remuent, papiers et sacs plastique qui volent. Violence : étreinte et insistance devrait-on dire : le personnage A sent sur son corps la physicalité du vent. Le personnage A est terrorisé. Le personnage A vient de paniquer. Assis sur une banquette du métro pour se rendre au théâtre, oppressé, au bord des larmes, le personnage A s’est mis à voir la vie en noir. Je pose alors à Marie-Odile Bussy-Rabutin un ensemble de questions : Quel est son avenir ? Va-t-il se retrouver, devenu adulte, sans diplôme, sans appuis, sans argent, dans une annexe sordide du monde contemporain ? Il est seul. Il ne peut compter que sur lui-même. Ses parents ne peuvent lui être d’aucune utilité. Il lui suffit de regarder le visage de sa mère pour s’engloutir en lui-même dans l’angoisse la plus profonde. Il suffit qu’une pensée où son père serait englobé (tel un cosmonaute dans une capsule spatiale) lui traverse l’esprit une seconde (le ciel de son esprit) pour qu’un frisson instantané, cosmique, réfrigérant, lui parcoure l’épine dorsale. Et quand bien même il réussirait ses études, que ferait-il de sa vie ? Travailler dans une banque ? Travailler dans la finance ? Travailler dans le marketing ? Le personnage A est un exilé, un apatride, un orphelin, une entité détachée : nulle terre hospitalière ne se propose de l’accueillir. Le personnage A entrevoit son avenir comme un monumental désastre. Le personnage A repense un instant à son enfance et cette pensée ne fait que renforcer cette perception qu’il peut avoir de son avenir. Le personnage A enfouit ses mains gantées dans les poches de son manteau et continue de regarder le ciel. Quelque chose dans ce spectacle des nuages noirs qui circulent à toute vitesse selon un axe inflexible le rassure et l’apaise. Un flash métaphorique illumine son esprit. Il semble au personnage A que les nuages sont animés par l’énergie d’une détermination inexorable : élan massif de tout le ciel par-delà la stratosphère urbaine. Marie-Odile Bussy-Rabutin : le personnage A se dit qu’il est là-haut et non pas ici-bas. Le personnage A éprouve l’ivresse de se sentir dans un rapport de complicité analogique avec la vitesse et l’obliquité des nuages. Il se dit qu’il sera sauvé par quelque chose de comparable à ce qui pousse le ciel avec une telle vitesse et selon un axe aussi déterminé. Une puissance. Une force intérieure. Le hasard et la chance. Le désir et la volonté. Une puissance et une force qui renverseront les obstacles : Nul obstacle n’interrompt la course de ce ciel sombre et mouvementé. Autre effet esthétique qui ravit le personnage A : il semblerait que deux images filmiques aient été conjuguées, celle du ciel, en accéléré, et celle de la ville, au ralenti : cet effet reproduit la partition qui le divise lui-même intérieurement. Vous comprenez ce que je veux vous dire, chère amie, ma chère Marie-Odile ? Cet effet reproduit la partition qui le divise lui-même intérieurement. En cet instant le personnage A se sent heureux. En cet instant le personnage A éprouve la sensation que quelque chose d’accéléré transcende la ville et la réalité désormais ralenties : transcende leur ordre hostile, adulte, immuable, autoritaire. En cet instant le personnage A se sent heureux au-delà de ses soucis (par-delà la réalité qui l’entoure) de la même manière que les nuages avancent à toute vitesse au-delà de la ville (par-delà la réalité qu’ils surplombent). Le personnage A est terrifié. Le personnage A est ce soir-là un David Copperfield du monde contemporain. Mais le personnage A se sent heureux : il a trouvé un refuge – qui est précisément cet instant-là. Comprenez-vous ceci ? Me trouvez-vous tortueux ? Le personnage A a trouvé refuge dans l’instant : une anfractuosité temporelle s’est offerte à le protéger. Le personnage A habite cet instant-là. Le personnage A investit de toute son âme cet instant-là. Une puissance inouïe se déploie dans l’atmosphère qui fait écho à la puissance qu’il sent en lui. Ce que je viens de raconter, Marie-Odile Bussy-Rabutin, est le souvenir de ma première épiphanie automnale : j’avais dix-huit ans. Si l’on part du principe qu’un phénomène essentiel, de quelque nature qu’il soit, prend toujours sa source quelque part, on peut dire que l’attachement que j’éprouve pour l’automne est né cette nuit-là. J’aime l’automne car c’est la seule saison où je découvre en si grand nombre des anfractuosités temporelles qui s’offrent à m’abriter. J’aime l’automne car cette saison est en elle-même une anfractuosité temporelle de quatre mois qui s’offre à m’abriter. Le personnage A regarde sa montre : dix-neuf heures trente. Le personnage A se lève et se dirige vers le théâtre du Rond-Point. James Joyce, à l’égal des nuages, est quelque chose qui le porte également. James Joyce, à l’égal des nuages, qui ne sont pas seulement un banal phénomène climatique, n’est pas seulement une banale référence culturelle, un super-écrivain qu’il faut lire, un monument de la littérature sur lequel un nombre incalculable de gloses sont publiées chaque année. C’est vital : cela sauve le personnage A du désastre. Le personnage A ignore de quelle manière cela fonctionne pour les autres – par exemple pour les étudiants en lettres ou pour les jeunes bourgeois de gauche qui l’ont lu à huit ans. Ce qu’il sait, le personnage A, ce qu’il sait de l’intérieur, c’est que James Joyce l’a sauvé : c’est que James Joyce l’a accueilli quelque part où il se sent vivant et mélodieux : James Joyce lui donne l’envie de continuer à vivre. Et c’est donc avec une étrange ferveur que le personnage A pousse à présent les portes du théâtre du Rond-Point : Lui qui est athée, ma chère Marie-Odile, agnostique, et qui le sera toute sa vie, il se prépare à quelque chose de sacré. Il se rend ce soir-là au théâtre, pour rejoindre l’univers de James Joyce, comme un chrétien irait à la messe. Qu’en est-il à présent du personnage B ? Êtes-vous d’accord pour observer le comportement du personnage B ? Le personnage B vit à Paris depuis qu’il est né. Le personnage B a été élevé dans une bibliothèque : la bibliothèque paternelle. Le personnage B est la fille d’un homme cultivé, élaboré, abouti, raffiné, de gauche. Le personnage B a toujours vu cet homme qui est son père comme un homme important empreint de dignité. Le personnage B habite à Paris un grand appartement des beaux quartiers. Le personnage B, depuis la maternelle, fréquente un certain nombre de ses semblables, destinés par la hauteur de vue de leurs parents au même type d’accomplissement. Le personnage B travaille bien à l’école. Le personnage B lit Proust à dix ans, Faulkner à onze, Woolf à douze, Céline à treize. Et puis ça s’accélère : le personnage B prélève compulsivement dans la bibliothèque des chefs-d’œuvre absolus qu’il ingurgite en peu d’années. Le personnage B n’a pas été sauvé à dix-sept ans par James Joyce : le personnage B a lu James Joyce à douze ans : James Joyce lui appartient légitimement. La littérature circule dans l’atmosphère au même titre que l’oxygène que l’on respire. Et la pensée. Et la philosophie. Le personnage B a décidé à seize ans qu’il ferait une grande école de la République : Normale sup par exemple. Le père du personnage B approuve ce choix : C’est un excellent choix, dit au personnage B le père du personnage B. Le personnage B a vu défiler à la maison, à la table familiale, un grand nombre d’individus qui avaient fait cette école. Le personnage B, à juste titre par ailleurs, a toujours été impressionné par l’esprit, la culture, la conversation des individus qui avaient fait cette école. C’est pour ça que je veux faire cette école moi aussi, dit le personnage B au père du personnage B. Elle a raison. Le personnage B a raison : j’aurais fait pareil à sa place, ma chère Marie-Odile. Simplement, à dix-huit ans, j’ignorais même que cette école existait ! Le personnage A, au moment où il pousse la porte du théâtre du Rond-Point, est doublement ému. D’abord par Joyce et par la perspective d’une anfractuosité joycienne qui s’offrira à l’abriter. Et ensuite car c’est la première fois que le personnage A va au théâtre – si l’on fait abstraction des pièces de Robert Hossein qu’il est allé voir au palais des Congrès avec le lycée de Corbeil-Essonnes où il était scolarisé. Le personnage A a trouvé cette pièce par hasard en couverture de Pariscope. Le personnage A a été saisi de voir le nom de James Joyce en couverture de Pariscope. Le personnage A a téléphoné au numéro indiqué sur la couverture de Pariscope. Pour rien au monde le personnage A ne se serait rendu au théâtre ce soir-là accompagné par un ami. Le personnage B est déjà allé au théâtre des centaines de fois depuis qu’il est né. (Je prends soin d’énoncer ces vérités de la manière la plus impassible qui se puisse concevoir, paisible et pacifique : comme on écosse des haricots devant un feu de cheminée.) Le père du personnage B donne au personnage B un grand nombre de conseils sur les pièces qu’il faut voir. Ce soir-là le personnage B s’est entouré d’un certain nombre d’amis. Ils se sont rendus au théâtre en taxi car il fait froid, il vente, il pleut, Un temps typiquement automnal, peu clément, dont il faut s’abriter. Il est arrivé que le personnage A croise par hasard dans des soirées (auxquelles l’avait convié Marie Mercier) des équivalents du personnage B. À chaque fois que le personnage A a croisé quelque part des équivalents du personnage B, les équivalents du personnage B ont méprisé, ont tenté d’humilier, d’offenser, de ridiculiser le personnage A. Ils ont fait sentir au personnage A que la culture leur appartenait : on a instruit le personnage A qu’il usurpait le droit qu’il s’octroyait de revendiquer une connaissance intime (j’allais dire amoureuse) des œuvres de Mallarmé, de Joyce ou de Breton : un imposteur, un clandestin, un lettré frauduleux. Le personnage A se rend compte de ceci qui l’étonne : les équivalents du personnage B se comportent avec le patrimoine culturel comme de plaisants propriétaires terriens : ils le clôturent et en défendent l’accès. Et si vous franchissez la clôture, ma chère Marie-Odile, on vous fait sentir cruellement l’outrecuidance que vous manifestez. Le personnage A a mémorisé un certain nombre d’épisodes où des équivalents du personnage B lui ont fait sentir les insuffisances culturelles qui l’entravaient. Le personnage A ne dispose d’aucune légitimité pour afficher son amour de la littérature : même pas sa sincérité. C’est cette réalité qu’il est difficile de faire admettre aujourd’hui, ma chère Marie-Odile, car l’on voudrait faire croire que le plus grand nombre, sans distinction d’aucune sorte, est le bienvenu dans la culture et la sophistication intellectuelle. Quelle supercherie Marie-Odile ! Le personnage A n’éprouve aucune animosité pour les équivalents du personnage B : il voudrait qu’ils l’admettent. Ce sont les équivalents du personnage B qui éprouvent de l’animosité pour le personnage A et les éventuels équivalents du personnage A. Je noterai que jusqu’ici ce stratagème d’intimidation a parfaitement réussi : On observe que les équivalents du personnage A sont peu nombreux : il s’en rencontre rarement : on les oriente aimablement vers la bureautique. Le personnage A est habitué. Il suffit qu’ils apprennent qu’il est en classe préparatoire à HEC pour que les équivalents du personnage B se détournent avec mépris. Un équivalent du personnage B lui a dit un jour : Directeur du marketing chez Général Biscuit : voilà un joli rêve ! et il s’est éloigné en criant dans la pièce Général Biscuit ! Nous avons là un jeune homme qui veut devenir le directeur marketing de Général Biscuit ! Ou de William Saurin ! Le personnage A se souvient de la beauté romantique de cet équivalent du personnage B : vêtu de noir, muni d’une canne décorative, orné d’une vaste écharpe de soie jetée avec esprit sur ses épaules, jeune homme brun au teint pâle, progéniture d’une éditrice et d’un éminent journaliste politique, qui étudiait la littérature en classes préparatoires à Normale sup au lycée Henri-IV. Le personnage A a dû quitter la soirée pour éviter les quolibets qu’il s’attirait. Silence ! Votre attention mesdames messieurs ! Le futur contrôleur de gestion de Royco Minute Soupe essaie de nous parler de Mallarmé ! Il s’agissait d’une soirée rue Bonaparte dans un appartement de trois cents mètres carrés. Rue Bonaparte : cœur géométrique de la grande bourgeoisie intellectuelle de gauche. Le personnage A débarquait d’un lotissement de banlieue et il a été chassé de la première soirée à laquelle il se rendait en compagnie de Marie Mercier. Milieu intellectuel de gauche Marie-Odile ! Famille de gauche du quartier Saint-Sulpice ! Le personnage A a dû quitter la soirée pour la seule raison qu’il avait essayé de parler de Mallarmé à un jeune homme muni d’une canne décorative ! Le personnage A et le personnage B, respectivement solitaire et entouré d’équivalents, sont à présent dans le hall du théâtre du Rond-Point, leurs billets à la main. Pensez-vous que le personnage A et le personnage B ont vécu de la même manière les prémices de cette soirée ? Ce qui distingue en premier lieu le personnage A du personnage B, c’est son rapport au temps – et en particulier au présent. Je laisserai de côté les autres choses qui les distinguent pour me concentrer sur leur rapport au temps – et en particulier au présent. Et laissez-moi vous dire, Marie-Odile, que leur rapport au temps découle inéluctablement de leur rapport à la réalité sociale. On a vu que ce soir-là le personnage A avait trouvé refuge, pour reprendre espoir et confiance, dans l’anfractuosité d’un instant. On peut dire que d’une manière générale le seul refuge dont dispose le personnage A est le présent : C’est un rapport au temps tout à fait particulier sur lequel il conviendrait de méditer quelques minutes. Le personnage A est acculé au présent : ni le passé ni l’avenir ne se proposent de l’accueillir. Pour le personnage A le présent est à la fois sa fatalité et sa rédemption. Le personnage A n’a pas le choix mais il exploite à son profit cette fatalité qui lui est imposée. Qu’en est-il à l’inverse du personnage B ? Le personnage B s’élabore dans la durée. Le personnage B se projette dans l’avenir et s’emploie méthodiquement, avec intelligence, dans le confort le plus total, à sa propre édification. Le personnage B n’est pas en danger. Le personnage B n’est acculé au présent par aucune menace particulière. On admettra que le personnage B n’entretient pas avec le présent le même type de relations que le personnage A : le présent n’est pas sa fatalité (de la manière dont le trottoir est la fatalité du clochard : il y dort) mais un moment de transition (le trottoir sur lequel évolue le personnage B pour se rendre à la boulangerie : il contourne le corps assoupi du clochard). Le présent du personnage B est utilitaire : il lui sert à lire des livres, à rédiger des fiches, à apprendre des cours, à préparer des examens. Le présent du personnage B est anodin. Le personnage B ne pense même jamais au présent en tant que tel. Il est probable que le personnage B ne regarde même jamais autour de lui : il est enfermé dans sa tête, laquelle n’est pas un phénomène du temps présent mais un phénomène intemporel, suspendu, évolutif, inscrit dans la durée. Ce qui n’est pas anodin, En revanche, ma chère Marie-Odile, c’est le diplôme qui rayonne dans l’avenir, c’est le solide système intellectuel dont il sera équipé, ce sont les avantages que l’obtention de ce diplôme est susceptible de lui procurer. Le personnage B n’a besoin de puiser aucune ferveur dans la contemplation benoîte d’un ciel mouvementé ! Le personnage B n’a pas besoin d’un ciel désaxé pour s’inscrire dans la réalité ! Le personnage B n’a pas besoin du présent pour se sentir accepté par le monde ! Le personnage B est solidement rivé, telle une statue, au socle de son éducation, de son intelligence, de sa culture étendue et classée – au socle de sa légitimité. Le personnage B n’est pas nu, gracile, précaire, sauvage, instinctif, ingénu, électrique, à l’extrémité dénudée de lui-même. Le personnage B est plein d’outils, de culture, de recul, d’intelligence, de tranquillité, de constructions conceptuelles qui lui permettent de se mettre en retrait du présent et d’occuper une position surplombante : le personnage B élude le présent et s’inscrit dans une durée. Le personnage A à l’inverse n’occupe aucune position surplombante ni ne se met en retrait du présent : il est à chaque instant à l’extrême pointe de lui-même et du temps – un inconnu pour lui-même. Il ressort de tout cela, Naturellement, que le temps de prédilection des trois livres que j’ai écrits est le présent : C’est par le sensible, l’intensité, la captation directe, que j’explore la réalité. Il y a urgence, alerte, intensité, immédiateté. À la fin de mon adolescence, nourri par la lecture de Mallarmé, de Joyce et de Breton, j’avais envisagé de créer pour moi seul un mouvement littéraire qui se serait appelé le sensationnisme. Car il y a ce qui est dit, formulé, intellectualisé par le texte. Et il y a ce qui peut être transmis par sa matière : structure, tessiture, énergie, événements grammaticaux, collisions verbales, changements de rythme ou de volume sonore, dérèglements syntaxiques, passage d’une phrase à une autre, ruptures d’atmosphère, etc. Christian de Portzamparc m’a dit un jour (au sujet de l’ambassade de France à Berlin) : Dilater l’espace grâce à la variété des architectures et de leur matière… C’est comme une petite ville à l’intérieur de l’ambassade. Ici une surface très rugueuse en béton éclaté, ici un mur lisse et brillant, ici un rideau de verre, ici un enduit blanc très pur, toutes ces matières réagissent et s’opposent, partent dans des directions opposées, l’espace s’élargit, on a l’impression qu’il fait quatre-vingts mètres de large. Si j’avais utilisé le même béton partout, il est évident que cet espace serait devenu un cloître, intime mais carcéral. Cette approche privilégie la perception sensorielle : c’est exactement ce que j’essaie de faire en transmettant une connaissance par l’expérience physique du texte. Suggérer, voilà le rêve, martelait Mallarmé. Je voudrais que mes livres soient comme des sortilèges, que leur pouvoir relève de la magie, de l’envoûtement, de la possession. Exactement ce que je cherche à vivre dans la réalité : c’est une sorte de mise en miroir de mon rapport au monde et de mes doctrines artistiques. La mise au point de ces dispositifs nécessite naturellement un long travail. Je règle interminablement mes livres en les éprouvant sur moi-même comme de petites machines perverses et diaboliques : De la même manière que j’éprouvais sur moi-même, assis sur mon banc, l’impact de ce ciel sombre et désaxé, rapide, de novembre, j’éprouve sur moi-même l’impact sensible de mes écrits. Ce qui suppose du lecteur qu’il accepte de se soumettre à l’épreuve du texte (Au lieu de prendre un taxi pour s’abriter du vent, de la pluie, du spectacle automnal) et de s’abandonner sans réserve. Être réceptif à tout prix : voilà le principal. Se mettre en condition d’être submergé à chaque instant par un quelconque phénomène extérieur. Être attentif à tout, à la lumière, à l’architecture, aux autres, aux visages, à la foule, aux gestes, à la banalité, aux arbres, aux perspectives, aux paysages, aux cheveux, aux peaux, aux détails, à un reflet sur une vitre, à la beauté dissimulée, aux chevilles de sa voisine, au sourire de son voisin, aux oreilles de leur enfant. Attendre en théorie de chaque instant qu’il vous procure la grâce. Sortir de chez soi et regarder à chaque instant autour de soi au lieu de marcher dans sa tête. Regarder chaque jour celle que l’on aime avec la même ferveur, la même intensité que le premier jour. Être attentif à tout. Être réceptif à tout à chaque instant. C’est comme cela qu’on est heureux. C’est comme cela qu’on peut trouver de la beauté où le regard convenu n’en voit pas. C’est comme cela qu’on peut aimer la même femme pendant vingt ans sans éprouver la moindre lassitude. Et mes livres ne font rien d’autre que renverser cette attitude : je substitue au monde sensible les livres que je compose – et j’attends de ces derniers qu’ils produisent sur moi-même des impacts d’une nature équivalente. Là-dessus, ma chère Marie-Odile Bussy-Rabutin, je vous remercie de la patience et de l’attention que vous m’avez témoignées en me lisant jusqu’à cette dernière ligne. Très cordialement, Éric Reinhardt. P.-S. N’oubliez pas de me donner votre pointure. P.-P.-S. la 37 ½ est l’idéale.

 

À peine avait-il été embauché que Steve Still avait eu l’idée de monter un hedge fund. Il y travaillait le soir quand il rentrait chez lui et élaborait un projet détaillé qu’il n’allait pas tarder à communiquer à des investisseurs potentiels : grandes banques et family offices. C’était l’époque des premiers hedge funds : il n’en existait qu’une douzaine entre Londres et New York. Steve Still s’était confié à Laurent Dahl un soir où ils dînaient en tête à tête dans un restaurant réputé près des Champs-Élysées. Je suis connu. J’ai acquis en cinq ans une indéniable notoriété. Mes performances inspirent confiance. Mon style de trading également. Ça fait cinq ans que je rapporte systématiquement entre 40 et 90 dolls aux établissements pour lesquels je travaille. Et j’en retire chaque année, perso, entre 2 et 3 dolls. Shit ! éructa-t-il. Shit ! Si je travaillais pour mon compte j’empocherais chaque année entre 8 et 20 dolls ! ENTRE HUIT ET VINGT MILLIONS DE DOLLARS ! Putain ! Pourquoi se faire chier ! Je vais pas enrichir ad vitam æternam les enfoirés qui m’emploient ! – OK. Encore faut-il trouver des investisseurs qui acceptent de te suivre. Tu es jeune quand même… – Ce sont les performances qui comptent. Il est de notoriété publique que je rapporte énormément d’argent depuis cinq ans. Pourquoi ça s’arrêterait ? Il faut faire vite : je vais pas attendre de me planter pour réunir des fonds. Il est vrai que Steve Still, jalousé, admiré, acclamé, s’était rendu célèbre sur la place de Paris : il était devenu une star de la finance. Tout le monde voulait travailler avec lui. Des diplômés des grandes écoles le sollicitaient constamment pour qu’il les prenne à ses côtés et leur enseigne ses techniques de trading. Dès que Steve Still entreprenait quelque chose : on l’imitait. Si Steve Still se mettait à éventer certaines des intuitions qu’il défendait : ses collègues de la banque adoptaient les mêmes vues. Cette notoriété avait fini par l’enivrer : on disait de lui qu’il était devenu arrogant, prétentieux, péremptoire et suicidaire, sans que cela ne diminue en rien la sympathie que Laurent Dahl lui réservait. Steve Still roulait en Porsche, s’était offert un loft immense aux abords des Invalides, accumulait les conquêtes féminines, actrices, mannequins, jeunes filles sublimes qu’il séduisait dans des boîtes : il allait de l’une à l’autre avec la même désinvolture qu’adolescent, à Manchester, il était allé d’une Anglaise aux dents pourries, blafarde, corpulente, à une autre Anglaise aux dents pourries, ventripotente, aux cheveux rouges. Il embarquait à présent des jeunes filles fil de fer vêtues de pantalons dorés et de tuniques vaporeuses Jean-Paul Gaultier qui révélaient leurs seins menus sur les dance floors les plus courus. Il allait à Londres un week-end sur deux : les nuits londoniennes, plus électriques qu’à Paris, le ravissaient. Certains collègues de Laurent Dahl le soupçonnaient de se droguer : coke, crack, héroïne, sans qu’aucune de ces rumeurs n’ait été confirmée. Comment Steve Still trouvait-il l’énergie de trader d’une manière si lucide, se comportant dans son métier comme un vrai visionnaire, optant généralement pour des poses contrariantes dont l’audace prenait à contre-pied les spéculations les plus répandues (et c’est de cette manière qu’il triomphait : il était devenu le prince incontesté du pari contrariant), tout en menant parallèlement une existence si épuisante ? C’est une question que Laurent Dahl s’était souvent posée, lui qui vivait paisiblement, qui partageait avec Clotilde et leurs deux filles un mode de vie tranquille et casanier. Certes Laurent Dahl gagnait 25 000 francs par mois (à quelques encablures des dix millions de francs annuels de son ami noctambule) et n’avait pas les moyens de s’offrir un style de vie aussi spectaculaire. Mais de toute manière, par goût et par tempérament, il préférait louer des vidéos, inviter des amis à dîner, lire le soir dans son lit : son intérêt pour la littérature n’avait jamais diminué. J’en ai assez de bosser pour de grosses boîtes. Un floor énorme, tout un tas d’assistants qu’il faut coacher, un boss insupportable qui me casse les couilles. Fait chier ! J’ai envie d’avoir ma boîte, d’être libre, d’arriver et de partir quand je veux… J’ai envie d’une toute petite équipe, légère, avec des gens que j’apprécie… Et là il regarda Laurent Dahl avec un éclair dans les yeux. J’ai envie de vivre à Londres ! Je vais pas m’encroûter plus longtemps dans cette bourgade ! Paris c’est la province ! C’est comme Pont-à-Mousson ! J’en ai ras les burnes de Paris ! J’en peux plus de ce village de ratés ! – Je connais mal. Londres : je connais mal. – Mais c’est génial ! Ça va te plaire ! Ça n’a rien à voir avec ici ! (Laurent Dahl le regarda avec étonnement : ça allait lui plaire ?) Sur tous les plans : la nuit, la finance, les restos, les baraques, putain les baraques de folie ! la bouffe ! le fun ! la flambe ! l’extravagance ! le mode de vie ! Il termina son verre de vin, où ne restait qu’un fond, et constata que la bouteille était vide. Excepté les filles peut-être : les Anglaises elles sont pas top. Mais cette ville est si cosmopolite ! Elle brasse tellement de gens ! Américaines ! Suédoises ! Des Suédoises à la pelle ! Je te jure ! Et des Françaises ! Des Australiennes ! Des Asiatiques à tomber par terre putain ! – Et combien tu dois réunir ? lui demanda Laurent Dahl. – Attends une seconde, lui répondit Steve Still, lequel, d’un geste insistant, fit venir un serveur à leur table. Il lui montra une référence sur la carte des vins : Celui-ci s’il vous plaît, Très bien monsieur, et le serveur s’éloigna en emportant les verres. – Qu’est-ce qu’on disait ? reprit Steve Still en allumant une cigarette. Tiens, derrière toi, sois discret, le type avec la chemise blanche… Laurent Dahl se retourna et aperçut près du bar, un verre à la main, entouré de deux hommes en costume noir à la coupe impeccable et d’une grappe de jeunes femmes blondes, bronzées, qui riaient, un jeune homme de leur âge qui parlait sans discontinuer. Il était trader avec moi chez Goldman. Le jeune homme ouvrit grand la bouche quelques secondes : un orifice strictement circulaire. Il a été embauché par Arthur Andersen. Il a perdu un maximum de thune ! Il s’est fait lourder comme un malpropre et maintenant il fait du conseil ! Il tradait comme moi je joue au golf ! La moitié des balles qui partent dans les fougères ! Laurent Dahl se retourna à nouveau vers Steve Still : Je déteste ce genre de type. – Moi je les aime quand ils sont bons : quand ce sont pas des incapables présomptueux comme celui-ci. Total loser ! Puis : Son père est influent. Il est au conseil d’administration de plusieurs boîtes. Il trouve toujours à recaser son fils. Le serveur réapparut à leur table, y déposa de nouveaux verres, exposa cérémonieusement au regard de Steve Still l’étiquette de la bouteille : C’est bien ça, déclara celui-ci avant de goûter le vin, Parfait, conclut-il, excellent, et le serveur leur remplit leurs deux verres. Écoute, calcule, c’est simple, un bon trader gagne en moyenne 500 000 dollars par an. Si je pars avec une base de disons 10 millions… – De dollars ? l’interrompit Laurent Dahl. – Oui, de dollars, naturellement. Il est génial ce vin tu trouves pas ? – Si : inouï. Qu’est-ce que c’est ? – Château-latour 78. – Château-latour 78 ?! Mais ça va pas la tête ! Mais combien ça t’a coûté ! – Deux mille francs. Mais cette soirée le mérite amplement : c’est pas tous les jours qu’on s’associe à un ami pour une aventure hors du commun ! Laurent Dahl le regarda incrédule en dégustant le château-latour 78 à toutes petites gorgées. Donc 10 millions : je rentre d’emblée 200 000 dollars de management fees : 2 %. Avec une perf de disons 20 % dans l’année je rapporte 2 millions à mes investisseurs. Sur ces 2 millions le hedge fund récupère 20 % : 400 000, plus les 200 000 des management fees : 600 000. Donc 10 millions au départ : 600 000 pour le hedge fund. Avec 600 000 dollars, entre un bureau, des ordinateurs, du personnel et des faux frais, tu t’en sors pas. Avec une performance correcte de 20 % tu te paies le minimum et tu assures les faux frais : juste ça. Autour de 10 dolls c’est pas possible en fait : même en faisant des perfs phénoménales. Il faut donc au minimum 20 ou 30 dolls pour commencer. – Et c’est quoi ta stratégie pour les trouver ? T’as déjà des contacts ? – Idéalement je voudrais commencer avec 100 dolls. – Avec 100 dolls ?! Mais comment tu vas trouver 100 dolls ?! – La première chose c’est de convaincre un investisseur. J’ai des contacts avec un gros banquier privé à Genève : du très très gros : un très très gros provider. J’y suis déjà allé deux fois. Écoute. Il gère à peu près 3 milliards de dollars : j’aimerais qu’il me confie, pour commencer, 40 ou 50 dolls. C’est quelque chose d’envisageable. Il ne dit pas non pour le moment. – 40 ou 50 dolls ? – C’est une idée qui lui plaît (en cet instant le regard de Steve Still scintilla : vis-à-vis de ses investisseurs qui ont le plus d’appétit) de placer quelques millions dans un hedge fund : il y croit. Les hedge funds sont peu nombreux pour le moment, un ou deux à Hongkong, quatre ou cinq à Londres, six ou sept à New York, il tourne autour, il est allé les voir… L’avantage pour lui c’est qu’il me connaît, qu’il m’apprécie, qu’il a confiance en moi : ça peut vraiment marcher. – Reste à trouver 60 dolls. – Family offices. J’ai des contacts. J’ai un pote qui travaille pour Albert Frères. Un autre dont le cousin dirige le family office des Rothschild. L’avantage des family offices c’est leurs réseaux. Ils s’entraînent les uns les autres. Ces salopards de milliardaires ! Ils sont toujours à l’affût ! Ils cherchent toujours à investir ! La plupart des hedge funds ont été backés par deux ou trois family offices. Moore Capital a commencé avec la thune des Agnelli : Agnelli leur a filé leurs 100 premiers dolls. Faut voir les mecs : « Alors voilà nous on pèse un milliard. Il est super-excitant ce projet de hedge fund : vous avez l’air d’avoir envie de casser la baraque ! Donc on vous file 150 dolls. Et notre copain Machin : il va vous donner 100 dolls. Et notre ami Bidule d’Afrique du Sud : 100 dolls. Et puis ce super-pote industriel au Venezuela : je l’ai eu au téléphone ce matin : il est ravi de vous filer 50 dolls. » – Et tu te donnes jusqu’à quand pour réunir ces fonds ? – Juin. J’aimerais commencer en janvier. Là je travaille sur le projet. Je vais me vendre sur ma capacité à faire de la perf. Et aussi sur mon style de trading. Et sur l’équipe que je vais réunir. Je vais leur vendre un projet de hedge fund agressif. Pas du tout pépère. Pas du tout secure. Un truc de tueur : très agressif. Après une courte pause : En fait si je voulais te voir : j’ai un truc à te proposer. – Oui ? demanda Laurent Dahl. – J’y réfléchis depuis des mois. Laurent Dahl le regarda avec fébrilité : Et qu’est-ce que c’est ? – Je te veux pour le middle office. Une sensation inouïe, proprement musicale, foudroya les entrailles de Laurent Dahl. Elle sinua quelques secondes avec clarté, féminine, à l’intérieur de son corps : un moment délicieux. – Moi ? Des hoquets d’excitation entravaient sa diction. Tu voudrais que je m’occupe du middle office ? – Exactement. Que tu t’occupes du middle et des relations avec les investisseurs. Que tu prospectes. Que tu en ramènes d’autres. Que tu rédiges la newsletter. Laurent Dahl le regarda en silence. On serait deux à diriger le truc. Moi côté trading et toi côté middle et gestion des investisseurs. Je prendrais deux juniors pour trader avec moi. D’abord Vincent, j’adore, il est doué, et puis un autre de chez Goldman. Deux jeunes que j’ai formés. Ils ont la pêche. Ils ont la haine. Ils en veulent ! Enfin une secrétaire à recruter au dernier moment. Laurent Dahl alluma une cigarette et regarda Steve Still en silence. – Tu fumes beaucoup en fait. Presque autant que moi ! Puis : Tu fumais pas avant. Je veux dire : en prépa. – Non. Je fumais pas. – Tu fumes depuis longtemps ? – Deux ans. Depuis la naissance des filles. – Et combien ? Combien tu fumes ? – Ça dépend. Ça dépend des jours. Entre un et deux paquets. – Moi deux. Trois les jours de stress ! Quand sur un short une valeur m’asticote… grimpe… grimpe… grimpe… pendant des heures… pendant des jours… – Mais… l’interrompit Laurent Dahl. Elle est sérieuse ta proposition ? – Si c’est sérieux ? Tu me demandes si je suis sérieux ? Mais naturellement que je suis sérieux ! Écoute-moi : c’est toi que je veux : personne d’autre. On se complète à merveille. La réussite d’un hedge fund elle repose en grande partie sur les qualités complémentaires de ceux qui le dirigent : je te jure à deux on devient invincibles ! Laurent Dahl réfléchissait en regardant le visage de Steve Still. Celui-ci le dévorait des yeux. L’excitation l’avait illuminé de l’intérieur. Moi je trade. Moi je suis sur la brèche. Moi je prends les paris. Toi tu es calme, stable, constant, scrupuleux. J’allais dire religieux ! Je te jure : quel lapsus ! Steve Still se mit à rire et porta le verre de vin à ses lèvres. Il en avala une minuscule gorgée et poursuivit : Tu es fin. Tu écris comme un dieu. Tu vas tranquilliser les investisseurs. Tu vas les bichonner, les câliner, les embrouiller, les envoûter, les convaincre de remettre au pot et de tripler leurs mises ! Tu es dans le verbe, le discours, la persuasion, la dialectique : c’est de ça dont j’ai besoin. Moi je suis dans l’action, les nerfs, le stress, l’angoisse, l’exaltation, les paris fous, les intuitions insensées. Et quand un trade se passe mal, tu le sais, je peux péter un câble ! J’ai besoin d’un mec solide à mes côtés. De solide nerveusement et de solide intellectuellement. Puis : Sans compter que tu vas quadrupler ton salaire. Je pense que tu peux tourner autour de 100 000 francs par mois. Plus un bonus en fin d’année en fonction des résultats. En dépit des craintes qu’il éprouvait (intimidé par la confiance que lui manifestait Steve Still) de ne pas être à la hauteur des ambitions démesurées de leur projet, Laurent Dahl avait accepté dès le lendemain. Le moteur à rêves s’était remis en route : il s’était remis à rêver avec la même ardeur qu’adolescent. La seule idée de s’installer à Londres avec Steve Still et d’y vivre avec lui une aventure hors du commun (pour reprendre ses propres termes) l’exaltait : le gratifiait. Seule Clotilde avait mis un bémol à son exaltation : un bémol momentané. Elle refusait de s’installer à Londres pour le moment : elle préférait s’assurer au préalable de la pérennité de l’entreprise. La plupart de ces boîtes elles se cassent la gueule au bout d’un an ! C’est un fou furieux ton copain Steve Still ! D’accord il cartonne depuis cinq ans ! Mais c’est peut-être de la chance ! Une période de grâce ! Une bonne petite série ! – Dans ce cas on reste prostré à ne rien faire : à avoir peur de tout ! – Vas-y si tu veux mais moi je reste ici avec les filles. On te rejoint dans dix-huit mois si le truc marche. Puis : De toute manière je déteste cette ville. Triste, laide, trop vaste, pluvieuse, je sais pas. Toutes ces petites bicoques avec leurs jardinets… Je me vois mal à Londres… En dehors du fait que Vivienne et Salomé allaient lui manquer (mais en même temps il avait instauré avec elles des relations qui étaient presque abstraites, il s’en occupait peu et c’est surtout par la pensée qu’il se sentait leur père, il n’éprouvait aucun vide quand elles partaient chez ses parents pour une semaine), être aussi libre et dégagé de toute entrave qu’un étudiant ouvrait des perspectives qui l’enchantaient : il se félicitait de se soustraire à la présence quotidienne de Clotilde, laquelle, si elle s’était calmée depuis la naissance de leurs filles, demeurait capricieuse, éprise de polémiques et de scènes fatigantes. Comme Steve Still l’avait anticipé, il était parvenu à obtenir du banquier suisse les 50 dolls qu’il avait convoités. En revanche ses démarches auprès des family offices piétinaient : ils attendaient que le hedge fund fasse ses preuves avant de s’engager. En réalité les relations de Steve Still avec ces grandes familles n’étaient pas assez personnelles, établies, fondées sur une complicité ancienne, pour aboutir à des partenariats. Eh bien c’est pas grave ! Commençons avec les 50 dolls du banquier suisse ! L’année d’après, en fonction des résultats, on fera rentrer des investisseurs supplémentaires ! – Je veux commencer gros. Je veux vraiment qu’on casse la baraque. C’est 100 dolls qu’il nous faut. Et puis c’est pas possible un seul investisseur. Même lui, le banquier suisse, il serait pas d’accord. Il faut diversifier. Puis : Et ton beau-père ? – Quoi mon beau-père ? – Il ne pourrait pas nous aider ton beau-père ? Laurent Dahl l’avait appelé sans en parler à Clotilde (ils continuaient d’aller dîner chez lui le dimanche soir avec les filles) et ils étaient convenus de déjeuner sur une péniche à Issy-les-Moulineaux. Il demanda à Philippe s’il lui semblait possible de le mettre en relation avec des family offices qu’il connaissait et si le groupe industriel qu’il dirigeait ne pourrait pas investir lui aussi. La maison mère pourrait s’impliquer, lui avait répondu son beau-père. Les family offices que je connais, deux ou trois, tu pourras les rencontrer. Obtenir un rendez-vous ne sera pas un problème. Je t’appuierai auprès d’eux. Il serait fastidieux de raconter dans les détails les démarches de Laurent Dahl : elles se révélèrent fructueuses. Philippe obtint de sa hiérarchie européenne un apport de 5 dolls que le groupe hexagonal qu’il dirigeait compléta de 3 dolls supplémentaires. Cette prise de risque mit en confiance les family offices qu’il fréquentait : de surcroît il accompagna Laurent Dahl à plusieurs rendez-vous. À la suite de l’un d’eux : Ils t’ont trouvé formidable. Ils adorent le projet. Ils connaissaient Steve Still de réputation. Je suis certain qu’ils vont signer. Laurent Dahl y retourna plusieurs fois et s’y comporta en habile négociateur. Il se débrouilla pour faire croire à ces familles, catégorique et serpentin, que chacune d’elles s’était déjà pratiquement engagée. Steve Still l’accompagna aux derniers rendez-vous et ils finirent par obtenir de l’une d’entre elles un apport de 30 dolls. C’est ainsi qu’il ne fut pas difficile, les particuliers fortunés s’entraînant les uns les autres, d’obtenir les 12 dolls qui manquaient. Champagne ! avait hurlé Steve Still à une table du restaurant réputé dont ils avaient fait leur cantine. L’intervention de Laurent Dahl avait été déterminante : sans lui Steve Still aurait dû démarrer avec le seul apport du banquier suisse. Dès lors le statut de Laurent Dahl, de celui de salarié, passa mécaniquement à celui d’associé : il devint l’associé de Steve Still à 50/50. Qu’est-ce que cela signifiait ? Qu’il allait devenir riche – aussi riche que Steve Still l’escomptait pour lui-même. Sa situation financière s’améliora radicalement : 2 % de management fees furent ponctionnés d’emblée sur les 100 dolls de la mise de départ : 2 millions de dollars. Ils les utilisèrent pour s’établir à Londres début novembre après qu’ils eurent donné leur démission. Steve Still loua une maison démentielle dans le quartier de Holland Park. Laurent Dahl se contenta d’un appartement de quatre pièces qu’il trouvait délicieux, dans le quartier huppé de Mayfair, entre Hyde Park et Berkeley Square. Une chambre pour lui qui donnait sur la rue, une autre pour ses deux filles qui donnait sur une cour, un bureau et un salon/salle à manger percé d’un œil-de-bœuf. La plupart des boutiques de la rue abritaient des antiquaires. Il y acheta quelques pièces qui lui plaisaient, un bureau, une console, un miroir, quelques fauteuils, qu’il compléta avec des meubles plus ordinaires achetés chez Habitat. C’est Laurent Dahl qui trouva à Mayfair les locaux du hedge fund, situés 32 Curzon Street dans un immeuble de trois étages. L’enduit bordeaux des briques et les encadrements saumon des ouvertures ogivales du premier étage (le leur) le ravissaient, ainsi que l’élégante marquise en fonte qui surmontait les quelques marches du perron. Les locaux articulaient une grande salle pour le trading, deux pièces fermées pour Laurent Dahl et l’assistante qu’ils recruteraient, une salle de réunion où seraient reçus les investisseurs, enfin une dernière pièce, à l’arrière, de détente, où Steve Still installa un billard. Sur l’insistance de son associé, Laurent Dahl fit appel aux services d’un décorateur pour choisir les meubles, les luminaires, les teintes des murs et quelques œuvres d’artistes branchés. Ils s’installèrent début décembre et Steve Still annonça le lancement du hedge fund pour le 1er janvier 1997. Laurent Dahl ouvrit chez Merril Lynch, qui leur ferait le prime brockerage, la dizaine de comptes en banque dont ils auraient besoin : compte courant, comptes d’emprunt, comptes de futures, comptes d’options, etc. Et quel nom on va lui donner ? lui avait demandé Steve Still pendant l’été. – Still and Dahl ? avait répondu Laurent Dahl. – J’ai pas tellement envie. Ça fait un peu vieux con. Je voudrais quelque chose… un truc un peu… un nom… un mot… Laurent Dahl y avait déjà réfléchi. Il lui semblait qu’il avait trouvé. – Et Igitur ? dit-il. – Igitur ? répéta Steve Still. – Igitur, confirma Laurent Dahl. – Igitur… Igitur… C’est pas mal… C’est même très bien… Puis : Mais qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Laurent Dahl n’osa pas l’avouer : Rien. C’est juste comme ça… une belle sonorité… Et il pensa : Aboli bibelot d’inanité sonore. – En fait c’est du latin. J’ai consulté un dictionnaire. Ça veut dire : donc, alors, par conséquent. C’est pas mal pour un hedge fund ! C’est même tout indiqué ! – Bon. Igitur. D’accord. C’est aigu. C’est aussi clair qu’une lame de couteau. Allons-y pour Igitur. Il faudra juste qu’on se fasse faire un logo. – Clotilde a des copains graphistes. – Donc ! Alors ! Par conséquent ! Allons boire à la santé d’Igitur !

 

Après l’obtention d’un diplôme de géologie, Thierry Trockel avait été embauché par le leader mondial de la chaux. En l’espace de vingt ans, sous l’impulsion d’un héritier ambitieux, une entreprise de dimension modeste était devenue un ensemble industriel hégémonique implanté dans une vingtaine de pays : il poursuivait son expansion en absorbant ses concurrents les uns après les autres. Une autre idée que je voudrais vous transmettre sur la réflexion stratégique, lui avait dit le directeur général peu après son embauche, c’est qu’elle est itérative. – Itérative ? avait demandé Thierry Trockel. – Réitérée. Répétée plusieurs fois. C’est-à-dire, c’est une démarche qui revient sur l’ouverture… avoir une vue très forte, stratégique, des positions à prendre, à partir d’une connaissance très fine de notre métier… et ensuite animer ça par itération permanente. C’est-à-dire c’est du « what if » permanent, « Qu’est-ce qui se passe si ? » « Qu’est-ce qui se passe si ? » « Qu’est-ce qui se passe si ? », ce questionnement enrichit la réflexion jusqu’au moment où tout d’un coup, bing ! l’opportunité se présente. Mais comme l’esprit reste en éveil sur le sujet, très en éveil, quand l’opportunité arrive on est beaucoup plus prompts à la saisir que si l’on doit se mettre à réfléchir… Un industriel opportuniste doit avoir les capteurs en éveil… vous me suivez ? – Parfaitement bien… avait répondu Thierry Trockel qui ne comprenait pas pour quelle raison on voulait l’endoctriner alors même qu’il allait s’enfermer dans un laboratoire pour émietter des cailloux. – Il y a une chose qui m’a beaucoup frappé quand je suis arrivé dans le Groupe c’est le rythme. C’est une société dans laquelle il y a du rythme et où donc on avance. Si on tombe sur un noyau on le contourne, on itère, on garde du rythme. – Bien sûr, naturellement… avait répondu Thierry Trockel. – On ne reste jamais bloqué sur un obstacle, on essaie d’être en mouvement… toujours… avec beaucoup d’ouverture d’esprit… personne ne doit penser qu’il a la vérité. Ça vient peut-être de l’aspect artistique et de l’intérêt que porte le Groupe pour l’art contemporain. Petite pause. Thierry Trockel dévisageait son interlocuteur. Vous voyez cette photographie derrière moi ? Le directeur général, sans se retourner, la désigna du doigt par-dessus son épaule. Thierry Trockel la regarda : un arbre à l’envers : une photo dont on aurait juré qu’elle avait été accrochée à l’envers. C’est une photographie de Rodney Graham, un célèbre artiste américain. Quand on met des arbres à l’envers sous les yeux de nos équipes voilà ce que ça dit : « Prenez le problème à l’endroit ! Prenez le problème à l’envers ! Retournez les concepts ! Pensez différemment ! Soyez créatifs ! Renouvelez votre regard ! Ayez des idées ! Surprenez-nous ! Remettez-vous en cause ! » Ça met nos équipes dans quelque chose de très moderne, de très perfectionniste, ça pousse à la créativité, ça leur donne le sens de l’excellence, je suis certain que ça tourne dans leurs têtes le dimanche matin dans leurs baignoires. – Oui, c’est sûr, je pense, ça va moi-même me faire réfléchir ce, cette, c’est, c’est vraiment… c’est vraiment magnifique… balbutia Thierry Trockel en examinant le peuplier culbuté. – Surtout dans le domaine de la recherche appliquée ! J’imagine qu’il vous arrive de buter sur des os ! – Naturellement, ça arrive, on bute sur un calcul, sur une analyse… – Contournez ! Itérez ! What if ! Itérez ! Et si je ! Et si là ! Et si on ! What if ! Ne cessez jamais d’itérer ! D’être en mouvement ! De retourner le problème ! What if ! Itérer ! Ne jamais perdre de la vitesse ! Toujours What if ! Retournez les peupliers ! Toujours en mouvement ! Les recommandations du directeur général, à l’exemple d’un ventilateur, avaient fait onduler les cheveux de Thierry Trockel. – C’est moi-même ce que je pratique… avait-il répondu en prenant soin d’accélérer le débit habituellement placide de sa parole. Que dire d’autre ? Que pouvait faire Thierry Trockel sinon simuler d’avoir intégré depuis longtemps les axiomes directoriaux ? Si on l’avait poussé il aurait fait l’éloge de la lenteur, du ralenti artistique, de l’indolence contemplative. Quand donc cet entretien allait-il se terminer pour qu’il puisse retourner à ses éprouvettes, où les émulsions prenaient leur temps, affranchies de la folie humaine et libérale ? Et même les émulsions rapides, explosives pourrait-on dire, il avait l’impression qu’elles n’obéissaient qu’à elles-mêmes, avec la lenteur presque statique d’un phénomène éternel. – Parce que c’est bien gentil de dire qu’on est opportuniste ! Si on est lent ça ne veut rien dire du tout vous comprenez ! Lent et opportuniste : oubliez ! Il faut être rapide pour être opportuniste ! Il faut être rapide pour produire de la valeur sur le long terme ! Le directeur général s’était levé avec une rapidité qui avait fait sursauter Thierry Trockel (comme si le dirigeant avait voulu illustrer musculairement les préceptes qu’il venait d’édicter) et tendit une main déterminée par-dessus le bureau monumental. La lenteur est l’apanage des losers et des laissés-pour-compte ! Et puis des escargots cela va sans dire ! D’abord embauché à Bruxelles au siège social du Groupe, où il resta huit ans, Thierry Trockel fut muté en Allemagne, près de Düsseldorf, pour devenir le directeur d’une unité géologique. Sylvie, sa femme, titulaire d’une maîtrise d’histoire, professeur dans une école privée à Bruxelles, abandonna sa profession pour élever leurs deux enfants, se contentant de cours de français dispensés à des particuliers. Ils louaient une maison terne, sans charme, construite à la fin des années soixante-dix dans un quartier résidentiel de Wülfrath, non loin du centre industriel où travaillait Thierry Trockel. Nom commun de l’oxyde de calcium, la chaux s’obtient par la cuisson du carbonate de calcium, communément appelé calcaire, matière qu’on trouve en abondance sur la croûte terrestre mais que le Groupe qui employait Thierry Trockel désirait de qualité, le plus pur possible, préalable qui impliquait des expertises approfondies des sols prospectés et des carrières en exploitation. Les gisements se composent de strates superposées qui résultent de la sédimentation de coquillages et de micro-organismes sur plusieurs millions d’années. Les propriétés de certaines strates les prédisposent à une exploitation industrielle tandis que celles de certaines autres les condamnent à la mise en déchet. L’enjeu : combien faut-il enlever de tonnes inutiles pour obtenir une tonne de qualité ? Pour définir la structure des gisements, il convient d’effectuer des carottages. Ce sont des tuyaux diamantés qui vrillent le sol jusqu’à une profondeur de deux cents mètres. On va jusqu’au moment où on trouve la limite, expliquait Thierry Trockel aux curieux qui le questionnaient : le caractère tellurique de son activité fascinait généralement ses interlocuteurs. On va jusqu’au moment où on trouve quelque chose qui est franchement moins bon. On continue encore car il arrive qu’on découvre une couche de moins bon et puis encore du bon en dessous. – Et s’il venait me carotter la carrière mon géologue adoré ! l’interrompait Gabriella, une jeune Allemande abordée dans une galerie marchande de Düsseldorf deux heures plus tôt. Il n’arrête pas de parler celui-là ! Un bon sondage géologique avec ton long tuyau diamanté ! Moi, je te jure, c’est excellent jusqu’au fond ! Lors du carottage, une pince extrait un bloc de roche à intervalles réguliers. Failles ? Séquences ? Irrégularité latérale ? Joints argileux entre les couches ? Thierry Trockel sciait en deux les échantillons cylindriques du carottage et dressait leur profil de composition : teneur en calcium, magnésium, alumine, silice, fer, soufre, chlore, manganèse, analyse qui renseignait sur la structure souterraine du territoire en prospection. Qu’est-ce que le Groupe va pouvoir faire de ces différentes strates ? Quel type de chaux va-t-il pouvoir produire ? Quels sont les coûts d’exploitation engendrés par la nature du gisement ? À la suite de quoi les analyses effectuées par Thierry Trockel orientaient l’intervention de ses collègues dynamiteurs. Le Groupe qui l’employait avait acquis un savoir-faire qui lui permettait de faire sauter chaque strate avec une précision de l’ordre du millimètre. Il s’agit de ne pas mélanger deux millimètres de mauvaise roche aux dix mètres d’excellent calcaire qui se trouvent par-dessous ! Certains industriels rudimentaires que Thierry Trockel avait rencontrés, en Roumanie par exemple où le Groupe avait fait l’acquisition d’un concurrent arriéré, dynamitaient les carrières à la va-vite, avec désinvolture, sans s’attacher aux détails, obtenant des calcaires composites, pollués d’impuretés, qui donnaient des produits de qualité médiocre. Tout dans la finesse ! disait-il à Bianca, une jeune femme blonde draguée dans l’autobus. On travaille dans la précision ! – Comme toi quoi ! Tes cunnilingus ! Du travail de scientifique ! – Si les Roumains ils baisent leurs femmes de la même manière qu’ils font péter leurs carrières je les plains les Roumaines ! Quels sagouins ! Au bazooka ils y vont ! – Mais toi tu es français et tu travailles en Allemagne pour un groupe belge : les qualités respectives de ces trois peuples réunies dans un seul homme ! Les dynamiteurs appliquaient sur la roche des traces de peinture jaune, y déposaient des losanges vermillon, y plantaient des drapeaux, afin de découper comme au scalpel des pans de cinq mille tonnes scrupuleusement délimités. Thierry Trockel adorait les tirs à l’explosif où une détonation ébranlait les environs, où l’on voyait s’effondrer avec lenteur, comme un corps que l’on poignarde, avant d’être envahi d’un nuage de poussière, un pan entier de la carrière. Et Pluton ? lui demanda Claudia, une étudiante cultivée qui finalement le dégoûtait : incapable de la plus petite érection depuis qu’elle était nue, pantelante, allongée sur leur lit, il l’instruisait de lithologie. – Quoi Pluton ? Elle lui tenait le sexe du bout des doigts, rétif, paralysé de répugnance. – Eh ben Pluton ! Il habite dans les entrailles de la terre ! – J’ignorais… commenta Thierry Trockel. Moi tu sais la mythologie… – Tu ne l’as donc jamais rencontré en faisant tes carottages ? Elle se leva du lit et entreprit de se rhabiller. Elle lui expliqua qu’un beau jour, tout du moins l’espérait-elle, il percerait Pluton à l’heure de sa sieste avec l’extrémité vrillante de sa tige diamantée. Ce jour-là tu me téléphones ? lui déclara-t-elle, habillée, un bonnet sur la tête, la main sur la clenche. – Promis… lui répondit Thierry Trockel resté nu sur le lit. Ce jour-là promis je te rappelle… et elle ferma la porte avec lenteur.

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