C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 9 sur 13

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C'est arrivé comme ça

Premier matin

8.

 

 

PREMIER MATIN

 

Tranquille pas pour longtemps, car le réveil a été brutal. Dans son style administratif impayable, Apollon avait choisi cette fois l’horloge parlante : « Dring-dring, il est 8 h 30 ! » 8 h 30, putain, c’est pas vrai ! Eh là ! Je bosse à 9 heures ! Moi qui suis plutôt du genre diesel le matin, j’avais bondi dans ma tête, les sangs fouettés par le stress. Réussissant l’exploit inhabituel d’avoir l’esprit clair en moins d’une seconde. Mais l’esprit clair en question se sentait très seul, désemparé, perdu. Où étais-je, bordel ? Qu’est-ce que c’était que cette piaule bizarre ? Ce vélo à la con ? Ah ! le fauteuil de Monsieur, oh ! le putain de pouf ! Ça y est, tout me revenait en mémoire, le meilleur et le pire, la suite d’événements pénibles et ridicules de ce Bed and Breakfast trop bizarre.

Une demi-heure à peine ! Je n’avais qu’une demi-heure pour trouver mes repères, me laver, me préparer, et manger. Manger, bordel ! J’avais une faim d’ogre. Après bien des péripéties, le bed avait eu ses attraits, mais j’attendais maintenant le breakfast ! Un café, des tartines, du solide, du sérieux, un vrai breakfast quoi, comme chez les English. C’est ainsi que je mange le matin, et ce matin-là, j’avais encore plus la dalle.

Chaque chose en son temps. Avant de manger, il fallait passer sous la douche. Et avant de passer sous la douche, il fallait sortir du lit. Damned ! Sortir du lit ! C’est toujours le moment le plus difficile pour moi, je n’ai pas encore trouvé la technique pour résoudre le problème. Le problème de mes fesses. Sortir du lit au petit matin est pratiquement impossible sans exposer le cul du diable au regard de mon amoureux d’un soir. Sauf s’il s’est levé le premier. Hélas Apollon n’esquissait pas le moindre mouvement. Ou plutôt si, de sa main, sur ma cuisse. Putain il ne manquait plus que cela ! Pas le temps, ducon ! Au secours !! J’avais déjà perdu cinq minutes, il fallait impérativement sortir. Maintenant ! J’ai imaginé m’envelopper habilement dans le drap, comme on voit dans les films. Mais ça ne marche que dans les films ce truc-là, le drap était coincé au pied du lit. J’ai eu alors l’idée de demander à Samy une serviette. Une idée géniale, je croyais. Un coup double. Parce que celle de la salle de bains, j’avais déjà eu l’occasion de faire sa connaissance la veille. Et on peut dire qu’elle avait des heures de vol, putain ! Je me voyais m’envelopper dans un grand drap de bain pour sortir du lit, le tour était joué, c’était parfait. Ça, c’était dans mon petit cinéma personnel ; mon film à moi, tout aussi éloigné du réel. Apollon a disparu dans un placard, et n’est revenu qu’après un temps fou. Bordel, si j’avais su, j’en aurais profité pour filer sous la douche ! Quelle conne, j’étais restée là à attendre la serviette. Et quand il est enfin arrivé, Apollon m’a tendu un essuie-main grand comme trois timbres-poste, absolument insuffisant pour mon imposant postérieur. Cerise sur le gâteau, Samy restait là, planté comme un âne, à un mètre, me fixant comme s’il ne m’avait jamais vue. J’étais en train de vivre l’histoire la plus nulle de ma vie, grotesque, comique si elle n’avait été aussi pénible. Du Laurel et Hardy. Il ne me restait plus qu’un bon quart d’heure. J’ai glissé aussi gracieusement que possible jusqu’au bord du lit, le drap couvrant la zone problématique. Il fallait maintenant préparer la sortie, quel qu’en soit le prix à payer. La serviette ne couvrait pas le tour de ma taille. En tirant très fort, j’ai réussi à attraper les deux extrémités d’une seule main, serrée sur mon ventre. La zézette à poil, mais ça je m’en foutais, Apollon pouvait bien mater comme un obsédé. L’important était qu’un bout de tissu quelconque masque un peu mon cul du diable.

La douche a été vite expédiée, le maquillage encore plus ; j’étais à peine présentable. D’autant que, excepté le slip, je repartais pour un tour avec les vêtements d’hier. Je sentais que je n’allais pas être très à l’aise, toute la journée, à l’agence. Vivement ce soir, pour me laver la tête de tout ça ! Le Bed and Breakfast avait très très mal commencé, puis la nuit avait révélé quelques bonnes surprises, mais il était en train de se terminer de façon aussi catastrophique qu’au début. Samy avait préparé la table : un bon point. Hélas, horreur des horreurs, quand je suis sortie de la douche, Monsieur s’était installé dans son royal fauteuil ! Il avait posé des bols ignobles sur de drôles de soucoupes, grandes comme des assiettes ; mon bol m’attendait devant le pouf. Oh non ! Pas le pouf ! Il n’était pas question que je subisse à nouveau cet engin de torture. De toute façon je n’avais que deux ou trois minutes devant moi. Je suis donc restée debout. Mais la liste des petites catastrophes n’était pas terminée. Rien ne me serait donc épargné ? Le pompon a été le café. Pas de café, bordel, il n’avait pas de café ! Le père Pollon, il boit du thé le mec, encore une chose bizarre. Le thé, c’est un truc de nanas, dans des salons pour nanas, avec un petit gâteau. Je tombe sur le seul monsieur-muscles de la planète qui boit du thé. Et qui n’a pas de café chez lui. Et qui n’a que des biscottes. Qui datent d’avant la guerre, mollasses que c’est pas possible. Et qui me pose sur la table un pot de confiture premier prix d’un kilo, avec dedans un couteau. Apollon, il prend le beurre avec une cuillère et les confitures avec un couteau ? Ce type, c’est tout à l’envers.

— Tu prends tes confitures avec un couteau ?

— Oui, pourquoi ?

Samy avait l’air étonné ! Moi, je vous dis, quand vous prenez de la confiture avec un couteau, et qu’elle est très liquide la confiture, eh bien il n’en reste pas lourd sur la biscotte ! Le pot peut durer toute une année à ce rythme-là. Et la biscotte, elle n’a pas le goût de fraise, juste de biscotte. De biscotte molle. J’essayai le thé. Dégueulasse ! Du thé, quoi. Il me fallait un café, il me fallait un café, bordel ! J’avais faim, je crevais de faim ! Samy avait bien rempli un énorme plat de junk food, au moins une tonne de cacahuètes et chocolat sous plastique, Mars et compagnie, de toutes les couleurs. Quelle drôle d’idée ! Ce n’était pas un goûter pour enfants ici, ce n’était pas Noël, c’était un breakfast, un breakfast ! Ou bien il s’agissait d’une provocation de sa part. Il voulait me tenter, voir mes fesses gonfler encore davantage, que je ne puisse plus tenir d’une seule main sa serviette à la con.

Je m’égarais à nouveau, mes pensées partaient dans du grand n’importe quoi, et comme toujours c’était mauvais signe. En vérité je me sentais très nerveuse, agacée, cassante, alors que ce pauvre Pollon ne méritait pas ça, même si l’adresse était nulle, et encore plus archinulle pour le breakfast. Je voyais sa mine de chien battu, il me faisait presque pitié. J’ai voulu dire un mot gentil pour détendre l’atmosphère. Samy était encore plus muet que d’habitude ; ce n’est pas facile de parler à un muet. Et puis merde à la fin ! Il était 9 heures moins 5, je n’aurai même pas le temps de prendre un café au Bar du coin, j’allais être en retard. Marre à la fin de cette histoire à la con ! J’ai décidé de partir.

J’étais déjà à la porte, j’allais m’en aller, nous ne nous étions même pas salués. Je n’avais pas envie de l’embrasser, même un tout petit bisou sur la joue. Je sais, c’est idiot. J’étais la première à ne pas être très fière de cette attitude aussi dure, qui me ressemblait si peu. Mais je voulais maintenant en finir, une fois pour toutes, et rapidement. Inscrire un grand « FIN ! » au bas de cette histoire minable. J’aurais même dû être partie depuis bien longtemps, hier soir, avant la margarita. Je devais déguerpir au plus vite.

C’est alors que j’ai vu mes chaussures. Putain, mes talons hauts ! À moitié planqués sous la couverture, au bord du lit. Je les avais oubliés dans la tourmente, j’avais enfilé mes mocassins habituels, retirés la veille de mon sac en cherchant mon slip et ma brosse à dents. C’était la cata. J’ai perdu mon sang-froid. J’ai senti que je perdais mon sang-froid et que j’étais ridicule. Mais la petite voix qui me le disait était bien trop faible pour me retenir. Mon corps voulait résoudre le problème coûte que coûte. Faire rentrer de gré ou de force les escarpins dans mon sac minuscule. Un corps entêté, un corps sans tête, un corps con comme un balai. Je le voyais bien pourtant que cela ne pourrait jamais rentrer, mais j’insistais quand même. C’est Samy qui m’a ramenée à la réalité, en me faisant calmement remarquer que mes tentatives étaient vouées à l’échec ; les chaussures ne rentreraient jamais dans mon sac.

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