C'est arrivé comme ça
Le petit drame du mojito
4.
LE PETIT DRAME DU MOJITO
Tout cela a donc été vite préparé. Et je suis partie de chez moi, le cœur gai, pour mon drôle de mini voyage exotique, programmé cette nuit-là, au 19 rue des Petits-Lapins. Enfin, pas si gai que ça, mon cœur. Étrange sensation d’ailleurs. Autant je flippe pour mes fesses, autant je suis comme un poisson dans l’eau dans les fêtes, ou dans mon système Bed and Breakfast, qui en surprend pourtant plus d’un. Mais là, ça n’était pas pareil. D’abord il n’y avait pas de fête. Le Bed and Breakfast direct, ça allait être sans doute un peu plus compliqué à organiser. Normalement, le mec, après les verres de la fête, il propose d’aller boire un autre verre chez lui. C’est la formule magique, ça veut tout dire, « Tu montes prendre un verre ? ». Si tu réponds oui, c’est pas seulement pour prendre un verre, c’est clair. Moi je m’en fous que ce soit verre-et-plus-si-affinités, du moment qu’il y a le gîte et le couvert. Mais j’ai bien dit : NORMALEMENT. Or question normal, Apollon c’était pas du tout ça, pas du tout. Ce type il était bizarre, bizarre-bizarre, zarbi total, l’Apollon.
Donc je n’étais pas comme d’habitude, pas vraiment stressée, mais pas vraiment cool non plus. Avec des tas de questions dans la tête au lieu de me laisser aller. La photo aurait dû NORMALEMENT arranger tout cela. Or c’est le contraire qui se passa. Je vous l’ai dit, je nageais dans quelque chose qui avait l’air ordinaire (prendre un verre, au bar du coin, juste à côté), avec un mec qui avait l’air ordinaire (tendance mou et pas bavard), mais qui en fait n’était pas normal. La photo aurait dû me booster au contraire, donner de l’envie, du peps. Elle m’assena un grand coup de trouille et me remit mes fesses dans la tête. Va-t’en, bordel, maudite sorcière ! Le cul du diable et ses cauchemars d’enfer étaient de retour.
La photo, il faut que je vous explique. On s’était donné nos numéros de portable. Logique, c’est plus sûr pour ne pas se rater à une date. J’avais ajouté :
Lafillekirev : Je t’envoie une photo de moi par MMS ; tu fais pareil ? Même si y a pas grand monde au Bar du coin, c’est plus commode.
Il avait dû me répondre « D’accord » (ce mot-là il connaît !). Je sais, c’est encore moi qui avais demandé, pas lui (tendance mou-pas-bavard, je vous le répète). Je m’étais d’ailleurs dit (vu qu’il ne parlait pas, fallait bien que je parle à quelqu’un) que j’aurais dû lui demander la photo plus tôt, avant de lui proposer de prendre un verre. Décidément, j’étais dans un truc bizarre. Je lui avais envoyé la mienne le soir même. Avec mon sourire « c’est-moi-la-star ». Lui, Monsieur-le-mou-pas-pressé, c’est seulement dans l’après-midi qu’il m’a envoyé la sienne, à quelques heures du rendez-vous fatidique.
Mais alors là, les filles, accrochez-vous ! La surprise de chez surprise ! Le jackpot, le gros lot pour la petite fille qui rêve ! Putain de putain, waouh le mec ! Deux solutions : ou bien il avait découpé la photo dans un magazine de surfeurs, ou bien c’était lui. Et si c’était lui, vraiment lui, alors ça changeait tout ! Ça voulait dire que son nom, Apollon, c’était pas de la frime. Une statue grecque, un Michel-Ange. Encore mieux que Michel-Ange (parce que le David, il fait quand même un peu minet-doux-gentil). Lui c’est du lourd. Du gueule de chez gueule de vrai mec. Avec du regard sombre, qui vous pénètre puissance mille (Lena à côté, elle ne fait pas le poids).
J’aurais dû être ravie ; elle aurait dû sauter sur son petit nuage, la petite fille qui rêve. Eh bien non ! Pas du tout ! Vous n’y êtes pas. D’un coup, cette belle gueule too much lui avait remis ses fesses dans la tête. Jusque-là, je les avais presque oubliées, mes fesses. Cela m’était égal après tout, il pouvait penser ce qu’il voulait le mec mou-ordinaire de la rue des Lapins. J’étais partie de chez moi comme tous les jours, je n’avais pas fait d’exploits de maquillage. Nature, la nana. Habillée nature, avec un jeans que je découvrais maintenant bien trop moulant. Pas moulant à ne pas pouvoir l’enfiler le lendemain matin, mais moulant quand même. Les jeans moulants, c’est génial pour les fines. Pour les autres par contre… eh bien ils moulent, quoi. « Ça met en valeur les courbes », comme dit la vieille salope qui tient la boutique de fringues. Mes courbes, je ne veux justement pas les mettre en valeur, moi madame ! Je les planque comme je peux. Dans du ample (mais pas trop), du flottant, de l’uni. Je me montre toujours de face, incontestablement mon meilleur côté.
18 heures. Fin de mon job à l’agence. Me voilà à poireauter, avec pour seule compagnie la photo de mon Apollon sur mon téléphone. Un peu perdue d’un coup, la nana. J’étais dans un monde étrange, pas du tout comme d’habitude. Je tournais en rond, ma brosse à dents et mon string dans mon sac. Après trois léchages de vitrines (pas terribles les vitrines de la rue des Petits-Lapins), je me suis dit que je ne pouvais pas arpenter comme ça le trottoir pendant deux heures. Bien que je n’aie pas le look Pigalle, on pourrait croire des choses. « Je ne mange pas de ce pain-là, moi monsieur !... Non, moi, monsieur, c’est encore moins cher, juste Bed and Breakfast… mais seulement avec mon bel Apollon. » Stop ! Stop ! On arrête le délire, là ! J’hallucinais pire qu’avec un joint. Je me racontais des trucs de n’importe quoi, sortant d’une bouillie molle dans ma tête. Si molle la bouillie que je me suis retrouvée sur les Grands Boulevards sans l’avoir décidé. J’avais dû marcher comme une somnambule. Qu’est-ce qui avait provoqué ce drôle de machin ? Quand même pas l’Apollon, bordel ! Je m’en fous d’Apollon, c’est le locataire du 19 rue des Petits-Lapins qui m’intéresse. Enfin, je ne m’en fous pas vraiment. Mais pas de quoi se mettre de la bouillie dans la tête.
J’étais devant un magasin de chaussures. De super mignons escarpins vernis semblaient vouloir engager la conversation.
— Tu as vu comme nous sommes faits pour toi ? Tu imagines comme tu serais belle avec nous ?
— Mais je ne suis pas là pour acheter, je regardais juste en passant. J’ai bien d’autres choses à faire ! J’ai rendez-vous avec mon bel Apollon.
— Raison de plus ! Regarde tes vieilles savates ! Eh bien on peut dire qu’elles ont fait leur temps, celles-là ! Tu n’as pas honte de te présenter ainsi à ton bel Apollon ?
Putain, c’était vrai qu’elles avaient fait leur temps ! Pas gênée la nana de se présenter comme ça à un rendez-vous ! Même un rendez-vous Bed and Breakfast, il y a malgré tout des limites ! D’un coup je me voyais atroce de chez atroce, mes pieds avaient presque dépassé mes fesses dans le musée des horreurs. Il fallait que je fasse quelque chose, IMMÉDIATEMENT. Me balader ensuite avec un sac de courses ? Pas grave. En plus ça détendra l’atmosphère : « Moi monsieur, je ne me prends pas la tête, voyez, je vous rencontre, mais tout en faisant mes emplettes. » Par contre LA question, c’était talons or not talons ? Si ça devait être vraiment cool avec le monsieur, décontracté, sans manières, strictement Bed and Breakfast, des petits mocassins plats devaient faire l’affaire. Il s’agissait uniquement de corriger le tir des savates, hors d’âge à en prendre la honte. Les talons, c’est pas pareil. Ils ne font pas seulement voir le monde de plus haut. Déjà, voir le monde de plus haut, ce n’est pas qu’un changement de point de vue, ça donne de l’assurance. Mais en plus un talon, ça vous change complètement de l’intérieur. Tout ce qui est femme devient plus femme et se met à sonner comme une sirène de police. Une sirène qui fait toc-toc-toc sur le sol. Lena, elle dit que le talon fait tout ça parce qu’il galbe le mollet et qu’il remonte la fesse. Le mollet je prends, la fesse je reste perplexe. Remontée, elle accroche encore plus le regard, mais en même temps elle est moins molle, c’est certain. J’ai chassé ce problème sans réponse, car il y avait plus urgent à penser : talon or not talon pour mon bel Apollon ? De deux choses l’une. Ou bien je me préparais à un strict Bed and Breakfast avec le mec mou-ordinaire. Alors c’était mocassins. Ou bien… ou bien je ne sais pas quoi… je revoyais la photo… J’avais trop envie de ces escarpins, il me les fallait ABSOLUMENT. Je ne sais pas si cela signifiait quelque chose.
Je les ai chaussés… toc-toc-toc… génial ! J’avais déjà la tête moins en bouillie et j’ai pu donc concentrer mes pensées sur mes fesses. Elles étaient plus hautes, plus dures. Mais d’un volume hélas inchangé, dans ce jeans hélas trop serré. Je n’allais quand même pas acheter une robe maintenant ! Mieux valait me concentrer sur la tactique. Il était 7 h 30. Encore une demi-heure à attendre. Pourquoi ne pas aller m’asseoir tranquillement au Bar du coin ? Inconvénients : ça ne se fait pas, une nana doit même arriver un peu en retard pour se faire désirer, et surtout, je raterais mon entrée toc-toc-toc avec mes talons. Avantage : je planquais mes fesses d’emblée, le cul du diable sur la banquette. Aucune hésitation possible, je me suis dirigée vers le café, sis à l’angle de la rue des Petits-Lapins.
Minable de chez minable, le bar du coin. J’étais obligée de me répéter qu’il n’y avait pas de problème vu que c’était pour un simple Bed and Breakfast (ma version officielle). Parce que question décor romantique pour un rendez-vous amoureux, on aurait été loin du compte, bordel ! Le bistrot quoi ! Le véridique bistrot-parigot-tête-de-veau. Malgré mes talons, cela me ramenait à la réalité, j’étais bien dans la version Bed and Breakfast, un point c’est tout. Seul détail agréable, et un peu surprenant, il y avait un grand « Mojito » peint au-dessus du comptoir. C’était pas écrit « bière » ou « pastis ». Uniquement « Mojito ». Je pense que c’est parce que le patron, il ne croyait pas qu’on puisse imaginer trouver cela chez lui. Il avait découvert le mojito, et il voulait dire qu’il savait faire. Cela tombait bien, j’adore le mojito. Et pour cette demi-heure à me morfondre sur une banquette pourrie dans l’attente d’une rencontre bizarre de chez bizarre, c’était exactement ce qu’il me fallait, un mojito :
— Et pour la p’tite demoiselle, qu’est-ce que ce sera ?
— Un mojito.
Merci pour la p’tite demoiselle ! C’est marrant cette manière d’ajouter des « petite », façon sympa, mais qui en fait vous diminuent. Encore heureux qu’il n’ait pas dit « la petite dame », ou « la petite mémère au gros derrière » ! Ça y est, je repartais à divaguer. La faute à Apollon aussi, qui me fait mijoter deux heures parce que, monsieur, il a son sport et qu’il veut pas changer l’horaire. Ça, c’était côté mauvais points. Côté bons points, il y avait la photo. Elle m’aidait à attendre, la photo. La photo et le mojito. Très acceptable d’ailleurs, vraiment honnête, ce mojito maison du bar du coin. Pas fort mais bon. Je devais avoir soif ; en cinq minutes, les deux tiers avaient disparu. Damned ! Déconne pas Charlène ! La p’tite demoiselle va quand même pas en commander un autre et passer pour une alcoolo. Sans compter qu’il faut en laisser dans le verre pour l’arrivée d’Apollon. Sinon il va avoir l’impression que j’écluse un mojito par minute ! Il ne me restait plus qu’à attendre, impassible, la gorge à sec, face à ce tiers de mojito restant, de plus en plus horriblement tentateur. Quand on attend, ou quand on ne sait pas quoi dire, ou quand on s’emmerde, c’est ainsi, on suçote son verre pour s’occuper. On mouille les lèvres, au pire on avale une minuscule gorgée. Mais si ça dure un peu, le contenu finit quand même par diminuer. Et là il ne pouvait absolument plus diminuer. Donc je ne pouvais plus suçoter. Privée de doudou, quoi ! Le temps paraît encore plus interminable quand on est privée de doudou. Des idées de toutes les couleurs reviennent tourner en manège dans la tête, et escarpins ceci, et Apollon cela, etc. Merde à la fin ! Dans quel pétrin je m’étais foutue ! Qu’est-ce que je foutais là à attendre comme une conne ?
8 heures : personne. 8 heures 5. 8 heures 6. 8 heures 7. 8 heures 8. Putain, toujours personne ! Bordel de bordel de merde, bordel ! Après toute cette attente à la con, après avoir frôlé la mort de soif face à mon tiers de mojito, je n’allais quand même pas être la victime d’un énorme lapin rue des Petits-Lapins ! J’allais lui téléphoner quand ilest arrivé. Enfin. Le choc ! Il était plus encore que sur la photo. Grand, énorme. Beau comme un prince charmant. Habillé comme un sac mais beau comme un prince charmant (d’habitude c’est la bergère qui est mal habillée au premier rendez-vous). Je lui ai fait un petit signe pour signaler que j’étais là, au fond, sur la banquette.
— Je suis désolé, je suis vraiment désolé, je ne suis jamais en retard d’habitude, vraiment je m’excuse.
— C’est pas grave.
Il avait parlé le premier, il avait parlé le premier ! Incroyable. Et c’est moi qui lui répondais en trois mots secs, pour dire un mensonge en plus. Évidemment que c’était grave, gravissime. Je le maudissais il y a quelques minutes, et soudain j’avais tout oublié ! J’avais tout oublié parce qu’il était là, en face de moi, beau, superbe ! Beau mais quand même un peu con, beau et con à la fois. Parce que s’excuser, c’est bien, mais dire bonjour c’est mieux. Et un petit bisou, c’est encore-encore mieux. Vraiment le minimum pour un genre de rendez-vous comme le nôtre. Eh bien non ! Apollon, il arrive, il s’excuse, et il s’assied, comme ça. Bon, bref, on va pas en faire un plat, on passe l’éponge. L’important c’est qu’il est magiquement à craquer. À en faire baver de jalousie toutes les copines. Quel dommage qu’il n’aime pas les fêtes ! Au bar du coin ça donne rien de se trimballer une splendeur pareille. Je m’imaginais déjà en soirée au bras de mon bel Apollon.
« Oh ! Regardez ! La fille qui rêve a trouvé son prince charmant. Comme elle a de la chance ! »
Mais il fallait sortir très vite du beau rêve. Car, après des départs prometteurs, la conversation n’avait pas progressé, et notre jeune relation était déjà menacée par un début de silence. Je fus obligée de reprendre l’initiative.
— J’ai pris un mojito, il est bon…
— Ah oui, c’est une bonne idée… Je peux avoir un mojito s’il vous plaît ?
Comment dire ? Apollon me faisait une drôle d’impression. Il ressemblait certes un peu à ses messages. Pas bavard. Pas marrant. Mais il dégageait quelque chose. Par sa seule présence. Pas par sa voix bien sûr, puisqu’il ne disait rien. Il avait par contre une présence. Monumentale. Il parlait par son corps. J’avais presque la sensation d’être touchée, alors qu’il n’y avait même pas eu le moindre petit bisou de bienvenue.
Le mojito est arrivé, super glacé – je voyais bien qu’il était super glacé – alors que mon tiers restant était devenu tiédasse. Mon téléphone a sonné (avec ma grosse musique de fanfare : il faudra que je la change). Il était dans mon sac. Sans doute au fond ou je ne sais où, planqué quelque part, introuvable. Le sac était par terre, au pied de la table, sur ma droite. Je me penchai assez brusquement pour l’attraper. Je ne peux pas expliquer ça mais, dans le mouvement, mon bras gauche a dû vouloir faire balancier. Ou peut-être qu’un psychanalyste dirait le contraire. Parce que pour faire balancier, j’aurais dû le tendre bien droit, très loin. Là, c’était à moitié, recourbé vers la table. Vers sa main qui y était posée, à côté de son verre. Je l’ai à peine, vraiment à peine effleurée, je le jure. Et c’était involontaire (ou bien un acte manqué dirait le psychanalyste). La suite, vous savez, c’est comme dans la théorie du battement d’aile d’un papillon : il y a des tas de papillons qui peuvent faire battre leurs milliards de milliards d’ailes sans qu’il ne se produise rien, et il suffit d’une fois pour que les effets en chaîne soient gigantesques. Il n’y a qu’à moi que cela arrive : j’étais tombée sur le papillon gigantesque.
Je l’avais à peine effleuré. Mais c’est comme s’il avait été piqué par une méduse. Une scorpionne. Une vipère. Il a retiré sa main, vers lui, à la vitesse de la foudre. Or, entre sa main et lui, il y avait le mojito. Le sien, tout rempli, bien glacé. Le mojito tout rempli et bien glacé s’est vidé d’un coup, glissant sur la table, pour se répandre enfin sur son pantalon. Dans un jet relativement concentré à l’endroit de la braguette. Enchaînement à la Mister Bean qui m’a irrésistiblement donné envie de rire. Une seconde seulement. Car très vite j’ai compris que nous n’étions pas du tout dans le registre comique. Apollon était blanc, les yeux écarquillés. Il avait repoussé sa chaise dans un crissement sur le carrelage, et fixait le désastre agrémenté de feuilles de menthe et de quelques glaçons. Il a frotté, frotté. Mais seuls la menthe et les glaçons sont partis. La tache d’humidité restait, je dois le dire, bien visible et spécialement mal placée. Il s’est levé.
— Je vais essayer d’arranger cela aux toilettes.
— Oui… oui… d’accord… c’est vraiment bête.
Notre dialogue était d’une poésie folle et d’une richesse sans fond. Même moi je disais « d’accord ! » maintenant. Cela m’intrigua d’ailleurs. Je ne dis jamais « d’accord ! » d’habitude, je dis « OK ! ». Apollon avait-il un tel pouvoir d’influence sur ma pauvre personne ? Lui pourtant si peu bavard, si réservé, si timide. Non, pas vraiment timide en fait. Bien sûr il avait retiré sa main comme une vierge effarouchée alors que je l’avais à peine touché. Mais une telle présence trahissait le contraire de la timidité. Son regard n’avait rien de fuyant. Ah ! ses yeux, putain ! Putain, mais je n’avais pas dit un seul gros mot depuis qu’il était arrivé, bordel ! Je n’avais pas fait une seule pitrerie, je ne m’étais pas trémoussée dans tous les sens. Apollon avait bien un pouvoir mystérieux sur ma pauvre personne.
Ledit Apollon cependant ne revenait toujours pas des toilettes. Avait-il fait une lessive complète ? Quitté son pantalon pour le mettre sous le sèche-mains électrique ? Après mes deux heures de lèche-vitrines forcé, ma demi-heure plus huit minutes de face-à-face avec mon tiers de mojito, il n’allait quand même pas me refaire le coup de l’attente interminable ! Le coup du gros lapin rue des Petits-Lapins. Ma douteuse plaisanterie – de moi à moi – ne m’a même pas fait sourire. Je commençais à être sérieusement énervée. Vénère de chez vénère, la Charlène ! Les minutes ont passé, de plus en plus énervantes, de plus en plus inquiétantes. Tout allait de travers dans cette histoire. Même le mojito. Le beau mojito glacé s’était déversé sur le carrelage (et le pantalon) alors que mon gosier sec n’éprouvait rien d’agréable à finir mon verre tiède et dilué. Un vrai symbole, le mojito aussi avait tourné en eau de boudin. Le sinistre serveur, à la tête de Père-Lachaise et visiblement pressé de fermer boutique, avait commencé son ménage de façon très bruyante. Le message crié par son balai était clair : « Allez ouste, là-dedans, du balai ! » Bordel de bordel, putain ! J’étais la dernière cliente. Seule dans le troquet. Seule ou accompagnée ? Le coup de nerf a soulevé mes fesses de la banquette comme un ressort, et m’a propulsée d’un trait vers les toilettes. Porte Messieurs. Personne de chez personne ! Pas l’ombre de l’ombre du moindre Apollon ! Impensable ! Il s’était enfui sans rien dire. Il m’avait laissée plantée là. Quel salaud ! Quelle ordure ! Quel connard ! Merde à la fin, c’est le champion du monde de la saloperie, ce connard ! J’y crois pas ! Envolé comme un rêve. Un très mauvais rêve. Un horrible cauchemar.
Le mec du balai cognait de plus en plus fort. « Dégage ! », hurlait son balai. Un balai de sorcière ; je vous l’ai dit, un horrible cauchemar. Je cherchai mon portable introuvable dans mon sac. Petite dose d’agacement en plus. J’aurais dû téléphoner plus tôt. Pourquoi n’avais-je pas téléphoné plus tôt ? Je ne me reconnaissais plus. J’ai fait son numéro. Bordel ! Je ne connaissais même pas son vrai prénom. On n’avait pas eu le temps de se dire nos prénoms IRL ! J’allais quand même pas dire : « Allô, Apollon ? C’est la fille qui rêve. » Je n’ai pas eu ce problème. Car X ne répondait pas. La boîte vocale. Salaud ! Une boîte vocale à la con, avec un message à la con pas perso, répété par la voix de robot d’une nana métallique : « Vous êtes bien au 06… ». Putain de putain ! Pas là l’Apollon sans nom, et même pas sa voix enregistrée, bordel de bordel !
La tête de Père-Lachaise a posé son balai.
— Nous allons fermer, je suis désolé. Alors, pour la petite demoiselle… deux mojitos : 18 euros.
Putain ! Merde ! Comment ça deux mojitos ? Il était pas à moi le second, il était à Apollon (le salaud !). Et il a fini sur le carrelage (et sur le pantalon). Je ne savais plus si ma colère, mon ÉNORME colère, était dirigée contre la tête de Père-Lachaise ou contre Apollon. Tout se mélangeait dans ma pauvre tête en furie, en bouillie, en charpie. Putain ! Des heures d’attente ! À peine trois mots et une fuite dégueulasse ! Sans la moindre explication. Et pour la Charlène l’addition ! Exigée par le patibulaire mec au balai. Le coup de l’addition, aggravé par la tête de Père-Lachaise, était la goutte d’eau (de mojito) qui avait fait exploser ma colère. Mais il y avait plus grave en dessous, beaucoup plus grave, je le sentais dans mes profondeurs souffrantes et bouleversées. Pourquoi Apollon s’était-il enfui, sans la moindre explication ? À cause du pantalon ? Ce n’était pas une raison sérieuse. À cause de moi ? Oui, bien sûr, il s’était enfui à cause de moi. Je ne lui avais pas plu. Je lui avais déplu. Intensément déplu, jusqu’à l’écœurement, au dégoût. J’étais horriblement affreuse à ses yeux, et il n’avait pas osé me dire sa déception. Il s’était enfui comme un lâche. Pourtant il n’avait pas vu mes fesses, bien planquées sur la banquette. Alors mon visage ? Moi ? Moi moi-même ? Horreur des horreurs ! Je m’enfonçais dans un trou noir mortel, humide et froid comme un cimetière. La tête du mec au balai était de circonstance. Le destin l’avait placé là, Père-Lachaise, il était encore plus sinistre que ma sorcière du cul du diable. Je me sentais affreusement seule, abandonnée, vide, presque morte.
Dehors, le temps s’était mis au crachin (le destin vous dis-je). J’avais froid. Très froid. Je tremblais. J’étais seule au monde et gelée. Il était près de 9 heures. Le trajet métro-RER-bus-final serait encore plus long et insupportable que d’habitude. Dans le noir, la pluie, le froid. Trop de noir, trop de froid, j’en avais une overdose. Je voulais de la chaleur. Tout de suite. De la chaleur chaude. Gentille et douce. J’ai pris mon téléphone. J’ai téléphoné à Lena. Il fallait que je sois vraiment perdue. Tout au fond du trou noir pour oser. Avec un mec Bed and Breakfast j’ai toutes les audaces. Pas avec Lena. Jamais je n’ai passé une nuit entière chez elle. Et je lui demandais ça comme ça, à 9 heures du soir.
— Lena, c’est Charlène. Tu devineras jamais ce qui m’arrive… Je devais voir Apollon tu sais… Apollon m’a posé un lapin rue des Lapins.
— Bien fait pour toi ! Qu’est-ce que t’avais à vouloir te frotter à ce vantard de connard ? Je te l’avais dit que c’était un con.
— Oui je suis d’accord, ça je suis d’accord maintenant. Un putain de vieux con, bordel. Mais maintenant je me retrouve toute seule comme une conne, à grelotter de froid sous la flotte à une heure pas possible pour rentrer chez moi.
— Oh ! Il fallait me le dire tout de suite, mon petit cœur en sucre ! Tu n’as qu’à dormir ici. Viens vite te réchauffer. Je te prépare mon chocolat trois étoiles. Tu sais, celui façon de ma grand-mère, chocolat-chocolat, épais-super-épais. Si ça ne te redonne pas le moral, c’est que ton cas est désespéré.
— Vraiment, t’es sûre, Lena, je peux venir, je te dérange pas ?
— Attrape illico le premier métro pour la rue des Blancs-Manteaux, ma toute belle ! Je mets le lait sur le feu. Je t’attends.
Quel amour ! J’étais désespérée et tremblante, enfoncée dans le noir de noir le plus noir. Lena, d’une seule phrase, venait de me sauver. Il y avait tout dans sa voix, toutes les promesses du monde ; lumière, chaleur, caresses. Et même chocolat, son fameux chocolat façon grand-mère à s’en rouler par terre. Je nageais dans le bonheur. Oublié ce vieux con d’Apollon, oubliées les galères glacées du mojito. Toutes mes pensées étaient réunies en un seul rêve. Une sensation. Merveilleuse et chaude. Douce et chocolatée.
Elle m’accueillit de son plus beau sourire. Ça sentait furieusement bon le chocolat chez Lena. Ça sentait la chaleur, la douceur. À peine passée la porte, j’étais déjà bien, enveloppée, caressée, dorlotée. La petite fille qui avait fait une grosse bêtise ne se faisait même pas gronder. Lena comprenait tout. Elle était trop. Elle ne me parla pas d’Apollon. Seulement du chocolat. Jamais je n’oublierai ce qu’elle a fait pour moi ce soir-là. Elle aurait peut-être pu faire encore davantage. Je ne sais pas. Je ne sais pas quels étaient mes désirs dans ce drôle de soir-là. Je ne sais pas ce qui se passe exactement entre Lena et moi. Je ne sais pas ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent, elle. C’est assez étrange. Il y a de la douceur caressante entre nous. Une ambiance chocolat. Des ondes passent c’est évident, même très fort parfois. Seulement des ondes. Ou peut-être aussi des pensées secrètes ? Je ne sais pas.
Lena avait fait un deuxième, puis un troisième chocolat. Une orgie de chocolat. Nous avions discuté jusqu’à minuit (sans jamais parler d’Apollon). Puis est venue l’heure du dodo. Lena s’est dirigée vers la salle de bains.
— Je dors à poil. Ça te gêne pas ?
— Non, non, moi aussi. Toutes façons, j’ai rien avec moi. J’avais juste prévu ma brosse à dents.
Elle a un corps superbe Lena. Je n’ai pas osé lui dire, mais elle a un corps vraiment superbe. Des rondeurs juste rondes comme il faut, sans un flottement flasque, sans un gramme de gras, des chairs tendues sous la peau. Pas un pli, pas un défaut, que du lisse, bordel. Le plus étonnant est que je ne me sentais même pas jalouse, alors que moi c’est plutôt le contraire. Le flasque et les plis (au derrière), je connais. Elle s’était déshabillée la première. C’était à mon tour de jouer. À ce moment l’ambiance bonheur-chocolat s’est un peu fissurée. J’ai éprouvé soudain un léger coup de stress. L’humour, c’est la meilleure façon pour s’en sortir dans ces cas-là.
— Attention ! Attention ! Roulement de tambour. Mesdames et messieurs, venez admirer le clou du spectacle, les fesses les plus molles, les fesses les plus grosses du monde ! Mesdames et messieurs, en exclusivité mondiale, voici devant vous ce soir, le CUL DU DIABLE !
Lena aurait dû rire. Elle n’a pas ri. Elle secouait la tête de gauche à droite pour signifier son désaccord.
— Qu’est-ce que t’as après tes fesses, Charlène ? Tu délires ou quoi ? Elles sont adorables. Avec tes talons, crois-moi, elles laissent pas le badaud indifférent ! Elles sont pas grosses, elles sont rondes. Elles sont pas molles du tout. C’est de la vraie belle fesse, ça, Charlène !
Elle m’avait appelée Charlène, pas Charlette ; on n’était pas là pour déconner. Lena, nue, s’était approchée de moi. J’étais encore habillée, perchée sur mes escarpins. Pour appuyer son propos, elle a tendu le bras, et m’a pris la fesse gauche à pleine main, serrant fort. Elle a répété, vérification faite donc, qu’elle n’était absolument pas molle. Mais tout cela, l’évaluation de ma fermeté fessière, à cet instant, était incontestablement devenue secondaire. Un prétexte. Nous le savions très bien toutes les deux. Lena me faisait face à me toucher, à poil, me malaxant la fesse. J’ai imaginé la suite évidente des événements. Je l’ai acceptée. Avec de l’appréhension. De la réserve (je suis une fille à principes je vous dis). Mais aussi beaucoup de curiosité (de la curiosité aussi vis-à-vis de moi-même). Et tout bonnement du désir. J’avais tellement besoin de douceur et de caresses ! Personne d’autre aussi bien que Lena ne saurait me les donner.
Je me suis mise à poil à mon tour, me suis glissée dans le lit douillet. Il y a eu un petit bisou échangé. Sa chaleur était là, toute proche. Nos ondes se caressaient, s’embrassaient à en perdre haleine. Uniquement les ondes. Pas les corps. Qui sont restés étonnamment sages jusqu’au matin. C’est ma meilleure amie, Lena. Juste ma meilleure amie.
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