C'est arrivé comme ça
Scène de rue
6.
SCÈNE DE RUE
J’étais bien décidée à ne pas arriver en avance, pour éviter toutes les conneries de la dernière fois. Pas trop en retard, faut pas exagérer, mais pas en avance. À 8 h 05, je descendais le trottoir vers le Bar du coin. Il était là, Apollon, grand, droit, immobile, raide comme un piquet. C’en était étonnant de voir comment il était raide comme un piquet. Ça tranchait avec les mouvements de la foule, on avait le regard accroché. Il faisait penser (sans la peinture) à ces mecs qui font la manche en jouant les statues. Apollon en statue ! L’image ne m’a même pas fait rire. Je sentais que cette raideur-là n’avait rien de volontaire, rien de rigolo. En chair et en os, Samy se révélait être conforme à sa conversation. Sans vie.
Il me tournait le dos, fixement donc, et cela par contre m’arrangeait. Je n’avais pas envie qu’il voie arriver de loin le cul du diable. Rapidement, je mis une tactique au point : effectuer un contournement, pour me présenter de face, très près, les yeux dans les siens. Rien de tel qu’un regard, qu’un visage en gros plan, pour masquer des fesses que l’on ne saurait voir. Pirouette superbement réussie ! 20 sur 20 ! J’aurais dû faire du patinage artistique.
Ensuite… comment dire… nous avons eu d’abord trente secondes de bonheur. Enfin, de bonheur… trente secondes d’un truc normal plutôt sympa. Puis, aussitôt après, l’énorme catastrophe. Aucun accident, pas comme le mojito renversé. Mais une saloperie de machin poisseux et pénible qui nous est tombé dessus et nous a engourdis. Ça vient de lui, j’en suis sûre, parce que ça ne m’arrive jamais une chose pareille. Je ne savais même pas quoi raconter pour dérider l’atmosphère. Moi, dont on dit que je n’ai pas ma langue dans ma poche, la reine des bites et autres couilles folles qui font rire l’assistance ! Aucun mot ne sortait de ma bouche. Ni de la sienne, bien sûr, inutile de préciser. Il devait avoir sa mauvaise fée, lui aussi, qui lui avait lancé un maléfice. Pas de grosses fesses (de ce point du vue, il n’y avait rien à dire). Mais une chape de silence. Qui avait le poids du plomb. Elle écrasait la vie. On est allés jusque chez lui comme deux cons bizarres côte à côte. C’était hallucinant, je n’avais jamais vécu une connerie pareille. Et là j’ai compris. Soudain. La lumière. Eurêka ! Il y avait erreur. Stop, stop, on arrête tout, il y avait erreur. J’avais été embarquée dans cette bêtise par une suite de quiproquos, le coup de fil qui avait curieusement tourné. OK, il était beau à en mourir, ça c’était le bon point énorme, incontestable. Mais justement, je ne voulais pas mourir ! J’étais déjà en train de mourir avec ce roi du silence, raide comme un piquet, qui ne souriait que les 29 février. Ah oui, j’oubliais, je m’étais dit, j’avais dit à Léna et je m’étais dit, qu’il s’agissait UNIQUEMENT d’un Bed and Breakfast, justifié par le fait qu’il habite rue des Petits-Lapins. Mais je n’étais plus du tout convaincue maintenant. Je n’avais plus du tout envie. Le principe du Bed and Breakfast, c’est super, mais à la condition d’éviter les mauvaises adresses. J’avais de plus en plus l’intime conviction que le 19 rue des Petits-Lapins était une TRÈS MAUVAISE adresse. Qu’une soirée de galère s’annonçait. Il était 8 heures !!! Comment allait-on passer la soirée ? Il n’était pas trop tard pour abandonner l’idée du Bed and Breakfast, et rentrer chez moi. Boire sa margarita, et rentrer chez moi. Elle va bien rigoler, Lena, quand je vais lui raconter ça ! Elle sera contente, Lena. Ce dialogue intérieur a rendu le silence moins pénible. J’étais décidée. J’avais déjà la tête ailleurs. Même l’escalier ne m’a pas posé problème. Ça, c’est un truc que je déteste vraiment, quand les mecs te font passer devant pour monter. D’où ça vient cette connerie ? Y a pas pire pour planter ses fesses en plein dans le mille de leurs yeux. L’horreur des horreurs infernales pour un cul du diable ! Mais là, je m’en foutais. Je m’en foutais de ce con d’Apollon. Une margarita, et hop ! bye bye, Apollon !
S’il ouvre un jour un bar à cocktails, Apollon, il risque illico la faillite ! Parce que sa margarita, putain ! Le pire c’est qu’il avait l’air fier de lui. Pitoyable ! Il avait dû se tromper dans les mélanges. Ou bien il avait acheté sa tequila en promo chez Leader Price (hypothèse à retenir d’ailleurs, parce que depuis le coup de l’addition, je me méfie sérieusement du radin qui l’habite). Sa margarita, elle arrachait la gueule. Moi, pauvre minette, pas question de jouer les dures (« même pas mal ! ») en l’avalant d’un coup. Alors je sirotais à doses homéopathiques, la bouche en cul de poule, concentrée sur mon effort. Si concentrée que j’en avais un peu oublié le pourquoi du comment. J’aurais déjà dû être partie. D’autant qu’elle était dégueulasse, sa margarita. Qu’est-ce que je foutais encore là, bordel ? Dans son studio, à deux mètres du lit. Le lit ! Je me souviens de l’avoir fixé en arrivant. C’est donc là que j’aurais dû me retrouver, à poil dans ces draps (petit détail : ils étaient froissés et avaient l’air pas très nets) ? Je me sentais bizarre. Bizarre bizarre. Ma tête absente. J’étais vide de moi. Seul mon corps était là. Mon pauvre corps, ma gorge brûlante (putain de margarita !), mes fesses mal assises.
Mes fesses, je suis désolée, mais il faut encore en dire un mot.
En dehors du lit, qui occupait royalement le centre de la pièce (impossible de le manquer !), l’ameublement était des plus réduits. Minimaliste. Mais minimaliste par défaut. Parce que question déco… disons que Samy en était resté au stade étudiant bohème. Petit état des lieux. Il y avait une table encastrée et deux chaises dans la kitchenette, le fameux lit, un vélo, une petite table basse généreusement entourée d’un fauteuil et d’un pouf. Quand nous étions arrivés, après l’escalier pénible, j’ai tout de suite compris que LA scène allait se passer là. On n’allait quand même pas s’asseoir dans la cuisine, ni filer directo au lit (de toute façon, le lit, il n’en était plus question pour moi). Ce serait donc la table basse. Il m’a fait entrer. Et a fermé la porte à clé. Bordel ! Pourquoi donc fermer la porte à clé ? Vraiment pas du genre à mettre à l’aise ! Ce n’était qu’un verrou, d’accord, et il n’avait pas planqué la clé dans sa poche pour m’empêcher de sortir. Halte à la paranoïa, ma belle ! Mais le pire nous attendait. On s’est dirigés vers la table basse (il ne pouvait en être autrement). Je l’ai vu mettre le cap sans hésiter vers le fauteuil, SON fauteuil ! Pas gêné le mec ! D’accord le fauteuil en question n’était pas de toute première jeunesse (sans doute une récupération familiale), un vieux truc pourri tout moche, mais c’était quand même un fauteuil, merde ! Il ne me restait donc que le pouf, du genre ramené du Maroc, mal rembourré en plus. Mais qu’est-ce que je foutais sur ce pouf ? Il était bas, déjà c’est pas très commode pour s’asseoir. Il avait été rempli au centre, avec quelque chose de dur. Normalement c’est creux et mou. Tout le contraire. Super instable. J’étais condamnée à bien appuyer mes pieds au sol et à garder tendus les muscles de mes cuisses. Je n’étais plus Lafillekirev mais Lafilleridicule, d’autant que je devais endurer bêtement ce supplice en solitaire (Monsieur s’était planqué dans la cuisine, pour préparer sa fameuse margarita !!!). Sans en profiter pour me sauver, ou au moins oser m’asseoir dans le fauteuil qui me tendait les bras. Mais quelle conne, franchement !
Et la lumière ! L’ampoule nue au milieu du plafond crachait une blancheur blanc de blanc. On en était presque verts tellement elle crachait blanc. Bonjour le romantisme ! Lafillekirev se sentait de plus en plus loin du rêve. Mais qu’est-ce que j’attendais pour partir ? Mon cerveau, enfin, a recommencé – tout doucement – à fonctionner. Il fallait que je me sauve, que je me tire au plus vite.
Hélas, c’est à ce moment que Samy (lui si taiseux !) s’est mis à parler.
— Je sais pas… tu veux que je mette de la musique ?
— Non… non... C’est juste la lumière… Ton ampoule, elle éclaire pas à moitié, dis donc ! C’est pas que je… mais…
— Oui, oui, je suis d’accord, c’est pas… j’ai des bougies… si tu veux, je peux mettre une bougie…
— …
— Je mets la petite bougie ?... Oui ?
— Oui.
Quelle conne, mais quelle conne !!! Au moment où je décide de me barrer, je lui dis d’éteindre la lumière et d’allumer une bougie ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Je croyais que mon cerveau avait recommencé à fonctionner, mais il était vraiment au ralenti, putain ! Nul !
J’ai tellement mes fesses dans la tête. C’est ça l’explication. J’ai tellement mes fesses dans la tête que la seule évocation de la bougie avait déclenché une pensée réflexe, complètement idiote. La bougie réglait le problème des fesses. Quasiment la pénombre. Je pourrais me mettre à poil sans exposer ma catastrophe portative. Sauf que. Sauf que je venais de décider de m’enfuir et qu’il n’était plus question de plumard. Comment avais-je pu oublier ça ? Parce que mes fesses me font perdre la tête ! Quand elles s’installent soudain dans mes pensées, plus rien d’autre n’existe, il n’y en a que pour elles. Je m’étais piégée moi-même avec ce oui imbécile. Par la faute de mes fesses. Satané cul du diable !
Il alluma sa bougie à trois balles (sans doute achetée à Leader Price, elle aussi). Et là… oh bordel de bordel ! J’ai senti arriver la scène culte du film d’horreur. Apollon va croquer Fillekirev. Il s’approchait de moi. Il tentait de plier sa grande carcasse pour la poser sur le bord du pouf. C’était parti ! Foutue ! De ma faute. Quelle conne ! De plus, tout cela commençait très mal. Tragiquement mal. Comiquement mal. J’étais toujours les pieds bien à plat (quoique, avec mes escarpins…), les fesses pile au milieu du pouf, pour préserver mon fragile équilibre. Ce con ! Il pensait pouvoir s’asseoir à côté de moi ! Nous allions nous casser la gueule, c’était évident. Rouler par terre en fracassant les margaritas, renverser la bougie qui allait mettre le feu. J’allais mourir comme Jeanne d’Arc. Quand mes rêves partent en couille de cette façon, c’est toujours mauvais signe. Ce qui était en train de se passer était effectivement encore plus grave. Pas de bûcher, pas de Pucelle. Mais un Samy collé à ma pauvre personne, ou plutôt, agrippé. Encore plus crispé que moi, pour ne pas choir dans le gouffre. Toutes mes pensées, toutes nos pensées j’en suis sûre, étaient concentrées sur cet unique objectif : éviter la chute. Fini le film d’horreur, je visionnais dans mon petit cinéma des trucs genre Charlot ou Buster Keaton. J’étais repartie dans un autre scénario loufoque (sans doute encore un mauvais signe). Les scènes burlesques me donnèrent envie de rire. Et de raconter bientôt cette histoire de dingue à Lena ; À deux sur un pouf, ou Au bord du précipice. Ce rire intérieur m’a fait du bien. Je me suis décontractée mentalement (pour les muscles c’était impossible). Pourquoi m’en faire après tout ? La situation était juste un peu pénible. Il s’agissait d’un strict Bed and Breakfast. Dont l’adresse n’était pas bonne, même très mauvaise. Accueil glacial, margarita dégueulasse, mobilier pourri : 0 sur 20. Mais puisque j’avais réservé pour une nuit, il me fallait accepter l’inéluctable à venir, et patienter jusqu’au café du matin. Putain ! La soirée promettait d’être longue.
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