C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 4 sur 13

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C'est arrivé comme ça

« D’accord »

3.

 

 

« D’ACCORD »

 

Et puis merde ! Merde et merde et merde à la fin ! Si on ne dit jamais rien quand on a envie de dire, on garde pour soi et rien ne se passe dans la vie. On reste les passagers débiles d’un voyage nul de chez nul. Genre voyage organisé trucmuche. Organisé par une agence pourrie. La société est pourrie jusqu’à la moelle. Et personne ne hurle, personne ne hurle ses rêves, bordel ! Alors laissez-moi les hurler si j’ai envie, quand j’ai envie.

Lena était restée silencieuse pendant mon dialogue intérieur. Elle aussi, ça devait s’agiter dans son crâne. Mais elle disait rien. Elle a pointé son index sur un message en me regardant. Ah ce regard ! Il y a des regards qui disent rien ou pas grand-chose (on fait semblant de vous regarder mais on est parti faire une sieste en douce). D’autres qui sont brûlants de présence et d’intensité. Lena me pénétrait. Je ne comprenais rien à ce qu’elle voulait me dire, mais je la sentais incroyablement proche ; en moi. Elle a de nouveau pointé l’index, appuyant (nerveusement ?) sur l’écran, un petit sourire (réprobateur ? narquois ?) à un coin de ses lèvres (l’autre coin ne souriait pas). C’était Apollon29 qui me répondait.

Apollon29 : Moi aussi je rêve exactement comme vous. Je suis un peu artiste.

Poupée d’amour : À qui tu parles, Apollon ? Pourquoi tu dis vous ?

Apollon29 : Je m’adresse à la fille qui rêve.

Qui c’est ce bizarre ? Il arrive de quelle planète, ce mec ? Il te dit « vous », cet aristo grand siècle, et il t’écrit ton pseudo comme si c’était une phrase, genre reçu premier au concours de l’Académie française. Et puis, c’est Popollon, n’oublie pas, me souffle Missgrobonnets (la salope, c’est parce qu’elle se le veut pour elle), Popollon29, ce vantard, ce macho. Ça colle pas tout ça, drôle de mec ! Qui dit qu’il rêve comme moi. Et pour couronner le tout, un artiste. Enfin, UN PEU artiste, il précise. Nuance. Mais un peu artiste quand même. Un artiste qui rêve, putain ! Perdu parmi ces excitées de vertes et mûres. Le minimum de curiosité pousserait n’importe qui à voir ce que ça cache tout ça. Sans que Missgrobonnets foute son bordel comme d’habitude. Alors, l’artiste, je l’invite à venir tchatcher dans le salon privé, rien que nous deux. Lena me regarde fixement. Bien fixement, en se reculant légèrement. Là, je capte le message, aucun doute possible. Son œil est noir, incrédule, réprobateur. Dans quelle étrange aventure je suis en train de m’empêtrer, bordel ? Et puis, qui c’est ce mec finalement ? J’avais envie de lui poser des questions mais je ne les trouve plus, elles se sont évanouies dans les brumes. Pourquoi pas, à défaut, la question rituelle ? Pourquoi pas tout simplement un Bed and Breakfast pour voir qui c’est ce drôle de mec. Le voyage promet, qui sait, d’être exotique.

Lafillekirev : Où t’habites ?

Apollon29 : 19 rue des Petits-Lapins.

Bizarre, décidément vraiment bizarre, ce mec. On le questionne et il répond comme s’il était au guichet de la poste ! Pas du genre bavard, l’artiste. Je sais, moi non plus ma question n’était pas très bavarde. Je n’avais même pas ajouté ma petite plaisanterie débile habituelle. Elle aurait dû le surprendre, ma question, l’inciter à savoir pourquoi je demandais ça. Non, monsieur, il trouve ça normal, il ne dit rien d’autre, et il me donne son adresse parfaite ; ne manque que le code postal !

Mais son adresse, son adresse ! Putain de putain ! Incroyable ! Génial ! Rue des Petits-Lapins ! La rue de l’agence, pile la rue de l’agence !!! Cela ne m’était jamais arrivé une chose pareille. « C’est le destin qui vous fait un clin d’œil, ma brave dame ! » Je n’aurai même pas à partir trop tôt, 9 heures moins 5 ça suffira. La grasse matinée quoi ! Une adresse pareille, ça ne se refuse pas ! La fille Bed and Breakfast en préparerait presque déjà son baluchon.

J’avais choisi. Autant je suis rêveuse, autant je me décide d’un coup quand je me décide. Depuis quelques minutes, j’étais chahutée au centre d’un trio, en discussion (bizarre) avec le mec, en discussion (visuelle) avec Lena, et en discussion (vaporeuse) avec moi. J’avais tranché, sans hésitations, sans remords. Pas gênée la nana ; j’ai même eu le culot de demander une info à Lena.

— La teuf de demain soir, la truc de Flavie tu sais, la truc 1900-je-ne-sais-pas-quoi, c’est bien demain ? C’est où ?

— Chez Flavie, chez ses parents dans le XVIIIe, ils ont laissé leur appart. C’est pas 1900, c’est « Dandys et dentelles », on s’habille chic-décalés, sexy-distingués. Je croyais que tu devais pas venir, je croyais que Flavie c’était la dernière des connes. Alors mademoiselle Charlette a changé d’avis ? Elle froufroute ses dentelles pour son Apollon ?

— Merde ! Fait chier Lena ! Je m’en fous d’Apollon. Il habite rue des Petits-Lapins, c’est tout.

— Le chaud lapin rue des Petits-Lapins, c’est là qu’il habite, la grosse bite !

— Nulle Lena, nulle ! T’es pire que Missgrobonnets ou quoi ? Nulle !

J’ai mis l’ordinateur sur mes deux cuisses, et me suis poussée à en tomber tout au bord du lit, le plus loin possible de Lena. Elle avait disparu de mes pensées. J’étais avec lui, uniquement avec lui. Qui, lui ? Apollon29 ? L’artiste un peu artiste ? Plutôt l’heureux occupant du logis sis 19 rue des Petits-Lapins. Le message n’était pas simple à rédiger, mais la petite brouille avec Lena m’obligeait à poursuivre. J’avais décidé. Toute marche arrière était devenue impossible.

Lafillekirev : Qu’est-ce que tu fais demain soir ? Il y a une fête très sympa chez une copine, pas loin de chez toi. On pourrait y aller pour boire un verre et causer un peu.

Apollon29 : La fête se déroule à quelle heure ?

Comment à quelle heure ? Une fête c’est justement une fête, bordel ! No limit ! Quel mec vraiment bizarre, bizarre-bizarre, cet Apollon l’artiste ! Il ne dit ni oui ni non, il ne pose pas de questions, il dit pas le moindre petit truc marrant. Non, monsieur, dans son style administratif impayable, me demande les horaires ! Après la poste, la SNCF maintenant ! J’avais envie de lui répondre : « Eh, c’est une teuf, ducon ! Une teuf bordel ! On s’éclate ! On s’éclate no limit, pas la montre au poignet ! » Mais dieu seul sait pourquoi je suis restée toute sage, une petite fille bien élevée. Peut-être à cause de Lena, qui aurait crié victoire si elle avait entendu « Quel con ! ». Peut-être à cause de lui, le con-bizarre-artiste. Peut-être, sans doute, parce qu’il habite au 19 rue des Petits-Lapins.

Lafillekirev : Flavie a dit qu’on pouvait commencer tôt, vers 9-10 heures pour ceux qui veulent, mais ça risque de finir tard. La grosse fête toute la nuit !

Apollon29 : C’est dommage, je ne pourrai pas venir, je me lève très tôt le matin.

Un mec qui se vante sur le Net d’avoir un gros machin et qui se défile dès qu’une fille l’invite ! Et un artiste qui se lève tôt, bizarre ! Une seule chose acquise : il est économe en mots, le mec Apollon ! S’il parle comme il écrit, il ne doit pas trop se fatiguer les cordes vocales ! Par contre, le lever tôt ne me dérange pas, au contraire même, ça m’arrange pour être à l’heure au boulot.

Avec tellement de bizarreries, j’aurais dû laisser tomber. D’autant que je n’avais jamais expérimenté un Bed and Breakfast sans fête auparavant. Le coup du Bed and Breakfast, c’est surtout pour la fête avant ; l’important c’est la fête. Qu’est-ce que j’allais foutre avec ce mec s’il n’y avait pas de fête ? On allait se coucher à 9 heures ? Regarder la télévision ? Il ne manquerait plus que les charentaises ! Ça ne m’est jamais arrivé un truc comme ça.

J’attendais. Pauvre fille qui rêve. J’attendais, solitaire, dans le salon privé. J’attendais qu’au moins il me propose quelque chose. Au moins, je ne sais pas, d’aller prendre un verre. Hélas il était moins que bref. Muet ! Aucun message ne s’affichait sur l’écran. Je voyais Lena, l’air de rien, surveiller de loin ce drôle de manège. Soit j’abandonnais tout, je m’avouais vaincue ; au diable ce con d’Apollon ! Soit je continuais coûte que coûte (et ça me coûtait, bordel !) et il fallait que je prenne l’initiative.

Lafillekirev : OK. Moi aussi je me lève tôt. Mais on pourrait se prendre un verre si tu veux ?

Apollon29 : D’accord.

Retenez-moi, je frôle la crise de nerfs, là ! Il n’est pas capable d’enchaîner plus de trois mots, l’artiste ? « D’accord » ! Tu parles ! Où ? Quand ? Quoi ? Comment ? De nouveau j’attendais, solitaire, dans mon salon privé désert. Froid et désert. Nous étions partis pour battre le record du chat le moins bavard du monde, bordel ! Et Lena qui continuait à m’observer en coin ! J’étais piégée, obligée d’avancer encore, seule dans cette tempête de merde de rien du tout. Il était rien du tout en plus ce mec, bizarre, muet, sec. Rien. J’étais attirée par un truc où rien ne m’attirait. Et je continuais à avancer !

Lafillekirev : Il y a un bar à l’angle de la rue des Petits-Lapins. Je connais, je travaille à côté. Il s’appelle le « Bar du coin » je crois. C’est pas très original comme nom, et c’est pas terrible comme bar. Mais c’est commode. On pourrait se retrouver là ?

Apollon29 : D’accord.

Lafillekirev : Je termine à 6 heures. À 6 h 30 ?

Apollon29 : Non, désolé, j’ai mon sport à cette heure-là. Mais à 8 heures j’ai fini.

Lafillekirev : Alors à 8 heures ?

Apollon29 : À 8 heures, d’accord.

Enfin il avait réussi à exprimer quelque chose ! Un minuscule microscopique quelque chose, négatif en plus ; un refus. C’était quand même mieux que ce silence mortel, que ces « D’accord » secs de chez sec ; au moins il était vivant ! Donc il disait oui, mais il ne voulait pas déranger ses petites habitudes. Bon, moi aussi d’une certaine façon j’ai mes habitudes, mademoiselle Bed and Breakfast part pour 9 heures tapantes le matin. Mais c’est l’heure du boulot, j’y peux rien. Lui, c’est son sport qu’il ne veut pas déplacer. Pour un rendez-vous, un rendez-vous quand même, bordel ! Putain, le pépère ! L’artiste-pépère, l’artiste qui fait du sport : encore des trucs bizarres, qui collaient mal, ça allait dans tous les sens. Le locataire du 19 rue des Petits-Lapins prenait de plus en plus la forme d’un point d’interrogation. Mais qui c’est ce drôle de mec ? Il n’y a qu’un truc en fait qui « faisait sens » comme aurait dit Lena : le sport collait avec l’Apollon. Un mec du genre muscle. Moi, j’étais partie à l’opposé dans ma tête. J’avais même pas flashé sur l’Apollon, pas pensé au muscle, pas du tout. C’est l’artiste qui avait déclenché mon rêve. Pourtant, j’aurais dû noter, dans ses pauvres mots, il avait posé une réserve. UN PEU artiste, il avait dit. Un « un peu artiste » qui faisait du sport et qui voulait pas que je foute le bordel dans ses petites manies. La fille qui rêve se noie trop souvent dans ses brumes. Enfin ! On verra plus clairement tout ça demain.

À propos de demain, je réfléchis à mon baluchon. Pas question de me reprendre la honte de l’autre matin avec Mat ! Il fallait que je vérifie mes vêtements. D’ailleurs, pourquoi prévoir un baluchon ? Il n’y avait pas de fête, on allait juste dans un bar minable. Pas besoin de me déguiser en Lady Gaga ou en Princesse de Monaco. Mon jeans pour le taf ferait l’affaire. Il suffisait de prévoir un slip de rechange et une brosse à dents et glisser tout ça dans mon sac à main. A l’intérieur d’une pochette pour éviter les petites catastrophes. Comme ce string accroché à mon cahier à spirale qui avait failli un jour atterrir au milieu de l’agence ! Désormais la fille Bed and Breakfast est super organisée.

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