C'était demain
Prologue
L E GENTLEMAN DESCENDIT DU TRAIN À LA GARE DE MILE-END en début de soirée et gagna la rue d’un pas rapide, un sourire crispé aux lèvres. Son visage, mince mais séduisant, contrastait avec sa carrure musclée et sa démarche athlétique. Il portait un chapeau melon crânement incliné vers l’avant qui accentuait sa prestance.
Un gros sac de cuir noir dans sa main gantée, il traversa la rue en prenant garde à ne pas glisser sur les pavés humides. D’épaisses volutes de brouillard froid s’élevaient depuis la Tamise et les cornes de brume résonnaient dans le lointain. Sa respiration était profonde et il ne frissonnait pas, car sur son costume sombre et bien coupé, il portait une cape de pure laine d’agneau qui le protégeait du froid. A part une légère migraine, il se sentait parfaitement bien. Oui, c’était un plaisir d’être de retour dans l’East End, ne fut-ce que pour une courte période, et le temps convenait parfaitement à son besoin de discrétion.
Il héla un cab de passage. L’attelage à deux roues s’immobilisa en dérapant à cause de l’humidité. L’homme sauta lestement sur le siège passager et se pencha en avant, scrutant les bas-fonds de ses yeux foncés et luisants. Il ne prévoyait aucune difficulté, le quartier n’avait pas changé. Des relents de pétrole rance et de poissons morts montaient des docks. Un manteau de suif humide recouvrait tout, dissipant la lumière des becs de gaz les plus puissants.
Le gentleman se fit conduire à l’extrémité nord de Commercial Street, où commençait le défilé d’asiles de nuit et de bars à gin. Il régla sa course et disparut dans la nuit, marchant d’un pas vif, salivant à l’avance. En approchant de la lugubre intersection de Folgate et Commercial Street, il vit une putain blafarde émerger d’un pub minable pour venir à sa rencontre d’une démarche lasse, blottie dans un manteau crasseux et élimé. Il se dissimula dans un renfoncement histoire de l’observer. Elle avait le teint jaunâtre et les traits tirés, l’œil morne, les dents gâtées et le ventre gonflé par la malnutrition. Le gentleman sentit son pouls s’accélérer et hocha imperceptiblement la tête.
Il était sur le point de l’interpeller quand il la vit regarder en arrière, puis courber l’échiné et presser le pas. Quelque chose n’allait pas. Il sortit du renfoncement. La raison de son émoi : un bobby traversait la rue pour lui emboîter le pas. Le gentleman sourit de nouveau. Il allait les suivre tous les deux.
Il la regarda courir devant les façades noircies par le charbon, traverser à la hâte Spitalfield’s Market et tourner dans White’s Row. Il la suivit, étonné qu’elle ait la force de se déplacer si rapidement. Quand il atteignit la rue étroite qui puait le vagabond étranger, il la vit s’engouffrer dans une ruelle. Le bobby poursuivit son chemin et le gentleman se laissa aller à un petit rire sec. Adieu bobby.
Le passage, sale et étroit, serpentait entre les usines comme une douve à sec, et le gentleman dut peiner pour ne pas se laisser distancer. C’était fort bien ainsi : cela ne faisait qu’accroître son désir pour la douceur fangeuse de cette traînée de bas-étage. Quand celle-ci parvint à la hauteur de Houndsditch Road, elle rebroussa chemin et s’engagea dans un dédale de ruelles qui ne semblaient mener nulle part. Mais le gentleman connaissait bien le quartier ; il lui suffisait d’apercevoir de temps à autre sa frêle silhouette pour ne pas perdre sa trace. Il se déplaçait dans l’humidité glaciale avec trop de rapidité et de discrétion pour être abordé par les mendiants ou les voleurs. Ses épaules et ses bras puissants auraient de toute façon intimidé les plus audacieux d’entre eux.
Elle finit par s’arrêter et s’adossa contre le mur humide et froid d’un bâtiment, hors d’haleine. Tandis qu’elle reprenait son souffle, il se glissa de l’autre côté de la rue pour faire mine d’arriver de la direction opposée. Levant les yeux, il constata qu’il était proche de l’intersection de Fairclough et de Berner Street ; il pouvait entendre le fracas métallique de la District Line qui emportait loin de là, loin du dépotoir de Londres, des citoyens plus chanceux que cette putain. Il s’approcha, claquant des talons avec autorité. Elle regarda dans sa direction. Elle arrangea rapidement ses vêtements puis arbora un sourire forcé. Il s’immobilisa près d’elle et lui retourna la politesse. Il vit passer dans son regard une lueur d’espoir qui n’y était pas un instant auparavant. Puis elle s’humecta les lèvres et indiqua d’un petit signe de tête hésitant le haut portail de bois qui servait d’entrée aux ouvriers d’une usine de vêtements.
Le gentleman regarda rapidement autour de lui, se tourna à nouveau vers elle et acquiesça. Il la laissa le prendre par la main et l’entraîner par le portail dans une étroite cour cernée de murs de briques. Les échos d’un chant lui parvinrent. En traversant la courette, il leva les yeux et constata que les voix provenaient du premier étage du bâtiment jouxtant l’usine. Un club d’ouvriers socialistes tenait une réunion – pour ouvrir la séance, ses membres chantaient « L’Internationale ».
Ils arrivèrent derrière l’usine. Elle conduisit le gentleman jusqu’à un espace clos, au bas d’un escalier. Le long des murs s’alignaient de grandes poubelles industrielles, dont certaines débordaient de chutes d’étoffe bon marché. Hésitant, il examina les lieux. Une fois convaincu qu’il s’agissait de l’endroit idéal, il s’autorisa un sourire. Il était certain que nul ne viendrait les interrompre.
Il tira de son gilet une montre à gousset en or très travaillée qu’il ouvrit aussitôt. Faisant également office de boîte à musique, elle se mit à jouer une berceuse française. À l’intérieur du couvercle était peint le portrait d’une belle demoiselle aux cheveux foncés, que le gentleman contempla avant de déposer précautionneusement la montre sur un rebord-de béton surmontant l’une des poubelles.
La putain lui fit face, ouvrit son manteau, puis troussa sa robe et ses trois jupons jusqu’à la taille. Elle ne portait rien en dessous. Il frissonna de plaisir à la vue de son pubis rasé sous un ventre vaguement distendu.
« Cinq shillings et vous faites c’que vous voulez, m’sieur », lui chuchota-t-elle sur le second refrain de « L’Internationale ».
Il lui tendit silencieusement une pièce d’or. Elle étouffa une exclamation de surprise et recula. Il gloussa. Il ne faisait aucun doute que la putain ne s’était jamais vue offrir une guinée pour ses faveurs. Nul doute qu’elle l’aurait satisfait pour quelques shillings, mais il préférait que cela se passe ainsi. À l’idée d’un gain supplémentaire et imprévu, les prostituées se faisaient soudain tendres et chaleureuses, comme une mère recevant des fleurs pour son anniversaire.
Cela ne manqua pas. Tandis qu’il baissait son pantalon, elle l’embrassa avec gratitude. Son haleine était corrompue, mais toutes les femmes ne l’étaient-elles pas ? Il accepta le baiser rance. Son souffle s’accéléra. Il sentit les mains de la fille sur ses cuisses. Il ne pouvait plus attendre.
Poussant un râle, il la retourna violemment, souleva jupe et jupons, la pencha vers l’avant et la pénétra brutalement par-derrière. Elle poussa un cri déchirant. Pour une guinée, elle devait trouver la douleur exquise, songea-t-il.
Posant ses mains sur les hanches de la fille, il la guida jusqu’à ce qu’elle s’accorde au rythme de ses propres poussées. Il remarqua alors qu’elle allait et venait avidement avec lui, la tête rejetée en arrière, la respiration haletante et pressée. Il sourit. Elle allait avoir un orgasme. C’était parfait, c’était ainsi que cela devait se passer, la première fois.
Il leva le menton vers le ciel, sifflant entre ses dents serrées, puis il ferma les yeux, détendit ses muscles et se laissa aller à ses sensations. Son esprit bouillonnait. Des ténèbres émergèrent des formes et des couleurs. La putain qui se tortillait contre lui devint sa sœur, au beau visage tordu par le désir malgré l’innocence de la berceuse. Dieu qu’il l’aimait. Il voulait passer auprès d’elle le reste de ses jours. Comment pouvait-on dire que c’était mal ? Comment pouvait-on le châtier ? Il s’enfuirait avec elle à l’étranger. Ils se marieraient et personne ne le saurait. Leur vie commune serait à jamais comme cet instant, délicieuse pour l’éternité. Il n’y aurait personne d’autre – ni pour elle ni pour lui. Ils n’en avaient pas besoin. Ils ne faisaient qu’un...
Que murmurait-elle, parvenue au faîte de la passion ? Qu’il y en avait bel et bien eu d’autres ? Qu’il n’était pas le premier ? Qu’elle lui avait menti depuis le début ? Qu’elle n’avait pas conservé sa précieuse virginité pour l’amour de sa vie ?
Les formes pastel dans son esprit se teintèrent de rouge et de noir, et il grogna à l’approche du plaisir, ses mains fouillant les poches de sa veste, sous sa cape.
« Touchez-moi, monsieur, touchez-moi ! »
La putain tendit les mains dans son dos pour se saisir de celles du gentleman, mais elle ne les trouva pas. Elle les chercha à tâtons, puis battit l’air de ses bras en vagissant frénétiquement, le corps déjà agité de spasmes.
Il était le premier et le seul. D’une main, il agrippa ses cheveux et lui renversa la tête en arrière. Il était le premier et le seul. De l’autre, il lui ouvrit la gorge d’une oreille à l’autre, à l’aide d’un scalpel à autopsie.
Les chanteurs se turent et le gentleman poussa un long soupir, profond et ininterrompu. Sa migraine avait disparu. Il entreprit alors de dépecer le cadavre de la putain, avec une extrême dextérité. Une fois sa tâche terminée, il déposa soigneusement les morceaux dans une poubelle vide, les disposant en une parodie de posture horrifiée. Il recula ensuite d’un pas pour examiner son œuvre, pataugeant dans la flaque de sang qui recouvrait le sol de l’espace confiné. Il modifia légèrement la position d’une main en la tournant vers la gauche, puis admira sa composition à la manière d’un artiste en train de sculpter un buste.
Satisfait, il remit sa montre dans sa poche et en attacha la chaîne à son gilet. Sur le point de partir, il s’immobilisa au pied des marches et écouta un instant. Les ouvriers socialistes applaudirent un orateur, puis le silence se fit, à l’exception des murmures qui s’échappaient de la salle de réunion.
Le gentleman traversa rapidement la cour, se hâtant de regagner la rue par le portail. Il entendit des sabots claquer sur le pavé et le grincement caractéristique des ressorts d’un cab. L’attelage s’immobilisa au coin de la rue, quelqu’un en descendit et entra à vive allure dans le bâtiment, peut-être en retard pour la réunion. Souriant de sa bonne fortune, le gentleman courut vers le cab, le héla et sauta à l’intérieur. Le cocher fit claquer les rênes et le cheval partit au petit trot.
Le gentleman se détendit enfin une fois le cab engagé dans Brick Lane, se sachant hors de danger. Son corps était parcouru d’un picotement intérieur tandis qu’il se remémorait la scène. La putain s’était montrée si enthousiaste et si excitée qu’il la jugeait digne du collage imaginatif qu’il avait réalisé à partir de ses restes ensanglantés. Oui, c’était l’une des expériences les plus satisfaisantes qu’il ait jamais connues. La plus satisfaisante, peut-être. Il la savourerait pendant des semaines, voire des mois. Et quand ce serait fini, il retournerait à Bethnal Green ou à Shoreditch.
Le seul problème restait la police. Quand la nouvelle de cette affaire serait connue, l’opinion publique se soulèverait de nouveau, dans une réaction probablement plus violente qu’elle ne l’avait encore jamais été. Les inspecteurs de Scotland Yard allaient grouiller dans l’East End pendant un bon moment. Il lui faudrait se montrer très prudent, très sélectif à l’avenir, une situation qui ne lui plaisait guère.
Il était peut-être temps de quitter l’Angleterre. Il en avait indiscutablement les moyens. Oui, c’était peut-être la solution. Encore que, dès qu’il tuerait à nouveau, l’on saurait où il se trouverait. Son style sortait trop de l’ordinaire. Il pouvait toujours se rendre dans le midi de la France, où les femmes sont coquettes et les policiers stupides. Il sourit en s’imaginant jouer du scalpel sur quelque courtisane brune, au clair de lune, sur la plage de St Tropez.
Au loin, le bruit d’un autre train le ramena à la réalité. Il se baissa, ouvrit sa sacoche, en sortit des chiffons blancs et un flacon de liquide nettoyant. Il frotta méticuleusement les taches de sang sur ses mains et ses souliers, puis constata avec satisfaction qu’il n’y en avait pas sur ses vêtements. Un fait qu’il attribua à l’habileté de ses mains et à ses connaissances chirurgicales.
Le cab s’immobilisa devant la station de Whitechapel. Le gentleman descendit, en pleine possession de ses moyens, régla le cocher et pénétra dans la station. Il acheta un billet pour Mornington Crescent et écouta patiemment l’employé lui annoncer qu’il devrait changer à Charing Cross pour prendre la Northern Line. Il le savait déjà.
Ce qu’il ignorait, c’était que le bobby qui avait suivi la putain était arrivé à l’intersection de Fairclough et de Berner à l’instant où il la quittait. Soupçonneux, il avait fouillé les alentours et découvert les restes macabres de la prostituée au fond de la cour. Il avait alerté ses collègues, qui s’étaient empressés de le rejoindre en entendant son bref rapport. Sept minutes après que le gentleman fut monté dans son wagon, le cocher l’avait formellement identifié. Et cinq minutes plus tard, l’employé de la station, l’ayant reconnu à son tour, avait révélé sa destination. En moins d’une heure, la division « H » de Scotland Yard était mobilisée, à la recherche de sa proie.
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