C'est arrivé comme ça
Le crapaud
11.
LE CRAPAUD
Les semaines qui ont suivi ne sont pas très intéressantes à raconter. Je me sens fatiguée. J’étais retournée chez moi. Chez ma mère. J’avais pris une douche interminable. Les factures d’eau, j’en suis sûre, sont en lien direct avec les problèmes dans la tête. Mais la douche n’avait rien résolu. J’avais beau tourner mon « oui » dans tous les sens, je ne voyais plus trop comment expliquer à Samy. Il est gentil, Samy. Et puis il y avait les chaussures. Et puis le risotto au safran. Bref, je n’ai plus trop envie de penser à ça, mais j’avais fini par me dire que quitte à retourner chez Samy un jour ou l’autre, autant que ce soit le surlendemain, comme prévu. Ça m’évitait un coup de fil pénible. Dans quinze jours ou après-demain, c’était pareil après tout. Pourquoi me torturer les méninges pour ce détail ridicule ? Je n’ai plus trop envie de penser à ça. Peut-être que c’est là que tout s’était décidé ? Sous la douche. Je ne sais pas.
J’étais venue à l’heure dite pour le risotto au safran. Dans l’escalier, à la troisième marche, celle au pavé cassé, j’avais compris que cette fois, irrémédiablement, quelque chose était en train de basculer dans ma vie. Ce décor lugubre était en train de me rentrer dans la peau. L’homme à l’oreille coupée, plus livide que jamais, me semblait avoir un regard sinistre. Un regard qui me regardait. Je sortais du boulot, j’avais presque l’impression de monter chez moi. Mon régulier m’attendait. Mon régulier, il fait bien la cuisine (ça c’est un bon point). C’est un mec superbe (bon point aussi). Mais ma jeunesse était en train de foutre le camp, bordel ! J’étais en train de mourir. Et mes rêves dans tout ça ? Les milles folies les plus folles ? Les vibrations sans contraintes ? L’ivresse de l’aventure ? J’étais trop jeune pour mourir, putain. Pourquoi je montais encore ce putain d’escalier ?
J’étais entrée. Il y avait eu le risotto. Excellent. Un gigondas ; ce soir-là c’était gigondas. Un peu costaud pour le risotto, mais plein en bouche et chassant vite les idées grises. Excellent. Il y avait eu le baiser au bord du lit. Il y avait eu les exercices nocturnes. Excellents. Il y avait eu la grosse surprise du breakfast. Excellent (du fromage ! du jambon !). Des choses plutôt bien, tout ça. Mais je voyais mon existence s’installer bizarrement dans une drôle de vie à deux. À vitesse accélérée. Effrayant. Une vie à deux qui avait déjà ses routines, putain ! Quand je dis que je voyais, c’est vraiment ça, je le voyais, je me voyais, j’étais spectatrice d’un film dans lequel je jouais le premier rôle, le rôle de Bobonne-Charlène. C’était moi sans être moi, cette Charlène-là. Non, ce n’était pas moi, ce n’était pas possible, tout cela allait s’arrêter. Il était juste question d’un risotto et de quelques câlins, je pourrais débrancher quand je voudrais, tout cela allait s’arrêter. C’est vraiment ce que je me disais, je pensais que tout cela allait s’arrêter. J’allais redevenir la Charlène d’avant.
Cela ne s’est pas arrêté. Je n’ai guère envie de raconter cette période étrange, mes souvenirs sont très vagues d’ailleurs. Comment pourrait-on se rappeler du silence ? Des dialogues muets ? J’avais engagé un dialogue muet avec le peuple des objets (avec Samy aussi, mais ça c’est autre chose). Je les voyais changer, je sentais bien qu’ils changeaient. Et à mesure qu’ils changeaient, c’est moi aussi qui devenais une autre. La Charlène de chez Samy. Il faut se méfier des objets, je vous le dis. Ils ont l’air de rien, ces cons, immobiles, silencieux, fondus dans le décor. En réalité ils nous guettent, tremblant d’impatience à l’idée de nous piéger. Ils nous capturent par la mémoire de nous-mêmes, qu’ils enregistrent dans leur coin, sans rien dire. Et le tour est joué. Ensuite, quand on les touche, quand on les regarde, ils nous renvoient cette mémoire à la face, et nous lancent dans un chemin qu’eux ont balisé, les salauds. Et croyez-moi, ça devient vite difficile de faire marche arrière. Ils pèsent beaucoup trop lourd. Sous leur apparence ridicule (balai, vélo, marche d’escalier), ils forment une armée immense. Qui combat comme un seul homme, dans une seule direction, avec une seule idée dans la tête : nous faire perdre la folie de la jeunesse. Ils ont une force inimaginable. La force des choses. Je me suis installée chez Samy. Par la force des choses.
J’étais venue avec un gros sac. Peut-être trop gros pour une nuit. J’avais apporté un drap de bain, un vrai, le mien, gigantesque. Plus question de me retrouver avec un mouchoir de poche sur les fesses. Du shampooing, du savon douche, de la lotion hydratante à l’amande douce… une bonne demi-douzaine de flacons. La salle de bains était transfigurée. Elle se remplissait, prenait des couleurs, mes couleurs. J’avais la curieuse sensation de commencer à me sentir un peu chez moi. Même les objets les plus étrangers, les plus rétifs, se laissaient maintenant domestiquer. Le mécanisme bizarre du robinet devenait moins bizarre ; il suffisait de taper un grand coup sur l’anneau glissant pour que l’eau s’oriente vers le flexible de la douche. Les variations brutales de températures étaient habituelles ; il suffisait de se dire pendant cinq secondes que l’eau glacée est bonne pour la santé (je sais pas si c’est vrai mais j’avais lu ça dans un journal). J’étais venue aussi avec plus de vêtements qu’il n’en fallait pour une seule journée. Peut-être trop. Mais je ne voulais pas revivre la honte de la dernière fois à l’agence. Samy a libéré la moitié de sa petite penderie. La moitié ! C’était exagéré. Bien commode pourtant. J’ai accepté. Quand j’ai mis mes fringues sur ses cintres, j’ai senti qu’une nouvelle étape venait d’être franchie. Ses cintres allaient devenir les miens, ils l’étaient déjà un peu, se métamorphosant sous mes yeux, je serais donc du côté gauche de la penderie, mon coin à moi dans ce monde commun qui m’enfermait de toutes parts. J’aurais dû crier, hurler ma révolte. Mon corps cependant obéissait, j’étais étonnamment passive. Il est très pénible pour moi de me souvenir de ce moment de ma vie, vraiment très pénible. Cette passivité était incompréhensible, ça ne me ressemblait pas du tout. Je me disais que c’étaient juste quelques vêtements sur des cintres, que ça ne prêtait pas à conséquence, que tout cela allait s’arrêter bientôt. Après le risotto.
Cela ne s’est pas arrêté. Bien au contraire. À chaque voyage rue des Petits-Lapins, j’amenais des choses nouvelles. Utiles parfois, indispensables (ma cafetière, un désodorisant pour les toilettes, une chaise pliante pour remplacer le pouf). Des choses pour le fun aussi. En quelques semaines, babiole après babiole, j’avais presque refait toute la déco. J’étais de plus en plus spectatrice de Bobonne-Charlène qui s’agitait dans son film, me demandant quand la vraie Charlène allait se désengluer de ce cauchemar. Un cauchemar confortable, mais un cauchemar quand même. Le peuple des objets étouffait ma jeunesse. Je crois me rappeler que j’attendais une occasion, un prétexte. Je me disais que ça viendrait un jour, que quelque chose arriverait, un événement clair et net, qui me permettrait de hurler, de tout envoyer balader, de me libérer, de revenir enfin à la vie.
Le pire je crois dans cette histoire est que cet événement est arrivé. Et que je n’ai rien dit. J’étais pourtant très fatiguée ce soir-là, énervée par ce qui s’était passé à l’agence. Le pavé de la troisième marche m’était apparu encore plus cassé que d’habitude, le Van Gogh encore plus livide et sinistre. Samy m’avait ouvert avec des yeux brillants de bonheur, un sourire immense.
— Il y a un cadeau… pour toi…
— Un cadeau ?
— Oui, un cadeau, je crois que ça va te faire plaisir.
Il était tellement rayonnant que je m’attendais à une sorte de miracle incroyable. Peut-être la fin du cauchemar ? Il m’a entraînée près de la table basse, le sourire encore plus immense, débordant de bonheur pour la joie qu’il pensait sans doute me donner. Ma chaise pliante avait été remplacée par un nouveau fauteuil. Enfin, nouveau, c’est une façon de parler, parce que c’était un vieux truc, aussi à la con que le premier, celui de Monsieur. Il écarquilla les yeux tant son rayonnement intérieur était devenu intense, en fixant le fauteuil. Putain, je ne voyais aucun miracle, moi ! Et c’était bien le fauteuil qu’il regardait, ce con, le fauteuil à la con ! Qu’est-ce que ça voulait dire cette connerie ?
— C’est un crapaud.
— Quoi ?
— Un crapaud.
— Un crapaud ?
— Oui, ce type de fauteuil, ça s’appelle un crapaud. Je sais que t’aimais pas le pouf. Je l’ai fait pour toi.
— Putain !
Samy m’avait montré ses mains en me disant qu’il l’avait fait pour moi. (Ses grosses mains. Si douces.) Samy, j’ai oublié de vous dire, il fait des fauteuils. Son art en fait, son « un peu art », c’est ça, c’est les fauteuils, il est artiste en fauteuils. Des fauteuils à la con, du genre vieux machins raides avec des vieux tissus, des Louis-machin-chose. Et ce fauteuil-là, putain, il s’appelait un crapaud. Un crapaud ! Samy, aux allures de prince, Samy qui aurait pu être mon prince, m’offrait un crapaud, et il était tout fier de lui. Mais quel con ! Un crapaud ! Le problème, le pire, c’était pas le crapaud en fait. Je m’en foutais du crapaud. C’était la vision d’horreur des deux fauteuils face à face. Deux petits vieux, putain ! J’étais en train de devenir deux petits vieux ! J’avais été si surprise que le souffle m’avait manqué quelques secondes. J’ai réussi à ne rien montrer, impavide. Samy était si excité qu’il n’a même pas remarqué mon masque de raideur.
— Il te plaît ?
— Oui, c’est très gentil, Samy. Merci.
Je n’avais pas hurlé. Même pas un tout petit cri. Je n’avais rien dit. J’avais dit merci. Pourquoi, pourquoi, bordel ? Pour plein de raisons sans doute. Il n’y avait pas que du cauchemar dans cette histoire à la con. Samy était gentil, beau comme un dieu, il faisait bien la cuisine. Samy avait compris. Il avait accepté que je ne foute pas mon ancienne vie en l’air ; je la gardais à mi-temps. Même un peu plus. En fait c’est assez compliqué, on avait, disons, divisé en trois temps. Ou plutôt c’est moi qui avais divisé en trois temps, et Samy n’avait pas été contre. J’avais gardé mon monde à moi chez maman, j’y allais deux-trois fois par semaine. Je repartais avec ma valise pleine de choses, pour la rue des Petits-Lapins. J’avais un chez-moi chez ma mère et un chez-moi chez Samy. Mais chez Samy, il fallait encore diviser en deux. On avait vite vu que ça n’allait pas coller, moi du soir et lui du matin. J’allais péter les plombs si on me demandait de me coucher pire qu’une poule et de me lever dès potron-minet. On a passé comme un contrat : j’aurais droit à deux sorties environ par semaine. La fête, putain ! L’éclate totale, jusqu’à plus d’heure, avec Lena, les copines, la folie. Ensuite, petite récupération rapide, très commode, au Bed and Breakfast Samy juste à côté de l’agence. En contrepartie, Samy avait repris son vélo, à 6 heures tous les matins. Ça nous est arrivé une fois de nous croiser dans l’escalier, moi vers le haut, lui vers le bas. On avait d’ailleurs bien rigolé. Le contrat arrangeait tout le monde. Et puis, on avait aussi nos soirées à deux. La super bouffe, les câlins, de mieux en mieux les câlins (Samy n’avait plus ses moments bizarres). Alors le fauteuil finalement, c’était pas si grave, c’était pas ma vie, c’était un tiers de ma vie. J’étais devenue deux petits vieux dans seulement un tiers de ma vie. Il n’y avait pas de quoi en faire un drame. Ma vie, elle s’était enrichie. J’ai toujours rêvé d’être plusieurs personnes en une seule, et là, j’étais devenue trois Charlènes : la Charlène à sa maman (qui dormait dans son petit lit avec, pas loin, sa poupée d’enfance), la Charlène à Samy (qui dans le lit se laissait prendre par l’art secret de son bel Apollon – pas l’art des fauteuils, non, son art secret des caresses –), et la Charlène reine de la nuit, toujours vivante, qui pétait le feu et ne retrouvait son lit (vide de Samy, encore chaud de Samy) qu’au petit matin.
Tout cela faisait des raisons très valables. Je n’étais pas enfermée, juste enfermée pour un tiers. Confortablement enfermée en plus, avec bonne bouffe, caresses et compagnie. Ma sensation d’étouffement était donc en partie imaginaire. Je n’avais pas à me révolter contre le crapaud. Mais je savais, je sais bien, que le motif profond de mon silence se cachait ailleurs. J’avais peur.
J’ai trente-quatre ans (trente-trois ans et demi à l’époque). Je n’avais pas vu le temps passer, pas vu que le temps passait si vite. Avec Lena et les autres, sur le web, dans les soirées, je m’imaginais encore être une gamine. Folle, légère, insouciante. Je croyais avoir une vie sans fin devant moi. Je croyais que la vie me réserverait mille surprises, fabuleuses. C’est pour ça que j’étais Lafillekirev, que j’aimais tant rêver. Samy avait brisé mes rêves. C’était pas sa faute, le pauvre. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment Samy qui les avait brisés. C’est quand j’avais vu que je ne me révoltais pas, que je me laissais engloutir sans rien dire par le monde des objets. Je ne me révoltais pas parce que je venais de comprendre. Comprendre que beaucoup de temps était passé. Que le temps filait très vite. Que les jours de ma jeunesse, de ce que je croyais encore être ma jeunesse, étaient comptés. Que ma vie ne pourrait pas continuer longtemps ainsi, avec Lena et les autres folles. Ma jeunesse était en train de mourir. Et je ne devais pas m’entêter. Une autre vie était possible, beaucoup moins drôle, mais avec quelques agréments. Il fallait réfléchir à l’avenir. Très vite. Maintenant. Pourquoi pas Samy après tout ? Il était beau, gentil, il faisait bien la cuisine. Il était parfait à propos du cul du diable. Il avait accepté le contrat qui me donnait l’impression de continuer un peu comme avant. L’appartement rue des Petits-Lapins était très commode juste à côté de l’agence. Et puis c’était la première fois que je m’installais vraiment avec quelqu’un. Des mecs, il y en avait eu dans ma vie, beaucoup, énormément. Toujours de passage. C’était la première fois que je m’installais avec quelqu’un, et il n’y aurait peut-être pas une seconde fois de sitôt. C’était pas terrible cette vie à deux sans rires et peu causante, Samy avait un côté « Vieille France » qui était vraiment chiant. Mais qui disait que je puisse trouver mieux un jour ? Le temps commençait à presser. Samy était gentil. Il était beau comme un dieu. Bien des choses expliquent que je n’aie rien dit en voyant le crapaud. Bien des choses sans oublier la principale : j’étais en train de changer, j’étais déjà devenue un peu une autre. Six mois de cohabitation étrange – ma vie avec Samy – avaient transformé ma façon d’agir au quotidien, ma façon de penser, ma façon de parler. Putain ! Je fais même des vraies phrases maintenant ! C’est tout juste s’il me reste un « putain ! » ou un « bordel ! » de temps en temps, je ferais honte à Lena.
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