C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 8 sur 15

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C'était demain

Chapitre 7

 

« MORT ? S’ÉTOUFFA WELLS. MORT ?

— Je suis désolé.

— Puis-je voir le corps ?

— Attendez un peu, dit le médecin soudain soupçonneux. Vous êtes un parent du défunt ?

— Il est seul au monde !

— Je regrette. Je n’aurais même pas dû accepter de vous parler. »

Il s’éloigna d’un pas vif.

H. G. s’appuya contre le mur du couloir, se soutenant à la rampe placée à l’intention des handicapés. Stephenson, mort ? Éliminé par un moyen de transport d’un autre siècle ? Certes, cet individu avait incontestablement mérité le châtiment suprême, mais il n’aurait pas dû mourir avant d’avoir été jugé en bonne et due forme. Ce n’était pas une fin convenable pour un gentleman anglais, quels que soient les crimes qu’il avait commis.

Ce qu’il y avait de plus épouvantable dans toute cette étrange affaire, c’était que Stephenson soit mort dans une autre époque que la sienne, dans un monde qui lui était étranger, et dont nul habitant ne saurait jamais que, dans ce cas particulier, l’ordre logique de l’univers avait été transgressé. Ses cris de douleur, ses dernières paroles de repentir peut-être, n’avaient pas été proférés à Londres, en 1893. Hors du temps, personne ne les avait entendus. Plus que contre-nature, cet événement était effrayant. Se retrouver si seul, se perdre si totalement dans la mort. Quel affreux grain de sable dans les rouages de la dialectique hégélienne !

Les mains enfoncées dans les poches, la tête baissée, Wells se mit à errer le long d’un couloir. Il s’était fait avoir. Stephenson était mort. Wells ne pourrait jamais rentrer chez lui en rapportant le malsain graal. Justice ne serait pas rendue. La société victorienne ne saurait jamais que son membre le plus dépravé, le plus vil, avait finalement reçu le châtiment qu’il méritait. Dieu seul savait combien de temps les femmes continueraient à arpenter les rues dans la crainte de voir apparaître Jack l’Éventreur. L’odyssée de H. G. – qu’il avait lui-même considérée comme un voyage dans le temps pour défendre les droits de l’homme – avait échoué.

Eh bien, qu’il en soit ainsi. Ce qui était fait était fait. Puisse Leslie John reposer en paix, où qu’il se trouve – et ce malgré l’atrocité de ses crimes.

H. G. soupira et se redressa. Il s’aperçut qu’il était arrivé devant l’entrée d’une vaste cafétéria, bondée de monde. Une odeur de nourriture chaude l’assaillit. Un écriteau, placé près de la porte, annonçait un petit déjeuner du jour constitué de deux œufs, de croquettes – quoi que cela puisse être –, d’une tranche de lard fumé, de petits pains anglais, d’une salade de fruits et de café, le tout pour deux dollars et soixante-quinze cents seulement. Il vérifia l’état de ses finances. Quatre-vingt sept cents.

Il prit un couloir, absorbé dans ses pensées. Logiquement, il aurait dû retourner à la Banque d’Angleterre leur expliquer qu’il n’était plus en possession de ses chèques de voyage et tenter d’obtenir un juste dédommagement. Mais d’après ses calculs approximatifs, quatre-vingt-sept cents ne le mèneraient qu’à quelques centaines de mètres de ce fichu hôpital. Et il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il pourrait faire ensuite. Il se trouvait aussi loin de la Banque d’Angleterre que San Francisco l’était de Londres, ou 1979 de 1893.

Il continua à errer et, au détour d’un couloir, découvrit un alignement de cabines téléphoniques. Il observa la scène. Des pièces de monnaie cliquetaient et d’infatigables jeunes hommes vociféraient dans quelque stratosphère électronique des histoires de filles, de garçons, de kilos, de grammes et de ressemblances physiques.

Une cabine était vacante. Il s’y précipita, s’assit, examina l’appareil téléphonique et, pendant quelques instants, se prit à regretter de ne pouvoir ouvrir le dessus de la boîte pour en étudier les rouages. Au lieu de quoi, il lut les instructions et en conclut que ses moyens lui permettaient d’utiliser l’appareil. Il sortit alors la carte de visite de sa poche intérieure. « Mlle Amy C. Robbins. Opérations financières. Banque d’Angleterre, Ltd. 337, Sutter Street, San Francisco, Californie. 422-4316. » Il se rappelait lui avoir demandé si elle accepterait de déjeuner avec lui ; elle avait évoqué un numéro de téléphone sur sa carte de visite. Le numéro en question devait donc être le nombre à sept chiffres imprimé en bas à droite.

Il leva à nouveau les yeux vers le téléphone. Pourquoi y avait-il des lettres sur les touches ? Il réfléchit un moment avant de pousser un soupir résigné. Il ne semblait y avoir aucune explication logique. Après tout, « téléphone » s’écrivait bien avec un « ph » plutôt qu’avec un « f »...

Brusquement, il se mit à pester contre sa propre indécision. Il avait eu le courage d’actionner le levier d’accélération de la machine à explorer le temps ; il n’allait pas reculer devant un téléphone ! Avait-il peur de la technologie maintenant ?

Il décrocha le combiné et le plaça contre son oreille – comme il avait vu d’autres le faire –, puis introduisit sa pièce de dix cents dans la fente. Il pressa les boutons correspondant aux sept chiffres du numéro et attendit en retenant son souffle. Il y eut une série de cliquetis, un silence statique, puis une sonnerie qui ressemblait à un cri d’oiseau étouffé.

H. G. gloussa d’excitation.

« Banque d’Angleterre, bonjour.

— Merveilleux, ne put-il s’empêcher de murmurer dans le récepteur.

— Banque d’Angleterre, bonjour ! » répéta l’opératrice, légèrement agacée.

Wells ouvrit la bouche pour répondre, mais n’en fit rien. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il devait dire. Il regardait fixement l’appareil, incapable de prononcer la moindre parole.

Un déclic, puis le son qu’il avait entendu en décrochant l’appareil. Où était passée cette femme ?

Humilié, il rougit et marmonna : « Quel toupet ! » Il raccrocha, pécha une nouvelle pièce de dix cents dans sa poche et répéta plusieurs répliques pour sa tentative suivante.

Il glissa la pièce dans la fente et composa de nouveau le numéro.

« Banque d’Angleterre, bonjour. »

Il prit une profonde inspiration, puis débita d’un trait : « Bonjour, Mlle Robbins ! Comment allez-vous par cette belle matinée ? Ici M. Wells, de Londres, c’est-à-dire, si vous ne reconnaissez pas ma voix, mais je suis sûr que vous n’avez pas oublié...

— Monsieur, je ne suis pas Mlle Robbins. Voulez-vous que je vous la passe ?

— Mais... Oui, bien sûr. Certainement. » Son esprit bouillonnait. Le téléphone devait être un système plus complexe qu’il ne l’avait d’abord pensé. Il devait y avoir des centaines, des milliers de lignes qui s’entrecroisaient. Une incroyable prolifération. « Oui, s’il vous plaît. »

Mais l’opératrice l’avait déjà mis en attente. Il s’adossa à la paroi de la cabine dans un soupir, écoutant une symphonie électronique qu’il ne comprenait pas. Les sons étaient cependant plutôt agréables à l’oreille.

Tout à coup : « Amy Robbins à l’appareil. » La voix était étouffée et nerveuse, mais c’était bien la sienne.

Il répondit sans réfléchir : « Bonjour, Mlle Robbins ! Comme vous êtes jolie ce matin.

— Allô ?

— Allô ! » Il sourit bêtement.

« Qui est à l’appareil ?

— Vous voulez dire que vous ne me reconnaissez pas ?

— Comment voulez-vous que je vous reconnaisse ?

— Nous nous sommes rencontrés hier.

— C’est toi, Frank ? »

— Non, non, ce n’est pas Frank. Vous parlez à M. Wells, de Londres. Vous vous souvenez ?

— Ah mais oui ! s’écria-t-elle. J’espérais que vous alliez m’appeler.

— Vraiment ?

— Enfin, pas exactement. Je savais que vous alliez appeler.

— Vous le saviez ? »

— Bien sûr. Une personne qui laisserait quinze cents dollars en chèques de voyage sur mon bureau et ne prendrait pas la peine de me téléphoner serait assez étrange, vous ne croyez pas ?

— Vous avez raison. » Il soupira de soulagement. Dieu soit loué, elle avait l’argent. Il ne l’avait pas perdu et on ne le lui avait pas volé. La vie allait continuer, il finirait par rentrer chez lui – après quelques vacances passées hors du temps. Tout allait bien se passer, se dit-il, un sourire gaillard aux lèvres.

« M. Wells, vous êtes encore là ?

— Oui, bien sûr.

— Vous avez entendu ce que je vous ai dit ?

— Oui, oui. Mais ce n’était pas la raison de mon appel.

— Ah bon ?

— Non. Je me demandais si vous accepteriez de déjeuner avec moi aujourd’hui ?

— Avec grand plaisir. » Elle semblait intimidée.

« Alors, parfait. Je suis absolument enchanté. Vous permettez que je vous appelle Amy ?

— Oui.

— Où pourrions-nous nous donner rendez-vous, Amy ?

— Où vous voudrez.

— Eh bien, pourquoi pas ici ?

— A quelle heure ?

— Le plus tôt sera le mieux, je meurs de faim.

— Maintenant que vous en parlez, moi aussi ! Où êtes-vous ?

— Au San Francisco General Hospital.

— Quoi ? Il y a quelque chose qui ne va pas ?

— C’est sans espoir, répondit-il calmement, je vous expliquerai ça de vive voix.

— Vous êtes sûr que c’est une bonne idée de déjeuner ensemble aujourd’hui ?

— Ma chère amie, je n’ai jamais été plus sûr de quoi que ce soit de toute ma vie.

— Très bien. Je serai là vers onze heures.

— D’accord. Amy ? Auriez-vous l’obligeance d’apporter mes chèques de voyage ? »

Elle accepta et raccrocha.

Il quitta la cabine téléphonique fort satisfait de lui-même, marchant d’un pas tranquille, ignorant les sirènes et les appels urgents diffusés à l’intention des médecins. Amy occupait son esprit. Ses cheveux bruns, ses yeux sombres, sa bouche délicate, sa silhouette gracieuse. Il fut stupéfait de la vitesse à laquelle son image lui était revenue, simplement en entendant sa voix au téléphone.

Il sortit de l’hôpital en plein rêve à propos du téléphone. Il fallait absolument qu’il en apprenne davantage sur ce moyen de communication. C’était révolutionnaire, nécessaire ; une invention digne de l’homme.

Tout excité, il pressa le pas dans l’allée menant à la rue. Il venait d’avoir une idée. Les signaux du téléphone devaient être transmis, supposait-il, par le même genre de champs magnétiques et électriques qui alimentaient la machine à explorer le temps. En conséquence, une fois qu’il aurait compris le fonctionnement de cet appareil, il ne lui serait pas difficile de l’adapter de telle manière que la communication téléphonique avec l’avenir ou le passé devienne possible. Téléphoner à travers le temps ! Converser avec des parents défunts et de futurs enfants. Poser des questions à la reine Victoria, au Tsar de toutes les Russies ou au futur leader, disons, de la Chine. Une étape décisive pour la grandeur et la postérité de l’espèce humaine !

Perdu dans ses pensées, il s’imaginait déjà installer un téléphone à l’intérieur de sa machine à explorer le temps, quand il entendit un avertisseur. Il tourna la tête et aperçut Amy qui lui faisait signe, au volant d’un élégant véhicule bleu. Avant d’y monter, il déchiffra les lettres chromées à l’arrière du véhicule : « Honda Accord. »

L’intérieur de la machine était propre et agréable – rien à voir avec le taxi dans lequel il avait pris place la veille. Il se laissa aller confortablement contre le dossier de son siège.

« Oh, avant d’oublier ... » Elle sourit et lui tendit ses chèques de voyage.

« Merci. Quelle belle automobile, ajouta-t-il avec un coup d’œil circulaire. Magnifique. Tout simplement magnifique. » La voiture s’élança.

« Ce n’est pas une Rolls Royce.

— Non, bien sûr que non, répondit-il, restant dans le vague.

— Vous voulez conduire ?

— Hélas, je ne sais pas, dit-il avec un sourire rêveur. Mais j’aimerais beaucoup apprendre.

— Ce n’est pas bien compliqué. » Elle s’éloigna du trottoir et s’engagea sur la chaussée.

« Le “D” veut dire conduite et le “R” marche arrière, c’est ça ? » demanda-t-il. Elle le regarda, surprise.

« Ce n’est quand même pas la première voiture à transmission automatique dans laquelle vous montez ?

— Pratiquement, si. »

Elle rit. « Ah, les Anglais ! Ce goût des traditions ! » Elle lui indiqua le plancher. « Regarde m’man, pas d’embrayage. Rien qu’un frein. » Elle l’effleura du pied. « Et une pédale d’accélérateur. » Elle l’enfonça et s’engagea sur une rampe d’accès, suivant un panneau qui indiquait : « Autoroute de la Baie ».

Il sourit, songeant que, décidément, la vitesse était bien agréable.

« Herbert, que faisiez-vous à l’hôpital ?

— Ah ! oui, ça... » Il se renfrogna et détourna les yeux, expliquant sans rentrer dans les détails que Leslie John Stephenson avait été renversé par une auto et qu’il était mort. « Oh non ! » Gardant une main sur le volant, la jeune femme étreignit celle de H. G. de l’autre.

« Je suis vraiment désolée.

— Moi aussi.

— Si je peux faire quoi que ce soit... Je sais que c’était votre ami et...

— Ce n’était pas mon ami.

— Hein ? s’étonna-t-elle, sourcils levés. Mais hier seulement vous me disiez...

— Il n’était l’ami de personne.

— Je ne comprends pas.

— J’aimerais autant ne pas en parler, si cela ne vous dérange pas.

— Oh ! » Et elle retira sa main. « D’accord. »

Il eut honte de lui. Elle ne disait plus rien, et très vite le silence devint pesant. Wells commençait à s’inquiéter, incapable de profiter du paysage, de son premier trajet sur une route moderne, ou de la vitesse enivrante. Certes, la mort de Stephenson signifiait qu’il pouvait désormais explorer prudemment 1979. Minutieusement, scientifiquement. Et s’il survivait à son propre anachronisme, il pourrait rentrer chez lui avec l’immense savoir de l’homme moderne.

Mais cela ne le réconfortait pas. Il était là, en compagnie d’une magnifique jeune femme, sans parvenir à lui parler. Il était gêné de l’avoir interrompue de manière si abrupte. Il songea qu’ils allaient manger rapidement quelque part, qu’ils se sépareraient et ne se reverraient jamais plus.

Ils se garèrent et descendirent de la voiture. H. G. aperçut un alignement de petits magasins et de marchés avec, au-delà, les mâts d’une flottille de pêche au mouillage. Des mouettes décrivaient de grands cercles dans le ciel. Il se sentit chez lui. Nonobstant l’architecture, il aurait pu se croire dans les rues paisibles d’Eastbourne. Les sons et les odeurs étaient les mêmes.

« Ah, le bord de mer ! s’écria-t-il. J’adore le bord de mer ! Comment l’aviez-vous deviné ? » Elle lui fit face, l’air soucieux, les mains croisées derrière le dos. « Écoutez, Herbert, je suis désolée de la manière dont j’ai réagi, dans la voiture. J’ai toujours été mal à l’aise avec ce genre de sujet. Si vous n’avez pas envie d’en parler, c’est parfaitement votre droit et ça ne me regarde pas. Je vous fais mes excuses, d’accord ? »

Il eut un vertige. Sans réfléchir, il la prit par les épaules et l’attira contre lui. Sa joue toucha sa chevelure ; il huma son odeur, fraiche et vive – comme celle de la mer – avec un soupçon de parfum qui suffit à faire trembler ses genoux et ses mains. Elle lui rendit son étreinte, et Wells la sentit frémir imperceptiblement contre lui. Il faillit lui avouer sur le champ qui il était vraiment.

Elle le prit par la main et le conduisit vers les petits établissements de Fisherman’s Wharf.

« Vous aimez les fruits de mer ? demanda-t-elle gaiement.

— J’ai une telle faim que je mangerais n’importe quoi ! »

Ils entrèrent donc chez Alioto. Le maître d’hôtel les installa à une table, près d’une baie vitrée qui offrait une vue panoramique sur le marché au poisson, la flottille de pêche, la baie de San Francisco et les vertes montagnes de Marin County. Mais ce qui retint immédiatement l’attention de H. G., ce qu’il contempla avec un respect mêlé de crainte, ce fut le Golden Gate. A ses yeux, ce pont colossal, suspendu sur près de deux kilomètres entre ses massives tours jumelles, constituait un prodigieux monument aux capacités infinies de l’homme.

« Superbe ! s’exclama-t-il.

— La vue est belle, n’est-ce pas ? commenta le garçon qui s’était approché de leur table.

— Mais qui parle de la vue ! C’est ce pont, ce pont ! A la fois incroyable et spectaculaire ! Jamais je n’aurais imaginé ! Les hommes qui ont bâti un tel pont sont des génies, vous m’entendez ? De purs génies !

— Oui, monsieur, dit le garçon, qui rougit devant tant d’exubérance mais parvint à sourire furtivement.

— Dites-moi mon cher, comment peut-on les contacter et les interroger sur leurs remarquables techniques de construction ? »

Le garçon regarda autour de lui avant de lui répondre discrètement : « Je crains que cela soit impossible, monsieur, le pont a été achevé en 1937.

— Oh. » Wells se raidit. « Vous avez raison. Impossible. »

« Madame et monsieur prendront-ils un cocktail ? demanda le garçon avec une pointe d’accent italien.

— Je préférerais du vin, dit Amy.

— Excellente idée ! approuva Wells, levant les yeux sur le garçon.

Auriez-vous quelque grand cru[3] de chablis, par hasard ?

— Vous avez une préférence, monsieur ?

— Eh bien, ma foi, un Château Grenouilles 1890.

— Je pense que le plus vieux Grenouilles que nous ayons en cave date de 1976 », annonça doucement le garçon.

Wells vira au pourpre en se rendant compte de sa maladresse : si on les garde plus de quelques années, les vins blancs tournent au vinaigre.

« Puis-je vous suggérer un riesling californien ?

— Non, le Grenouilles 1976 sera parfait, merci.

— Très bon choix monsieur. » Le garçon s’inclina légèrement et s’éclipsa. Wells eut la nette l’impression que l’homme aurait dit la même chose s’il avait commandé une bière éventée.

Le vin était excellent, mais Amy n’eut pas le courage d’avouer qu’elle aurait préféré le riesling. Elle commanda des ormeaux, quant à Wells il choisit – et dévora – des coquilles Saint-Jacques. Le déjeuner se déroula dans une ambiance agréable, même si Amy commençait à se poser de sérieuses questions sur le comportement et les manières de son compagnon. Il ne cessait de l’interroger à propos de choses qu’elle avait toujours considérées comme des évidences. Et ses commentaires étaient dépourvus de l’habituel laconisme masculin. Il s’agissait peut-être simplement de son charme de gentleman britannique. A moins qu’elle ne soit restée trop longtemps à San Francisco.

Il sirota sa tasse de thé, puis se cala sur son siège, délicieusement repu, l’esprit engourdi par une demi-bouteille de chablis. Il savait qu’il parlait trop, mais n’y accordait pas d’importance. Pour la première fois depuis son atterrissage en 1979, il se sentait parfaitement à l’aise.

« C’était bon ? demanda-t-elle.

— Ma chère, ce soupçon d’herbes aromatiques, le mélange parfait du jus de citron et du beurre très légèrement salé, les croûtons fins et bien grillés, le tout accompagné de légumes exotiques... Jamais je n’ai aussi bien mangé de toute ma vie. Et le fait de déjeuner en si charmante compagnie rend l’expérience encore plus agréable.

— Évidemment, ça ne vaut pas McDonald’s », ironisa-t-elle.

Il détourna les yeux, réfléchit un moment, puis reporta son regard sur elle. « Non, vous avez raison », répondit-il avec le plus grand sérieux.

Elle le regarda avec méfiance, soupira et se versa les dernières gouttes de vin. Était-il en train de se moquer d’elle ?

« Cette vue, ce pont... Tout cela est tellement... inoubliable.

— Herbert, vous êtes acteur ?

— Mon Dieu non ! » Il rit. « Je ne serais certainement pas ici. » Il rit de nouveau, le regard perdu dans le vide.

« Où seriez-vous ?

— Moi ? Je ne sais pas, quelque part à Londres, sur la scène du Lyceum, par exemple, en train de répéter le Caton d’Addison.

— Le Caton, d’Addison ? s’exclama-t-elle, incrédule.

— Peut-être pas. L’Éventail de Lady Windermere, alors. Mais autant vous dire que je déteste le théâtre.

— Vous préférez le cinéma ? »

Il resta sans voix.

« Quel est votre film préféré, Herbert ? »

Se croyant définitivement coincé, il chercha une réponse pendant ce qui lui parut une éternité. « Je n’ai pas de film préféré, avoua-t-il finalement.

— Comme vous avez raison ! »

Le compliment le fit rougir et il s’empressa de changer de sujet. « Ma chère, comment se fait-il qu’une jeune divorcée comme vous soit parvenue à se faire si facilement une place dans le monde en l’absence de tout partenaire masculin ?

— Qui vous a dit que c’était facile ?

— Eh bien, je ne sais pas, vous possédez une automobile, vous avez un emploi enviable et vous habitez sans doute un appartement confortable.

— C’est que je travaille dur. Quelle différence avec une divorcée anglaise ?

— En Angleterre, une jeune divorcée retournerait vivre chez ses parents, à la campagne, répliqua-t-il sans réfléchir.

— Ou bien vous me racontez des blagues, dit-elle en éclatant de rire, ou bien vous avez vécu les vingt dernières années dans un bled perdu de moins de deux-cents habitants ! »

Ses paroles l’avaient piqué au vif. Lorsqu’elle s’excusa alors pour aller aux toilettes, il espéra de tout son cœur que ce n’était pas d’un peu d’air dont elle avait besoin. Pendant son absence, il essaya de mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Il se sentait mesquin. Elle ignorait qui il était et tant que ce serait le cas, il aurait le sentiment de l’entraîner dans une relation adultère, pleine de mensonges et de tromperies. Il devait rapidement prendre une décision. Lui parler de Stephenson et de lui-même, ou rompre.

Rompre quoi d’ailleurs ? Elle ne lui avait pas demandé de devenir son amant. Pourquoi se permettait-il cette supposition ?

Elle regagna leur table et lui sourit, radieuse. Elle avait apporté quelques retouches à son maquillage, mais ses joues étaient toujours rosées, sous l’effet du vin. Il la trouvait à la fois ravissante et angélique.

« Dites-moi, Amy...

— Non, non. Assez de questions. Vous me fuyez.

— Moi ?

— Oui vous ! J’ai passé mon temps à vous répondre mais je ne sais rien de vous.

— Mais c’est tout à fait ridicule. » D’un geste nerveux de dénégation, il renversa son verre à vin vide.

« Etes-vous marié, Herbert ? Est-ce la raison de votre comportement bizarre ? C’est ça ?

— Juste ciel, non !

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Vous êtes sûr que vous n’êtes pas marié ?

— Ma foi, j’en étais certain la dernière fois que j’étais chez moi, répondit-il avec légèreté. Si je l’étais, je paierais le salaire de ma gouvernante, Mme Nelson, pour rien, vous ne croyez pas ?

— Ah ! Vous vivez avec quelqu’un, donc ?

— Elle occupe une chambre à l’étage, au-dessus de la cuisine. Elle l’a décorée de portraits de son défunt mari. Elle a soixante-sept ans et accommode le meilleur gigot à la menthe qu’il m’ait été donné de goûter. »

Amy éclata de rire, soulagée.

« Le poète français Charles Baudelaire a dit un jour : Le mariage est une cage. Ceux qui sont dedans veulent en sortir, ceux qui sont dehors veulent y entrer. »

— Vous êtes divorcé ?

— Je vous l’ai dit, non ?

— Non.

— Oh ! » Il rougit. « Eh bien, oui, je suis divorcé. » Il soupira. « J’imagine que cela me rend indigne...

— De quoi, de devenir prêtre ?

— J’en étais déjà indigne à l’école primaire, dit-il tristement.

— Dois-je vous rappeler que je suis divorcée moi aussi, Herbert ? Est-ce que je suis indigne, moi aussi ? »

Il eut soudain beaucoup trop chaud, desserra son col de chemise et s’épongea le visage à l’aide de sa serviette.

« Eh bien ? »

La réponse était affirmative, si l’on s’en tenait aux bans et aux vœux d’un mariage convenable. Une fiancée devait être Vénus en personne – distante, inaccessible, inlassablement courtisée et finalement séduite sur un lit céleste d’œillets blancs. Une divorcée ne pouvait remplir ce rôle. Il se rembrunit, sachant que cette image cadrait fort mal avec ses vues éclairées sur le changement social et le progrès scientifique.

« Non. Mais ce n’est pas pareil. Vous êtes américaine. » Il regrettait amèrement de ne pas avoir acheté un manuel de sociologie contemporaine avant d’accepter ce rendez-vous.

« Un peu facile, murmura-t-elle.

— Plaît-il ?

— Non rien. Dites-moi ce qu’il s’est passé avec votre premier mariage.

— Je me suis enfui avec l’une de mes étudiantes.

— Quel salaud ! dit-elle sur un ton moqueur. Pourquoi ? »

Il se tut un instant, surpris par son vocabulaire. « Je ne voulais pas mener l’existence d’un petit banlieusard rangé.

— Ah ! Ça je peux le comprendre. » Elle se pencha en avant et lui toucha doucement la main.

« Vous l’aimez encore ?

— Je ne sais pas. Je crois que je n’ai jamais eu l’occasion de le savoir.

— Qu’est-ce qui n’allait pas ?

— J’étais encore à l’université quand je l’ai rencontrée. C’était mon premier amour... et ma cousine. »

Amy écarquilla les yeux.

« Après notre mariage, j’étais sans emploi et sans le sou. Nous avons loué deux chambres dans la maison de sa tante, envahie par sa collection de bibelots en céramiques. Je ne pouvais m’asseoir nulle part pour lire, sans parler d’écrire ou de réfléchir. Nous ne parlions jamais. Et pour tout arranger, quand nous allions nous coucher, Isabel refusait même de se déshabiller en ma présence. Vous rendez-vous compte qu’à ce jour je n’ai jamais vu son corps ? Nous n’étions pas précisément David et Bethsabée, si vous voyez ce que je veux dire. »

Elle rit. « Dieu merci, vous n’avez jamais eu d’enfant ! »

Cette idée le fit tressaillir, puis il éclata brusquement de rire lui aussi. Pareille hilarité lui avait fait du bien, elle avait eu raison de sa honte. Amy était une enfant du XXe siècle ; elle avait eu des parents très tolérants, issus de la classe moyenne, et une bonne éducation. Mais elle avait abandonné ses études pour deux années d’un mariage aussi vide et insatisfaisant que le sien. Lui, enfant du XIXe, avait été contraint d’accepter le concept d’un Dieu colérique ; son enfance avait été misérable, au sein d’une famille toujours au bord de la pauvreté. Le simple fait qu’il soit parvenu jusqu’à l’université tenait déjà du miracle.

Ils étaient totalement différents l’un de l’autre. Ils auraient aussi bien pu venir de deux planètes différentes. Et pourtant, ils se retrouvaient au même endroit. Tous deux avaient connu des difficultés et des échecs. Ils se ressemblaient finalement : ni l’un ni l’autre n’étaient né dans une société utopique.

Il regarda l’addition. 79,83 $. A lui seul, le vin coûtait 55 $. Il sourit. Non, elle n’était pas parfaite. Lui non plus. Et à ce prix, ils n’avaient pas déjeuné à Erewhon ou dans le jardin d’Éden. Le monde n’avait finalement guère changé.

Ils sortirent de chez Alioto main dans la main.

« Vous êtes prise, ce soir ? demanda-t-il en lui glissant fièrement le bras autour de la taille.

— Oh, qu’allez-vous croire, monsieur, plaisanta-t-elle.

— Voulez-vous dîner avec moi ?

— Pourquoi pas ? » Ses yeux pétillèrent.

« En effet, pourquoi pas ?

— Je dois cependant vous avertir que vous n’êtes pas le genre d’homme avec lequel je sors habituellement.

— Ah ?

— Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous.

— Je vais prendre cela comme un compliment. Je passe vous chercher à votre banque ce soir ?

— Vers six heures. Vous voulez que je vous dépose en ville ?

— Non, je vous remercie, Amy. J’aimerais me promener un peu.

— Très bien. Amusez-vous bien. Et faites attention à vous. »

H. G. Wells passa le reste de l’après-midi à l’aéroport international de San Francisco, à admirer les progrès de l’aéronautique. Il y aurait volontiers passé plusieurs jours, mais ne voulait pas manquer son rendez-vous avec Amy. Il monta à regret dans un autobus et, tandis que le gros véhicule cahotait vers la ville le long de la route côtière, s’enfonça dans le siège luxueux en pensant à ce qu’il avait vu.

La découverte la plus pénible avait été celle des services de sécurité de l’aéroport. Il s’agissait de combattre un phénomène particulièrement méprisable, la « piraterie aérienne. » Et lui qui, seulement quelques jours plus tôt, prédisait l’éradication du crime pour la fin du XXe siècle ! Le sens moral de l’humanité n’avait pas progressé au même rythme que sa technologie. Il devrait en avertir ses contemporains quand il retournerait chez lui.

Il frissonna. Dieu merci, Leslie John Stephenson n’aurait jamais l’occasion de voyager en aéronef.

Il avait observé pendant des heures les gigantesques avions de ligne. Au sol, leurs manœuvres évoquaient celles de ptérodactyles rassemblant l’énergie nécessaire au décollage. Mais, une fois lancés, ils se transformaient, bondissaient et s’élevaient dans le ciel, étincelant au soleil, rivalisant avec les plus beaux anges jamais rêvés par William Blake.

H. G. avait essayé de découvrir quel rôle il avait joué – s’il en avait joué un – dans le développement de l’aviation, mais sans succès, la sécurité de l’aéroport étant ce qu’elle était. Un autre jour, peut-être...

Il descendit du bus au coin de Taylor et O’Farrell et fendit en hâte la foule des piétons en direction de la Banque d’Angleterre. Une pression sur un bouton de sa montre à quartz lui apprit qu’il avait une demi-heure d’avance. Il avait assez de temps pour essayer d’en savoir un peu plus sur son nouvel environnement, et ainsi paraître moins naïf aux yeux d’Amy.

Il aperçut un kiosque à journaux de l’autre côté de la rue, où quelques hommes en costume trois pièces parcouraient les gros titres. Il traversa, espérant y trouver une édition de poche de l’histoire du XXe siècle, mais dut se contenter d’un exemplaire du Times de la veille. Il paya le marchand, un vieil infirme bougon et, soucieux de ne pas avoir l’air trop provincial, fourra le journal sous son bras – en remerciant cependant le ciel que le Times existe toujours.

Parmi les autres revues, il choisit un magazine à la couverture décorée d’un motif abstrait : le Scientific American. Il le feuilleta jusqu’à tomber sur un article qui retint son attention : « L’éolienne, une solution d’avenir ? »

L’auteur revenait succinctement sur la pénurie de pétrole et de gaz naturel, les dangers et limites de l’énergie nucléaire – dont Wells ignorait tout –, et la difficulté qu’il y aurait à exploiter l’énergie solaire avant plusieurs décennies. Il proposait une alternative : l’utilisation du vent comme source d’énergie pour les énormes centrales électriques indispensables à la survie de la civilisation « telle que nous la connaissons ». Les pages suivantes présentaient les systèmes de turbine déjà utilisés. Ces appareils étaient courts, trapus, et ressemblaient autant à des éoliennes qu’un funiculaire à un aéroplane. H. G. n’en comprenait pas moins l’intérêt de l’article. Le vent, contrairement aux minerais extraits du sol, était inépuisable. Cela faisait des siècles que les marins connaissaient sa puissance, majestueuse et illimitée. Et pourtant, il ne faisait pas encore partie de la technologie moderne. Surpris, Wells poursuivit sa lecture. L’article concluait que l’humanité devrait apprivoiser la force des vents si elle voulait survivre et progresser. H. G. haussa les épaules, dégoûté, et replaça le magazine sur le présentoir.

« J’aurais pu le leur dire il y a quatre-vingt-six ans ! », marmonna-t-il.

D’un autre présentoir, il tira une publication intitulée Penthouse. Sur la couverture figurait une jeune femme fort peu vêtue, peut-être la plus belle créature qu’il ait jamais eue sous les yeux. Il se perdit dans la contemplation de cette femme exquise, plongeant son regard dans le sien, qui semblait lui promettre quelque chose de prodigieusement intime. Grands dieux, tout le contraire de Henry James, songea-t-il : on ne risquait pas de sauter une seule page !

Les mains tremblantes, il ouvrit précautionneusement le magazine pour en découvrir davantage. Lui qui, en deux ans de mariage, n’avait jamais vu le corps d’Isabel, fut littéralement happé par une double page intitulée « Scarlett ». Là, aux yeux de tous, s’étalait une nymphe aux yeux noisette vêtue en tout et pour tout d’une paire de longs bas blancs ! Et elle les enlevait à la page suivante ! Il rougit, mais ne put s’empêcher de la regarder.

H. G. tourna la page. La main droite de Scarlett était à présent entre ses cuisses, la gauche sur l’un de ses seins et sa bouche entrouverte trahissait son plaisir. Elle se redressait ensuite, surprise, comme si quelqu’un s’était glissé dans sa chambre. Mais son expression changeait et, à la dernière page, de nouveau étendue sur le lit, elle invitait le lecteur à l’y rejoindre et à goûter ses charmes.

Adieu, reine Victoria, où que vous soyez !

H. G. se rendit compte qu’il était en train de contempler quelque chose qui, de son temps, aurait pu le mener en prison. Les critères de la censure s’étaient manifestement relâchés de manière incroyable. Un changement qu’il approuvait, mais dont il ne pouvait mesurer l’étendue. Son cœur se gonfla de désir pour Scarlett et de fierté pour celui qui publiait ce magazine. Pourquoi un homme libre ne pourrait-il pas admirer sans entrave la beauté des formes féminines ? Si les gouvernements avaient finalement cessé de légiférer au sujet de la morale, l’humanité avait fait un pas de géant en direction de l’utopie.

« Z’allez l’achetez ou vous comptez l’user avec les yeux ? »

H. G. se retourna en sursautant. Le propriétaire du kiosque le dévisageait, sourcils froncés, les mains écartées pour marquer son indignation. Wells rougit, reposa précipitamment la revue et s’éloigna à la hâte, luttant contre une érection obstinée. Il se sentait honteux. Mais pourquoi réagissait-il ainsi ? Quel mal y avait-il donc à contempler des femmes nues et excitantes ? Cela venait de l’Église, songea-t-il, furibond, de l’Église, de sa mère, d’Up Park, de ses premiers maîtres d’école, du règne écrasant de Victoria. Il devait changer son comportement, se libérer émotionnellement autant qu’il l’était intellectuellement, s’affranchir du concept de péché originel avant de retourner chez lui s’il comptait changer le cours hésitant de l’histoire humaine.

Une autre fois. Amy l’attendait. Et Dieu merci, quand elle l’aperçut et lui fit signe en souriant, il pouvait enfin se tenir droit.

Elle l’emmena au Ben Jonson pour prendre un verre et dîner. Le décor inspiré du Londres élisabéthain l’enchanta. Il était heureux de se retrouver dans une pièce qui ne contenait, pour une fois, aucun matériau synthétique. Les tables étaient vraiment en bois, les tapis en laine, les serviettes en lin et les couverts en argent – une imitation en fait, mais Wells était incapable de faire la différence. Il se sentait détendu, très à l’aise dans cet environnement authentique.

La cuisine, excellente, flatta sa fierté nationale. Et comme le gin était du Bombay, il en but au-delà du raisonnable et se montra fort éloquent pendant tout le repas. Avec de grands gestes, il parla de la nécessité de reconsidérer l’utilitarisme de John Stuart Mill, étant donné la pénurie d’énergie et l’épuisement progressif des ressources de la planète. Les éoliennes étaient loin de constituer une réponse suffisante et appropriée. L’humanité devait repenser l’ensemble de ses priorités et reconnaître le plaisir comme son objectif ultime. Et ainsi de suite.

Le seul problème était qu’il agrémentait ses connaissances limitées de la réalité de 1979 d’expressions et de références vieilles d’un siècle. Il finit même par se risquer à commenter le succès d’une revue comme Penthouse, qui aurait certainement pu intervenir beaucoup plus tôt si la vague de libéralisme qui avait parcouru l’Europe après la défaite de Sedan l’avait emporté.

Pour Amy, c’en était trop. Malgré son esprit et son charme, il était en train de la rendre folle.

« Herbert, si vous n’êtes pas comédien, vous êtes un anachronisme vivant !

— Je ne suis ni l’un ni l’autre.

— Vous avez quelque chose de différent, en tout cas ! Vous êtes probablement l’homme le plus cultivé, le plus savant, avec lequel je sois jamais sortie, mais où étiez-vous ces dix dernières années ?

— Voulez-vous dire que vous me trouvez naïf ? demanda-t-il en rougissant.

— Oh. Non. »

Il sourit, soulagé. « Disons que mon audace compense mon innocence. »

Elle éclata de rire, enchantée, secoua la tête, et lui décocha un regard plein de tendresse et d’admiration.

Il sut alors que son charme commençait à opérer. Mais ce qu’il ignorait, c’était que s’il n’avait pas éveillé son intérêt, il aurait aussi bien pu tenter de séduire la mère supérieure d’un couvent de carmélites. Ayant déjà été choisie une fois dans sa vie – une fois de trop –, la jeune femme préférait désormais choisir elle-même ses partenaires.

Ils rentrèrent en voiture tandis qu’une brume légère montait de la baie.

« Vous avez vu La Guerre des étoiles ? demanda-t-elle, ça vient de ressortir.

— Plaît-il ?

— La Guerre des étoiles, vous l’avez vu ?

— Vous avez dit... la guerre des étoiles ? » Il se tourna vers elle, l’esprit bouillonnant de questions qu’il n’osait lui poser.

« Oh ! Herbert, cessez de vous moquer de moi s’il vous plaît. Vous savez, le film !

— Non, balbutia-t-il, non, je ne l’ai pas vu.

— Vraiment ?

— J’ai été assez occupé.

— Dites donc, vous aviez vraiment besoin de prendre des vacances ! »

Ainsi se retrouva-t-il assis à côté d’elle dans un théâtre qui n’était pas aussi impressionnant que certaines des plus grandes salles londoniennes, mais disposait de meilleurs sièges. Au cours des quatre-vingt-six dernières années, se dit-il avec désinvolture, l’humanité avait au moins appris à fabriquer des meubles plus confortables.

Les rideaux s’écartèrent, révélant, au lieu d’une scène vide, un immense rectangle blanc dont il ne comprit pas l’utilité.

Le programme commença : « Il était une fois, dans une lointaine galaxie... » Un livre projeté sur un écran ? Le souffle coupé, H. G. se cacha aussitôt derrière le dossier du siège devant lui car, brusquement, deux étranges aéro... Non, il ne s’agissait pas d’aéronefs, mais de vaisseaux... spatiaux ? Juste ciel, voilà qu’ils se tiraient dessus. Difficile à croire, après avoir somnolé pendant toute la représentation de L’Importance d’être Constant en compagnie d’Isabel, quelques mois auparavant. Il risqua un œil au-dessus du dossier et vit le gros vaisseau engloutir le plus petit.

Amy se tourna vers lui en riant. « Herbert, arrêtez de vous moquer de moi, chuchota-t-elle, vous êtes pire qu’un gosse ! »

H. G. se reprit et se redressa sur son siège, sans quitter l’écran des yeux. La magie du cinéma l’avait conquis ; l’illusion était si parfaite qu’il supposa que sa machine l’avait transporté dans un avenir qu’il n’aurait jamais imaginé possible, même dans ses rêves les plus fous. Un futur qui n’était pas utopique. Loin de là. Certes, il y avait bien ces délicieux petits hommes mécaniques qui pouvaient penser électriquement, mais toutes ces armes, et cette sinistre étoile noire ? Ces mondes anéantis en appuyant sur un bouton ? Cette glorification du mal ? A côté de Dark Vador, Jack l’Éventreur paraissait insignifiant. Quelle importance avait la mort violente de quelques courtisanes comparée à l’anéantissement de civilisations entières ? A l’évidence, le mal n’avait pas disparu avec l’aube d’une ère nouvelle. Stephenson – maudit soit-il – avait peut-être raison.

H. G. soupira. Cet aperçu de l’avenir du futur lui montrait combien l’humanité était capable pervertir le progrès en une horreur cataclysmique. Pouvait-il vraiment s’attendre à autre chose ? Peut-être que non. Mais il pourrait au moins mettre en garde ses contemporains.

Néanmoins, ce spectacle le déprimait par son insistance à affirmer que, dans le futur, l’humanité utiliserait les ressources d’une incroyable technologie pour perpétuer oppression, esclavage et violence. Le triomphe final du bien ne lui parut du coup guère convaincant. La Guerre des étoiles aurait aussi bien pu être écrite par Sénèque, se dit-il.

« Ça vous a plu ? lui demanda-t-elle.

— C’était intéressant, répondit-il avec une ambiguïté délibérée.

— Ouais. Un peu simpliste, mais rigolo. »

Simpliste ? Quel savoir cette jeune femme possédait-elle donc ? Existait-il déjà d’autres civilisations dans l’espace ? Il n’eut pas le courage de le lui demander.

« Demain soir, nous pourrions allez voir autre chose », dit-elle un peu machinalement, avant de se reprendre. « Si vous n’avez rien de prévu, bien sûr ! »

Il sourit. Il n’avait rien de prévu et s’en réjouissait. Elle avait manifestement envie de passer du temps avec lui, et c’était la pensée la plus rassurante qu’il ait eue depuis le dîner.

Lorsqu’il l’eut raccompagnée jusqu’à son appartement, elle l’invita nonchalamment à monter prendre un verre. S’il n’avait déjà eu le temps de s’habituer à ses manières subtilement directes, la proposition l’eût stupéfié, car c’était la première fois qu’une femme l’invitait où que ce soit.

Il s’agissait de l’évolution des comportements sociaux la plus radicale qu’il ait pu observer jusqu’ici. Les femmes étaient libres de prendre l’initiative, ce qui historiquement avait toujours constitué une prérogative masculine. Il se demanda depuis combien de temps cela était devenu la norme, et ce que les hommes modernes pouvaient bien en penser.

Il aima d’emblée l’appartement d’Amy, ancien mais remodelé pour correspondre à ses goûts. Comme au Ben Jonson, tout était réel – tables, chaises, tapis, murs, bibliothèques. Il s’abstint de tout commentaire, mais se dit que certains habitants de 1979 n’étaient peut-être pas totalement emballés par la prolifération des matériaux synthétiques et des imitations.

Elle prit sa veste et lui indiqua le canapé. Il s’assit, raide, mal à l’aise, nerveux. Il s’agissait de sa première rencontre vraiment intime avec une 1979ienne.

Elle revint, portant deux verres de vin blanc glacé qu’elle déposa sur une table basse, devant le sofa, sourit, et lui demanda s’il aimait Mozart.

« J’adore Mozart », lui dit-il, soulagé de ne pas avoir à donner son avis sur un morceau contemporain.

Une vague de musique déferla soudain depuis l’autre côté de la pièce. Surpris, H. G. leva les yeux pour constater qu’elle avait mis en marche un appareil électronique qui constituait manifestement la version contemporaine du gramophone. Jamais il n’avait entendu plus belle mélodie – d’une clarté si cristalline, si agréable à l’oreille. Il soupira, ferma les yeux, se laissa aller en arrière et s’imagina quelques instants que l’orchestre symphonique de Londres au complet se trouvait dans la pièce, jouant seulement pour elle et lui. Il était transporté, son anxiété avait disparu, balayée par les envolées délicieuses d’un concerto du XVIIIe siècle.

« C’est de la quadri. Pas mal, hein ? »

Il approuva de la tête.

« Bon, je vais me changer. Jetez un petit coup d’œil à l’appartement si le cœur vous en dit. » Elle quitta la pièce.

Il se leva pour explorer l’appartement et vit un téléphone beige, posé sur le sol. H. G. brûlait de démonter l’appareil, mais il savait que ce ne serait pas correct de le faire sans demander la permission à Amy. Mais encore une fois, comment formuler une telle question ? Excusez-moi, puis-je regarder à l’intérieur de votre téléphone ?

Mais sa curiosité finit par l’emporter. Plongeant la main dans sa poche, il en tira une pièce de dix cents qu’il utilisa – comme il l’aurait fait avec un demi-penny, à Londres – pour dévisser la base du boîtier. Il souleva le couvercle et sourit en découvrant un entremêlement de minuscules circuits. Cela le fit songer aux composants de l’I.A.R. qu’il avait eu tant de mal à assembler dans son laboratoire. Une seule différence, tout le câblage qu’il avait utilisé était noir.

L’idée était simple mais brillante ! En choisissant des câbles de couleur pour coder les différents circuits, on éliminait tout risque d’erreur grave.

« Bip, bip, bip, bip ! »

Il se redressa. Qu’est-ce que c’était que ce bruit ? Qu’avait-il fait ? Il examina fébrilement l’appareil sans parvenir à le faire taire. Pris de panique, il se hâta de tout rassembler, mais le bruit ne cessa que lorsqu’il eut replacé le combiné sur son socle.

Il se réfugia sur le canapé, but une grande gorgée de vin et retrouva son calme. « Bricolez les appareils de cette époque et ils se mettent à vous crier dessus », grommela-t-il.

Amy revint dans la pièce. Elle avait brossé ses cheveux et enfilé de curieux vêtements. En haut, elle portait un pull assez commun, mais le bas ressemblait à un tablier de maréchal-ferrant muni d’une fermeture éclair sur le devant. Intéressant. En tout cas, elle était ravissante et, le dieu de la bienséance en soit béni, elle n’avait pas remis de parfum.

Elle s’installa à l’autre extrémité du sofa, glissa ses orteils sous un coussin et sirota son vin, lui souriant par-dessus le verre qu’elle gardait près de ses lèvres.

Ils bavardèrent légèrement de musique et de littérature, Amy ne faisant pas mystère de ce qu’elle aimait et de ce qu’elle n’aimait pas. H. G. se montrait fort prudent lorsqu’elle mentionnait quelque chose qu’il ne connaissait pas, mais se lançait dans de longs discours dès qu’il saisissait l’essentiel du sujet. Elle appréciait le fait qu’il semble s’intéresser sincèrement à ses opinions, ce qui le distinguait de tous les hommes qu’elle avait croisés.

« Vous voyez, Amy, lorsque deux êtres sont ainsi en mesure de communiquer dans une telle atmosphère, sans crainte des commérages malveillants, à quoi sert le mariage ? En dehors de la religion, c’est l’institution la plus inutile que je connaisse. »

Elle rit. « Dans ce cas, une femme n’aurait pas à s’inquiéter que vous la demandiez en mariage.

— Ma chère amie, je suis très sérieux. Tenez, par exemple, je n’ai jamais compris pourquoi deux personnes qui s’aiment auraient besoin d’un certificat de mariage avant de coucher ensemble.

— Qui exigerait une chose pareille ? demanda-t-elle avec un sourire taquin. On ne leur demande même pas de s’aimer, d’ailleurs. »

Il lui lança un regard en coin, puis détourna les yeux et se mit à tripoter nerveusement sa moustache. « Ma foi, j’ai publié un certain nombre d’articles sur l’amour libre, mais je ne sais pas si j’irais aussi loin que vous !

— L’amour libre ? » Elle rit de nouveau. « Je n’ai pas entendu cette expression depuis la quatrième !

— Vraiment ? Comment appelleriez-vous ça, alors ?

— Vous avez quelque chose contre le terme de « révolution sexuelle« ? Ne me dites pas que vous n’en avez jamais entendu parler non plus ! »

Une révolution sexuelle ? Mon Dieu, pensa-t-il. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Il y avait tant de significations possibles ! Il sourit. « Et qui se révolte contre qui ? Si je peux me permettre de vous poser cette question.

— Tout dépend des gens avec lesquels on vit, n’est-ce pas ? » répondit-elle à voix basse, avant de se rapprocher de lui.

Il se redressa. Sa tête bourdonnait à nouveau et il ne savait que faire de ses mains. Amy était trop près de lui, il ne savait plus où les poser. Découvrant soudain ses genoux, il s’y accrocha avec l’énergie du désespoir.

« J’ai vraiment passé une soirée délicieuse », finit-il par articuler.

Elle hocha la tête. « C’est agréable de rencontrer quelqu’un avec qui l’on peut vraiment parler, pour une fois.

— N’est-ce pas ? D’autant plus lorsqu’on partage les mêmes opinions.

— Qui a dit que j’étais d’accord avec vous ? »

Surpris, H. G. leva les sourcils.

« Je ne suis pas convaincue que la religion soit obsolète, par exemple.

— Ah bon ?

— Non. Et je pense que le mariage permet de régulariser bien des choses. Surtout s’il y a des enfants.

— Régulariser ? Cela ne sert qu’à accumuler la paperasserie bureaucratique.

— Seriez-vous anarchiste ?

— Vous plaisantez ! s’écria-t-il. Je suis un socialiste progressiste !

— C’est encore pire ! » répliqua-t-elle d’un air moqueur.

Il se raidit.

« Plaît-il ?

— Qu’est-ce que cela change ? Les multinationales dirigent le monde de toute façon. » Elle s’interrompit avant d’ajouter : « Et puis, vous êtes l’un des hommes les plus charmants que j’aie jamais rencontré.

— Vous êtes vous-même loin d’être stupide. »

Elle le regarda dans les yeux, leva lentement la main et lui effleura la joue du bout des doigts. Il se sentit fondre dans le sofa, sans savoir comment réagir. Chaque fois qu’il s’était trouvé en compagnie d’une femme par le passé, c’était lui qui maîtrisait la situation. Dans le cas présent, il n’était sûr de rien. Les lumières n’étaient même pas éteintes ! Il ne pouvait pas se jeter sur elle et lui ôter ses vêtements en lui assurant qu’ils ne faisaient rien de mal. Pas besoin d’être discrets, ni de se dépêcher ; aucune limite dans le temps. Il n’était même plus sûr que le caractère furtif et clandestin de la sexualité existe encore.

Elle finit par détourner les yeux – était-ce de la déception dans son regard ? – et il retrouva le courage de parler.

« Eh bien, j’imagine qu’il est temps que je me sauve.

— Ah bon ? Où êtes-vous descendu ? » demanda-t-elle d’un ton neutre qui lui fit comprendre qu’il n’avait pas dit ce qu’il fallait.

Il sourit d’un air contrit. « Où suis-je descendu ? A vrai dire, nulle part. » Il rougit.

Elle se redressa.

« Comment ça ? Vous n’avez pas encore pris de chambre à l’hôtel ? Mais enfin, Herbert, vous êtes ici depuis deux jours ! » Elle secoua la tête en riant.

« Je n’ai pas encore eu le temps.

— Mais... et vos bagages ?

— Je suis parti plutôt à l’improviste », répondit-il avec un faible sourire.

Elle se pencha vers lui et posa ses deux mains sur les siennes. « Vous êtes vraiment un homme étrange. Non, pas étrange, mystérieux. »

Une fois de plus, il saisit la perche : « Ne dit-on pas que la réalité dépasse la fiction ? »

Elle le dévisagea à nouveau, étonnée, puis sourit. Ce qu’il y avait de magique entre eux était revenu. « Vous n’êtes pas obligé de vous en aller, vous savez ?

— Ah non ?

— Non, vous pouvez rester ici, murmura-t-elle d’une voix enrouée.

— Vraiment ? croassa-t-il.

— Herbert, je vous en prie, embrassez-moi ! »

Elle n’attendit pas sa réponse. Elle l’enlaça et l’entraîna au beau milieu du sofa, faisant avec ses lèvres et sa langue des choses que sa bouche n’avait jamais connues. Elle l’embrassa, encore et encore ; chaque fois le contact de ses lèvres et de sa langue était plus passionné, plus profond. Wells frissonnait de la tête aux pieds. Qu’était-elle en train de lui faire ? Il avait l’impression que sa cuisante érection allait percer le tissu de son pantalon. Il croisa les jambes. Amy le fit s’allonger sur le dos et laissa ses cheveux envelopper son visage et son cou. Puis elle se mit à lui caresser la poitrine, en lentes caresses circulaires, descendant chaque fois un petit peu plus bas.

Le contact de sa main devint plus intense lorsqu’elle parvint au bas de son ventre, puis descendit encore, à l’intérieur de ses sous-vêtements ! Il était paralysé. Cette fille si belle n’était ni inaccessible, ni distante ; elle allait poser sa délicate petite main parfumée sur son membre douloureux. La dernière femme avec laquelle il s’était accouplé ne voulait même pas regarder son pénis. Sans parler de le toucher.

Il n’était pas habitué à ça. Les choses n’étaient pas censées se passer ainsi. Il avait toujours soutenu que l’homme et la femme étaient tous deux des êtres sexuels et que l’acte d’amour constituait un plaisir naturel qu’ils devaient partager équitablement. Mais Seigneur, qui avait jamais entendu parler d’une femme séduisant un homme, à part dans les romans français ?

A l’instant où elle allait refermer doucement sa main sur son sexe gonflé, il s’arracha à son étreinte et se rassit au bord du canapé – une fois encore, la pratique venait de l’emporter sur la théorie.

Égarée, elle leva vers lui de grands yeux interrogateurs. « J’ai fait quelque chose de mal ? »

Elle doit plaisanter, songea-t-il. Bien au contraire, elle avait procédé avec l’infinie perfection d’un ange du ciel ; lui, par contre, s’était montré incapable de se débrouiller convenablement. Honteux, il baissa les yeux et s’aperçut qu’une petite tache s’était formée sur son pantalon à cause du lubrifiant sécrété par sa glande de Cowper. Il vira à l’écarlate et s’empressa de masquer cette horreur de sa main. « Je pense qu’il vaut mieux que j’aille prendre une chambre d’hôtel.

— Vous ne voulez pas rester ici ?

— Je ne devrais pas.

— Bon, très bien, parfait, n’en parlons plus, si je ne vous plais pas ou si quelque chose vous rend nerveux, pas la peine de passer la nuit ici. » Elle poussa un court soupir. « De toute manière, c’est le genre de chose dont il vaut mieux se rendre compte dès le départ.

— Tout à fait. » Il se leva, fit un pas, puis se retourna et la regarda en tremblant.

« Hé ! dit-elle en se redressant et en lui prenant la main. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je ne peux vraiment pas vous expliquer.

— Vous n’êtes pas... gay ? demanda-t-elle, surprise.

— Gay ? répéta-t-il sans comprendre.

— Homosexuel. »

Il éclata de rire, avant de s’interrompre brutalement. La jeune femme était parfaitement sérieuse. Elle ne comprenait pas que le problème venait de son attitude à lui, manifestement archaïque. Le visage soucieux, il se rassit sur le canapé.

Il s’était toujours considéré comme un radical face aux questions sociales – quel hypocrite, en réalité. Son attitude à l’égard de la sexualité n’avait jamais vraiment changé. Il n’était partisan de l’amour libre qu’en paroles. Dans le passé, ses beaux discours lui avaient permis d’être à la mode et de convaincre des femmes récalcitrantes de se soumettre à ses désirs sans passer par le mariage. Bien sûr, il leur avait dit qu’elles devaient prendre du plaisir à l’acte sexuel, mais il ne s’attendait pas à ce qu’elles le fassent réellement. De même qu’il avait toujours recherché l’amante idéale, la maîtresse merveilleuse, sans jamais s’attendre à la trouver.

Amy n’était pas une femme comme celles qu’il avait connues, cela ne faisait aucun doute. Était-elle sa Vénus ?

Il déglutit et se tourna vers elle. Elle faisait la moue ; il ne l’avait jamais vue dans cet état – ni elle ni aucune autre femme d’ailleurs. Son visage était rouge d’excitation. Ses yeux presque noirs, ses lèvres gonflées et à peine entrouvertes. Elle n’était ni un animal, ni une chaste déesse, mais une jeune femme sensuelle.

« Amy... » Sentant le désir monter brusquement en lui, il la serra dans ses bras. Elle lui rendit son étreinte et bientôt, tous deux se retrouvèrent allongés sur le canapé, les membres enchevêtrés, inextricablement mêlés. Les deux mains de la jeune femme fouaillaient dans son pantalon, et il haletait de plaisir, cherchant à enfouir son visage dans l’opulence de sa poitrine.

Elle s’arracha à lui assez longtemps pour lui prendre la main et le mener par le couloir jusqu’à sa chambre.

Ils firent l’amour jusqu’à complet épuisement. Amy quitta les draps à fleurs pour savourer un bain chaud et parfumé, tandis qu’H. G. demeurait allongé sur le dos, à regarder fixement le plafond. Il se rendait compte qu’il restait embourbé dans une attitude victorienne car, sitôt sous les couvertures, il s’était attendu à ce qu’elle éteigne la lumière et s’offre passivement à lui dans la position du missionnaire. Ça ne s’était pas passé comme ça. Car après avoir allumé des bougies, elle... Il rougit à la pensée de ce qu’ils avaient fait.

Ils avaient tout simplement fait l’amour en égaux, mais voilà que ses appréhensions le reprenaient. Il venait de participer à la révolution sexuelle de la fin du XXe siècle. Il avait été initié, quand bien même il se serait contenté de beaucoup moins. Certes, il avait écrit, quelques mois seulement auparavant, que la femme devrait jouir de la sexualité autant que l’homme, mais si ouvertement ? En l’absence de tout serment d’amour, de toute promesse de mariage ? Elle avait eu raison de toutes ses résistances, prenant innocemment du plaisir et le lui rendant généreusement. Mais qu’elle ait pu être d’une telle franchise à l’égard de sa propre sexualité... Non ce n’étaient pas de l’appréhension qui l’envahissait, c’était une véritable frayeur. Sans compter, grommelait-il intérieurement, qu’il ne voyait pas comment il allait pouvoir, après cela, regagner le XIXe siècle et se satisfaire d’une sexualité « normale »...

« Grands dieux ! » s’exclama-t-il en se dressant sur son séant. Que diable faisait-il dans le lit d’une dame du futur, de toute façon ? C’était honteux ! Il ne pouvait s’engager avec une femme qui devait avoir cent ans de moins que lui. Il faudrait bien qu’il retourne en 1893, pour reprendre le cours normal de sa vie. Quelle idée de coucher avec une jeune femme qui ne pouvait rien attendre de lui en retour.

Il chercha sa chemise à tâtons sur le plancher, mais se redressa subitement. Et si elle n’attendait effectivement rien de lui ? Et si son goût de la liberté s’étendait au-delà des murs de sa chambre à coucher ? Etait-elle capable de partager son corps avec un autre aussi naturellement qu’elle aurait fait un bon repas, arrosé d’une excellente bouteille ? Et lui-même, serait-il jugé selon de tels critères ? Il fronça les sourcils et se rallongea, les mains croisées sous la nuque, les yeux de nouveau fixés au plafond. Elle lui plaisait. Il ne voulait pas qu’elle copule avec un inconnu dans ce lit – ou dans un autre ! Il voulait même ignorer ce qu’elle avait pu faire par le passé. Oui, il désirait qu’elle attende de lui un engagement, même s’il s’avérait incapable de le prendre. Il soupira.

« La barbe ! » Quel dilemme. Être séparé par un siècle de l’amante idéale. Et s’il tentait de combler ce fossé en lui révélant sa véritable identité, elle le prendrait certainement pour un fou. Toutes chances de créer des liens sérieux voleraient en éclats, qui dériveraient dans le vaste vide inconnu de la quatrième dimension.

Son cerveau s’embruma de fatigue. Il roula sur le côté. Sa dernière pensée fut que ces ébats avec Amy avaient été proprement utopiques – quelques brèves et délicieuses cabrioles sur l’herbe du jardin d’Éden. Un seul problème : la pomme était croquée depuis longtemps, et l’arbre avait été dépouillé de tous ses fruits.

Il dormit profondément, mais d’un sommeil agité.

Quelque chose de doux et de léger effleura le visage de H. G. Il sentit une douce pression humide sur ses lèvres, une sensation merveilleuse. Rêvait-il déjà d’elle ? Sans doute. Personne ne l’avait jamais embrassé ainsi.

Il cligna doucement des yeux et aperçut son délicat visage au-dessus de lui. Si chaque matin à venir recélait la promesse de ce réveil exotique, il n’allait probablement jamais rentrer chez lui, ni même sortir du lit. A bien y réfléchir, il pouvait d’ailleurs passer là les trente prochaines années, avant de rentrer définitivement en 1893. Après tout, le passé était le passé, et l’on ne saurait qu’il était parti qu’une fois qu’il serait revenu. Il éclata de rire.

« Bonjour », lui dit-elle après son baiser.

Il leva les yeux vers elle et sourit. « Si tu étais capable d’inventer un réveille-matin qui procure cette sensation, tu gagnerais un milliard de livres ! »

Avec un petit rire léger, elle lui indiqua la table de chevet. « Je t’ai apporté du thé. » De la vapeur parfumée montait d’une grande tasse bleue et grise.

« Oh ! Merci. » Il s’appuya sur un coude.

« Et le journal. » Elle laissa tomber à côté de lui l’édition du matin du Chronicle.

Wells ramassa le journal, puis se rendit compte que le peignoir bleu pâle d’Amy était ouvert de haut en bas. Il contempla son buste nu et ses cuisses élancées ; puis balaya d’un geste le quotidien, qui plana doucement à travers la pièce avant de retomber sur le plancher, en un entremêlement de pages et d’histoires. Il attira la jeune femme près de lui, la couvrit de baisers et de caresses. Elle commença à réagir. Il l’étreignit plus fort. Elle pressa son corps contre le sien. N’y tenant plus, il roula sur elle avec tant de fougue qu’emporté par son élan, il poursuivit son mouvement et tomba du lit.

Surprise, elle se redressa sur un coude et le regarda. « Ça va ? » Elle se mit à glousser et porta la main à sa bouche, sans parvenir à s’empêcher de rire.

H. G. ne partageait pas son humeur : il avait les yeux fixés sur une page du San Francisco Chronicle.

« Herbert, ça va ? »

En tombant, le journal s’était ouvert à la page trois. Un fait divers. La manchette avait immédiatement retenu son attention : « Une jeune femme assassinée dans un sauna. D’après la police, ce meurtre odieux, digne de Jack l’Éventreur, serait sans mobile apparent. » H. G. s’effondra. Posant la tête entre ses mains, il se mit à gémir doucement.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Le docteur Leslie John Stephenson était vivant.

 

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