C'est arrivé comme ça

Kaufmann · Chapitre 3 sur 13

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C'est arrivé comme ça

Des vertes et des mûres

2.

 

 

DES VERTES ET DES MÛRES

 

La déesse de la provoc ! À défaut d’être la déesse du glamour, tout compliment est bon à prendre. Donc je prends. Mais Lena se trompe. La provoc c’est juste un style. Le numéro qui m’a fait artiste, mes petits succès, mon habit de lumière. Sans lui je ne serais rien. À poil. Avec mon gros derrière.

J’avais été chez Lena, rue des Blancs-Manteaux. C’est joli ce nom, rue des Blancs-Manteaux. Mieux que rue Adolphe-Thiers, ou de la 2e Division Blindée. On se sent bien chez Lena, comme dans un manteau tout doux, tout chaud. Lena, je l’adore, je ne peux rien lui refuser. Même… Si un jour… J’ai l’impression parfois qu’il y a des ondes qui s’embrassent quand nos peaux se frôlent. J’ai l’impression aussi qu’on joue toutes les deux un peu à ça. On s’approche du vide pour se faire peur. Mais on n’a jamais sauté. Ne serait-ce qu’un saut de puce. Pas une seule caresse de travers.

On s’était mises dans le lit – tout doux, tout chaud. Habillées. Sous la couette. Le Mac posé sur les cuisses (une cuisse chacune). La cuisse gauche pour Lena vu qu’elle est gauchère. Super commode. On écrivait à deux. En pensant comme une seule. L’une commençait une phrase et l’autre la finissait. Il n’y a qu’au début qu’on n’a pas été d’accord. À propos du pseudo. Lena voulait du hard, du cru, du salé. Donc mon ancien nom sur son site (Vaginvengeur) lui convenait très bien. Moi je commence à en avoir un peu marre de tout ça, et je rêvais d’autre chose. La déesse de la provoc refuse d’être enfermée dans son rôle, un médiocre second rôle de série B. Elle vise les sommets, rien moins, la Palme d’Or, bordel ! Et puis d’abord, elle veut être elle-même. Moi, je veux être MOI. Sinon, je le sens, il y a un risque grave pour que je ne m’y retrouve plus du tout entre mes mille vies bizarres. Il est grand temps de jeter une ancre au centre de mon existence.

Ce n’était évidemment pas le meilleur moment. Pile quand Lena, ma si douce Lena – tout contre moi dans le lit chaud – me demande de l’aider en ajoutant des « putain ! » et des « couilles molles ! », je pique ma crise d’ado ! Lena prend soudain un coup de nerf, qui la fait bondir et déclencher les ressorts du sommier. Elle donne même une violente claque à la couette. Notre vaisseau-plumard est entré dans la zone des tempêtes.

« Putain ! C’est pas vrai, merde ! Tu veux pas non plus qu’on ajoute : la fille qui rêve au prince charmant ! Va te faire enculer, prince charmant de mes couilles ! »

Visiblement, Lena était très énervée. (Elle était sur le point de battre mes records de grossièretés.) Il fallait calmer le jeu, trouver un compromis.

— Mais tu vas avoir tes « bites » et tes « couilles », Lena ! Je veux juste, JE VEUX JUSTE, changer de pseudo. J’ai envie de Lafillekirev.

— Lafillekirev, n’importe quoi ! Pourquoi pas Lafillekirevoprincecharmant pendant que tu y es ?

— Lena, juste un changement de pseudo, un petit changement de pseudo, Lafillekirev, et qui parle de couilles et de bites !

— Alors, si elle parle de bites, c’est d’accord. Tope là, fille qui rêve !

Le lit s’était calmé, nous étions rentrées au port. Il y a eu un léger silence, chacune reprenait sa respiration, cherchant à comprendre comment nous en étions arrivées à élever ainsi la voix. Je retrouvais mon souffle mais pas mes esprits. Pourquoi avais-je eu cette impulsion étrange ? Cela était venu d’un coup, des tréfonds. Et je me trouvais maintenant en terre inconnue, dans une situation curieuse. Jusque-là, j’avais toujours cloisonné mon existence. Lafillekirev rêvait dans son univers, où elle ne rencontrait que des ombres. Charlène poursuivait, par derrière interposé, son dialogue infernal avec sa fée méchante. La reine de la nuit avait des troupes d’amis d’un soir. La déesse de la provoc, alias Vaginvengeur, sévissait par intérim sur la Toile. Etc., etc. Il y aurait bien d’autres vies encore à raconter, avec ma mère, à l’agence, etc., etc. Encore plus différentes. Mais ce serait trop long et ennuyeux. Bref, je cloisonnais total.

Sauf peut-être entre la reine de la nuit et la déesse de la provoc. Là c’est un peu mélangé. J’ai mes groupes d’amis d’un soir pour la teuf. Ça fonctionne un peu à tout, Twitter, Facebook et compagnie. Mais la fille organisée, en plus de la fête, cherche aussi le gîte et le couvert (pour le petit déjeuner) avant de filer au boulot juste à côté le lendemain matin. Or elle a très peur de s’attacher (elle ne veut pas d’une liaison à la petite semaine, elle veut seulement le Grand Amour). Donc elle évite les récidives avec un mec régulier. (Elle se méfie même avec Mat, chez qui c’est pourtant parfois juste dodo sans câlins.) Alors il arrive que la ressource hôtelière se tarisse. Eh oui, c’est la crise du logement, ma pauv’dame ! C’est pour cela que Vaginvengeur entre en scène, et lance ses provocs à coups de bites sur le site de Lena. Les matous en raffolent. Une souris comme ça ne laisse pas de marbre ! Dès qu’ils sont accrochés, je lance ma question-surprise :

Lafillekirev : Où t’habites, ma bite ?

Calembour limite, je sais (Lena adore), mais je ne peux pas m’en empêcher. Passons. Souvent ils sont surpris, ils veulent savoir pourquoi je demande ça. Quand l’adresse est bonne, je leur explique le plan sans détour : la fête, la chambre chez l’habitant, le café, le départ pour le taf à 9 heures (l’obscurité je demande plus tard). Et le plus souvent ça marche sans problème. Sans problème ou presque. Parce que, après toutes ces bites en folie, ils sont un peu déchaînés et s’attendent à des 14 Juillet. Mais je bosse à 9 heures moi, monsieur ! Et faut que je sois en forme pour le travail ! Et on s’est couché tard en plus, après avoir pas mal bu des choses fortes. Alors, on se calme, on se calme ! OK câlins, mais moi, un petit gros dodo je veux. À ce moment, il n’est pas rare qu’on assiste à une sorte de choc des civilisations. Membres agités et ronchonnements libidineux contre la molle sérénité du corps s’engloutissant dans les lourdes profondeurs. Croyez-moi, le sommeil peut briser bien des élans tenant haut l’étendard.

Mais je m’égare, revenons au fait. Je disais que mon étrange impulsion avait rompu un cloisonnement. Lafillkirev n’avait jamais entretenu aucun commerce avec cette délurée fêtarde. Elle était mon moi secret, ma vérité de légende. D’un coup je la jetais dans l’arène, ma pauvre petite Cendrillon, au milieu des bites en folie. Mon dieu, mon dieu ! Qu’avais-je donc fait ?

C’était l’heure d’affluence sur le blog. Lena décida de lancer un nouveau topic. (Sans me demander mon avis.) La question était brève et faussement allusive : « Plus c’est long, plus c’est bon ? » Roussette ouvrit les hostilités.

Roussette : Y en a ki disent ke ça compte pas. Mon œil ! Un zizi d’oiseau te remplit pas de béatitude.

Missgrobonnets : La béatitude, c’est pour les bonnes sœurs.

Lafillekirev : Mais la beat-attitude, pardon, la bite-attitude, c’est pour les nanas no limit !

Missgrobonnets : Génial ton nouveau concept, Lafillekirevobites !

Lena était pliée de rire. « Houhiiii !! On le tient ton pseudo, Charlette, trop génial ! Lafillekirevobites ! »

J’étais consternée. Mon dieu, mon dieu ! Qu’avais-je donc fait ? Je regrettais déjà ce nouvel affreux mélange que je sentais en moi, je rêvais d’être plus fille-qui-rêve que jamais, pauvre petite Cendrillon égarée dans un bordel. Pas le temps de réfléchir, c’était trop tard, les posts s’enchaînaient.

Poupée d’amour : Pas d’accord avec toi, Roussette. Et ça veut dire quoi, plus c’est long ? Long en longueur ou en durée ? On s’en fout du zizi d’oiseau pourvu ki chante comme Mozart une symphonie fantastique.

Lafillekirev : C’est de Berlioz la SF.

Missgrobonnets : Et la bite-attitude SM, c’est de moi.

Lena ne riait plus. Elle était furieuse de chez furieuse. Déjà, elle n’aimait pas trop Missgrobonnets. Le blog était communautaire, ça voulait dire qu’il était fait pour les nanas. Pas fermé aux hommes, pas du tout, au contraire. Mais on essayait d’éviter qu’ils ramènent leurs fantasmes lourds de chez lourd. On était les nanas no limit qui voulaient mener la danse. Missgrobonnets, elle nous foutait le bordel, elle les déclenchait direct, les fantasmes lourds, putain ! On n’est quand même pas des putes ! En plus, elle faisait tout déraper dans la déconnade ado. Sa bite-attitude SM, c’était typique. C’était n’importe quoi et c’était typique douze ans. Lena ne voulait pas de ce genre de blog à la con. Elle voulait « mettre du contenu ». (Là, j’ai eu une grosse envie de pouffer de rire, parce qu’elle me répétait ça avec une mine sérieuse de chez sérieuse – fallait la voir !) J’avais envie de rire, mais elle avait raison, Lena. On devait « mettre du contenu ». Justement, j’avais quelque chose à raconter, qui me semblait pouvoir enrichir le débat.

Lafillekirev : Long dans la durée c’est pas à mon avis forcément toujours le pied total. Les filles, accrochez-vous, je vais vous raconter un truc incroyable qui m’est arrivé. Une histoire de bite incroyable. Le Monsieur, on va l’appeler Pain de Sucre (le Pain de Sucre c’est un gros rocher tout raide droit vers le ciel à Rio, dressé là sans bouger depuis des millions d’années). Donc le Monsieur, Pain de sucre, ne tarda pas à m’exhiber sa fierté (elle devait fatiguer, la pauvre, toute repliée dans son petit slip). Superbe, impressionnant, rien à dire, bravo l’artiste ! Le problème, c’est un peu comme les seins trop refaits à coups d’overdoses de silicone. Ça finit par être si raide que ça paraît sans vie. Eh bien, le Monsieur, Pain de Sucre, vous allez pas me croire, mais j’ai astiqué sa chose pendant des heures, dans tous les sens imaginables, avec la conscience professionnelle de celle qui fait le job jusqu’au bout. Vous allez pas me croire : pas une goutte de jus n’est sortie. Au petit matin, j’étais morte de chez morte, et le pic était toujours dressé là, désespérément toujours aussi raide et sec. Poupée d’amour : quand c’est long, c’est bon, d’accord, mais y a des limites quand même !

Missgrobonnets : Faut pas te fatiguer comme ça, Lafillekirev ! T’aurais dû te dire ke t’avais un sextoy pas en plastique sous la main, toujours prêt à fonctionner quand t’avais envie. Super commode, l’homme-sextoy ! Tu me donneras son adresse !

Elle plaisante ou quoi Missgrobonnets ? Elle veut que je lui file l’homme-sextoy ? Ou bien cet autre, là, Apollon29, en train de se vanter de la longueur de son truc sur le chat ! Et puis qui encore ? Elle dit ça pour déconner, ou elle a vraiment le feu aux fesses ? C’est pas que je veux les garder pour moi, ça m’intéresse pas ce genre de marchandise, je n’ai pas le feu aux fesses, moi (mes fesses, si elles prenaient feu, avec toute cette graisse, ça ferait un drôle d’incendie !), je suis juste la fille organisée Bed and Breakfast. Et pour le meilleur, la fille qui rêve. Pas la fille qui rêve aux bites, putain, non ! Ça, c’est de la connerie de chez connerie, typique Missgrobonnets. La fille qui rêve, elle rêve à un prince, si merveilleux qu’il imaginerait un monde rien que pour elle, et qu’il la rendrait belle. Trop belle la fille qui rêve ! Légère. Légère, très légère surtout. Une fille sans fesses. Une vraie fée, sans fesses, aérienne.

J’étais partie dans mon rêve. Oubliée Missgrobonnets, oubliée Lena, et toutes ces histoires de bites que j’avais pourtant moi-même introduites. Le regard vers l’intérieur, bercée par mes nuages, je voyais de loin les messages s’enchaîner. Un post pas comme les autres s’adressait à moi en particulier. Quelqu’un me demandait à quoi je rêvais. Mes doigts répondirent sans penser, décrivant le paysage qui était dans ma tête. Je rêvais à un monde tout rose, tout doux, à une fée sans fesses, à des envols lumineux. (La fée sans fesses, je n’en ai peut-être pas parlé, mon problème de fesses, je le garde pour moi.)

Mes doigts avaient répondu sans penser, et mes pensées maintenant se sentaient mal. Barbouillées, nauséeuses. C’est pas bon les mélanges, pour les alcools comme pour les pensées. J’avais tout mélangé, trop mélangé. Mes histoires de bites et mes rêves. Lena m’avait fait venir pour parler couilles (quoique, en « mettant du contenu » ; pas très claire elle non plus, Lena), et voilà que je lui ressortais tous ces princes et toutes ces fées qui l’énervent. On venait même de frôler la grosse crise ; Lena avait frappé la couette avec tant de colère ! Je ne veux pas me fâcher avec Lena, jamais, je voudrais que nous soyons toujours très gentilles ensemble, dans notre petit monde à nous, tout rose, tout doux, tout chaud.

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