C'était demain
Chapitre 9
C ’EST UNE BLAGUE, SONGEA-T-ELLE EN LE DÉVISAGEANT, perplexe. Quel charabia ! Ce type est fou !
La tolérance de la jeune femme avait des limites. Et elle ne pouvait plus supporter d’entendre ce petit homme divaguer de la sorte sur la quatrième dimension. Elle se leva lentement.
« Herbert ?
— Maintenant que tu es au courant, affirma-t-il sans réfléchir, je peux te dire que je déteste qu’on m’appelle par mon prénom. Je suis H. G. Wells et je préfère qu’on utilise mes initiales.
— H. G. Wells ? » Elle ne s’attendait pas à ça. « Et Shakespeare nous attend au coin de la rue, c’est ça ? demanda-t-elle, sarcastique.
« Plaît-il ?
— Je crois que tu ferais mieux de partir, maintenant », dit-elle avec un léger tremblement dans la voix.
Elle vit ses yeux s’écarquiller, puis s’assombrir comme si on venait d’éteindre la lumière qui les éclairait.
« Tu ne me crois pas, dit-il d’un ton morne. Un instant, j’ai cru... » Il fit un pas vers elle, les bras tendus. « Amy, il faut que tu...
— Ne t’approche pas de moi, je t’en prie ! »
Il soupira amèrement. « Je m’y attendais. Je savais qu’en te disant la vérité je gâcherais tout. Mais il fallait que tu saches. Je ne pouvais pas jouer plus longtemps cette comédie ridicule et continuer à me faire passer pour un sujet britannique incroyablement naïf, surtout si nous devions...
— Si nous devions quoi ? »
— Rien. Tant pis, plus rien n’a d’importance désormais. »
Il se dirigea vers la porte, la tête basse, l’air accablé.
« Qu’est-ce qui n’a plus d’importance ? »
Il tourna la tête. « C’est vraiment regrettable.
— Qu’est ce qui est regrettable ? De quoi est-ce que tu parles ?
— Je ne sais pas si c’est réciproque, mais il se trouve que je suis tombé amoureux de toi. »
Elle le regarda, désemparée, hébétée.
Alors, il se laissa tomber sur le canapé, les épaules secouées de sanglots. Essuyant ses larmes d’un geste rageur, il s’écria : « Dieu n’existe pas ! Un être suprême ne créerait pas un être humain pour se désintéresser ensuite à ce point de son sort !
— Herbert, est ce que ça va ? » Elle aurait aussi bien pu se retourner la question. « Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qu’il y a ? »
— Mais je viens de le dire ! Je m’appelle H. G. Wells et je suis né en 1866. Et je ne suis pas venu ici dans un vulgaire aéroplane, mais dans une machine à explorer le temps que j’aimerais en ce moment même ne jamais avoir inventée !
« Et je n’aurais probablement jamais atterri ici si le docteur Leslie John Stephenson ne s’était pas enfui dans ma machine. Ce n’est pas un assassin ordinaire, ma bonne amie ! Oh non, loin de là ! Je ne sais pas ce que tu as retenu de tes cours d’histoire, avec tes Robert Kennedy et consorts, mais le malfaiteur que je recherche s’appelle Jack l’Éventreur ! »
Il est vraiment taré, se dit-elle et Dieu sait pourquoi il mentionne Jack l’Éventreur ! Amy lançait des regards affolés autour d’elle, cherchant de quoi se défendre, le cœur battant à tout rompre.
Il se leva du canapé. « Ce n’est pas la peine, dit-il avec une infinie tristesse. Autant chercher à expliquer à ce divan qu’il est composé – comme moi – d’électrons perpétuellement en mouvement. » Vaincu, il se dirigea lentement vers la porte.
Il avait peut-être le cerveau dérangé, mais manifestement il ne lui ferait pas de mal. En fait, plus elle l’observait, plus il avait l’air normal. Courage, se dit-elle en se redressant. Tu ne vas pas le laisser partir comme ça, ce serait trop facile. Il te doit des explications.
Il avait posé la main sur la poignée de la porte quand elle lança : « Attends ! »
Il courba le dos et appuya son front contre la surface froide et lisse.
« Viens t’asseoir. »
Il retourna jusqu’au canapé et s’assit tout au bord, avec un air de chien battu. Elle se pencha en avant. Tout cela était-il plausible ?
Venait-il d’une autre galaxie ? Un extraterrestre qui se serait métamorphosé en adorable petit gentleman anglais ? Elle frissonna. S’il s’agissait effectivement d’une rencontre du troisième type, alors elle avait couché avec un monstre ! Et si sa forme naturelle était celle d’un insecte et qu’elle se retrouvait enceinte... Mais non, se dit-elle, ce serait surréaliste.
Elle parvint finalement à rassembler ses esprits et sourit amèrement. Premièrement, cet homme était naïf et faible. Deuxièmement, c’était elle qui avait pris toutes les initiatives, elle qui s’était engagée. Troisièmement, elle lui avait manifestement fait peur. Quatrièmement, il avait utilisé ce moyen étrange pour s’extirper d’une situation délicate – il s’attendait peut-être à une nuit sans lendemain et s’était soudain rendu compte qu’il avait des sentiments pour elle. De ce fait, il tentait tout bonnement de lui montrer qu’il n’était pas libre. C’était ça, purement et simplement, quoi qu’il ait pu raconter sur sa femme dans un cottage au bord de la mer. Il n’était pas à la recherche d’un assassin, plus probablement venu acheter des livres pour la bibliothèque de l’université d’Oxford. Oui, ça ne pouvait être que ça.
« Pourquoi ne l’as-tu pas dit tout de suite ?
— Plaît-il ?
— Pourquoi n’as-tu pas dit que tu étais marié ? Que croyais-tu que j’allais faire ? Te tirer dessus ? J’ai déjà couché avec des hommes mariés, tu sais ! »
Il rougit.
Ha ha, songea-t-elle, j’avais raison !
« Quelle ironie !
— Quelle ironie ?
— Quand je pense qu’un jour ou l’autre je parviendrai peut-être à te prouver que je suis bien H. G. Wells, l’écrivain et inventeur londonien, et que je viens de 1893, mais que jamais je ne pourrai te convaincre que mon cœur est libre, je juge la chose piquante.
— Oh, allez, Herbert !
— H. G., la reprit-il.
— Bon, d’accord, H. G. ou ce que tu voudras ! Puisque tu n’as pas le courage de le reconnaître, dis-moi au moins pourquoi tu as imaginé toute ces conneries de voyage dans la quatrième dimension. Il doit bien y avoir une raison !
— Effectivement.
— Alors, laquelle ?
— C’est la vérité.
— Oh, et puis merde ! » Elle se rejeta en arrière dans son fauteuil et leva les yeux au ciel. « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à te demander de partir. Je suis désolée.
— Et si je te prouvais que je suis bien H. G. Wells ? Et que je suis effectivement arrivé à San Francisco dans une machine à explorer le temps ?
— C’est impossible.
— Rien n’est impossible, si l’on tient compte des mystères de la science et de la technologie.
— Écoute, n’en parlons plus, d’accord ? Et referme la porte derrière toi en sortant. » Elle détourna la tête et serra les paupières, sans parvenir à ignorer un élan de curiosité.
« Écoute, j’avais raison sur le fait que Stephenson est toujours vivant, n’est-ce pas ? C’était la vérité ?
— Oui.
— Et si j’avais les moyens de t’apporter la preuve que je suis bien qui je suis !
— Ok, ok ! Laisse-moi réfléchir un instant, s’il te plaît. » Tout en se rongeant les ongles – une habitude qu’elle avait perdue depuis l’âge de huit ans – elle s’abîma dans ses pensées. Elle poussa un soupir. S’il ne lui mentait pas délibérément, son histoire n’en demeurait pas moins impossible. Elle devait tirer les choses au clair, le suivre jusqu’au bout.
Amy se leva de sa chaise. Légèrement étourdie, elle dut se tenir la tête. Puis elle sourit. Son vertige n’était pas dû au tumulte de ses sentiments ; plutôt le résultat d’une étrange excitation qui l’avait soudain saisie. Et s’il parvenait à prouver son identité ? L’attirance qu’elle éprouvait pour lui prendrait alors des dimensions cosmiques !
« Très bien, H. G. J’attends la preuve. »
— As-tu des outils ? demanda-t-il d’une voix pressante.
— Des outils ?
— Oui, tu sais, des pinces, des tournevis, des clefs, des vilebrequins, ce genre de choses...
— Oui, je dois en avoir quelques-uns, mais pour quoi faire ?
— Et de l’huile. Il me faudra de l’huile aussi. »
Au coin de la 14e rue et de Noe Street, dans un austère quartier dépourvu d’intérêt, Stephenson sortit du taxi, paya le chauffeur et se mit rapidement en quête de l’immeuble dont elle lui avait donné l’adresse. Il frissonna soudain. Sa chemise de soie pourpre attirait le froid ; il avait l’impression de porter un vêtement de glace. Demain, il lui faudrait acheter un manteau. Pas l’un de ces tristes Chesterfield en laine classiques, non, plutôt un de ces modèles en faux cuir que les Noirs affectionnaient tant.
Il gravit quelques marches de béton et pénétra dans le hall d’un bâtiment de style victorien. Le tapis usé était propre, bien que sentant un peu le moisi, et quelqu’un au rez-de-chaussée avait fait frire du bacon quelques heures auparavant. Son nez se fronça de dégoût tandis que ses yeux s’étrécissaient à la vue de ce décor défraîchi. Il détestait tout ce qui lui rappelait le XIXe siècle.
Stephenson chercha son nom sur les boîtes aux lettres : « Marsha McGee, 37½ Noe Street », puis grimpa l’escalier quatre à quatre. S’il reculait à présent – au moment de vivre sa première relation légitime avec une femme –, alors il n’aurait plus qu’à s’enfuir en hurlant sur Broadway. Il ne devait pas hésiter une seconde. Il devait croire en son magnétisme animal. Il ne voulait plus payer pour procéder à ses autopsies.
Il se retrouva face à la porte. En dessous du numéro se trouvaient un judas et un heurtoir de cuivre terni. Prenant une profonde inspiration, il frappa de petits coups rapides.
« Une seconde ! »
On se hâta à l’intérieur et, sans qu’un coup d’œil prudent ait été jeté par le judas, la porte s’ouvrit à la volée. Il sentit une agréable bouffée d’air chaud.
« Salut, entre. » Elle portait un jean et un débardeur moulant qui mettait en valeur sa poitrine et ses épaules nues. Brossée de frais, sa chevelure abondante brillait, lui évoquant une carte postale française osée qu’il avait un jour trouvée dans le bureau de son père, intitulée « Lady Godiva ».
Il entra d’un pas hésitant. S’était-il trop habillé pour l’occasion ? Si tel était le cas, elle ne parut pas le remarquer. Elle lui prit la main et l’entraîna jusqu’à un canapé incurvée dans lequel elle le fit asseoir. C’était le seul meuble de cette pièce au plancher de bois brut.
« Tu veux un cocktail ? »
Il acquiesça.
« Super, j’en ai déjà préparé deux. » Elle gagna la cuisine, pour revenir un instant plus tard avec deux verres. Elle lui en tendit un et posa le sien sur le sol à côté du canapé. Puis elle passa dans ce qui avait été une alcôve et qu’elle avait aménagé en boudoir.
Il la regarda farfouiller dans une commode – peut-être cherchait-elle un chemisier à enfiler – avant de reporter son attention sur sa boisson. De l’eau gazeuse, un zeste de citron et du vin rouge. Il n’était guère impressionné mais le liquide glacé apaisa sa gorge desséchée.
Elle revint dans la pièce en balançant les hanches et s’approcha du phonographe placé devant une fenêtre mansardée.
« Tu aimes Fleetwood Mac ?
— Assez, hasarda-t-il, évasif mais curieux.
— Tous les gens que je connais sont branchés Linda Ronstadt mais elle est vraiment trop triste pour moi. Toutes ces histoires d’amours ratées et de nuits solitaires... c’est pas une vie. » Elle rit. « Mais je cracherais pas sur le fric qu’elle se fait ! »
Elle appuya sur un bouton de la platine et augmenta le volume. Le son envahit la pièce, et Stephenson sauta instinctivement sur ses pieds en se couvrant les tympans. La musique devait s’entendre à l’autre bout du quartier, mais la jeune femme se déhanchait en cadence au centre de la pièce comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle qui soit. Il se détendit, appréciant les rythmes primitifs et les belles harmonies. Cela n’avait pas la majesté te L’Anneau des Nibelungen, qu’il avait eu l’immense bonheur d’entendre interpréter par l’orchestre symphonique de Londres sous la direction du brillant Wagner en personne, à l’époque où lui-même était étudiant en première année de l’école normale des sciences. Mais c’était satisfaisant ; comme ce qui allait suivre, ajouta-t-il mentalement avec un sourire.
Elle s’assit à côté de lui et ouvrit la main gauche, laissant apparaître une cigarette roulée à la main. Elle l’alluma et aspira profondément. L’odeur ne lui était pas familière. Ce n’était ni du tabac, ni de l’opium, qu’il avait goûté dans les repaires sordides de l’East End.
« C’est de la locale qu’un ancien petit ami à moi m’a refilée quand je suis allée à Modesto voir mes vieux le mois dernier. » Elle lui parlait à l’oreille pour se faire entendre malgré la musique. Son souffle brûlant, si proche, le fit frissonner. Elle tira une nouvelle bouffée de l’étrange cigarette puis la lui tendit.
Son premier mouvement fut de refuser mais il se dit presque aussitôt que ce geste devait constituer la forme moderne et raffinée de la coutume indienne du calumet de la paix. Un rituel d’amitié et de confiance.
Il rit intérieurement. Il prit la cigarette, imita la jeune femme et fut aussitôt secoué par une toux spasmodique.
Elle gloussa. « Ah, cette locale ! Faut s’y habituer ! »
Il s’essuya les yeux et opina d’un air stupide. Ils restèrent un moment silencieux, à écouter la musique. Il tira prudemment sur le joint et le lui passa.
« Alors qu’est-ce qui t’a attiré à San Francisco ? » demanda-t-elle entre deux bouffées, les yeux mi-clos et la voix pâteuse.
« Le climat, rétorqua-t-il, l’esprit soudain léger et vaporeux.
— Le climat ? Seigneur, si j’avais les moyens, c’est à Honolulu que j’irais demain matin. »
Il se laissa aller sur le divan, ferma les yeux et posa la main sur son front. La musique semblait plus forte. Des picotements parcouraient sa peau.
Elle s’allongea près de lui. « C’est de la bonne, hein ?
— Je me sens remarquablement bien. »
Elle tira une dernière bouffée de locale, l’écrasa sur le couvercle d’un pot de confiture et, au grand étonnement de Stephenson, avala le mégot.
« J’ai toujours fait attention à l’environnement », dit-elle avec une grimace.
Il hocha la tête, incapable de prononcer un mot. Il n’avait pas la moindre idée de ce dont elle parlait.
« Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça, finalement », dit-elle sans s’adresser à lui en particulier, le regard perdu dans le vide.
« C’est la vie, je suppose, coassa-t-il.
— Ouais, ça en fait partie, mais on est jamais vraiment sûr, non ? Je veux dire, des fois je me demande si tu comprends. »
Ce n’était pas le cas, mais estimant qu’il y avait tout intérêt il acquiesça de nouveau, lentement, d’un air pénétré.
« Hawaï, c’est si loin et pourtant on peut y aller en quelques heures, reprit-elle.
— Je n’ai jamais été à Hawaï.
— Moi non plus.
— C’est comment ?
— Oh, tu sais. À quoi ressemble l’espace ? Je veux dire, nous vivons dedans, mais qu’est-ce que c’est, finalement ? C’est sûrement pareil là-bas. En plus chaud. Quoique, peut-être pas. Ils ont des tempêtes de fou, tu sais.
— Ça doit être bien.
— Allons-y.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Tu dois ouvrir le magasin demain.
— Ah. » La jeune femme s’interrompit pour avaler un longue gorgée de son cocktail et réfléchir à la dernière réplique de Stephenson. La phrase sembla flotter dans les airs, se mêlant harmonieusement aux envolées de Fleetwood Mac. « Les limites...
— ...ne servent à rien, ajouta-t-il d’une voix bizarrement pâteuse.
— Qu’elles aillent au diable. Tout ce que je veux, c’est me payer du bon temps.
— C’est compréhensible.
— Je peux très bien ne jamais retourner au boulot.
— Absolument merveilleux.
— Et puis c’est tout, voilà. » Elle lui caressa doucement la joue. « Tu veux un autre verre avant qu’on y aille ?
— Qu’on aille où ? demanda-t-il en fronçant imperceptiblement les sourcils.
— Je ne sais pas. Quelque part.
— Je n’ai rien contre l’idée de rester ici si tu es d’accord, Marsha.
— Dis donc, fit-elle en bondissant sur ses pieds, soudain pleine d’énergie. Je sais !
— Quoi ? Hawaï ?
— Non, non, on ira demain.
— Alors quoi ?
— T’as déjà vu un film porno ? »
Amy se gara dans le parking désert du Japanese Tea Gardens. H. G. lui prit la main et contourna l’arrière du musée jusqu’à la porte latérale qu’il avait franchie trois jours plus tôt pour faire son entrée dans l’avenir.
Trouvant la porte fermée à clef, il tira un burin de la petite trousse à outils et entreprit de détacher de la porte la plaque de protection de la poignée. Quand il eut assez d’espace pour travailler, il examina l’intérieur de la serrure à l’aide d’une lampe-stylo. C’était un cylindre à pêne dormant complexe, fonctionnant selon le même principe que la première serrure à barillet mise au point par l’Américain Linus Yale Jr, en 1861.
Il demanda à Amy de l’éclairer pendant qu’il démontait la serrure. Complètement absorbé par sa tâche, il se mit à tripatouiller le mécanisme, sortant de petites pièces sans raison, pour mieux admirer les progrès de l’homme dans le domaine de la sécurité. Il tomba sur une série de gorges bizarrement disposées et décida de faire sauter complètement le verrou ; à l’aide d’une lime à ongles, il scia les écrous de la plaque qui le maintenait sur la porte. Il se mit à siffloter une mélodie de Brahms.
« Chut !
— Oh. Désolé.
— Dépêche-toi ! chuchota-t-elle nerveusement.
— Il ne s’agit pas d’une simple barre de bois derrière la porte d’un château, dit-il avec une pointe de sarcasme dans la voix.
— Pourquoi ne la forces-tu pas, tout simplement ? » dit-elle en lui tendant un petit marteau.
Il négligea l’outil grossier. « Pour qui me prends-tu ? Pour un vulgaire philistin ? »
Avant qu’elle puisse répondre, il avait ôté le cylindre, les poignées, puis le pêne lui-même, qu’il éleva à la lumière pour l’examiner, comme s’il venait d’extraire une dent cariée.
Ils rassemblèrent les outils et se glissèrent dans le sous-sol du musée. Quand leurs yeux se furent habitués à l’obscurité, H. G. guida Amy vers le rez-de-chaussée, éclairé par des veilleuses.
Ils entendirent soudain des bruits de pas qui venaient dans leur direction. Amy lança des regards éperdus de tous côtés à la recherche d’une cachette, avant de le tirer par le bras. Levant les yeux, il étouffa un cri. Elle cherchait à l’entraîner dans les toilettes pour dames !
Il résista, sans tenir compte des exhortations qu’elle lui soufflait à voix basse. Elle finit par renoncer et le repoussa. Perdant l’équilibre, il s’affala en arrière en faisant des moulinets avec les bras. Il tomba sur le dos et vit la porte des toilettes se refermer derrière elle. Après s’être péniblement relevé, il remarqua en face de la cachette d’Amy l’entrée réservée aux hommes. Il se faufila à l’intérieur à l’instant même où un gardien passait le coin du couloir.
Lorsque ce dernier entra dans les toilettes, H. G., caché dans un box, grimpa sur la lunette et s’y tint accroupi. Une sueur froide lui coulait le long du torse. Il entendit un soupir, suivi d’un jet d’urine contre la porcelaine. Puis le rugissement de la chasse d’eau, le bruit de la porte qui s’ouvre, se referme, et le faible écho de pas qui s’éloignent. H. G. se faufila jusqu’à la porte, passa la tête à l’extérieur et sursauta lorsqu’il aperçut Amy, en face de lui, dans la même position.
Ils se retrouvèrent au milieu de l’entrée et, malgré les réticences de la jeune femme, Wells l’entraîna vers l’intérieur du musée.
Ils parvinrent à une rotonde. Le gardien lisait son journal en buvant un café, assis derrière le comptoir de l’accueil. Ils se cachèrent derrière un pilier pendant ce qui leur sembla une éternité. Finalement, le gardien posa son journal, bâilla, se leva et traversa la rotonde d’un pas nonchalant avant de disparaître dans un couloir obscur.
H. G. fit un signe de tête à Amy, puis ils reprirent leur chemin jusqu’à la salle d’exposition. Il l’entraîna à l’intérieur et alluma les lumières. Tous deux franchirent la corde qui interdisait aux visiteurs d’approcher des panneaux où était retracée la carrière du célèbre H. G. Wells. Radieux, il se dirigea vers L’Utopie et la tapota comme s’il s’agissait d’une vieille amie, sentant affleurer une vague de nostalgie. Il brûlait de se retrouver chez lui, avec un bon livre et un verre de vin rouge, dans son bureau, au coin du feu. Il soupira. Une autre fois, peut-être.
Il souleva le capot pour examiner le moteur. Les barres de cristal étincelaient, comme neuves, et les engrenages d’acier inoxydable fonctionnaient à merveille. L’isolation des circuits de l’I.A.R. était fragilisée, mais intacte ; quant aux tampons d’ivoire et de diamants, ils avaient seulement terni. La rouille ne s’était attaquée qu’à de fines feuilles de métal, sur la carrosserie. Les pièces cruciales étaient en parfait état de marche. Il y avait de quoi être satisfait. Il lubrifia les engrenages, referma le capot, se redressa et s’essuya les mains sur un chiffon. Soudain, il s’aperçut qu’Amy n’était plus là. Il contourna rapidement la machine et la découvrit plongée dans un vieux livre exposé sur un présentoir.
« Que fais-tu ?
— Pourquoi est-ce que tu n’aimais pas George Bernard Shaw ? » demanda-t-elle sans lever les yeux, d’un ton détaché.
Sa question le troubla. « Le critique dramatique du Times ? »
Elle éclata de rire. « Entre autres, oui.
— Mais je ne l’ai jamais rencontré !
— Ma foi, apparemment, tu le trouvais borné. » Et elle commença à lire : « Un vieux puceau végétarien et desséché qui écrivait pour les insomniaques. » Elle regarda H. G. d’un air entendu. « Si tu es bien celui que tu prétends être, naturellement ! »
Il lui arracha le livre des mains et le referma d’un coup sec. Il tremblait. « Si ce n’est pas trop te demander, ne fais plus jamais ça !
— C’est-à-dire ?
— Je préférerais écrire ces livres avant que quelqu’un les cite.
— Je plaisantais.
— Moi pas. Ma vie n’aura plus de sens si je sais d’avance tout ce que je vais écrire et inventer. » Il reposa le livre à sa place. « Tout cela n’est qu’une épitaphe géante. »
Elle regarda de vieilles photos jaunies dans une autre vitrine, comparant son visage à celui des clichés noir et blanc.
« La ressemblance est frappante, n’est-ce pas ? »
Elle hocha la tête, surprise et quelque peu ébranlée.
Il gagna la porte de l’habitacle, s’agenouilla et tira une petite poignée, faisant apparaître un dispositif en forme de prisme couvert d’une fine couche de poussière multicolore. Il le nettoya et entreprit de l’examiner.
« Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ma version d’un déclinomètre. Il permet de conserver un champ magnétique invariable tout au long du voyage. Les résidus extratemporaux qu’il accumule au cours du processus doivent être régulièrement retirés.
— A quoi ça sert ?
— Il empêche la machine de tourner pour l’éternité.
— Et quel est le problème avec l’éternité ?
— Elle n’a ni début ni fin. Une fois que tu y es, impossible d’en sortir.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne peut pas revenir de rien.
— Oh », dit-elle au bout d’un moment, songeuse. Elle le regarda d’un œil critique. « Tu en sais sûrement très long, là-dessus. »
Il rougit et baissa les yeux avec modestie.
« J’ai trouvé ! s’écria-t-elle en claquant des doigts. Tu avais entendu parler de cette exposition consacrée aux machines à explorer le temps et tu m’as amenée ici parce que tu avais peur d’y entrer tout seul pour les essayer en douce ! C’est ça ? »
Il se rembrunit. « Ce n’est pas ça du tout.
— Et tu n’es pas vraiment H. G. Wells, le hasard fait simplement que tu lui ressembles, c’est ça ?
— De plus en plus faux », dit-il. Il replaça soigneusement le petit prisme dans son logement et grimpa dans l’habitacle.
Elle l’y suivit. « D’accord. Je suis toujours prête à essayer de nouvelles choses. »
Vexé, Wells l’ignora. Il grimaça de dégoût en voyant les cadrans du tableau de bord. Le verre qui les recouvrait étaient terni et voilé par l’âge au point de rendre impossible le moindre déchiffrage des indications. A l’aide d’un petit tournevis, il démonta les couvercles qu’il jeta dans un coin. Ils volèrent en éclats avec un bruit cristallin.
« Mais qu’est-ce que tu fabriques ?
— J’utilise les pauvres ressources que j’ai sous la main pour corriger une stupide erreur de conception. »
Il examina les commandes. Par chance, les nombreux interrupteurs qui permettaient d’activer les champs énergétiques du moteur et de les combiner entre eux étaient en porcelaine, ce qui leur avait permis de résister aux ravages du temps. Une simple goutte d’huile sur chacun d’entre eux suffit à lubrifier leur ressort de cuivre et à rendre leur manipulation plus aisée.
Il arriva à la commande de rotation, bloquée en fin de course vers la droite, se maudissant d’avoir négligé la qualité de l’acier utilisé pour cette manette cruciale. Il tira dessus en marmonnant des obscénités victoriennes. Pour finir, il tenta de la faire bouger à coups de pied. En vain. Avec un faible sourire, il se tourna vers Amy et écarta les mains.
« Pour l’instant, je ne suis pas équipé pour réparer la commande de rotation. Nous ne pouvons aller que dans le futur.
— Oh ! » Elle réfléchit un instant avant de répondre avec désinvolture : « Mais qui voudrait retourner dans le passé pour changer le cours de l’histoire ? »
Une fois de plus, il ignora sa remarque. D’un geste, il lui désigna le siège pivotant. « A quelle époque allons-nous, Mlle Robbins ?
— Samedi, dit-elle d’un ton léger. Allons simplement à samedi. Après tout, je n’ai pas envie de perdre le présent de vue. Ni mon weekend !
— Très bien », fit-il poliment. Il scruta les cadrans, et les régla minutieuse avec le petit tournevis. Après avoir synchronisé l’heure de la cabine avec celle de sa montre à quartz, il se redressa.
« Ça prendra combien de temps ? » Elle s’était assise avec décontraction.
« Pour voyager trois jours ? » Il leva les sourcils. « Très exactement un quart de seconde. »
Elle éclata de rire. « Impossible.
— Tu ne crois pas que ça marche ? explosa-t-il. Tu penses que je suis un imbécile, un plaisantin qui fait joujou avec une pièce de musée inutilisable, c’est cela ?
— Je n’ai jamais dit ça.
— Tu n’as pas besoin de le dire. »
Wells ferma le hublot, le verrouilla, et entra en se serrant contre elle. Il attacha le harnais, actionna les interrupteurs, et jeta à sa compagne un long regard en coin ; il se sentait vengé, aussi arbora-t-il un sourire effrayant quand une expression de terreur passa sur le visage d’Amy. Elle devait se dire : Et si, par extraordinaire, ce cinglé d’Anglais avait raison ? Les doigts de H. G. pianotaient sur les accoudoirs d’acajou, dans l’attente de la plainte familière des champs d’énergie électromagnétiques prenant de la vitesse avant de s’entremêler.
« Eh bien ? »
C’était à présent à son tour d’être inquiet, car aucun bruit familier ne se faisait entendre. Il coupa les différents contacts puis essaya de nouveau.
Rien ne se passa.
« Il semble qu’il y ait un petit problème.
— Quoi donc ?
— Ça ne marche pas.
— Bon Dieu, soupira-t-elle, j’ai bien cru un instant que j’allais être la première vraie Alice au Pays des Merveilles. »
Il fut pris de sueurs froides, soudain frappé par une terrible pensée. Et s’il était bloqué dans le futur ?
Livide, il défit rapidement la ceinture, sauta hors de la cabine et se précipita vers le moteur. Il jeta un coup d’œil affolé aux panneaux de l’exposition autour de lui, mais ils ne le rassurèrent nullement. Une idée terrifiante lui avait traversé l’esprit : quelqu’un d’autre
— Grinnell peut-être, ou même Preston – pouvait fort bien avoir usurpé son identité et poursuivi sa carrière. Soulevant le capot, il inspecta le moteur à l’aide de la lampe-stylo. Ses mains tremblaient tellement que le faisceau lumineux s’agitait confusément. Il n’y voyait rien. Il grogna, ferma les yeux, s’efforçant de se calmer. Il inspira profondément, puis rassembla ses esprits avant de vérifier le câblage reliant les interrupteurs au rotor et au générateur d’impulsion. Tout était en bon état. Il se demanda alors si sa machine était capable de traverser une aussi brève période. Il n’y avait pas de raison, songea-t-il. Certes, faire fonctionner l’appareil pour un quart de seconde était délicat, mais ne dépassait pas les capacités de sa machine.
« Je viens de me rendre compte de quelque chose, souffla-t-elle du fond de son compartiment. Je suis en train d’accomplir l’acte le plus ridicule de ma vie.
— Si j’étais toi, rétorqua-t-il d’un ton neutre, je penserais plutôt que c’est en acceptant de déjeuner avec moi que j’ai commis l’erreur de ma vie.
— Écoute, ne crois-tu pas que ce... cette plaisanterie a assez duré ? » Elle hésita, jetant un regard nerveux à la porte, de l’autre côté de la pièce. « Regarde donc les choses en face, c’est de la folie.
— Appelle ça comme tu veux.
— Est-ce qu’on peut partir, s’il te plaît ? Quelqu’un peut arriver d’une minute à l’autre !
— Ma chère amie, je n’ai aucune intention de partir d’ici tant que je n’aurai pas découvert ce qui ne va pas dans ma machine à explorer le temps ! déclara-t-il avec tristesse et détermination. Pour toi, c’est une question de confiance. Pour moi, cette décision a une portée cosmique. » Il se remit au travail, le visage et les mains couverts de graisse noire.
« Moi, je m’en vais.
— Comme tu veux.
— Allez, H. G. ! Viens ! »
Il ne répondit pas.
Elle s’appuya contre la paroi extérieure du moteur, ferma les yeux et se mordit les lèvres.
Il fouilla le boîtier de l’inverseur à la recherche de débris qui auraient pu se loger là. Tout paraissait propre, bien graissé... pas de traces de friction... pas d’éclat de métal étranger qui aurait pu coincer l’engrenage. Une minute ! Qu’est-ce que c’était que ça ? Tels des pattes d’araignée, ses doigts coururent sur le moteur et saisirent un objet cylindrique qui pendait dans le vide... et qui n’avait rien à faire là !
Après avoir extirpé sa main, il alla fouiller dans ses outils à la recherche d’une lame de scie à métaux. Il poussa le morceau de métal souple dans l’ouverture du boîtier et scia laborieusement le corps étranger. Il le sortit pour l’examiner à la lueur de sa lampe.
C’était un petit cadenas noir.
« Pourquoi diable aurais-je bloqué le moteur ?
— Quoi ?
— C’est la raison pour laquelle il ne marchait pas, dit-il en levant le cadenas pour le lui montrer. Le différentiel était bloqué, voilà pourquoi le moteur ne tournait pas.
— Pourquoi est-ce que tu as fait ça ? »
Il rampa hors du compartiment et referma le capot. « Je ne suis pas sûr de l’avoir fait. Comme ce n’est pas encore arrivé, je ne peux pas savoir qui l’a posé.
— S’il te plaît, est-ce que tu peux m’expliquer quelque chose ? Comment as-tu pu arriver ici dans la machine à explorer le temps alors que cette saleté ne marchait pas ? »
Il grimaça un sourire.
« Elle marchait... quand je suis parti. »
Elle le fixait, incapable de répondre. Elle ne résista pas lorsqu’il prit sa main, la fit remonter dans la cabine et les attacha tous deux sur le siège. Elle semblait stupéfaite par les implications de sa dernière remarque. Il actionna les interrupteurs ; le ronronnement caractéristique l’emplit de soulagement. Comme l’indicateur de rotation ne fonctionnait plus, il patienta vingt bonnes secondes, attentif au son produit par les champs d’énergie. Puis il tourna les yeux vers Amy, l’interrogeant du regard.
La jeune femme se tourna vers lui, surprise par le bruit du moteur, déglutit et hocha la tête
Il lui envoya un baiser du bout des lèvres, cligna de l’œil et enclencha résolument le levier d’accélération.
Stephenson garda les mains crispées sur ses genoux pendant tout le trajet vers l’appartement de Marsha. Il ne cessait de lui jeter des regards en coin, se demandant si elle éprouvait la même chose que lui. Le film porno, comme elle avait dit, avait dépassé leurs espérances. Il comportait entre autres le viol d’une belle adolescente par une secte d’illuminés du désert, pour culminer en une orgie en hommage à Satan.
Il était extraordinairement excité et se demandait s’il devait ou non la toucher. Après tout, c’était elle qui avait proposé ce divertissement. Non. Mieux valait lui laisser faire le premier pas. Il avait trop peur d’être éconduit. Regarder n’était pas la même chose que participer. Il ne pouvait aborder aveuglément cette Marsha McGee, qui n’était manifestement pas une professionnelle. Mais Dieu qu’il en avait envie.
« Alors ! demanda-t-elle. Ça t’a plu ? »
Comment cela aurait-il pu ne pas me plaire ? songea-t-il. C’était une merveille, une inestimable œuvre d’art ! Une luisante perle noire jetée dans l’œil torve de la morale et de la féminité ! J’ai adoré !
« J’ai trouvé que cela constituait un excellent divertissement, dit-il. Ça ne manquait pas d’intérêt.
— Ouais, c’était un peu lourd à la fin. Ils auraient baisé tranquillement, comme tout le monde, ça m’aurait suffi. Mais je dois dire que ça m’a quand même fait quelque chose. »
Lorsqu’ils furent de retour dans l’appartement, elle remplaça Fleetwood Mac par un disque d’Alice Cooper. Stephenson n’en comprit pas le nom, mais il préférait sa musique à celle de son prédécesseur. Marsha leur servit un verre et lui apprit qu’ils avaient fumé toute sa provision de locale. Elle parut surprise qu’il n’ait pas d’herbe sur lui. Ça ou autre chose. Elle haussa les épaules.
« J’imagine que ça doit être coton de passer la douane et tout ça avec quoi que ce soit qui fasse planer.
— C’est bien vrai », dit-il en hochant la tête.
Elle rit. « Je pense que s’ils légalisaient le tout, ça n’intéresserait plus personne. » Elle se releva pour aller fouiller dans l’armoire de sa chambre. Elle en revint avec une fiole de poudre blanche et une minuscule cuiller d’argent, dont le manche sculpté représentait un homme et une femme en train de faire l’amour.
Il sourit, comprenant que la substance contenue dans le petit flacon était de la cocaïne, un stimulant qu’il avait généreusement utilisé durant ses études de médecine. Il se souvenait avec plaisir des incroyables performances athlétiques dont il avait été capable sous l’influence de cette drogue. Une fois, lors d’un match contre Oxford, il avait récupéré le ballon pendant une mêlée et avait galopé à travers tout le terrain jusqu’à la ligne d’en-but, après s’être successivement débarrassé de cinq adversaires. Il s’était cependant toujours abstenu de toucher à la drogue lors de ses sorties dans l’East End, craignant que la cocaïne lui fasse abandonner toute prudence.
« Tu veux une sniffée ?
— Tu veux dire une prisée ? demanda-t-il d’un ton enjoué, cherchant à masquer son excitation.
— Une sniffée, une prisée, comme tu veux. » Sa voix tremblait elle aussi d’impatience.
« C’est bien de la cocaïne, n’est-ce pas ?
— De première qualité. Mon patron en rapporte sur son bateau et m’en refile quelques grammes à l’œil.
— Alors, avec plaisir. » Il se pencha en avant. La jeune femme emplit la petite cuiller qu’elle plaça sous son nez. Stephenson ferma une narine avec son doigt et renifla. La jeune femme recommença avec l’autre narine, et il se laissa retomber sur le divan, le cœur battant, la tête vide. Il ne se rendit pas compte qu’il restait un peu de poudre blanche sur sa lèvre supérieure. Il l’entendit renifler à plusieurs reprises, puis haleter. Elle se pencha sur lui, ses seins pressés contre son épaule, et lécha lentement la cocaïne sur sa lèvre.
Ce geste lui parut si singulièrement érotique qu’il resta paralysé, incapable de réagir de quelque façon que ce soit. Elle se réinstalla sur le divan et le regarda.
« Quelle merveilleuse soirée ! s’écria-t-il.
— Mmmoui, fit-elle avec un hochement de tête.
— Une rencontre exquise ! Une façon merveilleuse pour deux êtres extraordinaire de se préparer à, heu... un moment mémorable ?
— Vraiment.
— Tu sais, Marsha, j’ai l’impression d’avoir vécu dans ton ombre pendant des siècles, jusqu’à ce que, brusquement, tu te tournes vers moi et te rendes compte de ma présence...
— Si tu l’dis.
— Veux-tu... veux-tu que nous honorions... que nous fêtions cette reconnaissance et mon humble acceptation ?
— Mmmm...
— Eh bien, pourquoi ne nous... » Il s’interrompit, pris d’une quinte de toux, la gorge sèche. « Excuse-moi. »
Il se leva d’un bond, se réfugia dans la salle de bain et se regarda dans la glace. Son souffle était court, il avait les sinus asséchés et les dents serrées. Il comprit brusquement que la cocaïne n’était pas pure, contrairement à ce qu’avait prétendu Marsha. Elle était mélangée à un autre produit chimique qui déformait ses pensées. Pourtant, il se sentait si bien ! La drogue ne l’inquiétait nullement, mais il n’avait jamais proposé à une femme d’avoir des relations sexuelles sans lui offrir au préalable la rituelle pièce d’or. Et même l’aventure avec sa sœur avait eu lieu à l’initiative de la jeune fille. Cette Marsha McGee n’était pas une prostituée. Oh, c’était certes une petite catin dévergondée selon les critères victoriens, mais elle ne demandait manifestement pas d’argent. Mais quoi, alors ? Si elle donnait ce que les autres vendaient, elle n’était qu’une sotte.
Il renifla, puis sortit de la salle de bain en claquant la porte. Il allait lui demander carrément si elle voulait bien s’accoupler avec lui. Forniquer ? Copuler au son démoniaque de la musique d’Alice Cooper ?
Une fois dans la pièce, il lança d’une voix pesante et gutturale : « Marsha... » Mais il s’interrompit, sortit sa montre à gousset et l’ouvrit, car il n’avait plus besoin de parler.
Elle était étalée sur le divan, une jambe en l’air, appuyée sur le dossier, l’autre jetée en travers des coussins, décrivant du bout du pied de petits cercles sur le sol. Elle avait croisé les bras derrière la tête, et sa chevelure les recouvrait telle une fleur. Elle lui souriait d’un air effronté car, profitant de sa brève absence, elle avait retiré tous ses vêtements.
Alors, calmement, froidement, il se déchaîna.
Amy se sentait incroyablement faible, vidée. Elle leva la tête, ouvrit les yeux, et regarda instinctivement sa montre : 10 :23 :45. Quelques secondes seulement s’étaient écoulées depuis que H. G. avait actionné le levier. Il lui fit quitter le siège, et la jeune femme s’adossa contre l’habitacle. Le métal était étrangement chaud au toucher ; elle s’attendait à ce qu’il soit froid. Plus étrange encore, elle entendit des grincements et des crissements qui provenaient de l’intérieur des parois. Elle tenta de se souvenir de ce qui s’était passé après que le levier eut été enclenché, mais le moment qui s’était écoulé avait été si bref, si infime, qu’elle n’en avait qu’une vague idée : un tourbillon de couleurs vives avant les ténèbres, et puis, plus rien.
Ils sortirent de la machine. Ses forces lui revinrent et elle jeta des coups d’œil rapides à la salle d’exposition. Rien ne semblait avoir changé. H. G. non plus. Qu’était-il en train de faire, d’ailleurs ? Tourner une petite clef dans une fente marquée I.A.R. au dessus de la poignée de porte ? Très bien.
« Rien n’a changé, lança-t-elle d’une voix un peu sourde.
— Nous ne sommes que samedi, tu te souviens ? » Il avait un sourire aussi grand que celui du chat du Cheshire.
Était-elle la première vraie Alice ? Avait-elle réellement fait un bond en avant à travers le temps ? Elle plissa le front : elle ne voulait pas y croire, tout en sachant que quelque chose s’était produit.
« Qu’est-ce que tu as fait ? demanda-t-elle d’une voix nette et forte.
— Je t’ai menée jusqu’à samedi. » H. G. semblait parfaitement à l’aise ; il ne tripotait même pas sa moustache.
« J’ai le sentiment très net que tu ne m’as emmenée nulle part.
— Oh, mais bien sûr, tu es au même endroit. Simplement, nous sommes samedi soir, pas mercredi. »
Foutaises que tout cela, eut-elle envie de dire, mais elle se contenta de soupirer, déterminée à le laisser abattre toutes ses cartes.
« Viens », chuchota-t-il brusquement.
Amy le suivit jusqu’à la porte de la salle d’exposition. Se retournant pour jeter un coup d’œil à la machine, elle crut voir un vague halo bleuté, qui se dissipa rapidement.
Ils arrivèrent au bord de la rotonde. Là non plus, rien ne semblait avoir changé. Tout était vide. Elle entendait la pendule murale égrener les secondes. Finalement, il lui fit signe de le suivre vers la droite. Mais elle n’en fit rien. Elle venait d’apercevoir un journal, abandonné sur le comptoir à côté d’un gobelet de café froid. Elle savait qu’il ne pouvait pas s’agir d’une mise en scène puisqu’elle n’avait pas quitté H. G. une seconde. Avant qu’il ait pu l’arrêter, elle se dirigea résolument vers le comptoir. Elle chercha immédiatement la date, en haut des pages du Chronicle.
« Samedi, 10 novembre 1979. »
Elle recula, retenant un cri. Oh, mon Dieu, songea-t-elle, il est donc si facile de sauter quelques jours, puis de revenir en arrière pour jouer les prophètes ? Rien ne lui permettait plus d’en douter ! Herbert ne s’était pas moqué d’elle ; il ne lui avait pas menti ; il était aussi sincère qu’Antoine avec Cléopâtre, ou Roméo avec Juliette. Elle leva les yeux – étonnée, stupéfaite – et le vit s’approcher prudemment. Il était bel et bien H. G. Wells, et elle savait qu’il l’aimait. Elle regarda de nouveau le journal, pour s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée : la date était toujours la même. Curieuse de connaître les gros titres du samedi matin selon l’évangile du Chronicle, Amy tourna les pages pour retrouver la une, y jeta un œil et poussa aussitôt un cri étouffé.
Elle se laissa tomber sur la chaise devant le comptoir, la main devant la bouche, le corps convulsé de terreur, le cœur au bord des lèvres. La manchette resterait gravée pour l’éternité dans sa mémoire.
« Qu’y a-t-il ? » demanda H. G.
Elle n’eut que la force de tendre le doigt. Il suivit son geste, examina le journal et soupira longuement. Son teint devint cireux, puis vira à l’écarlate.
« Nous allons voir, siffla-t-il. Nous verrons bien !
— Qu’allons-nous faire ? parvint-elle à articuler.
— Quoi d’autre ? Modifier l’avenir ! »
Wells plia le journal et le fourra dans sa poche, puis il aida Amy à se relever pour la soutenir jusqu’à la machine à explorer le temps. A cet instant, la jeune femme ne désirait qu’une chose : rester en vie. Elle ne savait pas ce qu’il avait en tête, ni ce qu’il était capable de faire, mais elle ne pensait qu’à son destin. Une fois dans la cabine, il donna des coups de pieds dans la commande de rotation jusqu’à ce qu’elle se débloque et qu’ils puissent retourner dans le passé.
Non, jamais elle n’oublierait cette manchette du San Francisco Chronicle daté du 10 novembre 1979 : « Une jeune cadre assassinée. Quatrième meurtre de l’Éventreur. La police piétine. » Impossible de se tromper en voyant la photo et la légende : « Amy Catherine Robbins, employée de la Banque d’Angleterre. »
OceanofPDF.com