C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 2 sur 15

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C'était demain

Chapitre 1

 

maison de brique, haute et étroite, dont la cour bien entretenue était bordée AU NUMÉRO 7, MORNINGTON PLACE, se dressait une d’une haie et d’une grille de fer forgé. Avec le triple pignon de son toit et son huisserie brun foncé, elle ressemblait à toutes les autres demeures de l’est de Regency Park, entre Euston et Camden Town. Les rues paraissaient semblables elles aussi, bien tracées et bondées tous les soirs d’une foule active et énergique qui aimait se mêler dans la lumière diffuse de l’éclairage au gaz pour vaquer à ses affaires ou à ses visites, malgré le brouillard et le grand froid. Des désagréments qu’on pouvait d’ailleurs surmonter grâce à une bonne écharpe de laine, un épais manteau et la présence de voisins chaleureux. Et puis, l’on pouvait toujours se réchauffer autour d’un petit verre de brandy, dans l’un des pubs accueillants du voisinage.

Le locataire du 7, Mornington Place était tombé amoureux de son quartier. Peut-être parce que, pour la première fois en vingt-sept ans, il habitait un borough convenable et était libre d’agir à sa guise. Il avait récemment acheté une nouvelle bicyclette Raleigh, équipée d’un système de freinage dernier cri, et se promenait chaque soir dans Mornington Crescent, se gorgeant d’images, de bruits et d’odeurs. Des impressions qu’il transformait en articles polémiques – et donc populaires –, pour lesquels il recevait des honoraires décents.

Ce soir-là, il avait décidé de descendre jusqu’à Regent’s Park, qui s’était toujours révélé une excellente source d’inspiration. Il avait roulé jusqu’à York Gate en suivant l’étroit Outer Circle, sans prêter attention à la beauté familière des pelouses bien entretenues, surplombées d’arbres et baignées par la brume, paraissant lui-même enveloppé dans une épaisse nappe de brouillard personnelle. Lorsqu’il parvint à la pointe du lac, toutefois, il se souvint soudain des délicieux après-midi d’été passés à canoter sur les eaux calmes, en compagnie de femmes sophistiquées, d’une bouteille de vin français bien fraîche, de pain et de fromage. Une pensée qui lui rappela qu’il n’avait pas été capable d’oublier ses propres préoccupations pour devenir l’observateur détaché mais passionné dont les londoniens avaient l’habitude de lire les articles. A croire qu’il avait parcouru les cinq miles depuis Mornington Crescent avec des œillères. Il n’avait même pas senti les pavés qui étaient d’ordinaire source de cahots constants et de fréquentes crevaisons. Il maudit son manque de concentration, puis éclata de rire. La cause en était évidente. Plus tard dans la soirée, de vieux amis et d’anciens camarades de classe allaient se réunir chez lui et – grands dieux ! – il leur réservait une fameuse surprise.

Il ne serait d’ailleurs pas sorti pour cette promenade à bicyclette ce soir là si M. Hastings – l’intrépide rédacteur en chef de la Pall Mail Gazette – ne lui avait commandé trois articles supplémentaires, à livrer avant la fin de la semaine suivante. Oui, il avait décidément pris du retard dans son travail, consacrant plus de temps qu’à l’accoutumée au projet scientifique qui l’obsédait et le tenait enfermé dans son laboratoire personnel. Il avait aussi dépensé plus d’argent que ne lui en rapportaient ses articles, quel qu’en fut leur succès. Il devait donc impérativement trouver au plus vite matière à de nouveaux écrits.

La brume se transformait en pluie fine. Il essuya son plaisant visage aux traits anguleux à l’aide d’un grand mouchoir. Sous l’effet de l’humidité, son épaisse moustache brune à la gauloise retombait mollement sur sa bouche. Se figurant qu’elle devait lui donner l’allure de quelque exilé russe menant à Paris la vie de bohème, il lâcha le guidon des deux mains et entreprit d’entortiller la masse de poils pour la remettre en forme. Il se souvint qu’il venait de terminer son pot de cire à moustache et se promit d’en acheter la prochaine fois qu’il passerait chez le pharmacien.

Il prit un virage, passa devant le Hanover Gate et aperçut un homme très grand, très mince, qui promenait majestueusement un lévrier russe aussi grand et mince que lui. Un article sur les ressemblances physiques – et psychologiques – frappantes entre les animaux de compagnie et leurs maîtres, peut-être ? Il gloussa à l’idée de recevoir des lettres furibondes de la part de membres de l’aristocratie et de citoyens propriétaires de bouledogues ou de bassets. Le seul problème était qu’il n’aurait pas le temps de se documenter sur l’infinie variété des races et des espèces animales dont les humains aimaient s’entourer. Tant pis. Il pourrait toujours traiter ce sujet quand il aurait plus de temps.

Il contourna la charrette d’un livreur de lait et remarqua au passage que le cheval, levant brusquement la queue, déposait un tas de crottin sur la chaussée. Rien d’extraordinaire, songea-t-il, mais qu’en était-il des malheureux qui nettoyaient les rues, jour après jour ? Que pensaient ces pauvres gens – certainement venus d’Europe de l’Est – des extravagances du duc de Clarence, par exemple ? Y avait-il matière à rire ? Non, le sujet, trop terre à terre, trop proche des réalités sociales, n’était pas de nature à satisfaire le tempérament romantique du cycliste. Et il n’avait aucune envie de faire concurrence au vénérable Charles Dickens. Il allait donc devoir trouver autre chose.

Mais après avoir laborieusement pédalé pendant un mile sans rien voir d’intéressant, il décida de faire une pause. Quittant l’Outer Circle, il s’engagea dans Prince Albert Road, en direction du nord, et descendit en roue libre le flanc d’une colline qui ondulait entre de grands bosquets d’ormes et d’érables. Il s’immobilisa devant Regent’s Inn, où s’assemblaient les couples après une marche revigorante à travers le parc. Il entra pour prendre une pinte et s’attabla près de la grande cheminée de pierre. Des bûches de laurier flambaient dans l’âtre, dégageant une forte chaleur. Il ôta son écharpe et son blazer, puis desserra sa cravate.

Il sirota sa bière en observant la salle, toujours à la recherche d’une idée. Dans un coin, un couple se plaignait de l’affluence que connaissait Regent’s Park malgré le froid de novembre.

« Ce que nous devrions faire, mon cher, c’est passer votre prochain congé au bord de la mer, suggéra l’épouse. Il n’y aura même pas de pêcheurs. »

L’époux approuva : « De plus, hors saison, les prix seront plus bas ».

Un large sourire fendit le visage du cycliste ; ses yeux bruns se mirent à pétiller. Il sortit un bloc-notes ainsi qu’un crayon de son pantalon de golf, et se mit à griffonner. Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Le bord de mer, à une demi-journée de train seulement de la capitale, était l’endroit qu’il préférait. Il se remémora – avec plus de soulagement que de chagrin – un weekend qu’il y avait passé en janvier, un an auparavant, en compagnie de son épouse et cousine, Isabel, pour se remettre d’un accès de fatigue et d’une légère attaque de tuberculose. Il enseignait la biologie à cette époque, et Isabel lui demandait avec insistance de renoncer à son rêve de devenir un grand inventeur et écrivain, pour se consacrer à son travail et à son ménage. Elle s’était spécialisée dans la défense de tout ce qu’il détestait et exigeait qu’il choisisse entre elle et ses idées radicales. Dans ces conditions, il avait choisi ses idées. Avec un petit rire ironique il nota un projet de titre : « Comment se rendre en bord de mer marié le vendredi et revenir à Londres célibataire le lundi. »

Il posa son crayon, vida sa pinte, se cala contre le dossier de sa chaise et poussa un soupir. Il pourrait peut-être tirer les trois articles de cette expérience. En y ajoutant la tante d’Isabel et sa collection de bibelots, ainsi que l’un de ses anciens étudiants dont sa femme s’était entichée, il aurait même la matière d’un roman.

Il allait commander une autre pinte quand il se ravisa et tira sa montre de la poche de son gilet.

« Seigneur ! » s’exclama-t-il. Il était huit heures et demie et ses hôtes devaient arriver à partir de neuf heures. Il saisit son veston et quitta le pub à la hâte.

Il bondit sur sa bicyclette et se mit à pédaler furieusement en direction de son domicile, se retrouvant presque aussitôt au pied de la colline qu’il avait dévalée avec indifférence une demi-heure auparavant. Forçant sur ses jambes, il tenta péniblement d’accélérer, mais la pente sinueuse lui paraissait exceptionnellement raide. Il respirait avec difficulté et, malgré le froid, commença à transpirer sous ses vêtements. Mal à l’aise, il espérait que ses efforts ne lui occasionneraient pas une pneumonie, une maladie qu’il redoutait depuis le jour où, au lycée, lors d’une partie de rugby, un adversaire lui avait décollé la plèvre d’un coup de pied dans la poitrine.

Finalement, il mit pied à terre et poussa le Raleigh sur les derniers mètres qui le séparaient du sommet. En marchant, il se demanda pourquoi l’on fabriquait des bicyclettes aussi rudimentaires. Rien n’empêchait de leur ajouter un système de changement de vitesses destiné à jouer sur la rotation des roues. D’autres machines en étaient dotées. Et mieux encore, on pouvait les équiper d’une version allégée du moteur à combustion interne Daimler-Benz mis au point par les Prussiens.

« Mmm », marmonna-t-il. Peut-être se pencherait-il sur le sujet. L’idée paraissait infiniment plus simple que son invention actuelle. Avec un large sourire, il enfourcha de nouveau sa bicyclette et repartit à grands coups de pédales. Au diable les articles sur le bord de mer ! Dès qu’il pensait à son projet du moment, l’enthousiasme le submergeait et il n’était plus en mesure de réfléchir à autre chose. Il avait mis la dernière main à son dispositif le matin même, et mourait d’impatience de connaître les réactions de ses amis. Certes, l’engin devait encore être testé, mais il ne s’en sentait pas moins extrêmement fier. Malgré une enfance qui avait confiné à l’indigence et sa mère bien-aimée qui n’avait cessé de brandir la Bible au-dessus de sa tête comme une matraque philosophique, malgré ses échecs d’apprenti, sa tuberculose chronique, son cursus universitaire peu reluisant et un premier mariage étouffant, malgré tout cela, il allait changer le cours de l’histoire. Ce soir, ses amis allaient être les premiers au courant mais, au bout du compte, ce serait sans doute l’école normale des sciences qui tiendrait à remettre un diplôme honoraire à l’ancien étudiant qu’elle avait renvoyé, sept ans auparavant.

H. G. Wells descendit de son Raleigh devant le 7, Mornington Place ; il franchit la grille en le poussant et le posa contre le mur, sous le porche de la maison.

 

« M. Wells ! s’exclama la méticuleuse Mme Nelson en le voyant pénétrer en hâte dans la cuisine. Où étiez-vous donc passé ? » Elle replia le Daily Mail, servit une tasse de thé, se leva et la lui tendit. « Vous ne devriez pas partir en vadrouille sur cette satanée machine par un temps pareil.

— Le temps est toujours “pareil”, répliqua-t-il à sa gouvernante avant d’avaler une gorgée de thé.

— Mais un homme dans votre état...

— Je ne me suis jamais senti aussi bien de toute ma vie. »

Elle secoua la tête et soupira. « C’est ce que M. Nelson a dit, la veille de sa mort. Dieu le bénisse. »

H. G. ignora la remarque et vida sa tasse. « Les premiers invités sont-ils déjà arrivés ?

— Non, monsieur. » Elle leva les yeux au ciel d’un air malicieux et ajouta avec une pointe d’ironie : « Bien sûr, si vos amis vous ressemblent, nous pouvons nous attendre à ce qu’ils arrivent en retard, n’est-ce pas ?

— Si c’est à la mode », rétorqua-t-il avec un sourire.

Puis, il déposa sa tasse et sa soucoupe sur le comptoir et fit mine de quitter la pièce.

« Je vous ai sorti un chandail, dit-elle affectueusement. Il fait froid dans le salon.

— Ce n’est pas un salon Mme Nelson, mais une bibliothèque.

— Appelez-le comme il vous plaira, monsieur, mais le fait est que...

— Je vais mettre une autre bûche dans le feu. » Il quitta la cuisine.

Mme Nelson retourna à son Daily Mail, sans parvenir à se concentrer.

Elle était en complet désaccord avec chaque idée que M. Wells avait jamais exprimée devant elle, en particulier ses vues concernant la religion et le mariage. Qu’avait-il dit, déjà ? Ah, oui. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des mariages finissent par la révolte ou la résignation. Et encore : si Dieu existe, comment peut-il tolérer une nature aussi aveuglément cruelle ? N’était-ce pas un argument en faveur de la torture ? Quand elle avait désapprouvé son divorce, il avait éclaté de rire et répondu que, s’il n’avait pas été célibataire, elle n’aurait pas eu d’emploi. Et pour mettre un comble à sa consternation, il avait ajouté qu’après tout, l’avenir de l’Angleterre n’était peut-être pas désespéré si un nombre croissant de conservateurs de la trempe de Mme Nelson se mettaient au service de radicaux comme lui-même. Pourtant, ce poste de gouvernante était bien la chose la plus stimulante et la plus excitante qui lui ait été donné de vivre.

Elle se versa une autre tasse de thé, en espérant que M. Wells trouverait les canapés à son goût. Elle avait passé tout l’après-midi à faire griller du pain et à le découper en petits triangles, qu’elle avait ensuite recouverts d’un mélange de fromage, de saucisses et de condiments dont elle avait le secret. Elle soupira. Étant donné l’heure et la liste de ses invités, il allait probablement s’intéresser davantage au vin.

Ce qui n’était pas complètement vrai. Car, après avoir ajouté trois bûches au petit feu qui brûlait dans l’âtre, H. G. goûta l’un des petits canapés artistiquement arrangés sur un grand plat d’étain et le trouva délicieux. Tout en mâchant, il s’aperçut qu’à côté des amuse-gueule, Mme Nelson avait disposé une superbe corbeille de fruits, des fromages, du pain, de l’argenterie, de beaux verres de cristal et plusieurs bouteilles d’un bordeaux de bon aloi. Des bougies se consumaient derrière le festin, sur le buffet. Il sourit, plein de fierté et d’admiration.

Il examina le reste de la pièce. Sa gouvernante s’était arrangée pour lui donner un aspect lumineux et confortable malgré l’absence de tapis, de rideaux décents et la rareté du mobilier. Elle avait placé une nouvelle couverture sur l’unique canapé, avait nettoyé les deux fauteuils de velours rouge et ciré le bureau d’imitation Chippendale.

H. G. était aux anges. Sa gouvernante avait su ordonner dignement la pièce, lui donner un air de confort et de convivialité, transformant l’endroit qu’il utilisait uniquement pour lire en parfait repaire pour un scientifique romantique tel que lui. La pièce était devenue le cadre idéal de sa déclaration révolutionnaire.

Il savait que ses amis seraient agréablement surpris car certains d’entre eux ne l’avaient pas revu depuis l’époque de l’université, quand il vivait chichement dans un sous-sol crasseux du West End, sur sa maigre bourse d’une livre par semaine. Ah, Mme Nelson ! songea-t-il. Quelle femme merveilleuse. Il espérait bien qu’elle demeurerait à jamais à son service. Et puis, que serait une maisonnée si tout le monde était toujours d’accord ?

Il se hâta de gagner l’étage supérieur pour passer un pantalon de tweed gris et sa confortable veste d’intérieur. Puis il brossa ses cheveux bruns et s’examina d’un œil critique dans le miroir. Il sourit, comme d’habitude, car son visage lui plaisait. Il avait le sentiment que ses traits aigus et pourtant subtils correspondaient au désir qui l’habitait de devenir à la fois un grand écrivain et un grand inventeur. Et il ne doutait pas qu’un jour sa mine affable attirerait une jeune femme charmante, intelligente et raffinée, une femme émancipée, tant en public qu’en privé.

D’un geste emprunté, il peigna sa moustache. Il était prêt.

 

Les invités commencèrent à arriver peu après dix heures, délaissant les uns après les autres les diverses activités auxquelles ils avaient consacré le début de soirée. Mme Nelson les débarrassa de leur manteau et de leur chapeau, qu’elle accrocha dans le placard de l’entrée en se demandant pourquoi M. Wells – ou quiconque d’autre, d’ailleurs – cherchait à faire bonne impression sur des gentlemen qu’elle soupçonnait d’être bohèmes, voire libertaires. Elle resta polie et courtoise, cependant, et les mena jusqu’au salon – pardon, la bibliothèque – où Wells les accueillait chaleureusement. Enfin, elle referma la porte et alla se coucher sans demander son reste : il était près de onze heures et elle était très fatiguée.

Dans la bibliothèque, il y eut d’abord quelques échanges assez guindés sur les années qui avaient suivi l’université, chacun des invités se rendant compte que, si sa carrière l’avait mené de succès en succès, Wells semblait pour sa part tout juste prendre pied sur le premier barreau de l’échelle sociale. Optimiste et néanmoins débordant d’enthousiasme, H. G. fit circuler les canapés, servit le vin et en tendit un verre à chacun, accompagné d’un compliment personnalisé. Puis, d’un geste ample, il les invita à se mettre à l’aise. Ils prirent d’assaut sofa et fauteuils et se mirent à siroter le bordeaux. Ne possédant pas assez de meubles pour faire asseoir plus de cinq personnes, H. G. resta debout. Mais il n’y voyait aucun inconvénient ; cela allait lui permettre de dominer la conversation.

Ainsi commença la soirée.

H. G. allait et venait près de la cheminée, buvant son vin à grands traits. H. Ronald Smythe, qui était devenu un économiste myope chargé de recherches pour la reine, s’était lancé dans une interminable tirade contre la frivolité de la fiction. H. G. l’écouta patiemment, attendant son heure. Sa silhouette mince et impétueuse se déplaçait avec grâce et détermination : son corps était toujours en accord avec ses pensées. Ses yeux foncés ne quittaient pas le visage de Smythe.

« La fiction n’a toujours été que mensonge et je dirais même qu’elle incite au crime », affirma Smythe. Un demi-verre de vin avait suffi à émousser un bon sens d’ordinaire tout relatif ; il ne se rendait même pas compte qu’il se répétait et parlait trop fort.

« Je n’avais encore jamais entendu parler de livres tueurs, ironisa James Preston, un avocat qui comptait se présenter aux élections parlementaires. Et moi qui pensais que les hommes étaient les coupables. »

Tout le monde gloussa.

« Eh bien, j’aimerais certainement avoir l’avis de notre hôte », insista Smythe qui avait pris la teinte lie-de-vin de son nœud papillon.

H. G. se tourna à moitié. Sa voix était frêle et nasillarde, mais assurée. « Pour commencer, j’aimerais complimenter Ronald pour l’admirable ténacité avec laquelle il parvient à s’accommoder des vues inégalitaires de la reine dans le domaine des finances. »

Les invités éclatèrent de rire, désormais complètement détendus.

« Nous parlions de fiction et de criminalité, fit sèchement remarquer le corpulent économiste.

— C’est vrai, répondit H. G., c’est vrai. Je ne suis pas certain d’avoir bien saisi tous les liens que vous avez établis, Ronald, mais je suis tout à fait prêt à admettre qu’il est criminel de laisser certaines œuvres être publiées. » Il marqua une pause pour jouir de ce nouvel effet comique. « Mais, reprit-il, c’est également un crime que d’autres ne le soient pas. » Ses yeux pétillaient. Il se lança alors progressivement dans son discours, comprenant qu’il devait mettre ses invités dans un état d’esprit propice à sa déclaration s’il voulait éviter les railleries.

« Nous désirons tous l’avènement d’un monde libéré de l’injustice sociale et de systèmes moraux qui font moins confiance à l’homme qu’au gorille dont il descend. »

Son intérêt n’ayant guère été éveillé jusqu’alors, Leslie John Stephenson, le chirurgien, assis sur son fauteuil, ne cessait de se pencher pour s’emparer de canapés et de morceaux de fromage sur le plateau de hors-d’œuvre. Affamé, il ne s’arrêta qu’après s’être rendu compte qu’il venait d’engloutir près de la moitié du buffet. Toujours très soucieux de son apparence et de sa garde-robe, il tamponna la commissure de ses lèvres boudeuses avec un mouchoir en tissu et entreprit de s’examiner. Il avait de nombreuses miettes de pain et de fromage sur les genoux. Il balaya soigneusement les déplaisants restes d’aliments dans le mouchoir, qu’il plia en un tricorne parfait, avant de le poser sur la table. Puis il but une petite gorgée de vin, soupira, se cala dans son fauteuil et se remit à écouter en caressant la fossette de son menton.

« Vous parlez de criminalité, mes chers amis, poursuivit H. G. Mais la criminalité n’existe que parce que la monarchie britannique et la hiérarchie de l’Église oppriment la majorité du peuple, et laissent quelques privilégiés agir comme bon leur semble.

— Suggérez-vous que la reine et l’évêque de Canterbury sont des criminels ? demanda Preston.

— Seulement qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre, répliqua H. G. Encore qu’à mon avis, la reine Victoria pèse sur l’esprit des hommes comme un énorme presse-papier depuis près d’un demi-siècle. Pour un intellectuel et un esprit rationnel, cela pourrait constituer le plus grand crime contre la société de l’histoire récente. »

Quand les rires furent retombés, Stephenson s’éclaircit la gorge puis intervint d’une voix suave et musicale, savamment teintée d’une pointe de mélancolie : « La société dans laquelle nous vivons n’a pas la moindre importance. Le crime existera toujours.

— Sauf si tous les hommes sont bien nourris et suffisamment libres pour adhérer de leur plein gré à un système éthique moderne. »

Stephenson afficha un mince sourire. « La seule façon d’y parvenir serait de lobotomiser des populations entières. »

Les invités gloussèrent aux dépens de Wells, et H. G. se souvint que, lorsqu’il lançait pour l’équipe de cricket de l’université, Stephenson avait l’habitude de brosser la balle de buis de façon à ce qu’elle rebondisse dans les jambes des batteurs adverses.

« Mon cher Stephenson, reprit H. G., n’attendez-vous pas avec impatience le jour où vous pourrez lire de bonnes nouvelles dans le Times ?

— Qu’est-ce que cela changerait ? Vous venez vous-même de mentionner le système judiciaire aberrant de la reine. Et l’absurdité d’une religion qui vous dicte votre régime alimentaire et les règles de bienséance ! Si la justice elle-même est amorale, à quoi sert-elle ? Et si certains criminels échappent au châtiment et qu’aucun dieu n’est susceptible de les juger, alors vive le crime ! Laissons les hommes agir à leur guise. Leur punition viendra le jour où ils tourneront le dos à la mauvaise personne. »

H. G. resta momentanément sans voix. Stephenson venait de marquer des points rhétoriques, comme il avait l’habitude de le faire du temps où Wells et lui s’opposaient au sein du club de discussion de l’université. A cette époque, Stephenson s’était montré un adversaire redoutable et, de toute évidence, il n’avait rien perdu de son talent et de son cynisme. Mais H. G. ne manquait pas de courage lorsqu’il s’agissait de débattre. Ses yeux s’étrécirent.

« N’avez-vous donc pas le sentiment que nous devrions instiller une moralité aux gens, John ?

— Pourquoi ?

— Pour maintenir l’ordre. »

Stephenson éclata de rire. « L’ordre n’existe pas, Wells !

— Et le caractère sacré de la vie humaine, qu’en faites-vous ? À moins que vous n’y croyiez pas non plus ?

— Je suis chirurgien, Wells. Les gens vont et viennent. Ils naissent, tombent malades et meurent. » Il se pencha en avant et baissa encore la voix pour la faire paraître plus mélodieuse. « La seule chose que je connaisse de mes patients, c’est l’état de leurs organes. Je suis comme un fichu mécanicien qui répare des attelages, à la différence près que je n’ai pas de graisse sur les mains, mais du sang ! En dernier ressort, Wells, la question est : peut-on réparer ou pas ? Combien de temps les roues continueront-elles de tourner et le cœur de battre ? » Il marqua une pause et se renfonça dans son siège. « Que diable voyez-vous de sacré là-dedans ? »

H. G. rougit. « Rien. Quand on le présente de cette façon. »

Les autres commencèrent à s’agiter.

« Je crains que le plus fin lettré d’entre nous ne vienne de perdre son premier débat », annonça gaiement Smythe.

Wells le foudroya du regard. « Pas tout à fait, Ronald. Je vous accorde volontiers que les systèmes moraux ou judiciaires actuels soient incohérents, mais nous disposons de la science et de la technologie, qui finiront par remplacer la foi religieuse et l’allégeance à la royauté. Elles représentent un espoir pour l’avenir de l’humanité. Elles aboutiront à l’éducation des masses. Et elles constitueront le jugement que tous, ce soir, nous pensons insaisissable. »

Stephenson plissa le front et vida son verre de vin, tandis que Wells poursuivait : « Dans moins de cent ans, il n’y aura plus ni guerres, ni fléaux sociaux, ni crimes. Notre monde sera devenu une utopie progressiste dans laquelle chacun sera libre de se livrer aux nobles jeux de l’esprit et aux délicieux plaisirs de la chair. » Il s’interrompit pour regarder ses invités et constata qu’ils l’écoutaient tous avec attention, même Stephenson et Smythe. Il s’imagina en train de prononcer une allocution devant Oxford, Cambridge et l’Université de Londres réunis, avec une assistance suspendue à ses lèvres.

Son discours allait déboucher sur quelque chose de très important et, dans les yeux de ses interlocuteurs, il vit que même ceux qui s’étaient tenus jusqu’alors à l’écart du débat le pressentaient. Harper, le psychologue, avait fermé les yeux et appuyé ses doigts de part et d’autre de son nez pour mieux se concentrer. Quant à Grinnell, le visionnaire professeur de sciences, il ne cessait de hocher la tête en caressant sa barbe soigneusement taillée.

Mais Stephenson l’interrompit de nouveau : « Je ne vois rien de noble dans la condition humaine, H. G. Et je ne vois pas ce qu’une âme enfermée dans une enveloppe charnelle a de ravissant. De plus, du point de vue de la science médicale, rien n’indique que l’avenir sera différent. »

Smythe approuva vigoureusement de la tête.

Wells sourit à son adversaire. « Je compatis avec vous, John. Vous passez vos journées entouré de malades et de mourants. Des êtres humains dont vous souhaiteriez être en mesure d’alléger les souffrances, mais sans y parvenir parce que la médecine en est encore à ses balbutiements. Vous êtes né trop tôt. Comme nous tous.

— Où diable voulez-vous en venir, Wells ? demanda Stephenson tout en engloutissant machinalement trois nouveaux canapés. Encore des prophéties ? Je ne crois pas qu’elles vous aideront à avoir le dessus dans cette discussion.

— Je ne cherche pas à l’emporter John, mentit Wells. Je me contente d’affirmer qu’à la fin du XXe siècle, l’humanité toute entière sera heureuse et épanouie.

— Pourriez-vous vous montrer un peu plus précis ? demanda ironiquement Stephenson.

— Choisissez l’année que vous voudrez à partir de 1950 », proposa Wells, masquant sa rancœur d’un geste magnanime.

Smythe n’y tint plus et se leva lourdement. « Excusez-moi de paraître pragmatique, Wells, mais vous pourriez nous décrire l’apocalypse en... disons en 1984, sans que cela ait davantage de sens pour nous.

— Que vous vous contentiez des tristes limites du Londres contemporain ne tient qu’à vous, Ronald.

— Et qu’avez-vous à proposer dans ce cas ? demanda Smythe. D’envoyer une pétition au pape pour le convaincre de publier une encyclique sur la réincarnation ? »

Smythe avait mis les rieurs de son côté, fait qu’il accueillit avec force hochements de tête.

« Voyons, H. G., intervint Preston, que trois verres de vin avaient suffi à rendre rubicond, pour quelle raison précise nous avez-vous demandé de venir ce soir ? Je suis persuadé que vous ne désiriez pas seulement nous faire assister, comme au bon vieux temps, à une joute oratoire entre Smythe, Stephenson et vous. » Il s’interrompit pour allumer une cigarette. « Si c’est le cas, mes études étant terminées depuis longtemps – comme les vôtres –, je crains de devoir vous laisser. J’ai une journée chargée, demain. » Il fit mine de se lever.

« Asseyez-vous », lança Wells, s’efforçant de paraître plus calme qu’il ne l’était.

« Mes chers amis, chacun de nous a appris que tout objet possède une longueur, une largeur, une épaisseur et une durée. La durée – le temps – constitue la quatrième dimension. Nous sommes bien d’accord ? »

L’assentiment fut général, encore qu’assez réservé de la part de Stephenson et de Smythe.

« Nos vies conscientes correspondent à une espèce de chute, ou de vol, à travers cette dimension, le temps, mais à chaque instant donné, nous ne percevons que trois dimensions. Nous savons bien, pourtant, que la totalité de notre être va de la naissance à la mort. Nous sommes donc des créatures à quatre dimensions. Ce que nous voyons à un moment ou à un autre n’est qu’une partie de notre réalité.

— Vous n’avez toujours offert à personne un billet pour votre prétendue utopie », remarqua Stephenson.

Wells se contenta de sourire, ignorant l’interruption. « Si le temps est une sorte d’espace, pourquoi ne pourrions-nous pas nous déplacer dans cette quatrième dimension comme dans les autres ?

— Mais c’est ce que nous faisons, protesta Smythe, et notre déplacement se mesure en minutes, en heures, en semaines...

— Et si nous étions en mesure d’accélérer ou de ralentir le mouvement ?

— Impossible, trancha Stephenson, le temps nous dicte le rythme de notre vie et voilà tout.

— Avons-nous étudié les sciences pour nous satisfaire de constats ou bien pour explorer l’inconnu ? »

Harper et Grinnel étaient de l’avis de H. G. Stephenson, Smythe et Preston lancèrent quelques piques concernant l’état des finances de Wells et celui de sa santé mentale. Mais personne ne semblait plus vouloir partir.

La discussion se poursuivit pendant des heures, avec de courtes pauses pour boire et manger davantage. Wells savoura chaque minute. Il était dans son élément : utiliser la logique pour convaincre les sceptiques. A ceux qui criaient « Impossible ! », il énuméra les derniers travaux scientifiques : la machine parlante d’Edison, l’ampoule électrique (il en avait déjà installé plusieurs dans son laboratoire), le moteur Daimler-Benz à combustion interne, la télégraphie sans fil de Marconi et – grâce en soit rendue à la reine – le nouveau train électrique souterrain installé à Londres.

« Qu’est-ce qui est impossible, messieurs ? » demanda-t-il en écartant les mains. Il remarqua alors la pendule, sur son bureau. Dans moins d’une demi-heure, le soleil allait se lever. Ils avaient parlé toute a nuit.

« Ce qui est impossible ? répéta Stephenson d’un ton las. Voyager dans l’avenir ou dans le passé ! »

H. G. pivota sur lui-même pour lui faire face, le regard brillant et aiguisé malgré l’heure tardive. « Que faisiez-vous il y a huit ans, John ?

— J’étudiais la médecine. Qu’est-ce que cela prouve ?

— Quelle fut la première matière que vous avez étudiée ?

— L’anatomie.

— Pourriez-vous décrire le visage, la stature, les tics de votre professeur ?

— Certainement.

— En fermant les yeux, revoyez-vous les planches et les dessins anatomiques ?

— Sans aucun doute.

— Vous souvenez-vous du premier cadavre que vous avez disséqué ?

— Où donc voulez-vous en venir, Wells ? Bien sûr que je m’en souviens, j’ai autant de mémoire que quiconque !

— Alors votre esprit vient de voyager dans le temps. C.Q.F.D. » Wells sourit avant de donner l’estocade finale : « Et si votre esprit peut le faire, pourquoi pas le reste de votre personne ? »

Les invités échangèrent des murmures

Stephenson se leva d’un bond en vociférant : « Mais vous allez contre la raison, Wells !

— Peut-être. Mais ce n’est pas plus déraisonnable que de défier la gravité. Or, vous savez bien que l’homme s’est élevé à plus de mille cinq-cents mètres d’altitude en ballon. »

Stephenson fut sur le point de répliquer, mais il se laissa retomber sur son siège et se plongea dans de fiévreuses réflexions. Dix ans auparavant, qui aurait défendu l’idée d’une ampoule électrique ou d’une machine parlante ? Cent ans plus tôt, qui aurait rêvé d’un appareil photographique ou d’un gramophone ? La technologie semblait effectivement progresser à pas de géant. Wells avait peut-être raison d’envisager un avenir utopique, une humanité satisfaite. Ses théories semblaient solides.

Smythe prit la parole en gesticulant triomphalement. « Mais tout cela ne vous rappelle donc rien ? Avez-vous oublié la collection d’absurdités que Wells a publiée, voilà cinq ans, dans le Journal ? »

Il se tourna vers Wells pour s’adresser directement à lui : « Comment s’appelait cet exposé ?

— “Les Argonautes du temps”.

— Ah oui, reprit Smythe. C’était bien l’histoire d’un jeune homme qui voyageait à travers les siècles et découvrait les merveilleuses civilisations de l’avenir ? Quel tas de sornettes simplistes ! Renoncez donc à vos rêves de machine à explorer le temps, Wells. C’est une perte de... temps, et cela ne vous ressemble pas. »

H. G. s’éclaircit la gorge et sourit d’un petit air satisfait. « Je ne me suis pas contenté de rêver d’une machine à voyager dans le temps, messieurs, j’en ai construit une. »

 

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