C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 13 sur 13 · partie 1/4

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C'est arrivé comme ça

Le bébé de Noël

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

12.

 

LE BÉBÉ DE NOËL

 

J’en étais là de mes réflexions hier soir. Prête à abandonner ma folle vie d’avant, à faire le deuil de mes rêves. J’en étais là, quand la catastrophe est arrivée. Hier soir, c’était le réveillon de Noël. Maman avait accepté que je ne le passe pas avec elle, pour que je puisse être avec Samy. Il avait tout prévu en grand, bien sûr, un sapin avec d’adorables rubans de soie brillante (il s’est mis à la décoration du logement, et il réalise des merveilles ; c’est un artiste), un vin étonnant avec le foie gras ; les vendanges tardives je ne connaissais pas (il me fait découvrir plein de choses à travers les vins et la bouffe). Soudain, il a dit une phrase à laquelle j’ai rien compris. On écoutait Entre Noël et Ramadan. Il a trinqué à la santé d’un « petit personnage ». Quel petit personnage ? je lui ai demandé. Il m’a répondu : celui de la chanson.

— La chanson… elle parle d’un bébé… tu ne t’es jamais demandé pourquoi on l’aimait tant cette chanson ? Elle parle d’un bébé et de bonheur.

Dans les films de gangsters, je suis toujours frappée par les scènes où un type se fait flinguer par surprise par quelqu’un qu’il croyait son copain. Durant les trois secondes avant de s’écrouler, il ouvre de grands yeux ronds en regardant le tueur. « Comment ? Qu’est-ce que tu me fais, là ? Putain, pourquoi ? » J’étais exactement dans la situation du type qui vient de se faire flinguer. Si j’avais pas été assise dans mon crapaud, d’ailleurs, je crois que je me serais affalée sur le parquet. Je n’étais cependant pas encore outre-tombe, je me suis accrochée à une dernière branche, me disant que j’avais peut-être mal compris. Hélas il a tiré la seconde rafale, définitivement mortelle.

— Un bébé… tu n’as pas envie d’avoir un enfant ?

Putain ! Pas cette question-là ! Surtout pas celle-là. Je la sentais frapper à la porte depuis quelque temps, dans un coin de ma tête. Je ne l’avais jamais laissée entrer, à peine le bout du nez, j’avais aussitôt refermé à double tour. Pas cette question-là, pas cette question-là ! Sans même me l’être jamais posée entre quatre yeux, elle me file une angoisse vertigineuse. Je flippe comme le mec qui voit le revolver au moment de se faire descendre. Et là, tout de go, dans les flonflons de Noël, Samy me la balance à la figure. Franchement, si je n’avais pas été assise dans le crapaud, je serais tombée par terre.

Le problème, c’est pas Samy, ou pas vraiment, pas trop. Je l’imagine très bien en super-papa, tout doux, chantant des berceuses. Je l’imagine même parlant davantage, le bébé nous donnerait de quoi causer. Mais comment on ferait avec les trois temps ? Putain ! Tous les jours, toutes les nuits en face à face toujours, je péterais un câble, c’est sûr. C’est pas possible une histoire comme ça. Il y aurait peut-être des moyens de s’arranger un peu. Samy, il serait tellement super-papa qu’il pourrait être un peu maman aussi certain soirs. Je l’imagine très bien en maman. Non, le vrai problème, ce n’est pas avec Samy, le problème c’est moi. Un enfant ? Je ne me sens pas du tout prête.

Je sais, j’ai trente-quatre ans. C’est un âge où une femme normalement doit commencer à y penser. On en avait discuté une fois avec Lena (avant que je referme la porte à double tour). Elle était aussi affolée que moi. Presque aussi affolée. Elle disait que c’était l’horreur toutes ces visions de sièges-bébé et compagnie. Elle ne se voyait pas passer sa vie à sangler et désangler ces foutus sièges, dans une voiture famille-famille à la con, à emmener les mômes à droite, à gauche, chez le médecin, à s’angoisser pour une fièvre. Où elle passe, la vie, dans tout ça ? Elle disparaît dans les sables. On n’est plus qu’un troupeau, comme desmoutons, qui se baladent collés les uns aux autres. Lena avait imité les moutons, d’un pleurnichement sonore : « Bêêêêêêêê…. ! »

Je l’avais accompagnée, m’insérant dans un magnifique bêlement choral, mes aigus sur ses graves, qui s’était terminé dans un grand rire. Nous n’en avions plus jamais reparlé.

Je suis sûre que c’est encore pire pour moi que pour Lena. Comme elle, je ne me vois pas disparaître dans les sables, poussette, biberon, et tutti quanti. J’entends parler d’enfants qui sont pas faciles du tout aujourd’hui, qui te pourrissent la vie que ça en devient infernal, que c’est un peu la loterie cette histoire, et quand tu perds au tirage, putain, c’est pour la vie. Mais ce qu’il y a de pire encore, je n’ai pas osé le dire à Lena, c’est que je ne vois pas cette chose-là dans mon corps, pas du tout, du tout, du tout. Je ne sais pas si c’est normal, je ne suis peut-être pas quelqu’un de très normal. C’est vraiment impossible à imaginer pour moi. La simple idée d’accoucher me fait hurler de peur (tout ce sang ! ces douleurs !). Maman m’a raconté son supplice lors de ma naissance. Horrible. C’était pour me rassurer qu’elle m’avait raconté ça ! Parce qu’elle m’a dit que maintenant il y a la péridurale. Putain, la péridurale, ça me fout les boules aussi. Maman, sans en avoir l’air, elle me met la pression. « Je suis contente que ça devienne sérieux avec Samy… ma petite fille, tu as trente-quatre ans, hein ! C’est ta vie, hein… Mais à trente-quatre ans, hein !… J’ai lu que les risquent augmentent quand on s’approche de quarante. » Bordel de bordel, si en plus les risques augmentent !

Il paraît que l’instinct maternel arrive comme ça, sans prévenir, après la jeunesse, même chez celles qui avaient la tête ailleurs. J’ai l’impression que pour moi, il n’arrivera jamais. Je ne sais pas si c’est normal. Cela me fiche une sacrée mauvaise conscience. Est-ce qu’une femme a le droit de penser qu’elle pourrait ne pas vouloir d’enfant ? J’ai parfois l’impression que les gens devinent mes pensées secrètes, qu’ils chuchotent dans mon dos, et me clouent au pilori. (« Vous savez quoi ? Elle déteste les enfants, elle ne veut pas avoir d’enfant ! Oui, oui, vous m’avez bien entendue, elle ne veut pas d’enfant ! Quelle honte ! ») Hier, ma soirée de Noël a été peuplée de nouveaux cauchemars. Une seconde fée méchante (« Elle ne veut pas d’enfant ! Quelle honte ! ») accompagnait celle qui me tyrannise habituellement au sujet de mes fesses. Mes fesses, parlons-en. Si je ne vois pas cette chose-là dans mon corps, c’est peut-être surtout parce qu’il est borderline, mon corps. Il gonfle d’un coup, au moindre dérapage. Ma vie est un combat permanent contre l’irrésistible gonflement de mes masses graisseuses. Alors, une grossesse, pensez donc ! Rien que le mot me hérisse le poil. Grossesse ! La grossesse de la grosse, de la grosse aux grosses fesses ! On voit dans les magazines des nanas people qui sont taille 38 une semaine après leur accouchement. Bordel de bordel, cela ne m’arriverait jamais un truc pareil. Moi, mes kilos en plus, ils ne disparaîtraient jamais, j’en suis sûre.

Peut-être qu’ils iraient sur mon ventre, rétablissant une sorte d’équilibre avec le cul du diable, dans un tout plus harmonique composant une sorte de mémère-dondon, assise dans son crapaud, la mémère à Samy. Non ! Non !!! J’ai envie de hurler ! Putain, j’ai trente-quatre ans, je suis jeune, il n’est pas trop tard pour me révolter ! Je suis la fille qui rêve, bordel ! L’avenir peut m’appartenir encore, je suis trop jeune pour mourir. Et même, s’il doit être un jour question d’un bébé, il n’y a pas le feu au lac, je n’ai que trente-quatre ans. Je suis la fille qui rêve, celle qui n’a jamais hésité à se révolter. Si je dois me révolter, c’est maintenant ! J’aurais d’ailleurs dû le faire bien avant, m’enfuir quand j’avais vu le crapaud. Il n’est peut-être pas trop tard.

Samy ne m’en a pas reparlé ce matin. Il est gentil Samy. Il n’est pas du genre à me mettre la pression comme maman. S’il m’en avait parlé, je crois que ça aurait été le clash. Je n’attendais qu’une occasion pour dire tout ce que j’ai sur le cœur. Elle ne s’est pas présentée. Il a bien remis la chanson plusieurs fois, c’était sans doute un message. Mais on ne peut pas prendre un coup de colère contre une chanson. Putain de putain, ce n’est pas rien cette connerie qui m’arrive ! Un jour de Noël. Ça va se décider là, comme ça. Toute ma vie ! Mon dieu, qu’est-ce que je vais devenir ?

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Sami

 

 

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1.

 

LA HONTE

 

J’ai honte. À vingt-neuf ans ! Cela devient insupportable. Incompréhensible aussi. Bien sûr il y a mon petit trésor, mes trois histoires. Trois ! Courtes. Minables. Marie ? Je préfère ne pas en parler. Adeline ? Deux jours. Deux jours et deux nuits. Est-ce que deux jours suffisent pour comptabiliser une histoire d’amour ? Ana enfin, la belle Ana, la cruelle ; Ana à qui un homme ne suffisait pas.

Trois histoires d’amour, passe encore. Mais trois pauvres expériences sexuelles – disons deux – en tout et pour tout. À vingt-neuf ans ! Je crois que quelque chose ne tourne pas rond en moi. J’en ai vraiment pris conscience lorsque j’ai rencontré Rico. Je m’en souviens très bien, ce soir-là, chez Jacky. La fille était partie, sans même avoir bu sa margarita. Rico avait haussé la voix, de manière à ce que tout le monde entende dans le bar. Il s’agissait sans doute d’un réflexe de défense, pour ne pas perdre la face.

— Raté ! Raté ! La soixantième ne sera pas pour ce soir ! Jacky, je noie mon chagrin. Pas ta spécial-margarita, hein ! Un demi, un double-demi.

— Un double-demi ça n’existe pas, on dit un « sérieux ».

— Alors un « sérieux », pour une soirée sérieusement pas drôle.

Si Rico avait voulu faire un jeu de mots, c’était plutôt loupé (sérieux n’est pas le contraire de drôle). Pourtant le café a éclaté d’un rire mutant en fou rire. Sans doute pour dissiper la tension, soutenir Rico, lui dire haut et fort qu’il n’avait pas failli, qu’il restait son héros magnifique. Soixante ! (Cinquante-neuf pour être précis, puisque ce soir avait été un échec.) En moins d’un an ! Et pas d’erreur possible, Jacky tenait les comptes. Tous savaient ce que signifiait la petite affichette placardée à côté de la bouteille de tequila. Le tableau de chasse de Rico. Rico et Jacky avaient conclu un deal. Le Casanova du Web ramenait les filles dans le bar, commandait deux margaritas, et n’en payait qu’une seule. 50 % de ristourne. Jacky n’était pas perdant. L’affaire avait créé l’événement dans le petit monde des habitués et fidélisait la clientèle. Lors des rendez-vous, chacun jouait parfaitement son rôle, évitant de regarder trop directement comment cela se passait avec la demoiselle. Mais une fois le couple parti, les commentaires explosaient. Et Jacky allongeait la liste sur l’affichette.

Ce soir-là, Rico parlait et parlait, pour se remonter le moral. Son honneur en avait pris un coup. Puis il ne m’a plus lâché du regard. Il m’a apostrophé. « Eh ! l’athlète, la gueule de beau gosse, qu’est-ce qu’il en pense, lui ? Même si ce soir c’est raté, soixante c’est quand même pas mal, non ? »

Pourquoi donc s’adresser à moi ? Un presque inconnu dans ce bar. Et pourquoi m’appeler ainsi ? « Athlète » d’accord. Mes trois heures de sport quotidiennes, et mon mètre quatre-vingt-dix (1,89 mètre très exactement, mais Rico prend bien la liberté d’arrondir ses conquêtes à soixante !) me donnent un corps dont je suis le premier surpris quand je me vois dans une glace. Des muscles secs, sans excès, bien marqués. Mais « beau gosse » ! Que voulait dire cette expression, venant un peu d’un autre âge ? Comment expliquer mon invraisemblable score de trois en vingt-neuf ans si j’étais un « beau gosse » ? Le mystère qui m’habite en deviendrait plus épais encore.

Dans la bouche de Rico pourtant, la formule était sincère. Je le voyais au désarroi dans ses yeux. Il était effondré de l’intérieur et cherchait à se rassurer. J’étais celui qu’il avait choisi pour remonter la pente en se mesurant, pensait-il, à plus fort. Je lui apparaissais comme le séducteur type, la référence absolue. Moi ! Un beau gosse qui ne devait pas avoir d’efforts à fournir pour voir les filles tomber à ses pieds.

Il faut dire que Rico – ce qui rend ses conquêtes encore plus ahurissantes – n’est pas vraiment ce qu’on appelle un modèle de beauté. Petit, légèrement enveloppé, un ventre bien rond, en retard d’une mode ou deux. Il n’y a que ses yeux (habituellement pétillants), et son rire perpétuel (excepté ce soir-là) qui le rendent un peu attirant. Rico est pour moi un autre mystère, qui renforce mon impression de ne rien comprendre aux femmes. Soixante en un an pour ce pilier ordinaire de Chez Jacky, trois en vingt-neuf pour le supposé beau gosse. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

Quel choc quand Rico m’a adressé la parole ! Que répondre ? En quelques secondes, j’ai eu l’impression de revisiter ma vie, de me poser enfin les questions primordiales, avec une intensité inhabituelle. J’avais déjà eu cette curieuse sensation de condensé existentiel, dans un tout autre contexte, lors d’un grave accident de voiture. La route était mouillée. Le coup de frein avait déclenché une glissade, qui semblait même affreusement s’accélérer. Le crash était inéluctable et s’annonçait violent. Je voyais dans ses détails le mur qui s’approchait à une vitesse désespérante. Le mur de la mort sans doute. Je me rappelle avoir eu le temps d’évaluer à 90 % la probabilité d’une issue fatale. La vitesse était trop grande. La glissade trop parfaite (je n’ai pu m’empêcher d’apprécier la beauté du mouvement). Le mur trop en face. Il est convenu de dire qu’en de telles circonstances l’on revoit instantanément toute son existence. Je peux témoigner que la réalité est un peu différente. Pas toute sa vie, c’est beaucoup trop. Mais il est vrai que les questions que l’on se pose alors ont une densité exceptionnelle. Dans les deux secondes précédant le choc, je m’étais surtout dit que j’avais été bien trop patient avec moi, que j’aurais dû depuis longtemps essayer de résoudre l’énigme, me secouer pour avoir une vie sexuelle plus normale. Ce soir-là chez Jacky, j’ai repris le fil de cette réflexion, avec les mêmes interrogations, la même intensité.

Je n’avais rien dit. Une moitié de moi s’était évadée dans ses pensées ontologiques. Ailleurs, très loin, perdue au cœur du mystère. L’autre moitié était là, dans le café, face à Rico. Je trouvais tout cela (le deal avec Jacky, l’affichette) complètement ridicule. Le chiffrage en particulier. Digne d’une cour de récréation. De maternelle. Les rendez-vous s’étaient accumulés comme des billes ; et Rico avait le plus gros sac du quartier. Pourtant, moi aussi je comptais en secret (trois, ou plutôt deux !). Alors je pouvais bien répondre à Rico. Il a répété sa question.

— C’est pas mal, non ?

— Oui.

Pour notre premier dialogue, en public de surcroît, on ne peut pas se vanter d’avoir atteint des sommets d’éloquence ! J’avais été singulièrement sec, sans imagination. Ma radinerie conversationnelle a aussitôt été punie.

— Et toi, combien ?

Comment cela, combien ? Mais je ne compte pas les femmes ainsi ! Ou plus exactement, si je les compte en secret, c’est parce que ma situation est tristement singulière. L’idée me vint de fuir, immédiatement, sans un mot. Tous attendaient ma réponse, je sentais leur curiosité ; c’était impossible. Impossible également de dire la vérité. Il fallait répondre en imaginant un mensonge. Je me concentrais pour définir l’évaluation adéquate.

— Dix… Je ne compte pas, une dizaine par an, je pense.

C’était la bonne réponse. Le visage de Rico s’est illuminé (moi, le beau gosse, j’affichais donc un score honnête mais nettement inférieur). Son petit échec de ce soir n’était rien comparé à ses exploits légendaires, je lui avais permis de reprendre confiance, il rayonnait de nouveau dans le café. Sans le savoir je lui avais fait un cadeau des plus précieux et Rico se sentait en dette envers moi. Il ne me lâchait plus du regard. Je crois même qu’on pouvait lire dans ses yeux… de l’admiration, de la convoitise, je ne sais pas… J’étais son faire-valoir parfait, celui qui aurait dû atteindre soixante et se cantonnait à dix. L’inversion propulsait Rico dans la stratosphère des séducteurs flamboyants. Il était instantanément devenu mon ami. Car il lui fallait devenir mon ami pour ne pas perdre les bienfaits de l’échange. Un ami-éducateur. Une sorte d’élève surdoué plein de compassion pour son maître. Il voulait m’aider à améliorer mon score.

— Et toi, comment tu dragues ?

— Oh, comme ça… Comme ça se présente, rien de spécial…

— Tu vas pas sur le Web ?

— Sur le Web ? Non, pas spécialement… Les sites de rencontre, je trouve ça… pas…

— Mais y a pas que les sites de rencontre ! Et les sites de rencontre ça se détourne total. Le Web, c’est fabuleux !

Rico a commencé à raconter. Les habitués de chez Jacky avaient déjà dû maintes fois entendre son histoire. Mais personne ne semblait las ; les mythes sont faits pour être inlassablement répétés. Nous étions en effet dans un véritable récit mythologique, avec son héros presque dieu, et ses merveilleux univers de légendes. Rico s’est mis à parler du nouveau Nouveau Monde. La Toile permettait d’accéder à un pays jusque-là inconnu, où tout ou presque devenait réalisable. Un pays de cocagne pour les jeux amoureux. Lui-même, ses handicaps (« Je ne suis pas Beau Gosse », avait-il dit en me regardant) avaient été effacés. Il en riait maintenant, jouissant encore plus de ce pouvoir tout neuf qui permettait aux exclus d’hier de triompher désormais.

— Le seul problème, c’est que c’est presque devenu trop facile, franchement. Il suffit de lever le petit doigt… ou plutôt de mettre le doigt sur la souris… Hi… hi …

Décidément, le niveau de ses plaisanteries ne dépassait toujours pas l’âge de la maternelle. Un malaise grandissant m’envahissait. Je détestais cet humour potache. Mais surtout, l’évocation du pays de cocagne rendait encore plus inepte mon désert amoureux. Et Rico continuait ! Ayant vérifié d’un regard qu’il n’y avait là que des hommes, il s’est laissé aller à des mots qu’une présence féminine aurait assurément bannis.

— La dernière mode, c’est les meufs qui chassent. Déchaînées les salopes ! Elles te harcèlent faut voir, bite, sexe et compagnie !

Le public était aux anges. Enfin le public, entendons-nous : cinq ou six piliers de bar. Osant rêver que ce pays de cocagne finisse par venir jusqu’à eux, chez Jacky. Pour ma part je n’arrivais même pas à faire semblant de rire. Tout cela était vulgaire et désolant, je déteste la vulgarité. J’étais effondré. Mon mystère intime devenait encore plus insondable et terrifiant. Si les filles chassaient avec une telle audace, pourquoi moi (dit « Beau Gosse ») je ne l’avais jamais constaté ? Habituellement, dans un semblable état d’angoisse ou de stress, ma réponse est la fuite. J’aurais dû depuis longtemps quitter Chez Jacky. Mais là, il y avait quelque chose de fort qui m’empêchait de partir, de plus fort que le désir de fuite. Je voulais enfin savoir, en finir une fois pour toutes avec mon mystère.

J’étais entré chez Jacky par hasard (je passais dans le quartier, j’avais besoin d’un café). L’événement m’avait entraîné dans sa tourmente. Au début j’étais resté extérieur, spectateur d’un film dont je jouais pourtant, malgré moi, l’un des deux premiers rôles. Puis je m’étais impliqué, de plus en plus, guettant les oracles délivrés par Rico. L’homme aux soixante rencontres, mon nouvel ami depuis dix minutes, était peut-être, sans doute, celui qui pouvait m’aider.

— Ça te ferait pas envie d’essayer avec Internet ?

— Pourquoi pas… peut-être… oui.

— Tu risques rien, juste une grosse fatigue ! hi… hi…

— Hi… hi… Oui, juste une grosse fatigue…

— Si tu veux, on peut surfer un coup ensemble, je te montrerai les trucs.

— D’accord.

— Demain soir ?

— Demain soir !

J’avais ri comme un benêt à ses plaisanteries débiles. J’étais soulagé, presque serein (un sentiment qu’il ne m’est guère donné d’éprouver). Je devais depuis trop longtemps faire, un jour, enfin, quelque chose.

Demain, grâce à Rico, ma vie, qui sait, pouvait basculer.

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2.

 

 

DES VERTES ET DES MÛRES

 

Rico était venu chez moi. Il s’est senti immédiatement très à l’aise ; il doit se sentir chez lui partout où il va. Il continuait à haranguer la foule comme la veille, au bar, alors que j’étais son unique spectateur. Il s’est tout de suite dirigé vers mon fauteuil et s’y est installé royalement, saisissant mon ordinateur sur la table basse. Il était tellement à l’aise que cela en frôlait l’impolitesse caractérisée. Mon exact contraire ; nous formions un couple d’« amis » improbable, et sans doute très provisoire. Je suis allé chercher une chaise dans la cuisine pour m’asseoir et écouter les leçons du maître.

— Il y a plein-plein de choses sur le Web. C’est la taverne d’Ali Baba.

— La caverne. La taverne, c’est chez Jacky.

— Si tu veux. Il y a plein de choses pour draguer, dans tous les sens. Alors, t’as les grands classiques, les sites de rencontre, Meetic et compagnie. Alors là c’est pas dur, tu t’inscris, en payant, ou même gratuit (ça marche tellement tout seul qu’il n’y a vraiment pas besoin de payer, franchement), tu remplis ta petite fiche avec deux-trois trucs un peu sympa et marrants, tu mets ta photo. La photo, pour moi c’est ça le gros problème. Elle est quasiment obligatoire si tu veux décrocher une « date » comme on dit un rancard. Moi, la photo, c’est le problème tu t’en doutes. Faut que je bricole des trucs marrants qui laissent juste voir le bout de mon nez. Parce que si tu triches trop (il y en a qui mettent des photos de super mecs trouvés sur le Net), tu le payes cash quand tu te retrouves face à la dame. Mais toi, Beau Gosse, bon sang, alors là ! Suffit que tu mettes ta photo, je te jure, tu vas les voir tomber en rafale, les nanas, tu peux me croire. Elles flashent comme des folles quand elles voient des mecs comme toi. Le seul truc, c’est qu’elles se méfient un peu des dragueurs (de nous, quoi). Faut se la jouer amoureux.

— Pour s’inscrire, ce n’est pas trop compliqué ?

— Non c’est pas compliqué. Mais on laisse tomber, ça c’est le truc trop facile, tout le monde connaît. Si Rico est venu ce soir, le Grand Rico qui affiche soixante au compteur, c’est pour te montrer des trucs plus malins. Le truc vraiment super, qu’il n’y en a pas beaucoup qui connaissent, c’est d’aller sur des sites de filles, surtout quand c’est des filles qui ont le feu aux fesses ! Le coq en pâte dans leur poulailler !

— Le renard. Le renard dans le poulailler.

— Si tu veux. Bon, allez, fin de la leçon, on passe aux exercices pratiques. Préparez-vous, attachez vos ceintures ! T’es prêt, Beau Gosse ?

— Prêt.

— Je suis tombé sur un site délirant. Alors là, crois-moi, ça déménage ! Des vertes et des mûres qu’il s’appelle, déchaînées les nanas. Tu vas voir ça. Il y en avait une hier soir, Missgrosbonnets, t’imagines ? Missgrosbonnets, elle annonce la couleur, la salope !

Hier, chez Jacky, je m’étais progressivement impliqué, j’avais fait le voyage intérieur qui mène au cœur de l’événement, à la présence au monde, aurait dit Merleau-Ponty. J’étais pleinement dedans, dans le concret, dans le présent. Je suis trop souvent un simple spectateur, de toutes choses et de moi-même, qui s’évade dans un nulle part sans substance. Ce soir, le voyage était en sens inverse. J’assistais, impuissant, à l’arrachement sidéral qui me propulsait très loin, hors de l’ici et maintenant. J’étais pourtant chez moi. Mais chez moi était devenu un ailleurs. Rico par contre se sentait parfaitement chez lui, sans l’ombre du moindre doute. Il était chez lui chez moi. Tout cela m’apparaissait de plus en plus irréel et détestable. Comment avais-je pu inviter un tel personnage ? Le voir là, dans mon studio, était totalement incongru. Comment avais-je pu imaginer, ne serait-ce qu’une seconde, qu’il pourrait devenir un ami ! Une personne utile sans doute. Oui, pour m’aider à comprendre, pour m’aider à agir. Mais un ami ! Il parlait et parlait, son débit de paroles sans silences était soûlant, il parlait fort, beaucoup trop fort. Il avait pris mon fauteuil. Il était vulgaire, graveleux, grossier, grotesque. Je déteste les rires gras et la vulgarité. Sa façon de considérer les femmes en particulier. Machiste, obscène, d’un autre âge, insupportable.

J’avais envie de fuir. Impossible, j’étais chez moi. Et puis, il y avait ce désir de comprendre enfin. Le malaise nauséeux qui m’embrumait la tête ne m’empêcherait pas d’essayer de continuer. Car le plus étrange dans cette situation irréelle était de constater que Rico, l’abject Rico, disait vrai, épaississant encore les brouillards de mon mystère. Les filles étaient bel et bien déchaînées.

J’ai pris peur. Je sentais d’irrépressibles tremblements m’envahir par petites vagues successives. Je me suis raidi volontairement – les jambes, la nuque – pour que Rico ne s’en aperçoive pas. J’imaginais avec terreur l’enchaînement qui pourrait très bientôt m’entraîner vers un destin d’apocalypse. Rico fixant, en mon nom, un rendez-vous avec Missgrosbonnets. La scène aurait lieu bien sûr chez Jacky. Le patron aurait peut-être sorti une nouvelle affichette, histoire de lancer la compétition avec Rico. Un cauchemar, ce n’était qu’un cauchemar ridicule, de la fumée fictionnelle. Mais je ne pouvais m’empêcher de le vivre en secret. J’étais trop attiré par la panique qui me serrait la gorge à l’idée de la suite. Missgrosbonnets était là, chez moi, avec moi, dans mon lit, experte, agressivement voluptueuse, parlant aussi fort que Rico.

L’idée m’était déjà venue (je l’avais chaque fois oubliée ensuite) que l’explication du mystère puisse venir de là. De ma peur des femmes. Je ne connais pas les femmes, ou du moins très mal, elles sont pour moi un monde obscur, elles m’impressionnent même dans des détails minuscules. Cette façon d’être toujours parfaites, superbes, œuvres d’art recréées chaque matin. Belles comme une tapisserie de Beauvais, un frisage au bois de rose. Alors que moi, m’habiller ne serait-ce qu’honnêtement me demande un effort pénible. Je les admire mais elles m’effrayent un peu quand elles sont trop admirables. Je redeviens un petit garçon qui ne sait rien de la vie. Qui ne sait rien de leur corps, de leurs rivières intimes, de leurs émotions secrètes. Elles me terrifient littéralement quand elles parlent comme Missgrosbonnets. Depuis quelques années, les femmes n’ont que le sexe à la bouche, enfin si je peux m’exprimer ainsi. Elles réclament des exploits hallucinants, de la performance grandiose. Avant même d’avoir atteint un niveau normal on me demanderait du grandiose ? Je suis terrorisé.

Rico ne semblait pas s’en être aperçu.

— Il y a un petit formulaire, mais c’est tout simple. Homme ? Femme ? On marque homme, hein… hi… hi… Âge ?

— Vingt-neuf ans.

— Vingt-neuf.

— Pseudo, on choisit un pseudo.

— …

— Quoi comme pseudo ? Oh, c’est pas la peine de se triturer les méninges, c’est juste pour faire un petit tour chez ces dames. Tiens, Beau Gosse, on marque Beau Gosse ! Tout simplement.

— Non ! Non ! Pas Beau Gosse !

— Bon, si tu veux. Mais t’es complètement con, excuse-moi de te le dire. Quand on est foutu comme toi, c’est complètement con de ne pas le dire. Bon, alors, pas Beau Gosse, alors on va mettre… Apollon, tiens, c’est bien ça, Apollon. Ça risque d’être déjà pris, on va ajouter 29, Apollon29.

— Oh… pas Apollon non plus, je m’excuse, pas Apollon29.

— Ah, fait chier à la fin ! Allez, clic ! C’est parti, roulement de tambour, mesdames, retenez votre souffle et préparez-vous à enlever votre culotte, le grand, le beau, le magnifique Apollon29 entre en scène.

J’étais piégé. Impossible de résister. Ma seconde protestation avait d’ailleurs été bien timide, j’étais un simple figurant. Ignorant ma déroute, Rico était tout à son excitation.

— Oh purée ! Vise-moi un peu ça leur tchat, ma chatte. Purée ! « Plus c’est long, plus c’est bon ? » Ça, c’est pour nous, hein, Apollon ! Allez, on se lance !

Je n’avais rien répondu, il ne m’avait d’ailleurs même pas demandé mon avis. Rico était seul au monde, en ma présence, chez moi. J’avais de plus en plus l’impression d’être un fantôme. Il a rédigé le texte, sans rien dire, sans rien me dire, en ricanant comme un âne. Je ne sais pas si les ânes ricanent, mais il frappait fort en plus, j’avais peur qu’il casse mon ordi. Enfin, il a consenti à me lire ce qu’il venait de poster.

Apollon29 : Moi, c’est long dans les 2 sens, en durée et en cm. Attention les yeux les nanas, c’est Apollon29 qui vous parle. 29, faut vous faire un dessin ?

J’étais pétrifié. Incapable de protester, de dire la moindre chose. J’aurais pu me convaincre que tout cela n’avait aucune importance, que tout cela n’avait rien à voir avec moi. Je n’avais rien à voir, absolument rien à voir, avec cet Apollon29. Un être purement virtuel, né de l’imagination délirante de Rico. Pourtant, je ne sais pourquoi, je me sentais inexplicablement engagé. Apollon29 était né soudain, pas de mes mains certes, mais en mon nom, à mon domicile. Que je le veuille ou non, il y avait quelque chose de moi dans ce monstre.

Rico était de plus en plus excité.

— Regarde ! Regarde ! C’est Missgrosbonnets qui me répond, punaise ! Punaise, regarde un peu ce qu’elle me répond, la salope !

Il n’avait pas dit « ce qu’elle TE répond », il n’avait pas dit « ce qu’elle NOUS répond ». Il avait dit « ce qu’elle ME répond ». J’aurais dû être soulagé par ce glissement linguistique, surtout au vu de la réponse en question. Mais je me sentais curieusement dépossédé. Il y avait bel et bien quelque chose de moi dans ce monstre.

Rico m’a alors lu, avec force rires et mimiques, l’apostrophe de Missgrosbonnets. Très proche de son propre style ; ces deux-là étaient faits pour s’entendre.

Missgrosbonnets : Menteur ! Bouffon ! Gros prétentieux ! On te croit pas ! On s’en fout du dessin, faut prouver. On veut une photo, une photo de l’engin. Une photo ! Une photo !

Il s’était levé, avait posé l’ordinateur. Rico était soudain pressé de partir.

— Bon, Beau Gosse, ça y est, hein, je t’ai montré, c’est bon ? C’est pas que je m’ennuie, mais j’ai des choses à faire… hi… hi… avec Missgrosbonnets ! Tu me la laisses, hein, je file chez moi, je sais déjà ce que je vais lui répondre, la salope, elle va l’avoir sa photo, pas de moi, hein… hi… hi…, on trouve de tout sur le Web. Tu vas pouvoir suivre la conversation si tu veux, avec mon nom de scène. Sur le Web, je suis Rocco. Rocco, tu piges ? Rocco Siffredi. On est dans le vif du sujet, là ! Je sais ce que je vais lui répondre à Missgrosbonnets.

— Et Rico, ça veut dire quoi alors ?

— Rico, c’est rien, c’est un truc rital, ça vient d’Henri si tu veux, ça n’a rien à voir. Je crois que chez Jacky, il va falloir m’appeler Rocco maintenant. Rocco, c’est autre chose ! Rico est mort, vive Rocco ! Rocco, le mec qui a posté sur le Web une photo impressionnante.

— Vive Rocco. Merci, hein, merci pour tout.

— Ah, un truc. Si tu vas avec la nana chez Jacky, tu demandes sa spécial margarita à Jacky, elles aiment bien ça les nanas, la margarita. Mais la spéciale de Jacky, elle est très spéciale en fait. Il met un petit truc dedans, du piment de Cayenne, du bois bandé, je ne sais pas quoi. Il paraît que ça a un effet, sur les mecs et sur les nanas. Je n’y crois pas trop, mais quand même, il faut dire que ça a l’air de marcher. Même hier soir que j’ai raté, eh bien la fille, elle ne l’avait pas bue, sa margarita.

Il était parti, parti ! Enfin ! L’air de la vie remontait dans mes poumons, comme après une apnée interminable. Je respirais. Respirer, simplement respirer, a parfois la saveur d’un délice. Quel personnage détestable ! Il pouvait bien se la garder sa Missgrosbonnets ! J’ai fermé la porte et me suis assis dans mon fauteuil (désagréablement imprégné d’une chaleur qui n’était pas mienne). L’ordinateur était là, allumé. L’histoire de tous ces êtres à distance continuait donc à s’agiter. Mon avatar lui-même était peut-être l’objet de quolibets, pointé du doigt, on se moquait de moi. J’étais curieux de savoir, juste un peu curieux. La flambée qui m’avait poussé à agir, à essayer de dissiper mon mystère, était maintenant éteinte. Rico avait noyé tout cela. J’étais juste curieux de lire la suite.

Ouf ! Il n’était pas question de moi, ou plutôt, il n’était pas question d’Apollon29, on m’avait oublié. Les dialogues n’avaient aucun intérêt, ils étaient vulgaires et d’un humour douteux. Rico-Rocco se trouvera bientôt dans son élément (il n’était pas encore branché sur le site). Chacun a le droit de s’amuser à sa manière, bien sûr. Mais j’ai toujours pensé que l’humour nous sert à oublier la mort. Il n’est nul besoin d’un clown triste (le clown triste n’est qu’une caricature) pour deviner les angoisses qui donnent aux allégresses leur fureur. C’est sans doute pour cela que j’ai du mal à rire avec les rieurs, l’humour n’est pas mon fort, et le noir me va bien. J’ai une aptitude à sentir la souffrance, surtout quand elle se cache (ces yeux de Rico, hier soir chez Jacky, incroyablement parlants, soudain, à force d’être morts). Il y a une autre vie derrière les rires. Même parmi ces gouailleuses de « vertes et mûres ». Pourquoi, dites-moi, prendre cet étrange pseudo par exemple, Lafillekirev (la fille qui rêve !) dans un univers aussi ordurier ? Je sais, je suis mal placé pour parler de la signification des pseudonymes. Mais ce nom décalé était quand même très intrigant. Une fille qui rêve. Et qui parlait de Berlioz et de Mozart. Au beau milieu d’un lupanar. Son histoire, derrière les rires, devait être diablement curieuse (« Diable ! Une histoire de derrière ! » aurait ricané Rico).

Pourquoi ne pas lui poser une question ? Cela ne m’engagerait à rien, je pourrais ensuite débrancher à ma guise. J’utilise peu Internet, et n’avais jusqu’alors jamais participé à un quelconque forum. Mais j’ai senti d’emblée avec, il faut le dire, un certain ravissement, que cela était d’une étonnante facilité. Pendant une poignée de secondes j’ai repensé à mon mystère : j’aurais dû aller sur le Web depuis longtemps, cela m’apparaissait maintenant évident. Pourquoi donc, alors que j’ai une incontestable difficulté à nouer des relations, n’avais-je pas exploité cet instrument plus tôt ? J’ai chassé cette parenthèse. Il ne s’agissait nullement pour l’heure d’escompter une (quatrième) histoire d’amour ; juste de poser à Lafillekirev une petite question.

Hélas j’étais inscrit à l’enseigne infâme d’Apollon29, et ne savais que faire pour m’en débarrasser. Me réinscrire me semblait trop compliqué (je ne suis pas un expert du Net), ma machine ayant enregistré les données. J’étais donc condamné à intervenir en tant qu’Apollon29, après les obscénités proférées par Rico en mon nom. Ordinairement je n’aurais jamais osé. Mais il était dit que ce soir-là n’était décidément pas un soir ordinaire. Sans même hésiter, j’ai saisi ma question.

Apollon29 : À quoi rêve-t-elle, Lafillekirev ?

Missgrosbonnets : Gaffe Fillekirev !!! C’est Apollon29, ce gros prétentieux de dégueulasse de Popollon ! Fais gaffe, pauv’ p’tite fille ki rêve. Ou alors, tu m’le refiles !!! LOL ! Mistergrozizi pour Missgrosbonnets. MDR !!!

Le choc ! Qu’avais-je donc espéré, fou que je suis ? Que la fille qui rêve devine ce que de moi-même j’ignore, qu’elle m’ouvre la voie de la rédemption, me révèle des grandeurs impensables, un monde de douceurs dignes des dieux ? Pauvre fou. Au lieu de cela, c’est Missgrosbonnets qui prenait la parole, toujours aussi grossière ; elle s’en prenait à moi.

La partie aura donc été brève, c’était fini, il ne restait plus qu’à débrancher. Apollon29 n’avait aucun lien avec moi-même, personne ne saurait jamais qui s’était caché derrière ce pseudonyme. Pourtant il m’était impossible de partir. Je voulais essayer de m’expliquer auprès de la fille qui rêve, m’excuser. Non seulement, que je le veuille ou non, il y avait quelque chose de moi dans le monstre, mais le lien qui m’unissait à elle existait déjà, vraiment, je le sentais. Je ne pouvais me résoudre à le couper ainsi.

Comment m’expliquer et m’excuser ? Parler de Rico, dire qu’il s’était exprimé à ma place, que j’avais ensuite récupéré mon pseudo ? Impossible, tout cela était trop ridicule. Combien de temps ma vaine réflexion dura-t-elle ? Cinq ? Dix minutes ? Une éternité ! Les messages continuaient à s’afficher sur le blog (heureusement Rico-Rocco n’était toujours pas arrivé).

Soudain, j’ai vu sa réponse.

OceanofPDF.com

3.

 

 

« D’ACCORD »

 

Lafillekirev : À quoi rêve Lafillekirev ? À un monde où les gens seraient doux et gentils, où la guerre serait congédiée par les caresses. Moi, Lafillekirev, je serais la ministre des caresses dans le gouvernement du plaisir. Je rêve de musiques aux sons roses qui éclatent rouges et chauds, de papillons si légers qu’ils m’emportent dans l’absolu, d’une fée si fine qu’elle est transparente, laissant voir, au-delà, le chemin qui mène au bonheur.

Comment avait-elle fait pour trouver ces mots ? Comment avait-elle fait pour les prendre au-dedans de moi ? Au plus profond, au plus secret. Car ils étaient à moi, je les reconnaissais, bien que je ne parvienne pas moi-même à les dire. La fille qui rêve racontait mes rêves mieux que je ne l’avais jamais fait. Elle racontait ma souffrance. Celle de ne pouvoir dire les richesses infinies que je sens en moi, et qui ne parviennent pas à franchir la frontière de mes lèvres. Ce que je dis est souvent plat, banal, sans le moindre intérêt. Je suis le premier surpris de la brièveté de mes phrases. Quand il y a une phrase ! Parfois c’est pire ; rien ne sort. Je me souviens de ma terreur bleue quand mon père criait à table (« Mais laissez-le parler ! Il veut dire quelque chose. »). Tous me regardaient si surpris que j’en perdais les quelques mots qui m’étaient enfin venus. S’ensuivait un abominable silence, dix secondes, une éternité. J’aurais voulu mourir. Ou au moins m’enfuir. Pour me soustraire au regard de ces parents inquiets qui guettaient mes improbables paroles, pour ne plus entendre mes frères criants et riants, inépuisables de fureur de vivre.

Les mots, je les avais pourtant. Je les avais presque. Ils se préparaient à sortir, se bousculant, innombrables. Trop nombreux peut-être ? Ou bien avais-je peur de ne pas trouver le bon ? Celui qui serait digne d’être choisi parmi cette multitude ? Peut-être est-ce cette exigence démesurée qui peu à peu m’a habitué au silence ? Ou peut-être ma surprise de constater, lorsqu’une pauvre phrase parvenait à naître, qu’elle se révélait affreusement ordinaire ? Loin, tellement loin, de tout ce que je ressens en moi. Comme si un autre parlait par ma bouche.

Cet autre avait toutefois fini par prendre ses repères, à calmer un peu l’angoisse intérieure. Il parvenait à s’engager dans de petites discussions, à corriger Rico quand celui-ci confondait « caverne » et « taverne » ; et cela suffisait presque à atteindre une sorte de sérénité. Hélas cet apaisement ne se manifestait qu’à la fragile surface des choses. Le rêve de la fille qui rêve venait de réveiller l’effervescence muette des profondeurs.

J’aurais aimé pouvoir le lui dire. Avec force et génie. Avec de la musique et des couleurs, à l’aune de ses mots pleins de vie. J’ai essayé. Vainement. Les lignes qui naissaient sous mes doigts n’étaient qu’un mauvais recopiage, lourd, grotesque. Je réécrivais en infiniment moins bien ce qu’elle venait de m’écrire. Impossible à poster. Je me suis donc contenté de lui dire que j’étais d’accord avec elle, que je ressentais les mêmes choses, que je vivais des rêves identiques.

Elle ne m’a pas répondu aussitôt, rien ne s’affichait dans la fenêtre des messages. Quelques minutes m’ont suffi pour admettre qu’il s’était agi d’un mirage, j’avais couru après une chimère. Quel fou j’étais ! J’ai repris assez vite mes esprits. Curieusement, j’étais même un peu rassuré par cet échec. Je retrouvais la normalité de mon existence. Grise mon existence, mais avec ses repères bien balisés, ses évidences tranquilles.

Sur le forum, la discussion battait son plein. Il y était même parfois question de moi (ou plutôt d’Apollon29). Mais tout cela m’indifférait désormais, je sentais cette réalité virtuelle s’éloigner. Moi aussi je m’éloignais d’elle, je faisais le chemin inverse, de l’écran vers mon univers plus habituel. La seule réalité était là, dans sa matérialité palpable. J’étais d’ailleurs sur le point d’éteindre mon ordinateur quand un pop-up s’afficha : « Lafillekirev souhaite te rencontrer dans le salon privé. Clique ici. »

Mon cœur a bondi dans ma poitrine, réagissant plus vite que mon cerveau. Le cœur qui bat est un lieu commun des histoires d’amour, un stéréotype rabâché à l’envi ; le romancier dépeint une douce et agréable sensation, comparable aux baisers et caresses. Pour moi, nulle douceur ici. Des battements sourds, et me semble-t-il, irréguliers. J’imaginais des flots de sang assaillant mes ventricules, et j’ai même eu un instant un peu peur pour ma santé. J’ai relu la phrase impensable, qui pourtant était bel et bien écrite, devant mes yeux : la fille qui rêve souhaitait me rencontrer dans le salon privé ! Me rencontrer. Moi. Dans le salon privé. J’ignorais ce qu’était exactement un salon privé. À lui seul le terme exhale de luxurieuses promesses. Boudoirs des voluptés, alcôves intimes, salons privés. Je me doutais cependant que, dans ce monde virtuel, seules des phrases seraient échangées, à l’abri des oreilles indiscrètes, loin de Rico ou de Missgrosbonnets. Des phrases et des rêves aussi.

Elle avait donc compris ce que j’avais voulu lui dire. Elle avait deviné au-delà de mes pauvres mots. Somme toute, je devais en convenir, ma vie était grise. À la lueur de ce rêve, elle m’apparaissait encore plus grise. Nouvelle volte-face, je basculais derechef vers une autre réalité de moi-même, totalement différente, inconnue. Je sentais en moi une agitation biologique moins désagréable. Les coups de boutoir sanguins s’étaient dilués en des frémissements harmoniques qui vivifiaient tout mon corps. J’étais transporté par une énergie venue d’ailleurs. Transporté est l’expression exacte. J’étais rempli de moi-même, plus vivant que d’ordinaire, et transporté. Vers où ? Je l’ignorais. Mais je sentais le mouvement qui m’emportait, tout en me transformant de l’intérieur. Moi qui doute tant et qui ai trop souvent peur d’agir, j’ai cliqué où l’on me demandait de cliquer, me surprenant moi-même, sans la moindre hésitation.

Continuer : partie 2 sur 4