C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 15 sur 15

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C'était demain

Épilogue

 

C ONTRAIREMENT À CELUI DE LESLIE JOHN STEPHENSON, le sort de H. G. Wells et d’Amy Robbins est devenu de notoriété publique. Un peu trop, peut-être, au goût de nos héros, encore que l’on n’ait jamais entendu l’un ou l’autre se plaindre ouvertement des vertus contestables de la fortune et de la gloire. En deux mots, voici ce qui arriva.

Quand H. G. retourna en 1893, il y ramena une Amy Robbins consentante. Dans la mesure où ils arrivèrent quelques minutes seulement après son départ, Mme Nelson ne fut pas surprise de le voir revenir si vite. A vrai dire, elle ne sut jamais très bien s’il était vraiment parti, d’autant qu’elle n’avait pas eu le temps de trouver l’enveloppe contenant les cinquante livres et sa lettre d’explication, dans la cave. Elle ne fut pas particulièrement étonnée par sa montre à quartz, supposant qu’il l’avait fabriquée lui-même dans son laboratoire – mais choquée par la présence de Mlle Amy, et sidérée qu’une si belle jeune femme puisse s’habiller d’une manière aussi extravagante. Mais avec le flegme tout britannique des vraies dames d’Angleterre, elle accepta stoïquement l’idée que cette jeune personne, tout récemment arrivée d’Amérique, allait s’installer durablement dans la maison. D’ailleurs, Amy et Mme Nelson ne tardèrent pas à se lier d’amitié et, dans les rares occasions où elles se retrouvaient seules ensemble, elles échangeaient des propos peu amènes sur la goujaterie naturelle de la gent masculine.

Cela va sans dire, le fait que H. G. Wells et une femme originaire de San Francisco la malfamée vivent sous le même toit scandalisa au plus haut point la bonne société londonienne. Résultat : les articles qu’il devait écrire pour la Pall Mail Gazette devinrent encore plus populaires. Ses lecteurs attendaient impatiemment les friandises érotiques de ce radical qui se prélassait dans le péché. Son temps commença à devenir une denrée rare, car il avait entamé la rédaction de son premier roman. Mais jamais il ne renonça à sa promenade à bicyclette quotidienne, qu’il effectuait désormais en compagnie d’Amy. Et quand le temps était clément, ils passaient le dimanche après-midi à canoter sur le lac de Regent’s Park. Dans le cas contraire, on pouvait invariablement les trouver dans la bibliothèque de la maison du 7, Mornington Place, assis devant l’être, sirotant un verre de vin et se faisant mutuellement la lecture.

H. G. avait beaucoup appris pendant son voyage. Sa vision de l’avenir s’était teintée de scepticisme, et donc de réalisme. Il avait cessé d’accorder une confiance aveugle aux tenants de la science et de la technologie, car il avait compris que la morale pouvait leur faire défaut. En outre, il se rendait compte que, pendant ce hiatus de quatre-vingt-six ans, nombre de leurs inventions les plus éblouissantes avaient servi à dévaster des sociétés et à annihiler des êtres humains, parfois sans aucune raison. Et il avait vu que la technologie pouvait écraser ceux qui ne lui résistaient pas, que l’homme était dangereusement près de devenir l’esclave du monde artificiel et automatique qu’il avait, non sans ironie, créé pour servir son pouvoir et son confort. Par conséquent, si une techno-utopie devait un jour se réaliser, le risque était grand de la voir se mettre au service d’elle-même.

H. G. n’avait pas de réponse, sinon un retour à la religion. Il ne pouvait que consacrer sa vie et son œuvre à une défense passionnée de la raison et de la rationalité. Qu’avait donc dit Huxley à ce propos, déjà ? Les hommes doivent maîtriser la science et, à l’occasion, mettre un frein aux progrès inévitables de la technologie. Mais plus important encore, ils doivent se maîtriser eux-mêmes en suivant les principes de la raison, s’ils veulent éviter une sanglante solution finale.

Amen, ajouta finalement H. G. Wells.

Avec un dévouement et un amour sans faille, Amy l’aida à terminer son livre et, peu après, parut La Machine à explorer le temps. L’ouvrage fit sensation dans les cercles littéraires et suscita la polémique, devenant immédiatement un best-seller. Un critique en conseilla la lecture en raison de « sa vision romancée mais très pénétrante de l’avenir de l’humanité. »

Et qu’advint-il de la bataille cosmique qui opposait H. G. Wells au destin ? Il ne prétendit jamais avoir vaincu, ni même avoir eu l’avantage. Il jugea préférable de laisser le sujet sur son bureau, parmi ses notes et d’autres énigmes philosophiques. Pour nous, il nous suffira de savoir que Herbert George Wells et Amy Catherine Robbins se marièrent en 1895 et vécurent heureux pendant très, très longtemps.

 

[1] En français dans le texte.

[2] En français dans le texte.

[3] En français dans le texte.

[4] En français dans le texte.

[5] En français dans le texte.

 

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