C'est arrivé comme ça
Il ne faut jamais désespérer
5.
IL NE FAUT JAMAIS DÉSESPÉRER
Quel salaud ce con d’Apollon ! Je voulais savoir. Pourquoi il était parti comme ça sans rien dire, le salaud ! Pourquoi ? Pourquoi bordel ! Je savais que ça servait à rien, mais je continuais à téléphoner à sa boîte vocale de voix métallique de nana à la con. « Vous êtes bien au 06… » Bordel de merde ! Il devait repérer mon numéro, et ne pas me répondre, le salaud. Je voulais savoir, je voulais savoir ! L’entendre, lui, me dire ce qui s’était passé.
J’avais proposé à Lena une petite gâterie chez Ladurée rue Royale après le boulot. C’était bien le minimum pour la remercier. Pour moi, juste un macaron pistache (je fais gaffe à mes fesses, c’est là que ça va se mettre quand je dérape). Lena, elle, elle prend toujours une religieuse. La religieuse, c’est encore pire que l’éclair, il y a de la crème au beurre en plus. Elle avale tout et ça lui fait rien, la salope. Elle ne connaît pas son bonheur. Je l’avais invitée aussi pour lui demander de me prêter son portable. C’était pas idéal de téléphoner devant elle, mais je n’ai rien à cacher à Lena.
Il m’a répondu, le salaud ! Enfin le son de sa voix ! Et pas trois mots : la conversation la plus longue de notre histoire ! De son côté, il faut dire que le vocabulaire ne s’était pas beaucoup enrichi. Les deux tiers n’étaient que répétitions assommantes de « D’accord, d’accord » et de « Je m’excuse, je m’excuse ». Ça, pour s’excuser, il s’est excusé ! « Je m’excuse, je m’excuse, je suis désolé, je m’excuse. » J’ai été obligée de lui dire d’arrêter, ça devenait pénible à la fin ! Il est bizarre Apollon. Ce grand corps, cette présence, ce regard. Et là, j’avais l’impression d’entendre un petit garçon, complètement perdu, le petit gentil qui fait jamais de conneries et qui venait de faire une grosse bêtise. Ça a été plus fort que moi, il m’a fait pitié, ce con. Je sais, j’aurais pas dû réagir comme ça, je téléphonais pour l’engueuler, ce salaud. Je n’avais plus envie de hausser la voix. Il me faisait presque de la peine, mon pauvre petit Apollon.
Autant dire que j’étais pas fière devant Lena. Je lui avais annoncé la couleur, tout énervée : « Si je l’ai, ça va chauffer bordel, tu vas voir ça ! On n’a jamais vu un con pareil, le salaud ! »
Et là, rien, ça chauffait pas du tout, j’étais même à deux doigts de fondre comme un sucre d’orge. J’avais oublié la raison de mon appel, je n’entendais que sa petite voix malheureuse. Le sourire moqueur de Lena m’a obligée à me ressaisir. Il fallait absolument que je l’engueule, au moins un peu, un tout petit peu. J’ai alors pensé à l’addition. C’est vrai que j’avais tout payé, le salaud ! Je lui ai dit que ç’avait été la cerise sur le gâteau. Il a eu l’air tout surpris. Et ça a déclenché un nouveau concert de « je m’excuse, je suis désolé, pardon » ! Il y a des choses étranges dans la vie. On croit qu’il fait noir et le ciel est blanc, on croit qu’il fait blanc et le ciel est noir. J’avais réussi à engueuler (un tout petit peu) mon Apollon sous la pression de Lena qui souriait en douce. Lena-chocolat qui m’avait consolée quand j’étais au fond du trou. Or c’est précisément ce faux coup de gueule qui m’a précipitée vers lui. Pas précipitée dans ses bras, faut rien exagérer. Juste pour prendre un verre. Mais un verre chez lui (il m’a proposé une margarita, je ne l’en aurais jamais cru capable !), ce qui veut tout dire (au minimum Bed and Breakfast). C’est venu de moi, de moi toute seule. J’ai parlé sans réfléchir, comme ça. Je lui ai dit qu’il me devait une tournée. C’était pour plaisanter. Enfin je ne sais pas. C’était une petite phrase lancée à la volée, comme ça, insouciante, légère et court vêtue. Un minuscule grain de folie. Je ne peux pas vivre sans un grain de folie. Et ça avait enclenché la machine infernale, qui nous entraînait sans que nous l’ayons décidé. Il m’avait répondu (évidemment) « D’accord », j’avais demandé « Où ? Quand ? ». On avait dit OK pour jeudi. Et convenu que c’était aussi simple chez lui. Il avait proposé une margarita. C’était reparti pour un tour !
On s’était dit au revoir. Ah, au fait, on s’était quand même donné nos prénoms avant de raccrocher, il était temps ! Donc, il s’appelle Samy, Apollon. Je trouve ça mignon, Samy. Moins con qu’Apollon. Lena me regardait sans rien dire. J’avais la honte totale. Aucun orgueil la nana, une serpillière, une nullasse. Alors que j’ai dix tonnes de colère à crier, je ne dis rien, j’efface tout, j’oublie tout, et c’est moi qui lui propose une nouvelle date, chez lui. Devant Lena. Putain, mais qu’est-ce que c’était que ce bordel ? Lena s’est mise à rire. Elle a pris une voix aigrelette de dessin animé. « Génial la margarita, génial !!! Oh mon bel Apollon, merci ! Merci de m’avoir posé un gros lapin rue des Petits-Lapins ! Oh, merci de m’avoir laissé me geler les couilles dans la pluie et le froid ! De n’avoir pas répondu à mes appels. Merci ! Merci ! Génial la margarita ! Merci ! »
Elle avait raison, putain ! J’étais une moins que rien, une girouette sans cervelle. Il fallait à la fois que je lui réponde, que je me défende, et que je remette mes idées en ordre, pour moi. Parce que c’était un putain de bordel dans ma tête.
Eurêka ! Un éclair de lumière ; j’avais la solution. J’avais eu un petit coup de mou, mais d’une volée de baguette magique la fée Charlène avait remis son monde à l’endroit. J’ai pris le temps de bien expliquer à Lena, de façon méthodique et argumentée. Car elle n’était pas seule à entendre. Moi aussi j’écoutais. Je parlais et je m’écoutais. Pour me convaincre par mes propres paroles.
« Tu déconnes Lena. C’est marrant ton truc, t’as raison, je suis d’accord. Bon c’est vrai je ne l’ai pas engueulé, ça c’est vrai, j’ai manqué de couilles, j’suis d’accord. Mais la question franchement, c’est qu’il habite rue des Petits-Lapins. Un point, c’est tout. Rue des Petits-Lapins ! Je peux pas rater un coup comme ça, un Bed and Breakfast rue des Petits-Lapins, bordel ! Et puis, peut-être qu’il est champion du monde des cocktails. Une margarita rue des Petits-Lapins, franchement, ça se refuse pas. »
Il ne faut pas se compliquer la vie, telle est ma philosophie. Les réflexions à se mordre la queue, ça ne mène qu’à tourner en rond. On peut tourner en rond toute une vie comme ça, sans avancer d’un centimètre. Moi, je suis la nana qui avance plus vite que son ombre. Pan ! Pan ! Moi pas peur de Samy le cow-boy ! La vie pète le feu. Même pas peur de ce con d’Apollon. Le dieu de la margarita ! Moi juste envie d’une margarita géniale rue des Petits-Lapins, d’un dodo sympa, d’un bon gros café avant 9 heures. C’est tout, rideau ! Faut pas se compliquer la vie.
Seuls deux ou trois détails me chatouillaient les méninges. Ma tenue de gala (talons ? baluchon ?). Le problème du coucher tôt (qu’allait-on faire ? jouer aux cartes ?). Et le lieu de rendez-vous, à 8 heures pile, devant le Bar du coin. Sur la question de l’heure, j’avais élevé le ton, et lui avais dit que je piquerais ma crise s’il était en retard. Il m’avait juré le contraire. Mais pouvait-on se fier à lui ? Le passé ne plaidait pas en sa faveur ! Et si je me trouvais encore à faire le trottoir devant le Bar du coin ? Donc, pas question de mettre ma petite robe noire. Elle avait pourtant ma préférence pour jeudi. Snif ! Snif ! Exit la petite robe trop courte, ce sera jeans. Sans baluchon, comme l’autre fois. Avec mes talons cependant. Oh oui ! Les talons, oui ! Ceux qui me remontent la fesse et me la font dure. Ma brosse à dents, mon string et mes mocassins dans mon sac. C’était vraiment reparti pour un tour, un peu trop semblable au (catastrophique) premier. Je commençais à être un peu moins sûre de moi.
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