C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 2 sur 13

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C'est arrivé comme ça

La honte

1.

 

LA HONTE

 

La honte ! Putain, la honte ! Marre de ces saloperies de fesses ! Je me les trimbale comme le bagnard son boulet. J’ai souvent l’impression qu’elles ne sont pas à moi, qu’une mauvaise fée méchante m’a jeté un horrible maléfice. De ses dents ébréchées, elle me siffle son venin :

« Écoute et tremble, pauvre idiote : toute ta vie, tu m’entends (TOUTE TA VIE !!!), tu porteras ces vilaines fesses, bien grosses et molles, que je t’ai accrochées au derrière. Ha ! ha ! ha ! Tu fais moins la fière, hein ! Comment feras-tu, dis-moi, espèce de dévergondée, pour enfiler un jeans moulant avec tes grosses fesses ? Ha ! ha ! ha ! »

Le jeans, telle est la question. La honte totale ce matin. J’avais pourtant tout prévu ; super organisée la fille. Hier soir ma petite robe noire, classe de chez classe. Superbe ! Habillée comme on dit. Sauf que, justement, elle n’habille pas trop vu qu’elle est mini à un niveau hallucinant pour mon popotin (les grosses fesses, ça tend le tissu et ça raccourcit encore plus). Et puis mes talons aiguilles rouges vernis, qui feraient presque penser que j’ai de longues jambes. Peur de rien la nana ! J’aime bien me déguiser comme ça en vamp de la nuit, je domine le monde du haut de mes talons, les mecs n’ont plus qu’à ramper. Donc, résumons. Je vais à la soirée avec ma panoplie de bombasse, pendue au bras de Mat, mon chevalier servant pour l’occasion. Il était prévu qu’on aille ensuite dormir chez lui, c’était plus commode, ça m’évitait un trajet (il habite à trois rues de l’agence où je travaille, et moi je loge vraiment trop loin, à 1 heure 30 de métro-RER-bus final). Dormir ou plus si affinités, on n’avait pas précisé. Bref, la fille organisée avait emporté son baluchon contenant l’uniforme de boulot pour le lendemain : jeans, baskets et pull tout simple. La seule erreur avait été de prendre un vieux jeans (pas mis depuis un an), que je venais de passer à la machine. Sans l’essayer. Et bien sûr arriva ce qui devait arriver : l’incompatibilité entre l’étroit vêtement et mes protubérances naturelles était manifeste, ça ne passait pas. Rien à faire. J’avais beau sauter sur place en tirant le jeans à m’en casser les ongles, ça ne voulait pas rentrer dedans. Et ce connard de Mat qui riait. Quel con ! J’imaginais la méchante fée ricanant avec lui à en perdre haleine.

« Ha ! Ha ! Tu vois, elles ont encore grossi depuis l’année dernière ! »

Saloperies de fesses !

C’est dans des moments comme ça qu’elles occupent toutes mes pensées. Des fesses plein la tête. Au moment d’enfiler un jeans, ou quand je me vois dans un miroir, ou sur une photo. J’ai toujours l’impression que les photos sont mal prises. Ce n’est pas possible, ce n’est pas moi, je ne suis pas comme ça ! La méchante fée ricane.

« Si ! Si ! C’est bien toi. Les photos ne mentent jamais, ce sont elles qui disent la vérité… Surtout quand elles te prennent par-derrière… Ha ! Ha ! Ha ! »

Par bonheur, souvent, je ne me vois pas ainsi, pas comme sur les photos. J’oublie mes fesses. Alors la vie devient légère et joyeuse. Surtout la nuit. Je suis la reine de la nuit, bordel ! Avec un ou deux mojitos dans le moteur, plus rien ne l’arrête la nana ! Je danse comme une folle, et tant pis si ça ballotte.

Attention, il ne faut pas faire erreur sur la personne. Oui, je suis la reine de la nuit, je danse comme une folle, et il m’arrive de collectionner les mecs en after. Parce que j’aime pas rentrer seule chez moi au petit matin blême. Le walk of shame, il paraît que ça s’appelle. Donc j’aime mieux finir à deux. Par confort. Surtout si la chambre d’hôte est pas loin de mon agence. Je pars vers 8 h 30/8 h 45, maquillée, parfaite. Après un bon petit déjeuner. Je ne peux rien faire sans mon café. Merci et au revoir, bye bye le gentil monsieur ! Ne jamais trop s’attacher.

Je disais : pas d’erreur sur ma personne. Oui, je danse comme une folle et je collectionne sans m’attacher. Oui, les gros mots me sortent de la bouche sans crier gare. Même au travail je n’arrive pas à les contrôler, il y a des « putain ! » et des « bordel ! » qui jettent parfois un froid dans l’assistance. Mais je n’ai rien de vulgaire et je ne suis pas une salope ; c’est tout le contraire. Les gros mots, ça m’est venu il y a longtemps, au collège. On était un groupe de petites pétasses excitées ; c’est de leur faute, c’est sûr, ça vient de là. Et depuis c’est resté. On ne va pas en faire une montagne. Des mots comme ça aujourd’hui, tout le monde les dit, les jeunes en tout cas. Pas ma mère, c’est sûr. Elle, elle se mord les lèvres et étouffe dans sa bouche la fin du « vachem… » qui voulait sortir. « Vachement », franchement, y a pas de quoi choquer un évêque ! Eh bien « vachement », c’est un peu comme « merde » et « putain » au troisième millénaire, c’est rentré dans les mœurs. Cela me fait penser à une histoire que je viens de lire dans un livre, un livre très sérieux (ne pas faire d’erreur sur ma personne : je suis, aussi, une fille très sérieuse). Au Moyen Âge, ils n’avaient pas ces problèmes, ils appelaient une bite une bite et un cul un cul. Enfin, pour bite je ne sais pas, mais pour cul c’est sûr.

Voilà l’histoire. Les femmes ne devaient pas se contempler dans un miroir, c’était un péché de vanité. Celles qui franchissaient l’interdit croyaient voir leur image mais elles se trompaient. Les pécheresses étaient face à Satan, un Satan pas de face, elles voyaient « le cul du diable ». Quand j’ai lu ça, ça m’a fait un choc ! Le « cul du diable » ! Une sorte de révélation venue des profondeurs du passé ; même si je mélange un peu les significations. Parce que moi, je n’ai aucune vanité face aux miroirs, je les évite, je les déteste. Lorsque je ne peux m’empêcher de m’y voir, c’est tout de suite mon derrière que je regarde. Un derrière infernal, source des pires souffrances, que même Dante n’aurait pu imaginer. Le cul du diable !

Depuis ce jour (une lecture parfois, c’est incroyable ce que ça peut changer la vie), ma petite mythologie ambulante s’est enrichie de nouvelles images démoniaques, la méchante fée a trouvé les mots qui me font encore plus mal.

« Eh ! Regardez ! Le cul du diable ! »

Mes fesses ont pris une dimension luciférienne.

Quant aux mecs d’un soir qui se succèdent (pas si nombreux que ça quand même, faut rien exagérer)… comment dire… Ce sont des sortes de colocataires de passage. Des colocs intimes bien sûr. Je partage leur lit. Et nous faisons… je n’ai pas envie d’appeler cela l’amour. Disons qu’ils me font des choses, ils sont gentils avec moi. J’aime bien. Sans plus. Changer de logement de cette manière, c’est commode et pas désagréable, je suis une touriste d’un nouveau type, ça dépayse un peu. Pas trop. Car la fille organisée avec son baluchon pose dès le début ses principes (si ! si ! je suis une fille à principes). Deux grands principes : départ après le café pour être à 9 heures au taf, et obscurité obligatoire pendant le dodo-câlin. Je zappe les mecs mais ma vie conjugale a déjà ses routines.

Voilà la pire erreur sur ma personne : on me prend à tort pour une couche-partout, une fille sans pudeur, sans morale. De la pudeur, j’en ai à revendre ! (Pourquoi croyez-vous que j’exige l’obscurité pendant la mise à nu ?) De la morale, c’est cela et rien d’autre qui me fait vibrer ! J’aspire à du parfait et du grandiose, à des élans de l’âme qui te transportent dans un au-delà de beauté, de soleil et de douceur. Planer sans substance (même si un petit mojito de temps en temps ne fait pas de mal), décoller par l’émotion, juste par l’émotion. Je suis une romantique, bordel ! Une vraie romantique. Une romantique qui rêve. Je rêve tout le temps. Je rêve au Grand Amour. Oui, oui, oui, vous avez bien entendu, je rêve au Grand Amour. Les mecs de passage ne comptent pas, ce que je veux c’est être touchée au cœur. Il n’y a rien de plus énorme, surtout dans cette société pourrie de chez pourrie. La vie ne mérite vraiment d’être vécue que pour ça, l’aventure merveilleusement merveilleuse, quand les douces ailes du sortilège nous arrachent à nos semelles de plomb. Dernière erreur à éviter, malgré mes grossièretés et mes jurons, j’adore les mots qui chantent. Je suis la fille qui rêve et qui aime la poésie. La poésie qui n’est pas dans les livres. La vie est une musique pour qui sait l’entendre.

J’aime aussi les contes de fées, beaucoup-beaucoup, j’ai toujours aimé les contes de fées. Ils nous montrent le chemin des merveilles merveilleuses, là où l’air est rose et les frayeurs légères. Il n’y a qu’à se laisser guider. Parfois, c’est vrai, ça se gâte un peu, il y a des personnages très noirs, cruels, dégueulasses. La méchante sorcière qui vient ricaner sur mes fesses. Je la balaye la sorcière, et me bats comme une Cendrillon déchaînée pour remettre dans le film les couleurs de l’extase, les pincements du bonheur. Amour, Grand Amour. Les contes aident à rêver plus fort, pour avoir l’audace de rompre avec l’ordinaire. Et je romps souvent, pour de folles histoires avec mes princes. Beaux, grands, musclés, lumineux, superbes. Je sais, c’est ridicule. Merde ! Laissez-moi rêver comme je veux, bordel ! Il n’y a pas de mal à se faire du bien, et je ne fais de mal à personne ! Je suis la fille qui rêve et c’est comme ça que je suis connue sur la Toile, c’est mon pseudo d’ailleurs, Lafillekirev. J’ai même ouvert un blog, avec plein d’images qui te transportent dans la beauté totale, un blog où pas une seule fois (c’est incroyable !) je n’ai écrit le mot « bite » ou le mot « cul ». Quand je suis avec mes princes, j’arrive à contrôler mes écarts de langage. C’est peut-être pour ça qu’il n’a pas beaucoup de succès, mon blog. Lena me l’a dit froido : « Charlette, il est super-chiant ton blog, super-chiant ! C’est pas toi ça. »

Lena, elle m’appelle toujours Charlette. Moi, c’est pas Charlette, c’est Charlène, CHAR-LÈ-NE ! Et puis mon blog, c’est mon vrai monde à moi, la fille qui rêve. Sans doute qu’il n’y a plus personne qui rêve, je suis la seule, la dernière ; le romantisme et la poésie sont morts. Parce que sur le compteur instantané (j’aurais jamais dû mettre ce satané compteur), les chiffres sont à hurler de désespoir : 3… 2… 4… visiteur(s). Heureusement qu’ils ont prévu un « s » entre parenthèses. Parce que des fois, c’est même 1, ou 0. Pas terrible pour croiser un jour la route de monsieur mon prince en chair et en os !

Lena a créé un blog très différent du mien, un blog qui n’est pas vraiment un blog, un « blog communautaire » comme elle dit. Des vertes et des mûres, le « Blog communautaire des nanas no limit ». Il y a plein de billets invités et des commentaires dans tous les sens. J’y vais parfois, mais Lena voudrait que je devienne une régulière.

« Ça manque de “putain !” et de “couilles molles !”, c’est toi la meilleure là-dessus. Et puis ça te sortirait de tes conneries de prince charmant. Nous, on n’a pas ta folie, on a besoin de toi pour péter le feu ! T’es la déesse de la provoc, Charlette, bordel ! »

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