C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 11 sur 13

Pages du PDF

C'est arrivé comme ça

Un autre monde

10.

 

UN AUTRE MONDE

 

Jamais un escalier ne m’a paru si long, si pénible à monter. Enfin arrivée sur le palier, deux secondes, j’ai remis mes idées en place (« Bonsoir, ça va ? Je suis venue chercher… »). Juste lui demander mes chaussures, basta. Et partir chez moi. J’ai sonné. Samy a ouvert la porte. Damned ! Qu’est-ce qui s’était passé ici ? Une révolte ménagère ? « Non, sire, c’est une révolution ! » L’Ancien Régime (poussière et piaule de mec) avait été renversé ; un autre monde était donc possible ! Ça sentait le propre que c’était impensable. Le lit était transfiguré, tiré à quatre épingles. Samy avait un sourire aux lèvres (un sourire ! je ne l’avais jamais vu sourire !). Un petit pull noir col en V totalement craquant (qui moulait ses pectoraux, putain !). Il y avait une nappe sur la table basse (une nappe !). Un bouquet de fleurs, oui, un bouquet ! Des freesias blancs et roses qui sentaient super bon. Ça sentait le propre, ça sentait les freesias, et ça sentait autre chose, vachement bon. Putain, il avait fait la cuisine ! J’y crois pas !

— T’as fait une bouffe ???

— Oh, non, c’est juste… des petits légumes… je les fais revenir, légèrement, doucement, juste blonds, avant de les mettre en papillotes… des papillotes de saint-pierre.

— Putain ! Tu te fais ça souvent, des trucs comme ça ?

— Non, pas très souvent… je savais que tu venais…

— T’as préparé à manger pour moi ?

— Oui, pour me faire pardonner d’hier. C’était vraiment n’importe quoi, tu as dû avoir faim. Tu n’avais même pas de café ce matin. Je suis désolé, c’est pour me faire pardonner.

— Putain…

— Et puis, la margarita, tu n’as rien dit, mais elle n’était pas très bonne, elle était forte. Ce soir j’ai mis au frais une bouteille de pouilly. Un fuissé sublime, aux saveurs de miel et de fleurs d’acacia.

Du pouilly, putain ! Aux saveurs de miel et de fleurs d’acacia ! J’avais furieusement envie d’un verre de pouilly ! J’avais faim en plus. (Des papillotes de saint-pierre !) Je souffrais d’un manque de bouffe gargantuesque. Pour rattraper mon retard, à l’agence, j’avais sauté le déjeuner. Ça n’avait servi à rien de me dire que c’était bon pour mes fesses, que c’était l’occasion de faire un régime, j’avais l’estomac dans les talons. Les talons ! Putain, les talons ! Surtout ne pas oublier les talons. J’étais venue pour prendre mes godasses. Accepter le pouilly (trop envie !), accepter les papillotes (trop envie !), et puis se dire au revoir. En toute amitié. En simple amitié.

Seule fausse note dans cet univers merveilleux : le pouf. La révolution avait été incomplète ; le pouf était toujours là. Je n’allais quand même pas faire ma chochotte pour un maudit pouf. Merde à la fin ! J’avais trop envie d’un verre de pouilly. Aux saveurs de miel et de fleurs d’acacia. Pas hésité une seule seconde ! Juste un verre de pouilly (ou deux). Juste une papillote de saint-pierre.

À peine assise sur le pouf, hélas, j’ai regretté. C’était toujours aussi instable ce truc. Samy, comme hier, était parti dans la cuisine, me laissant seule comme une conne. Sur l’engin de torture. Comme hier, je regardais le fauteuil vide en face de moi, le fauteuil de Monsieur, n’osant pas m’y installer. Putain ! L’horrible sensation de l’escalier m’est retombée sur les épaules, en bien pire encore. « Regardez, c’est Bobonne-Charlène, la bobonne à Samy, presque un couple de petits vieux, elle est à sa place de chaque soir, désespérément seule, sur son pouf. Mesdames et messieurs, c’est ainsi que se termine ce triste récit. La morale de l’histoire ? Il faut toujours se méfier des chaussures. Elles peuvent être les messagères du destin, faire basculer une existence. Vers le drame. »

Samy est enfin revenu. Je n’avais pas bougé d’un millimètre. Heureusement il y avait le pouilly. Le pouilly, bordel ! Pire qu’avec mon mojito, la veille, au Bar du coin : quand j’ai reposé mon verre après ma première gorgée, il n’en restait plus que la moitié. Une grosse gorgée, putain ! J’avais l’impression d’être dans une de ces pubs pour boissons à la télé, où un pauvre mec crève de soif dans le désert. En plus, il avait raison, Samy, le pouilly était génial. Je ne sais pas s’il avait un goût de miel et de fleur d’acacia, mais il était « vachement » bon comme aurait dit maman. Rafraîchissant comme une citronnade, apaisant comme un élixir de félicité. Dès la deuxième gorgée, j’avais oublié les séquences d’horreur sur Bobonne-Charlène. J’avais même oublié le pouf. Le pouilly avait accompli un petit miracle. Je n’étais même pas trop gênée par le silence. Car Samy ne parlait toujours pas (excepté quelques commentaires sur le pouilly). Et pourtant, j’étais presque bien. Il s’est levé pour mettre un CD.

Qui de plus heureux au monde que moi

Quand, dans mes souliers la nuit de Noël,

J’y ai trouvé ma petite fée

— Putain, c’est Au p’tit bonheur ! Tu connais Au p’tit bonheur ?

— Oui, on les entend moins en ce moment, même presque plus j’ai l’impression, mais ça reste mon groupe préféré.

— Moi aussi, moi aussi, putain ! C’est dingue ! Surtout cette chanson-là, Ramadan-j’sais-plus-quoi, géniale, elle est géniale !

— Entre Noël et Ramadan.

— Oui, c’est ça, Entre Noël et Ramadan, j’adore, c’est une chanson très douce.

— Normal, c’est une berceuse, écrite pour un bébé, mais un peu politique quand même ; elle chante le mélange des cultures.

Samy fredonna sur la musique… « Entre l’Orient et l’Occident… »

— Ah, ça, je savais pas, c’est génial, j’adore. Putain, tu chantes bien, Samy ! J’adore cette chanson ! C’est incroyable qu’on la connaisse et qu’on l’aime tous les deux.

— Oui, c’est incroyable… c’est peut-être un signe.

Le signe, ça aurait pu être le mot de trop, celui qui brise la magie fragile. Les signes, le destin, tout ça, j’en avais ma claque. Leur seule évocation me donnait des angoisses. J’ai aussitôt effacé de mes pensées cette connerie de signe. J’ai ignoré aussi les souliers de Noël de la chanson. Pendant une seconde, cela m’a fait penser à mes talons. (J’étais venue pour prendre mes chaussures. Juste mes chaussures. Puis partir chez moi.) Non, non, non, tout cela était totalement secondaire par rapport à ce petit moment de bonheur, si inattendu. Le bonheur, il ne faut jamais le rater quand il se présente, elle dit, Lena, et elle a sacrément raison, bordel. Un instant de bonheur indéfinissable, doux comme du miel d’acacia, caressant comme un pouilly sublime, intensément harmonique, comme seules peuvent le mettre en musique les rencontres les plus improbables. Oui, c’était bien cela. L’étrange bien-être qui m’avait envahie ne venait pas du pouilly (un peu de lui quand même, faut être honnête) mais de la surprise, surtout de la surprise. Nous nous retrouvions soudain, Samy et moi, incroyablement proches, au cœur d’un poème, emportés par une mélodie. Nous chantions ensemble maintenant… « un p’tit bonheur qui s’donne à toutes les heures… ». Samy a ouvert une deuxième bouteille de pouilly (il en avait mis deux au frais, putain, pas radin en fait le mec, ou bien il avait tellement changé d’un seul coup que c’était plus le même). Je commençais à sentir vraiment les saveurs de miel et de fleur d’acacia. J’étais sur mon petit nuage. J’en avais même oublié le pouf… Jusqu’au moment où… Oh non ! Pitié ! Pas ça ! Horreur des horreurs ! Après m’avoir servi du pouilly, Apollon (comme hier) tentait un nouvel atterrissage risqué sur cette connerie de pouf !

Je me suis redressée d’un bond. Pour rien au monde je ne voulais vivre à nouveau cette scène ridicule et pénible. N’importe quoi, mais pas le pouf ! Pas le pouf, putain ! Je m’étais redressée alors que lui amorçait le mouvement inverse, tout près de moi. On s’est frôlés, accrochés un peu l’un à l’autre pour garder l’équilibre. Samy m’a prise dans ses bras. Samy m’a embrassée. C’était reparti pour un tour ! Bordel ! Mais c’était pas possible ! J’étais juste venue prendre mes chaussures ! Il était hors de question que je reste ici ce soir. Je n’avais même plus de slip de rechange, des vêtements de trois jours. J’allais puer à l’agence demain, c’était pas possible, je devais m’enfuir. Maintenant ! Prendre mes godasses et m’enfuir.

— Samy, je suis désolée, je peux vraiment pas, j’ai une heure et demie de RER, je veux pas rentrer chez moi trop tard. Et ça fait un siècle que j’ai pas changé de vêtements, je vais sentir le rance à dix kilomètres si ça continue, c’est vraiment pas possible, je suis désolée, faut vraiment que je rentre chez moi. Maintenant.

— Oui, je comprends, ce n’est pas grave… on peut se voir demain alors ? J’ai pensé à un risotto au safran…

— Non, demain, je peux pas…

— Après-demain alors ?

— Après-demain ?... Euh… je sais pas…

— …

— C’est aussi risotto au safran après-demain ?

— Oui.

— J’adore.

J’avais dit oui en pensant non. J’imaginais déjà qu’une fois partie, demain, je pourrais lui téléphoner pour m’excuser, lui dire que finalement je ne pouvais pas, que c’était sympa mais que je pouvais pas. Le oui était un petit mensonge, pour pouvoir m’échapper. Un tout petit mensonge, à peine un mensonge. Une fois partie, ce serait plus facile de m’excuser, de dire que je pourrai pas venir. Une fois cela bien posé, qui sait, peut-être, plus tard, bien plus tard, à froid, rien n’interdirait la mise au point d’un contrat Samy-Charlène (ça serait vraiment génial), un contrat simple et clair : Bed and Breakfast de temps en temps, avec pouilly, super bouffe le soir, gros café le matin. Juste de temps en temps. Quand j’en aurais envie. Attention Charlène, ça c’est peut-être un peu trop ! Gaffe au piège de la rue des Petits-Lapins ! N’oublie pas que tu as dit oui et que maintenant il faut commencer par lui dire le contraire. Je l’avais prononcé tout doucement d’ailleurs, ce fameux oui, il était à peine audible, mais c’était un oui quand même. Je sais bien ce qui avait fait pencher la balance. C’est complètement con cette histoire. Trop gourmande la nana ! Mais, un risotto au safran, bordel, ça peut pas se refuser !

Samy m’avait laissée partir sans insister (il est gentil Samy). On s’était fait un peu plus qu’un petit bisou pour se dire au revoir. J’étais libre, putain, j’étais libre ! J’ai dévalé l’escalier à toute allure. Bye bye, Van Gogh ! Dans le RER, mon ivresse hélas s’est évanouie et tout est devenu plus gris. Merde, j’avais dit oui, un petit oui mais un oui malgré tout, ça serait pas simple de téléphoner à Samy.

D’un coup, j’ai été traversée par un violent frisson, électrique, du genre foudre mauvaise, qui m’a secouée de la nuque aux orteils, et m’a fait crier, presque fort, un « putain ! » réussissant à surprendre l’assistance blasée du RER (les voyageurs ont écarquillé un sourcil en ma direction). Putain ! J’avais oublié de prendre mes godasses !

OceanofPDF.com