Cendrillon

Éric Reinhardt · Chapitre 6 sur 17

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Cendrillon

Chapitre 6

Je dois parler de deux films que j’ai vus à la télévision durant l’adolescence, Brigadoon et Le Trou, réalisés par Vincente Minnelli en 1954 et par Jacques Becker en 1960. À un moment précis de ces deux films, une sensation d’une acuité exceptionnelle m’a foudroyé. Je n’avais rien connu d’aussi sidérant jusqu’alors. C’était la première fois qu’un événement extérieur, réel ou artistique, produisait sur mes sens un effet aussi vif. Dans les années qui ont suivi, l’aura de ces deux scènes a continué de rayonner en moi avec le même éclat. Je repensais à ces images avec une émotion toujours intacte : j’aimais le déploiement que leur réminiscence occasionnait, fluide insensé qui circulait dans mes veines comme du métal en fusion. À un moment où je me vivais comme un apatride, comme un individu en devenir et en partance (j’aurais mon bac l’année suivante et je pourrais quitter la maison familiale, qui m’asphyxiait, pour me construire), où je cherchais désespérément des signes, des sollicitations lumineuses émises par le monde (en particulier à travers les films que je voyais la nuit chez mes parents), un peu comme un marin égaré qui cherche dans les ténèbres le clignotement d’un phare, ces deux moments et la sensation qui leur était constitutive sont devenus comme un abri, une terre d’exil où mon imaginaire se réfugiait pour s’affermir : la substance même de cette sensation me définissait. Je n’ai jamais revu ces films : leur sortilège doit rester lié à l’enchantement de leur découverte. Le récit que je vais faire de Brigadoon et du Trou repose par conséquent sur le souvenir qu’ils ont laissé dans ma mémoire, précis pour ce qui concerne les deux moments cruciaux dont je voudrais parler, approximatif pour ce qui concerne les péripéties qui les encadrent. Brigadoon raconte l’histoire de deux New-Yorkais, Tommy Albright et Jeff Douglas, interprétés respectivement par Gene Kelly et Van Johnson, partis chasser des oiseaux dans les Highlands, en Écosse. Je me suis procuré leurs noms sur Internet car naturellement, en dehors de celui de l’héroïne, Fiona, resté depuis comme une sonorité magique, ils étaient sortis de ma mémoire. Je me souviens en revanche des paysages vallonnés reconstitués en studio, arides, accidentés, étrangement romantiques en dépit de leur aspect désertique : cours d’eau, enclaves intimes, massifs d’arbustes, sol de bruyère. Je me souviens vraiment de la bruyère. Les deux hommes se sont égarés et finissent par découvrir un village, Brigadoon, qui ne figure sur aucune carte, et dont il semble, à en juger par les vêtements et les coutumes des autochtones, qu’il ait surgi du passé. Les chasseurs font la connaissance de deux jeunes femmes, Fiona et Meg, mais c’est surtout la première qui importe, d’une beauté éblouissante, interprétée par Cyd Charisse, dont Tommy tombe amoureux. Je dois préciser qu’à l’époque, amoureux de Marie Mercier, j’étais terriblement romantique, aussi sentimental qu’une jeune fille. Je m’étais donc identifié à Tommy, qui rencontre dans un village irréel une jeune femme aussi saisissante que pouvait l’être pour moi Marie Mercier, incarnée en l’occurrence par la théorie fictionnelle Cyd Charisse. Mais celle-ci désignait sans doute cette nuit-là dans mon imaginaire un au-delà idéal de Marie Mercier, dont cette fois-ci je saurais me faire aimer. On informe les New-Yorkais que Brigadoon ne se réveille qu’une fois par siècle l’espace d’une seule journée, avant de disparaître à nouveau pour cent ans. Ces circonstances résultent d’un sortilège dont je dois confesser que j’ai oublié les détails. Mais il existe une condition pour que ce miracle se produise : aucun de ses habitants ne doit quitter Brigadoon car alors celui-ci disparaîtrait à jamais. En revanche, si un étranger désirait s’y établir, prêt à tout abandonner pour y vivre un amour éternel, il serait autorisé à y rester. Elle est absolument magnifique cette histoire d’un village enchanté qui n’apparaît dans la réalité, telle une vision, qu’une fois par siècle. Je me souviens de scènes dansées, collectives, endiablées, avec des musiciens en costumes folkloriques, équipés de cornemuses et de tambours. Je me souviens de scènes sublimes où les deux amoureux, isolés du tumulte, réfugiés dans l’une de ces enclaves environnées d’arbustes, d’eau cristalline et d’éminences rocheuses, dansent, courent, sautent, se sourient, se tiennent par la main, interprètent des pas de deux d’une sensualité confondante. J’ai gardé en mémoire l’ample jupe de Cyd Charisse, animée d’un millier de plis, ses longues jambes, sa taille étroite resserrée par une ceinture de tissu, ses épais cheveux noirs qui tombent sur ses épaules, ses sourires sensuels. J’ai gardé en mémoire les jambes tendues de Cyd Charisse quand Gene Kelly la soulève dans les airs, figure stellaire, vision suprême de l’absolu – beauté, rectitude, radicalité, hauteur spirituelle, tension intérieure, exigence morale. Je me souviens de cet instant chorégraphique où elle est tendue vers lui, en appui sur sa jambe droite, le buste incliné en avant, sa jambe gauche levée amplement derrière elle (elle est comme à la proue de sa vie intérieure irradiante), figure toute de douceur et de tension, d’exactitude et de don de soi, par laquelle elle signifie à Tommy, de la manière la plus arrêtée, que désormais sa vie lui appartient. Aucune mièvrerie dans les déclarations d’amour de Cyd Charisse. Elle se comporte à tout instant avec la majesté mathématique d’une reine : la rectitude de la reine se retourne comme un gant en radicalité amoureuse. Si bien que d’une certaine manière j’ai désiré, j’ai rencontré Margot cette nuit-là par l’entremise de la préfiguration fictionnelle Cyd Charisse dans Brigadoon, réalimentée quelques mois plus tard par la préfiguration fictionnelle Gene Tierney dans Péché mortel. Et même quand Cyd Charisse s’abandonne aux délices de l’instant, d’autant plus vifs que le jour va bientôt se lever et le village s’évanouir, s’assouplit, devient lascive, fragile, ondulante, il se dégage de son aura quelque chose d’impérieux. Alors que le matin approche, Tommy propose à Fiona de l’accompagner à New York. Elle refuse. Elle ne peut sacrifier à cet amour, rectitude encore une fois, le miracle dont ils bénéficient tous les cent ans. Tommy envisage alors, comme l’y autorise le sortilège, de rester à Brigadoon, de renoncer à son travail, à sa famille, à sa fiancée qui est restée en Amérique et qui attend son retour. En d’autres termes : de renoncer à la vie sociale. Il envisage de se soumettre à cet étrange rituel récurrent. Il envisage de ne vivre et de n’aimer Fiona qu’une fois par siècle l’espace d’une seule journée. Son ami le dissuade de commettre une telle folie. Il le dissuade de renoncer au temps humain et réaliste. Il le convainc que cette histoire d’amour est absurde et qu’il ne peut s’inclure lui-même dans l’enchantement de ce songe étranger. Peut-on tomber amoureux d’une vision, d’un mirage, d’une incarnation centennale ? J’ai oublié l’instant où Tommy déclare à Fiona qu’il renonce à elle. J’ai oublié le moment où le village se dissout sous leurs yeux pour ne laisser derrière lui que le souvenir de son apparition furtive, marqué par les roches, la bruyère, le cours d’eau, où quelques heures plus tôt Tommy dansait avec Fiona et l’étreignait. De retour à New York, il ne parvient pas à effacer de sa mémoire cette nuit unique qu’il a vécue, dont la beauté miraculeuse ne cesse de le hanter. Il rompt avec sa fiancée. S’ensuivent des scènes d’une tristesse, d’une aridité, d’une brutalité, d’une désolation qui m’ont marqué profondément. Je découvrais à l’époque la beauté de la nostalgie, fondée sur l’empire qu’on accorde à l’instant. Je me vivais garçon sensible, féminin, attentif aux détails, aux phénomènes furtifs, à la beauté des manifestations atmosphériques. J’ai un souvenir d’une grande clarté des images qui se succèdent à ce moment du film, où l’on voit la ville, les voitures, le trafic, la foule, des visages, la frénésie urbaine, les restaurants bruyants et enfumés. Dureté. Cruauté. Vacuité. Insignifiance. Servitude du social. Pauvreté de la vie quotidienne. Tommy a commis une erreur dont il comprend qu’il ne guérira pas. Il a laissé s’enfuir la plus belle histoire de sa vie. L’irréversible. Cette déchirante idée de l’irréversible. Cette situation fictionnelle rend manifeste cette vérité que tout instant magique ne peut se revivre et qu’on ne peut revenir en arrière. Je revois Tommy accoudé au comptoir d’un bar enfumé devant un verre d’alcool, triste, désespéré, dégoûté de tout. C’est alors qu’avec Jeff, décidant de retourner dans les Highlands, ils prennent l’avion et se retrouvent sur le chemin où ils s’étaient perdus. On en est là de Brigadoon quand le moment magique dont je voudrais parler s’apprête à percer le film comme une lance enflammée. À présent je vais parler du Trou, dont là encore je me suis procuré les noms des cinq protagonistes sur Internet. Lors de cette recherche, j’ai découvert que Jean-Pierre Melville considérait Le Trou comme le plus beau film du monde, avis qui m’a électrisé. Claude Gaspard, un jeune homme de bonne famille, lisse et courtois, se retrouve en détention préventive à la prison de la Santé pour tentative de meurtre sur sa femme, plus riche et plus âgée que lui, qu’il a trompée avec sa jeune belle-sœur. Je me souviens d’une scène où il s’entretient avec le directeur de la prison, et celui-ci semble étonné par la timidité, séduit par les manières, mis en confiance par la bonne éducation de ce détenu inattendu. Un doute est instillé dès le début sur la culpabilité du jeune homme. Il est incarcéré dans une cellule où il rencontre, également en détention préventive, Geo, Roland, Manu et Monseigneur. Il se trouve qu’ils travaillent depuis plusieurs semaines à un projet d’évasion dont ils hésitent à informer l’intrus. Mais en même temps, s’ils décident de le tenir à l’écart, il leur faudra attendre qu’il ait été transféré dans une nouvelle cellule, ce qui retarderait l’exécution de leur projet à une date incertaine. Après s’être informés auprès du jeune homme des raisons de son incarcération, et avoir jugé que son cas était sans doute aussi désespéré que le leur (car si la femme de Claude Gaspard maintient sa plainte il en prendra pour quinze ans minimum), ils décident de l’affranchir. Ils ne vont pas le regretter : Claude Gaspard réagit favorablement à ce projet et leur demande de l’y associer. Ils ont creusé, à l’aide d’une fourchette, le sol de leur cellule. Je me souviens qu’ils surveillent les couloirs en introduisant par un trou rond dans la porte une brosse à dents à laquelle ils ont solidarisé un fragment de miroir. Ils sont parvenus à accéder aux sous-sols de la prison où ils circulent chaque nuit par groupes de deux afin de trouver une issue vers l’extérieur. Les sous-sols sont des galeries humides, obscures, dont j’ai oublié de quelle manière ils les éclairent. Ils marchent souvent dans de l’eau et leur progression est interrompue par de lourdes portes que Roland, habile serrurier, parvient à déverrouiller. Il me semble que cette galerie est circulaire et qu’elle s’inscrit à l’intérieur du périmètre de la prison. Des gardiens y réalisent des rondes, ce qui oblige les prisonniers à la plus grande vigilance. Je me souviens d’une scène où deux d’entre eux doivent se dissimuler derrière un pilier pour se soustraire à la vue de gardiens qui cheminent avec lenteur. Ces moments sont magnifiques où on les voit, précis, précautionneux, s’aventurer dans ces tunnels lugubres, humides et ténébreux, sous les voûtes desquels résonnent leurs pas et leurs outils. C’est avec une anxiété terrible que les détenus qui sont restés dans la cellule attendent le retour de ceux qui ont été envoyés en émissaires dans les entrailles de l’édifice. Enfin, une nuit, ils ont compris qu’ils pouvaient accéder aux égouts, galeries contiguës, dédoublement souterrain des rues alentour, en détruisant un mur de pierre qui les en sépare. Et c’est ainsi qu’à tour de rôle, à l’aide d’outils rudimentaires, environnés par le danger d’être découverts, ils entreprennent de creuser un tunnel. Ces travaux minutieux, dans de la boue et de l’eau, s’accompagnent de diverses péripéties, notamment l’effondrement du conduit sur l’un des prisonniers. Ils progressent de quelques centimètres toutes les nuits. La perspective de pénétrer dans les égouts se précise sensiblement de jour en jour. J’ai été touché par le courage, le sang-froid, l’ingéniosité, l’exactitude de ces hommes, par l’amitié qui les lie. Une nuit, l’un d’eux leur annonce que le lendemain le tunnel aboutira aux égouts. De fait, la nuit suivante, il me semble que c’est Geo, interprété par Michel Constantin, avec Manu en vigie à l’entrée du tunnel, qui parviendra à dégager les quelques centimètres de maçonnerie qui les séparent des boyaux communaux. On en est là du Trou quand s’apprête à surgir ce moment miraculeux dont je voudrais parler, que j’ai vécu comme un recommencement de ce moment miraculeux de Brigadoon dont je voudrais parler parallèlement, que j’avais connu quelques semaines plus tôt. On a d’un côté Tommy et Jeff de retour dans les Highlands et de l’autre Geo et Manu qui se sont engagés dans les égouts. Les premiers sont parvenus à l’endroit où quelques mois plus tôt se tenait le village de Brigadoon. Les seconds localisent une échelle de fer qui conduit à la plaque d’une bouche d’égout. J’imagine que Tommy s’est assis sur une roche mauve de la vallée de Brigadoon et qu’il implore le ciel de lui pardonner l’erreur irréparable qu’il a commise. Geo pose un pied sur le premier barreau de l’échelle et se hisse vers l’envers circulaire de la plaque. Ferveur chez Tommy, les pieds dans la bruyère, qui se souvient comme de quelque chose de sacré des moments sublimes qu’il a vécus. Impatience chez Geo, les pieds sur du métal, qui s’élève vers la lumière de ces images de liberté qu’il anticipe. Dans les deux films c’est la nuit, c’est désert, c’est silencieux. Tommy se confronte à l’absence du village comme à l’absence d’un mort qui ne peut ressusciter. Geo se trouve désormais sous la lourde plaque de la bouche d’égout et il approche sa main de la fonte humide qui fait obstacle à son accession à la nuit. Et c’est alors que surviennent ces deux moments miraculeux. Le ciel de Brigadoon s’enflamme et Geo fait glisser la lourde plaque sur le bitume du trottoir. Le village réapparaît sous les yeux de Tommy et Geo introduit son regard par l’orifice circulaire qu’il vient de dégager. Le village, avec ses maisons, le petit pont qui franchit la rivière, est désormais devant Tommy. Geo voit apparaître, vision rasante, car seul le premier tiers de son visage dépasse de l’orifice, les murs de la prison, gigantesques, dressés dans la nuit. Tommy se lève et emprunte le petit pont qui conduit à Brigadoon. Geo voit la chaussée déserte et luisante, les lueurs des lampadaires, le ciel étoilé. Fiona et un vieil homme attendent Tommy de l’autre côté du pont. Geo voit la silhouette lointaine d’un policier qui surveille les abords de la prison. Un taxi passe. Le vieil homme dit à Tommy : Aye, Tommy, when ye love someone deeply anythin’ is possible, even miracle… Geo contemple la vision proprement féerique des abords de la prison, trottoirs, immeubles, mur d’enceinte, et il écoute les bruits qui en émanent. Voilà. Le vieil homme qui dit à Tommy : Nous sommes revenus te chercher, le miracle a eu lieu, viens, rejoins-nous, nous n’allons pas tarder à repartir, avant que le village ne reparte tel un navire fantôme sur l’océan immatériel de ce sommeil de cent ans, par-delà la réalité visible. Et ce moment où Geo, au ras des pavés, ses doigts sur le rebord de la réalité, son visage à moitié introduit dans cette vision féerique, regarde de l’extérieur les murs de la prison, avant de repartir dans les entrailles de l’édifice. Eh bien ces deux moments sont parmi les plus beaux que j’aie jamais vécus. Le village a interrompu son sommeil de cent ans pour secourir Tommy et dissoudre le principe de l’irréversible. Geo n’aurait qu’un geste à faire pour surgir de l’orifice et s’enfuir dans cet au-delà irréel qu’il a tant convoité. Geo n’aurait qu’une impulsion à libérer pour se garantir du principe de l’irréversible. Il peut s’enfuir maintenant et ne pas différer son évasion. Sa liberté est à portée de main de la même manière que quelques mois plus tôt le bonheur de Tommy était à portée de main. Tommy se jette dans les bras de Fiona. Enlacés ils pénètrent dans le village. Geo pourrait, comme Tommy quelques mois plus tôt, accéder à cet ailleurs miraculeux. Le village s’estompe peu à peu. Geo fait glisser la lourde plaque sur le trottoir et redescend par l’échelle de fer dans les galeries souterraines de la prison. Le village a désormais disparu et Geo retourne dans sa cellule. Tommy a été exaucé. Le vœu le plus cher de Tommy a été exaucé. Il a rejoint, par la magie, à la faveur d’un miracle, cet ailleurs inaccessible qu’il s’était tant rêvé, Brigadoon. Pour Geo également l’irréalisable s’est réalisé. Pour Geo également une passerelle est apparue qui s’offrait à le faire passer. Passerelles : la plaque d’égout et le pont de Brigadoon. L’instant. La magie. La vision. Un passage vers la liberté. S’introduire dans la vision. Un passage vers l’éternité. Un passage vers l’amour. Un passage vers la lumière. À la faveur d’un instant de magie. De retour dans sa cellule, Geo raconte ce qu’il a vu. À l’inverse de Tommy quelques mois plus tôt, qui, de retour à New York, ne parvenait pas à guérir des instants rares qu’il avait vécus, la vision de Geo anticipe l’événement qu’ils vont vivre le lendemain en empruntant les uns après les autres cet orifice circulaire. Or, le lendemain, Claude Gaspard est emmené par deux gardiens qui lui demandent de rassembler ses affaires. Émoi dans la cellule. Pourquoi Claude Gaspard doit-il emporter ses affaires ? Serait-il libéré ? Transféré ? Il est convoqué par le directeur qui l’informe que sa femme a retiré sa plainte. On retrouve l’impression qu’on avait eue au début du film en voyant que se propageait entre les deux hommes le sentiment d’une même appartenance. J’ai oublié sous quel prétexte Claude Gaspard avoue au directeur qu’il a participé à un projet d’évasion sur le point d’aboutir. Un peu plus tard, et il me semble que Le Trou se conclut par ces images, des gardiens surgissent dans la cellule et emmènent les quatre hommes. Brigadoon se termine sur un miracle après le désenchantement de Tommy. Le Trou se termine sur un désenchantement après le miracle de Geo. Un même rêve, une substance analogue, agencés différemment. Et des sensations parentes, d’une force égale, qui m’ont foudroyé ces nuits-là.

 

Le suicide de son père atomisa Patrick Neftel. Le lycéen combatif qu’il était, impatient de s’installer à Paris, laissa place à un éparpillement abasourdi. Son généraliste lui prescrivit des antidépresseurs, lui conseilla de consulter un psychologue (auquel il renonça à l’issue de la troisième séance) et de retourner au lycée à la rentrée suivante. Il semblait légitime de sacrifier l’année en cours après avoir subi un traumatisme d’une telle ampleur, d’autant plus qu’il paraissait difficile qu’il puisse se présenter à la première partie du baccalauréat, qui devait se dérouler trois mois plus tard. Le psychologue lui recommanda le repos le plus total afin d’éradiquer de ses pensées les images qui les hantaient. La fourchette ensanglantée. Son père le regardant dans les yeux d’un air de défi. Son père égorgé s’effondrant au ralenti sur le carrelage de la cuisine. Sa sœur coincée tout entière (bloquée mécaniquement) dans un cri de sirène. Sa mère le téléphone à la main qui hésitait à retirer de la glotte l’ustensile intrusif (ses doigts exécutaient des figures indécises autour du manche qui scintillait). Patrick Neftel arpentant la cuisine, incapable de se tenir immobile, incapable de s’éloigner de l’écorché, frappé net par un acte homicide à lui seul destiné. Une équipe de pompiers envahissant le pavillon, prodiguant sur le corps à l’agonie des soins désespérés. L’annonce de sa mort par un visage à la courtoisie mécanique. La civière emportant au milieu des fauteuils, sur la moquette écrue du salon, le cadavre du suicidé. Le drap blanc qui l’occultait. Des uniformes autour de la table devant des formulaires que sa mère parafait métamorphosée en automate. Les insignes des casquettes. Leur maison devenue le référent d’une existence désormais dévastée. Cette maison qui s’imposait deux heures plus tôt comme la casserole d’un malaise asphyxiant, d’un bain-marie interminable, voilà qu’à cause d’une étincelle elle était devenue le lieu identitaire d’un drame irréversible, elle n’était plus que l’acte lui-même, son exact équivalent, un lieu fini, mort lui aussi, où plus rien ne pourrait s’inventer. Ces images dominaient Patrick Neftel. Elles lui avaient subtilisé le monde extérieur, l’avaient rendu muet, silencieux, insensible, désincarné, avaient vidé de leur substance toute idée de projet, de rêve, d’intégrité, d’ambition, d’argent, de réussite, d’orgueil, de livre, de film, d’amour, d’amitié, de vie professionnelle. Rien ne pouvait survivre à cette vision aveuglante de la fourchette ensanglantée implantée dans la gorge paternelle. Rien ne pouvait perdurer face aux images qui en accompagnaient l’obnubilante réminiscence, qui tournoyaient dans son cerveau comme un essaim de mouches en flammes.

 

Pendant que Preljocaj travaille une scène, sa répétitrice emmène Marie-Agnès dans une autre salle pour lui apprendre les phrases des enfants. Les phrases des enfants : une longue séquence qu’il a écrite pour eux et qu’ils danseront avec Médée. Marie-Agnès reproduit les mouvements qu’effectue la répétitrice. Disposées l’une derrière l’autre, elles se regardent et communiquent par le miroir. La partition est posée sur le sol que Noémie consulte de temps à autre pour se remettre un détail en mémoire. La danseuse lui demande si elle doit marcher avec la pointe ou le talon. Noémie : Ni l’un ni l’autre. Tu glisses, comme un bateau poussé par le vent [elle le lui montre tout en parlant], ce n’est pas stylisé, c’est dans la main que c’est stylisé, pas dans les jambes [la main faseye sur le haut du crâne comme un drapeau]. Angelin, quand il le fait, il fait ça, la main comme ça, j’ai noté ça la première fois, c’est très très simple. Quand Marie-Agnès a assimilé une phrase, Noémie passe à la suivante, avec tendresse et affection, c’est un enseignement velouté, précis, professionnel, elle ponctue ses commentaires de Voilà, C’est ça, Très bien, Parfait, maternels. Je suis frappé par la rapidité avec laquelle la danseuse assimile les phrases. Il suffit qu’elle les danse une seule fois en se calant sur Noémie pour être capable de les reproduire toute seule en entier. À la fin de cette séance, après avoir fumé une cigarette avec Laurent, je retourne dans la salle de travail, où les enfants viennent d’arriver. La réglementation a conduit Preljocaj à constituer trois couples d’enfants qui se produiront sur scène en alternance avec les deux distributions d’adultes. Une dizaine de seaux en acier brossé sont disposés sur le sol, qui représentent un élément majeur de la scénographie. Après leur avoir demandé d’exécuter les quelques phrases qui ouvrent la pièce (celles-là mêmes que Marie-Agnès vient de mémoriser), Preljocaj leur propose un exercice d’improvisation. Ils doivent jouer avec les seaux, inventer un parcours, des figures, des amusements, à tour de rôle. C’est comme une forêt, vous vous promenez dans la forêt, les seaux sont des terriers, vous regardez dedans, vous faites comme vous voulez, vous êtes des chats, vous êtes libres, on y va. Et c’est alors que s’incarnent sous mes yeux les créatures prédestinées du mythe, chaque enfant réalise au milieu des seaux une narration corporelle inventive, d’une lenteur irréelle, que Noémie consigne sur son cahier tandis que Preljocaj les enregistre avec la plus grande attention. L’idée des seaux est fabuleuse. Ils sont comme intrusifs, à l’insu des enfants. On saisit quelque chose d’onirique et d’étrangement prémonitoire à les voir s’amuser en toute innocence avec ces seaux qui sont leur ciel funeste. On a l’impression d’une absence. La musique qu’a composée Mauro Lanza accentue cette impression d’irréalité. Les enfants sont déjà morts. Nous les voyons se mouvoir hors du monde, dans un univers éthéré, suspendu. C’est le songe et la prescience de l’après-meurtre qui s’installent dans l’espace, portés par les accents dépareillés d’une mélodie lugubre de clochettes, berceuse à l’envers, détraquée, retournée comme un gant. C’est le revers exact de l’enfance, tout aussi doux et innocent mais déréglé, légèrement discordant, troué régulièrement par l’intrusion d’une plainte de cordes qui incarne l’horizon destructeur des adultes. La berceuse à l’envers de Mauro Lanza : une tristesse sans tristesse. À un moment, portant à son comble le caractère ingénument tragique de ce dispositif, l’un des enfants place chacun de ses pieds dans un seau, enferme sa tête dans un troisième et se déplace lentement, à l’aveugle, dépossédé, assujetti à une force extérieure qui l’ensorcelle, petite chose sans défense, ignorante de son destin, guidée par l’imminence de son assassinat. Ils sont inouïs ces enfants… me confie Preljocaj dans l’ascenseur après les répétitions. Surtout la petite blonde, je sais pas si t’as vu, elle est absolument fabuleuse. J’étais troublé par les scènes qu’ils venaient d’inventer : prodige de l’instant et de l’incarnation. On va dans les coulisses du spectacle ? enchaîne-t-il. – Oh oui, j’adore, d’accord, allons-y ! Les portes de l’ascenseur viennent de s’ouvrir, nous repassons par la loge de Preljocaj pour qu’il se change, assez grande, haute sous plafond, avec une longue coiffeuse cernée d’ampoules, de lourds rideaux et des banquettes de velours rouge, du parquet et un petit piano à queue, refuge intime et capiteux où je lui confie que je ferais volontiers un bureau. T’imagines le rêve pour un écrivain une petite pièce comme ça au cœur de l’Opéra ? Tu t’ennuies, tu piétines, tes phrases ne fonctionnent plus ? Bing ! Tu vas dans les coulisses, à la cantine, à la buvette, tu traînes dans les couloirs, tu discutes avec les danseuses ! Mais ce serait le paradis ! C’est le nec plus ultra du paradis terrestre cet endroit ! – Arrête de fantasmer ! Arrête de t’exciter ! En plus t’écrirais plus une ligne ! Comme nous en avons pris l’habitude depuis quelques jours, nous nous aventurons clandestinement dans les coulisses pendant la représentation d’une chorégraphie d’Harald Lander datée de 1952. Nous nous tenons en lisière de la scène, dissimulés du public par une série de cloisons noires, à quelques mètres du territoire illuminé où évolue le ballet. Nous entendons la musique qui surgit, symphonique, entêtante, de la fosse d’orchestre. Des dizaines de ballerines et de danseurs vêtus de chemises blanches, moulés dans des collants, composent sur le plateau des architectures fugitives. C’est délicieusement désuet, anachronique, d’une préciosité irrésistible. Pointes, entrechats, portés tendres, jetés romantiques, effusions gestuelles, trajectoires majestueuses des bras, brebis épouvantées qui se dispersent sur le plateau, les deux étoiles au milieu, Agnès Letestu et un garçon dont j’ignore le nom, qui réalisent des confidences millimétrées. Les coryphées en tutu blanc sont comme des nénuphars autour des deux danseurs. C’est l’amour idéalisé qui se donne à percevoir à travers ces derniers, qui évoluent l’un près de l’autre, l’un contre l’autre, avec une grâce, une maîtrise, une tendresse, une exactitude inouïes : représentation de l’utopie amoureuse. Et voilà qui me propulse une fois de plus dans mes pensées du moment et me fait songer à Margot, à sa réserve, à ses rigueurs, à sa pudeur, à sa grandeur, à son exactitude, à son intransigeance fondamentale, et voilà qui me conduit à nouveau au Palais-Royal et me fait songer à Cendrillon, encore une fois l’une des figures centrales, avec la reine, de mon imaginaire. Cendrillon : c’est moi. Et Margot : le prince. Les ballerines qui s’enfuient du plateau, escapades esthétiques, avec leurs doigts qui volettent sur le côté, avec leurs jambes qui effectuent des pas tendus, outrés, imités des chevaux, elles nous frôlent et s’écroulent derrière nous dans les coulisses. Un ensemble discipliné de costumières, de maquilleuses, d’accessoiristes, s’affairent sur leur petite machine. Toute une population nous entoure, précise et empressée, les ballerines sont assises sur le sol, se déshabillent, se déchaussent, changent de tutu, se font recoiffer, épingler, alourdir de bijoux, obscurcir le regard de Ricil, et puis partout des dizaines de pieds nus qu’on empaquette de bandages et qu’on équipe de chaussons roses noués à la cheville. Les petites boules de coton qu’on a retirées d’entre leurs orteils font des taches blanches dans la pénombre. Les ballerines, petites machines vêtues de blanc, rosées, obéissantes, ne cessent de sortir des coulisses et d’y pénétrer en courant tandis que sur la scène, dans les clameurs des cordes, des hautbois, des percussions, le conte de fées chorégraphique continue de se déployer. Nous pourrions passer des heures, Preljocaj et moi, dans cette totale irréalité, dans cette espèce de féerie artificielle et savamment réglée, fondamentale, mystérieusement fondamentale, comme si la marche du monde, le destin de l’homme, la survivance de l’amour, devaient dépendre de l’accomplissement du spectacle, lequel devient dès lors, plus que les guerres, plus que l’économie, davantage que les sommets du G8, la chose la plus cruciale qui puisse se concevoir. On va se boire une bière à L’Entracte ? me murmure Preljocaj à l’oreille. Nous sortons de l’Opéra par-derrière et pénétrons dans la nuit, devenue froide depuis la veille, réellement automnale, et les images de ces ballerines, de ces étoiles, de cet ailleurs radieux incarné par la scène, radieux et utopique, sont suspendues dans nos pensées.

 

Laurent Dahl devait se lever chaque matin à sept heures et se présenter une heure plus tard devant la porte du lycée Jacques-Decour, avenue Trudaine, dans le neuvième arrondissement. (Il apprendra, le jour de la rentrée, que Mallarmé avait été professeur d’anglais dans ce lycée à la fin du e XIX siècle. Une reproduction de son portrait par Manet ornait d’ailleurs le vestibule, sur laquelle Laurent Dahl n’entrait pas dans l’édifice sans jeter un regard recueilli.) Il logeait dans une chambre de bonne de sept mètres carrés, étroit couloir au bout duquel s’ouvrait l’ovale d’une imposante lucarne cerclée de bois. Il n’était pas de jour où enfonçant la clé dans la serrure il n’éprouvait l’intense fierté de disposer d’un lieu à lui qu’il s’était choisi. Si l’état civil spécifiait qu’il était né en Lorraine, il avait su assez vite que sa mansarde serait le lieu de sa seconde naissance, datée de ce soir de septembre où il était arrivé à Paris pour y passer sa première nuit, nuit bloc, cube, dense, fondatrice, à l’intérieur de laquelle il s’était tenu allongé longtemps les yeux ouverts, écoutant les bruits océaniques de la ville. Laurent Dahl avait senti qu’il partirait de cette nuit, d’un verre de lait qu’il avait bu vers vingt-deux heures derrière les vitres d’un café sombre du boulevard Saint-Michel, la blancheur de cet incongru liquide de frigo dans un haut verre transparent, derrière les vitres, devant la rue, égaré dans une ville étrangère. C’était la première fois qu’il se retrouvait seul au seuil d’une nuit de solitude avec lui-même, au seuil d’une vie de solitude avec lui-même. Pourquoi un verre de lait, lui qui n’en buvait jamais ? Avait-il consommé consciemment, le soir de sa seconde naissance, ce liquide d’allaitement ? Ou bien inconsciemment, pour endiguer la peur, avoir entre ses doigts qui découvraient le monde un rassurant morceau d’enfance ? Tandis qu’il se tenait derrière les vitres le froid cylindre du verre entre les mains, c’était la ville, le flux des passants et des automobiles, leur fraîcheur d’inconnu, leur froide allure d’ailleurs, qu’il caressait du bout des doigts avec timidité. Il ne s’était jamais senti aussi ouvert : comme une étendue à cartographier. Cette chambre de bonne, c’est par miracle et en l’espace d’une seule journée qu’il l’avait trouvée. Il avait déplié un plan et placé la pointe d’un compas à l’endroit précis où s’installerait Marie Mercier, tracé un cercle intime autour de ce point et entrepris d’y interroger des gardiennes. La pointe du compas avait percé le papier d’une minuscule ouverture circulaire. L’appartement de Marie Mercier se situant à quelques pas de la place Saint-Sulpice, il avait commencé ses pérégrinations par ce quartier et poursuivi à l’aveuglette, le plan entre ses mains. Il avait veillé à ne jamais sortir du périmètre géométrique, rigoureusement sentimental, qu’il s’était fixé. Il avait déjeuné d’un sandwich dans un café du quartier. En fin d’après-midi, après six heures de prospection infructueuse, et alors même qu’elle l’avait congédié d’une réponse négative, une gardienne l’avait rejoint dans la rue pour l’informer qu’en réalité une chambre de bonne allait se libérer, La semaine prochaine, elle sera libre à la mi-juillet. Pour quelle raison s’était-elle repentie ? Laurent Dahl le saura plus tard : son regard, la timidité, la courtoisie qu’il avait manifestées l’avaient émue. Et la tristesse qui avait fondu sur son visage quand elle lui avait dit : Aucune chambre de bonne n’est disponible… Cet immeuble se situait en face de l’hôtel Lutetia, à quelques minutes de la place Saint-Sulpice. Quand il sortait de sa mansarde vers sept heures vingt (après une brève toilette au lavabo : l’absence de douche lui imposait de se laver une fois par semaine, le week-end, chez ses parents) et descendait dans la rue par l’escalier en colimaçon, Laurent Dahl allait boire un express et manger un croissant dans un café au bas de son immeuble. Le patron, un homme d’âge mûr au visage émacié, veillait sur lui derrière la caisse. Sa seule activité consistait à disposer de la monnaie dans des soucoupes de plastique que le serveur posait sur le comptoir en face de chaque client, présence inamovible, repère fixe dans ce périple aventureux qu’était devenue l’existence de Laurent Dahl : le patron s’imposait chaque matin comme une sorte de substitut au référent du foyer. Bonne journée, à demain, lui disait-il avant de s’enfoncer dans la bouche du métro. Laurent Dahl somnolait, regardait les stations par la vitre, lisait des livres ou révisait ses cours. Il éprouvait les effets d’une plénitude que rien n’atténuait, y compris les angoisses qu’il retirait de ses études, difficiles, soumises à une pression considérable. Les rames de la ligne qu’il empruntait étaient les plus anciennes du réseau, bruyantes et ferrailleuses, emplies d’une nostalgique odeur de rouille, il semblait que les roues sur les rails diffusaient des effluves d’étincelles et de fer surchauffé. Durant les trois années qui avaient précédé son installation (qui avaient vu EXA Informatique se déliter et expirer, le père de Laurent Dahl être disloqué par la faillite de l’entreprise), il n’avait cessé de rêver à cet ailleurs irréel qu’était la capitale. Paris avait été pour lui, par l’entremise de son imaginaire et des fantasmes qu’il déployait, un incendie nocturne au fond d’un paysage, un écoulement de promesses, un embrasement de visions fragmentaires, un au-delà qui se réfléchissait dans ses pensées à l’égal d’un projet d’œuvre d’art – et dont on pourrait dire qu’il renseignait davantage sur ses désirs que sur la ville elle-même : il se pensait dans son avenir comme un artiste pense un tableau, un écrivain un livre, un cinéaste un film. L’adolescence de Laurent Dahl n’avait rien été d’autre que le rêve étiré d’un ailleurs fantasmé, quel qu’il soit, géographique, social, humain, féminin, intellectuel. Cloîtré dans cet enclos où il vivait, il s’était attendu comme on attend d’aborder une île à bord d’un ferry. L’amour serait un ailleurs. Paris était un ailleurs. Lui-même tel qu’il s’entrevoyait dans ses visions serait un ailleurs. L’ami intime qu’il n’avait jamais eu serait un ailleurs. Le lieu où il vivrait serait l’ailleurs central de cet ailleurs inépuisable où il se déploierait. Sa réussite professionnelle serait un ailleurs. Ses trois films préférés, qu’il avait vus la nuit à la télévision, Brigadoon, Le Trou, Péché mortel, éblouissements qui lui avaient valu la découverte d’une sensation inestimable (quelque chose de vague et d’important qui délimitait une zone de son imaginaire où il sentait qu’il se dilatait), leur dramaturgie désignait un ailleurs décisif, un autre règne auquel les personnages cherchaient à accéder. Et il pourrait adjoindre à ces trois films un quatrième, quelques années plus tard : Peter Ibbetson. Et un cinquième : Bell, Book and Candle. Mathématiques, histoire économique, philosophie, français, anglais, allemand ; sept heures de cours par jour, interrogations écrites, entretiens d’évaluation, simulations d’oral, concours blancs trimestriels ; les sermons du professeur principal sur la difficulté des concours d’admission aux écoles de commerce, sur les efforts qu’il attendait de ses élèves, et dont il lui semblait, leur assenait-il sévèrement, Qu’aucun encore ne se soit décidé à déployer ; l’inflexibilité et l’intimidation ; la sévérité qui résultait de ces principes ; les humiliations dont ils s’accompagnaient ; tels étaient le quotidien, l’orthodoxie, l’atmosphère de la classe préparatoire à laquelle Laurent Dahl avait été admis, sur dossier, couloir royal, sélection acérée. Il semblait qu’on voulait conformer les élèves à la dureté du monde contemporain. Il semblait qu’on voulait les nettoyer (en les raclant comme des moules) des idéaux, de l’ingénuité, du romantisme de leur adolescence. Le premier jour, les accueillant par un discours inaugural éprouvé, le professeur principal leur avait prédit qu’une dizaine d’entre eux, dans moins d’un mois, Ce sont les statistiques qui le disent, auraient déserté la classe préparatoire, découragés par le travail qu’il leur faudrait fournir, Car il s’agit de concours, ne l’oubliez pas, ces deux années de préparation vont vous conduire à un certain nombre de concours, et pas des examens, ET PAS DES EXAMENS. Ils ignoraient leur chance d’avoir été admis dans un établissement de bon niveau dont les élèves ont conservé des sentiments humains, Ils se côtoient dans le respect, cette classe préparatoire n’est pas un coupe-gorge, aucune tuerie entre élèves, aucun coup bas indigne, quand dans certains lycées prestigieux, où les taux de réussite sont les plus élevés, Les élèves s’entretuent tout au long de l’année, si vous ratez un cours n’essayez pas d’obtenir d’un de vos camarades qu’il vous en transmette une copie, c’est chacun pour soi, ils se volent leurs cartables pour les faire disparaître, ils seraient capables d’empoisonner les concurrents les plus nuisibles, mais ici, avait-il dit, c’est humain, humain mais sérieux, terriblement sérieux, vous n’êtes pas là pour vous la couler douce. Sa leçon inaugurale avait pour objectif de tétaniser les élèves les moins solides. À la toute fin des vingt minutes qu’avait duré l’introduction, une jeune fille blonde, élégamment vêtue, s’était levée et était sortie de la salle de classe, Adieu mademoiselle, lui avait dit le professeur principal tandis qu’elle tentait d’ouvrir la porte avec le moins de bruit possible, Eh bien voilà, les statistiques nous donnent toujours raison, voilà seize ans que j’enseigne l’histoire économique en classe préparatoire, et chaque année, CHAQUE ANNÉE, à un moment ou à un autre de mon introduction, un élève se lève de sa chaise et s’insinue en silence hors de la classe, en général de sexe féminin, j’attendais que cette donnée statistique se désigne, c’est fait, nous allons pouvoir nous y mettre. En dépit de son désir de réussir, un dédoublement permanent (et l’une des deux entités qui résultaient de cette scission prenait souvent le pas sur l’autre, en particulier le soir, magnifiée par l’ivresse qui lui était constitutive) éloignait Laurent Dahl de sa table et de l’assiduité qu’on attendait de lui. Oublieux de la réalité et du contrat qu’il avait passé avec lui-même, qui stipulait l’édification d’une position socialement prestigieuse, après avoir dîné au restaurant universitaire (une cantine bon marché), il pianotait le code sur le clavier, introduisait un pied dans le couloir, visualisait la trajectoire hélicoïdale qui le mènerait à sa mansarde, où il s’attablerait, triste, s’immergerait dans ses cours, morose, se verrait apprendre par cœur de fastidieuses séries de chiffres (par exemple la production automobile aux États-Unis de 1945 à nos jours) (ou encore la production en Europe de 1945 à nos jours des principales matières premières, blé, charbon, minerais), c’est alors qu’il lui arrivait de retourner dans la rue et d’y errer durant des heures au hasard de son inspiration. C’était un monde nouveau qu’il arpentait, un territoire existentiel inexploré, et pas seulement parce qu’il s’était affranchi de son environnement familial et découvrait la liberté de l’étudiant, mais également en raison de l’univers où celle-ci s’exerçait, la ville, son rythme, ses splendeurs, sa multitude et ses mystères, ses accidents et ses hasards, sa gravité et son sérieux, ses offrandes et ses sourires, les nombreuses portes qui s’y trouvaient dissimulées et dont des intuitions lui suggéraient l’existence, strates successives que ses explorations lui révélaient de soir en soir, des plus visibles aux plus profondes, des plus superficielles aux plus intimes. Laurent Dahl s’élucidait lui-même en même temps qu’il épluchait la ville, s’éclairait, se précisait, apprenait qui il était, ce qu’il aimait, ce qu’il désirait devenir et pourquoi. Jamais il n’aurait pu se procurer les conditions d’une clarification aussi approfondie auprès de ses parents, prisonnier du lotissement où ils vivaient, univoque. Il avait fallu qu’à l’exaltation d’une vie nouvelle les circonstances associent l’incertitude de ce moment décisif assez bref où le destin du jeune adulte se dessine et s’oriente, il avait fallu cet entremêlement de plaisir et de peur, d’oubli et de conscience de soi, d’insouciance et de réalisme, pour que Laurent Dahl se révèle à lui-même. La peur de la vie et l’exaltation du présent, ces deux pôles conflictuels avaient produit un inconfort, généré une énergie, délimité un champ électromagnétique qui étaient devenus l’état normal de son esprit, l’identité première de sa personne. C’est de cette énergie qu’avait fini par résulter ce qu’il était devenu. C’est dans l’étau de cet état d’angoisse et d’euphorie qu’il s’était nourri de la ville et des autres. Il s’attardait le long des quais, contemplait l’eau noire et scintillante du fleuve, s’asseyait sur un muret, voyait se consumer de grandes fenêtres, douces et intimes, aux façades des immeubles, comme des bocaux liquoreux de bonheur et d’amour. Il s’enfermait dans de vieilles salles de cinéma et s’immergeait dans des images, des visages, des plans mythiques en noir et blanc. Il cherchait dans les rues, aux terrasses des cafés, assise dans un métro, la reine inaccessible, la femme sublime que ses rêveries d’adolescent n’avaient cessé de lui promettre. Il s’était mis à boire du vin dans des cafés qui devenaient des lieux sacrés et y lisait des livres de poésie, des correspondances ou des journaux intimes, Rilke en premier lieu, aux confessions duquel il collectait de précieux fruits. Laurent Dahl progressait dans deux couloirs parallèles, vitrés, qui s’éclairaient l’un l’autre de leur lumière, le couloir scolaire, social, et le couloir sensible, existentiel. Ses rêveries injectaient de la folie dans ses visions d’avenir, qu’elles grandissaient, et ses visions d’avenir injectaient du réalisme dans ses rêveries, qu’elles étayaient. Grâce aux études qu’il s’apprêtait à entreprendre, finance et marketing, il devenait crédible de rencontrer la reine, de la séduire par ses succès professionnels, de vivre un jour dans l’un de ces appartements dont les croisées brûlaient la nuit sur le gris des façades. Un soir qu’il était rentré tard de l’une de ses errances, il avait trouvé un billet glissé sous sa porte, rédigé par Marie Mercier. Je suis passée mais tu n’étais pas là. Écriture large, ronde, pleine de clarté et d’appétit, qui évoquait la houle de ses seins lourds, le rond relief de ses fesses, l’infantile plénitude de ses cuisses. L’idée même que Marie Mercier ait éprouvé le désir de le voir, qu’elle ait gravi les six étages de l’escalier étroit et raide, rédigé ce mot déçu, tracé ces lettres où il semblait que dominaient de l’amertume, de l’essoufflement, peut-être même du désir, il n’avait pu dormir de la nuit. Allongé dans son lit, cloîtré dans sa petite embarcation qui voguait sur les toits au fil des heures, Laurent Dahl n’avait cessé de se demander ce qui se serait passé entre elle et lui s’il s’était trouvé là quand elle avait frappé. L’étroitesse de sa mansarde les aurait rapprochés l’un de l’autre, il aurait peut-être osé, électrisé par le demi-aveu de cette visite, se poser sur le lit à côté d’elle assise bien droite les jambes croisées, ils auraient parlé, ils se seraient confiés, il se serait senti à l’aise. Parvenu à cet endroit de ses spéculations, Laurent Dahl s’était levé, avait pris place sur sa chaise devant des livres d’économie. Il transpirait. Peut-être se seraient-ils embrassés. Se seraient-ils caressés. Lui aurait-elle donné ses seins, ses pieds, son ventre, aurait-il acclamé avec sa langue, les uns après les autres, les astres bruns qui lui couvraient le corps, depuis ses claires chevilles jusqu’à l’épaisse lumière de ses épaules. Il était allé la voir le lendemain soir. L’ailleurs qu’elle incarnait, presque iconique, avait semblé se reformer, à l’opposé de ses spéculations nocturnes, elle sur une chaise, lui installé au bord d’un canapé. Pour quelles raisons évitait-elle de prendre place à ses côtés sur la longue assise rouge, molle de coussins creusés, hospitaliers ? Il s’était défenestré : Je crois que je t’aime, avait-il dit à Marie Mercier. Marie Mercier lui avait répondu qu’elle le savait depuis longtemps mais qu’elle n’éprouvait pas pour lui des sentiments analogues, des sentiments d’amour, Mais seulement de l’amitié. Il l’avait regardée anéanti. Il venait de disperser comme une poignée de sable deux ans de son histoire intime, le temps d’une phrase limpide, universelle. Cet édifice qui l’avait abrité, lui et son amour, lui et ses pensées, lui et ses rêves, lui et ses nuits, lui et ses peurs et ses angoisses durant deux ans et d’une manière si exclusive, la réponse de Marie Mercier l’avait détruit, il n’en restait que des décombres, et encore, pas des décombres, aucun vestige de geste tendre ou de baiser, de caresse ou de mot équivoque, seulement du vide, rien qu’une fiction évaporée. Une amitié très forte, je t’admire, je crois en toi. Tu es quelqu’un de profond, de complexe, un être rare. – Mais ? l’avait interrompue Laurent Dahl. Si tu penses ça de moi, pourquoi… Marie Mercier s’était mise à réfléchir. Elle avait peint en rouge les ongles de ses pieds. Elle portait un collant noir en dentelle à travers les motifs arborescents duquel s’illuminait la blancheur de sa peau. Mais ? avait-il répété. Il regrettait de lui avoir confié ce qu’il tenait secret depuis des mois car cet aveu le laissait orphelin d’un état qu’il aimait. Cet amour était devenu peu à peu, au fil des mois, son plus précieux refuge, où il aimait passer des heures dans la quiétude de douces pensées. – Tu es un idéaliste. Tu vis dans tes rêves, tes idéaux. Tu te fais une haute idée des choses, qui n’a rien à voir avec la réalité. – Qui n’a rien à voir avec la réalité ? Sa voix était gris clair, désincarnée. – Le couple, vivre en couple, cela n’a rien d’un idéal… C’est forcément banal, quotidien, les détails de la vie, les choses simples, domestiques, décevant. Cela l’avait foudroyé. – Décevant ? Domestiques ? Puis : Avec toi ? Décevant avec toi ? – Le quotidien, le ménage, les chaussettes sales, partager l’intimité de quelqu’un d’autre, forcément banale, assez peu poétique pour tout dire. Puis : Je ne peux pas t’imaginer dans ce genre de situation. Silence. Puis : Tu es un romantique. Tu es tellement complexe. Et elle répéta l’exemple déjà cité : La lessive. Les chaussettes sales. Au premier concours blanc, début décembre, Laurent Dahl s’était placé troisième. Ce classement lui avait valu des éloges inattendus de la part du professeur principal, selon qui il s’imposait comme l’élément le plus agile, Le moins scolaire en vérité, une sorte de mercenaire inspiré, circonstanciel et hasardeux, je dois dire que cette catégorie d’élèves se fait rare de nos jours. Laurent Dahl adorait la préciosité du professeur principal et appréciait de se voir embelli par des substantifs si désuets. À titre d’exemple, Pour illustrer mes propos, celui-ci avait lu à la classe le devoir de philosophie que Laurent Dahl avait écrit lors dudit concours blanc. Il reposait sur une lecture récente qu’il avait faite, un essai sur la vie et sur l’œuvre de James Joyce, dont la lecture du Dedalus, deux ans plus tôt, due au hasard, avait introduit dans sa vie une présence protectrice. L’essai théorisait, en liaison avec les textes de l’écrivain, une notion qui l’imprégnait lui-même au plus haut point, valorisée par ses pratiques nocturnes : l’épiphanie. L’épiphanie correspondait à cet état qu’intuitivement, depuis l’adolescence, il ne cessait de convoiter. C’est par l’épiphanie que Laurent Dahl pouvait s’envisager dans toute sa plénitude (et non plus comme un être fragmenté, éparpillé par les incertitudes qui l’habitaient), superposant passé, présent et futur, réalité et rêves, virtualités et perspectives d’accomplissement, dans une même effusion sensorielle. Conquête et prise de citadelle, chaque épiphanie marquait une avancée territoriale sur le doute, sur la peur, sur l’indigence d’une existence soumise et écrasée, éventuellement indigne et sans saveur. Il fallait qu’il se remplisse, qu’il s’accomplisse, qu’il envahisse l’ensemble de sa mémoire à la faveur de coups d’éclat, expériences uniques, instants de grâce, minutes de pur bonheur, communions de tous ses sens avec un ciel, une atmosphère, un feuillage, une mélodie, une silhouette féminine, un parfum, un reflet sur une vitre. Sa mémoire, territoire à conquérir, espace à mettre en forme, était un autoportrait. Et plus cet autoportrait était riche, précis, dessiné, plus celui-ci pouvait l’abriter comme le portrait abrite la ressemblance, plus Laurent Dahl se sentait fort dans le présent et susceptible de voir s’illuminer de pures visions d’avenir. Car s’il était vivant, en communion avec le monde, si celui-ci lui permettait de s’enchanter, de réagir avec lui, pourrait-il l’écarter, l’humilier, le diminuer ? C’était à une sorte de curieux mysticisme que Laurent Dahl s’abandonnait, où l’expérience du monde sensible conditionnait la construction d’une certaine conscience de soi en tant qu’acteur social. À l’exemple de la vie éternelle la réussite ne pourrait résulter que d’une croyance, d’une ferveur, d’une piété, d’une communion sincère avec le monde, et d’une pratique de la réalité, osons l’analogie, quasiment religieuse. Laurent Dahl s’était sacralisé, avait sacralisé sa vie intérieure, sacralisé les sensations qu’il retirait de ses épiphanies, sacralisé le territoire mental qui s’en trouvait délimité, sacralisé Paris, sacralisé l’amour, sacralisé les femmes, sacralisé Dedalus, sacralisé Brigadoon, sacralisé sa solitude, sacralisé sa chambre de bonne. Cet essai qu’il avait lu, et sur lequel il avait fait reposer son devoir de philosophie, enseignait que James Joyce calquait le processus épiphanique sur la doctrine de saint Thomas, selon laquelle trois choses sont nécessaires à l’avènement de la beauté, integritas, consonantia, claritas : intégrité, harmonie, luminosité. Dans Dedalus, convoquant la figure d’un panier, James Joyce écrivait, intensifiant la parenté qui les liait (Laurent Dahl avait appris par cœur cet extrait et s’était félicité de pouvoir le recracher tel quel dans son devoir) : Lorsque tu l’as analysé dans sa forme, appréhendé comme un objet, tu arrives à la seule synthèse logiquement et esthétiquement admissible : tu vois que ce panier est l’objet qu’il est et pas un autre. De sa confusion première à la vision béatifique, l’objet suscite trois attitudes qui définissent un progrès de la lucidité. Au terme de ses métamorphoses, il semble soudain s’abstraire, s’idéaliser, comme s’il échappait aux lois du temps et du changement, poursuivait sur l’estrade avec une fixité d’évêque le professeur principal. Sommet de l’art, l’épiphanie, en révélant le monde dans sa réalité secrète, le réduit aussi à une pure essence. Et Laurent Dahl se disait, en écoutant ces phrases, qu’il fallait y remplacer le mot art par le mot vie, y lire et y comprendre : Sommet de la vie, l’épiphanie, en révélant le monde dans sa réalité secrète, le réduit à une pure essence, où l’homme est susceptible de s’atteindre, de se révéler, de se clarifier, de croire en lui et de rêver l’accomplissement qui lui est dû. Des applaudissements avaient salué la conclusion du devoir. Est-il utile de préciser que Laurent Dahl avait vécu cette lecture comme une épiphanie, un pur instant de grâce ? Mais, cher ami, avait déclaré le professeur principal, il manque à ces dispositions du travail, de la volonté, de l’acharnement, il faut pérenniser par des efforts suivis cette position momentanée, qui reste aléatoire, soumise aux aléas des conditions extérieures. Alors que vous, avait-il ajouté en s’adressant au leader de la classe, le grand vainqueur du concours blanc, timide et acnéique, c’est tout l’inverse, visiblement du travail, énormément, de la méthode, une approche systématique qui réduit à portion congrue le facteur du hasard (contrairement à notre ami le philosophe, avait-il ajouté en souriant), mais manque de hauteur, il faut s’élever, il faut s’élever, avait-il ordonné. Laurent Dahl n’avait plus revu Marie Mercier. Il adorait Saint-Sulpice, qui conférait aux femmes qu’il y croisait une majesté d’héroïnes théâtrales, la fontaine et l’église, déséquilibrée par un clocher lacunaire. Le propriétaire de sa chambre avait glissé une lettre sous sa porte : Vous avez pris la détestable habitude de payer le loyer aux alentours du 15, parfois du 20. Je n’ignore pas que vous êtes un garçon distrait et négligent. Mais ne me faites pas regretter de vous avoir loué cette chambre. Je vous serais reconnaissant de me porter ce soir sans faute le loyer qui m’est dû. Très cordialement. Il était tombé amoureux d’une actrice rousse qu’il avait vue jouer un soir dans un théâtre. Vous m’êtes apparue ce soir-là, incandescente, enflammée, avec l’intensité d’une vision onirique. Vous êtes la femme que je n’ai cessé d’attendre, convaincu qu’elle n’existait pas, lui avait-il écrit. Lors d’une simulation d’oral, un examinateur lui avait dit : Et vous voulez faire quoi quand vous serez diplômé ? – Finance, avait répondu Laurent Dahl. – Finance ? Avec vos yeux ? – Mes yeux ? – Rêveurs. Vos yeux sont rêveurs. Vous semblez vous évader en permanence dans vos pensées. Silence interdit de Laurent Dahl. Durcissez votre regard lors des oraux. Vos yeux contredisent vos propos. – Mais je vous jure que je veux faire de la finance, avait-il protesté. – Écoutez, lui avait rétorqué l’examinateur. Je suis là pour vous former à l’exercice difficile des oraux d’admission. Rien ne vous sera épargné lors de ces séances. Et je vous conseille de vous durcir, d’accentuer votre regard, de maîtriser vos gestes, d’adopter des postures plus tenues. Laurent Dahl se délitait de jour en jour. Il avait décidé de faire l’impasse sur deux matières qui épuisaient ses forces, allemand et mathématiques, et s’était concentré sur le français, la philosophie, l’histoire économique. En 1965, la France est le troisième exportateur mondial de fonte et d’acier, avec un sixième de la production exportée. La CECA a d’abord permis de baisser le prix du coke mais des problèmes se posent : 1/ Prix imbattables des nouveaux producteurs, donc marchés extérieurs moins sûrs. En même temps les prix trop bas de l’acier limitent les bénéfices et donc les investissements. 2/ Manque de transports bon marché. Fatigue. Ennui. Désir de s’évader. Laurent Dahl se levait de sa chaise, regardait dans la rue par l’ovale de la lucarne, allumait la radio, calligraphiait sur le mur un fragment de James Joyce : Je me précipite hors du tabac et l’appelle par son nom. Elle se retourne et s’arrête pour m’entendre balbutier heures, leçons, heures, leçons : et peu à peu ses joues pâles s’empourprent d’un tison de lumière opaline. Nenni, nenni, n’aie crainte ! Escaladant la petite grille qui encerclait le square en bas de chez lui, il y avait cueilli quelques fleurs colorées qu’il avait remises à une jeune femme à l’entrée du théâtre. Épinglée au papier qui enveloppait le cri d’amour de son bouquet, une petite carte glissée dans une enveloppe : Je ne puis vous oublier. Si vous apparaissiez demain vers quatorze heures au café de la Mairie, place Saint-Sulpice, vous m’y verriez vous y attendre. Au deuxième concours blanc, début avril, douzième. Déception, s’était contenté de dire le professeur principal. J’en avais d’ailleurs l’intuition, je vous avais prévenu. Il s’accrochait. Il apprenait par cœur de fastidieuses séries de chiffres. Il n’avait reçu aucune réponse aux nombreuses lettres, cartes, fleurs, qu’il avait fait parvenir par le théâtre où elle jouait à cette actrice qui l’obsédait. Début juin, il s’était inscrit à six concours qui avaient lieu dans des salles de concert ou des locaux d’université, où des centaines d’élèves se mesuraient aux mêmes épreuves. Il avait été admis à l’oral de deux écoles, la première en province, d’un assez bon niveau, la seconde à Paris, l’une des plus médiocres. C’est cette dernière qu’il avait intégrée, dans le seizième arrondissement. Navrant, avait commenté le professeur principal. Tant pis, avait écrit Laurent Dahl dans sa dernière carte, qui représentait la place Saint-Marc de Venise.

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