C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 10 sur 13

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C'est arrivé comme ça

Les chaussures du destin

9.

 

 

LES CHAUSSURES DU DESTIN

 

Quand je réfléchis aujourd’hui à cette scène étrange, je comprends mieux ma nervosité stupide. Une intuition m’avait traversé l’esprit. J’avais senti – très vaguement, mais j’avais senti quand même – que le destin était peut-être en train de me jouer un vilain tour. Les chaussures étaient un signe. Toute cette histoire semblait d’ailleurs bien trop bizarre depuis le début, il y avait là quelque chose qui allait au-delà du normal. Pourquoi n’étais-je pas partie hier soir, pourquoi avais-je bu cette horrible margarita, pourquoi avais-je accepté sans rien dire le supplice du pouf ? Quelque chose, une sorte de maléfice, m’accrochait à ce lieu qui n’avait pourtant rien d’enchanteur. C’est pour cela que j’avais été si dure avec Samy ce matin-là, que j’avais cherché à fuir sans même un bisou, que j’essayais de toutes mes forces de faire rentrer les talons dans le sac. Parce que je sentais que j’étais en train d’être prise au piège, par un monstre invisible. À chacune de mes tentatives, le monstre invisible trouvait une astuce pour m’empêcher de partir. Maintenant, c’étaient les talons.

J’étais pourtant déjà sur le palier, presque sauvée. Puis je les avais vues. Je ne pouvais abandonner mes belles chaussures toutes neuves, celles qui me remontent la fesse et me la font plus dure. Hélas en franchissant le seuil, j’eus comme un mauvais présage, une drôle de sensation de drôle de piège, insaisissable et mou, qui m’attirait et se refermait sur moi. Samy a repoussé la porte. Les escarpins ne rentreraient pas dans mon sac, je pouvais essayer, mais ils ne rentreraient jamais. Je ne pouvais pas aller à l’agence avec mes chaussures à la main, c’était hors de question. J’avais déjà été victime de bien trop de moqueries suite à des Bed and Breakfast à problèmes, il fallait désormais que je veille à ma réputation.

9 h 10 ; j’étais carrément en retard. Le muet parla. Trois, quatre mots, comme à son habitude. Exactement ceux que je redoutais hélas, que je n’osais penser moi-même. Ambigus. Redoutables.

— Tu les laisses là, tu les prends ce soir.

— Ce soir ?

— Oui… Ce soir.

— Mais…

— Tu pensais pas venir ce soir ?

— …

— T’as pas envie ?

— Écoute, Samy, c’était sympa, mais faut pas non plus croire je ne sais pas quoi.

La vie se joue parfois en quelques secondes. Un seul coup de dé. Entre deux portes. J’avais dit à Samy que notre histoire s’arrêtait là. Merci, salut l’artiste ! (Ou plutôt le semi-artiste.) Visiblement il ne partageait pas mon point du vue. Situation pénible mais on devait bien clarifier les choses à un moment ou à un autre. Il s’agissait d’un Bed and Breakfast, point à la ligne ! En plus, d’un Bed and Breakfast archinul, surtout pour le breakfast. Il n’y avait donc pas à hésiter… Enfin, archinul, il ne fallait pas non plus exagérer, Samy, tel un magicien sortant un lapin de son chapeau, savait aussi tromper son monde. Justement, je devais éviter de penser à ça, à ses pectoraux, à ses caresses. Pour rester claire dans ma tête. Il n’y avait pas à hésiter. La meilleure preuve était mon désir de fuite ; je ne me sentais pas du tout bien dans cette piaule.

Hélas il y avait les chaussures.

— Mais tu peux passer juste pour prendre tes chaussures. Ou juste pour une margarita.

— Ah non, putain, pas la margarita !

— Alors juste pour prendre tes chaussures.

— Alors juste pour prendre mes chaussures… OK… Je file.

C’était le plus simple en effet, évident ; je viendrai uniquement pour prendre mes chaussures.

Ce n’était pas du tout simple, pas du tout évident, je le sentais dans un coin de ma tête. J’aurais dû laisser tomber ces satanées godasses. Que pèsent deux escarpins au regard de toute une existence ? Mais quand on craque, on craque, bordel, ils étaient trop top franchement ! Je passerai JUSTE pour prendre mes chaussures. Et puis je lui avais dit que tout était fini. Donc juste les chaussures. Un peu comme si je les laissais à la consigne. Étant donné qu’il adore le style administratif, Apollon, je lui ai demandé cette fois d’être le type de la consigne. « Bonsoir madame, vos chaussures sont là, les voici, au revoir, bonne soirée. »

Qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir dans la tête, Samy ? Mystère. Il était tout bizarre ce matin-là, ailleurs, très loin, perdu dans ses rêves. Ou alors amoureux. Amoureux ! Amoureux de moi ! Ça me faisait drôle de penser à ça. Non, s’il avait été vraiment amoureux, il me l’aurait dit, tout muet qu’il est, je devais me tromper. D’ailleurs, ce qui prouvait bien qu’il n’était pas amoureux, ou pas si amoureux que ça, c’est qu’il n’avait pas bronché quand je lui avais parlé tout net. Il avait eu la présence d’esprit de proposer la consigne à bagages. Je passerai juste pour prendre mes chaussures.

J’étais maintenant très en retard. Je commençais pourtant à me calmer. Je passerai ce soir, juste pour prendre mes chaussures, avant de rentrer chez moi. Tout était clair. Un peu pénible mais clair. Charlette l’intrépide, la forte, l’inoxydable, reprenait le dessus. Enfin ! (Lena aurait été fière de moi.) Je retrouvais l’aisance qu’il m’est si rare de perdre. J’ai même réussi à lui faire une petite bise sur la joue avant de partir. C’était quand même mieux comme ça ! Je suis partie pour l’agence en courant.

Cette journée-là a été une journée très bizarre. Bizarre-bizarre. Je ne me sentais pas très bien, pas fraîche dans mes fringues de 48 heures, troublée dans mes pensées. Je suis arrivée en retard à l’agence. J’ai eu l’impression que tout le monde me regardait d’un drôle d’air, prêt à me pointer du doigt. De petites séquences de cauchemars éveillés s’enchaînaient dans ma tête. « Charlène ! Charlène ! Qu’est-ce qui t’est encore arrivé ? Honte à toi, petite traînée ! Et tu ne te laves même plus maintenant ? Tu es sale, mal fagotée, Charlène. Pas nette. Tu es en train de tomber de plus en plus bas ! Au fond du trou. Honte à toi ! » J’ai à peu près assuré le job, mais comme une automate, tentant de chasser ces vilains rêves. Hélas ils étaient remplacés par quelque chose qui ne valait guère mieux. Une idée fixe. Ou plutôt une image fixe. Mes escarpins ! Ils s’affichaient soudain dans mes pensées, déclenchant une grosse émotion, comme si j’avais été face à une vision d’horreur. Bizarre, vraiment bizarre. Pourquoi tant de stress à la vue de simples godasses ? En plus, des escarpins tout mignons, dont j’étais si fière hier encore. Ils me lançaient un message, c’était sûr. Un message angoissant. Que je ne parvenais pas à déchiffrer. Bordel !

La journée a avancé cahin-caha, entre paranoïa et talons menaçants. Dans l’après-midi, je me suis rendu compte que nous n’avions pas fixé d’heure pour notre « rendez-vous ». Putain, j’avais oublié sa putain de muscu ! Il allait falloir que je poireaute encore dans le quartier pour attendre Monsieur. J’étais épuisée, un nouveau martyre s’annonçait. J’ai fait son numéro. Cette fois, Monsieur a daigné répondre.

— Allô, Samy ? C’est Charlène.

— Oui, bonjour, ça va ?

— Oui, ça va. Je voulais te demander : à quelle heure je peux passer… C’est pour prendre mes chaussures, tu sais…

— Oui… Quand tu veux.

— Mais quand je finis à l’agence, tu as ta musculation, non ?

— Non, je n’y vais pas aujourd’hui. Je suis chez moi. Tu passes quand tu veux.

J’aurais dû être soulagée. Mais cette bonne nouvelle a encore aggravé mon malaise, ma perplexité. C’était louche, tout ça. Le Pollon, normalement, il n’abandonne jamais sa muscu, même pour une première date avec une nana, j’étais bien placée pour le savoir. C’est sacré, quoi, intouchable. Or là, tout d’un coup, en ce jour étrange, il avait lâché l’affaire. Bizarre. Est-ce que ça voulait dire quelque chose ? Est-ce que mes escarpins transformés en vision d’horreur voulaient me transmettre un message ? Les deux signes mystérieux étaient-ils liés ? J’ai tourné tout ça sept fois dans ma tête, mais rien n’en est sorti. Aucune réponse. Il fallait que j’arrête de me torturer les méninges comme ça, alors que ça donnait rien en plus, je devais me concentrer sur la conduite à tenir, me fixer un plan de route précis pour éviter tout dérapage, et il n’y aurait pas de problème. Au diable cette angoisse ridicule ! Il suffisait que j’aille chez Samy, que je frappe à la porte, que je lui dise bonjour. Inutile d’être trop sèche d’ailleurs, un petit bisou ne me mettrait pas en danger. « Bonsoir, ça va ? Je suis venue chercher mes chaussures. » Il me les donnerait, on dirait trois banalités, un autre petit bisou (d’adieu cette fois), et rideau, terminé, je rentre enfin chez moi. Bisou d’adieu ? Pas forcément d’adieu, le bisou. Si tout se passait très simplement, on pourrait convenir de rester amis ensuite avec Samy, amis de loin. Ou peut-être même, qu’une fois, il accepterait de venir à une soirée ? Ah si je pouvais (une seule fois) me l’accrocher à mon bras, mon bel Apollon ! Ou bien, une autre fois, comme ça, recommencer un Bed and Breakfast, mieux organisé (j’amènerais mon café).

Je me rappelle très bien. Mes pensées étaient parties en couilles exactement comme ça, en montant l’escalier. Alors que j’aurais dû répéter la scène pour éviter tout dérapage (« Bonsoir, ça va ? Je suis venue chercher… »), c’était glissade sur glissage dans ma cervelle. J’aurais dû me méfier, ça ne se passait pas comme prévu. Mais j’étais incapable de réfléchir. Car une étrange sensation m’avait envahie, m’empêchant de penser à autre chose. Je montais l’escalier après ma journée de travail ; comme hier. Le même escalier. Les mêmes gestes. Je reconnaissais l’odeur, le pavé cassé de la troisième marche, L’Homme à l’oreille coupée, blafard, dans le virage. Un Van Gogh qui a perdu ses couleurs, c’est plus un Van Gogh, c’est plus valable, il faudrait changer ce poster à la con. Comment ça, changer le poster ? Mais c’est pas mes affaires, qu’il le garde s’il le veut son Van Gogh incolore ! Mais ce con d’homme à l’oreille coupée me regardait d’un drôle d’air, et ça m’a fait froid dans le dos. Lui aussi voulait me dire quelque chose. Et ce message-là, je crois qu’une petite oreille (pas coupée) en moi l’entendait. Mâchonnant sa pipe, il me murmurait que je ne pourrais pas me débarrasser de lui comme ça, que c’était trop tard désormais, qu’il était entré dans ma vie. Comme l’odeur. Comme le pavé cassé de la troisième marche. Ces détails étaient déjà entrés en moi, dans mon corps, dans mes profondeurs ordinaires. Ils exhalaient un parfum de familiarité, qui leur donnait la forme de repères. De repères de la vie, dans ce qu’elle a de plus basique. Détestable à en hurler, mais basique. « Regardez ! Bobonne-Charlène rentre chez elle, comme tous les soirs, dans son escalier pourri. » Je hais la routine. La routine, c’est la mort. Je veux vivre, moi. Dans la folie de mes rêves les plus fous. Je suis Lafillekirev, bordel ! Je ne veux pas mourir ! Pas maintenant ! Pas dans cet escalier maudit.

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