C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 12 sur 15

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C'était demain

Chapitre 11

 

 

S ANS TROP SAVOIR COMMENT, AMY TROUVA LA FORCE DE GARDER son calme jusqu’à Russian Hill. Une fois garée devant son immeuble, cependant, elle s’effondra contre le volant et commença à sangloter. Ses mains tremblaient tellement qu’elle ne parvenait pas à retirer la clef de contact.

« Amy, ça ira ! Nous ne serons pas là !

— Tu me le promets ? souffla-t-elle.

— Je te le promets. C’est tout simple. Nous n’aurons qu’à partir comme nous en avions l’intention. »

Mais elle était incapable de se maîtriser. « Je ne veux pas mourir, gémissait-elle, je ne veux pas mourir ! »

Wells retira la clef de contact, mit le trousseau dans sa poche, aida Amy à descendre de l’auto et à monter chez elle, puis l’allongea sur le canapé. Au-delà du chagrin, la jeune femme resta là, recroquevillée, les yeux perdus dans le vide comme une catatonique. Lui faisait les cent pas, s’efforçant de ne pas s’inquiéter de son échec à modifier le cours des choses. Il devait forcément exister une réponse en dehors de cette suffisante conception catholique de la prédestination. Il le fallait ! Mais Dolores Clark n’était plus là pour mettre à l’épreuve cette théorie, la marge d’erreur se réduisait à zéro ; il ne leur restait qu’une quinzaine d’heures.

Il s’approcha alors d’elle et la serra dans ses bras, conscient de sa souffrance. Nous savons tous que nous allons mourir, pensa-t-il, mais nous pouvons supporter l’idée de notre propre mort parce que nous en ignorons la date. Même les malades arrivés au stade terminal sont en mesure d’accepter le fait que leur fin est proche. Mais savoir exactement quand ? H. G. tressaillit.

Une idée commença alors à prendre forme dans son esprit. Pourquoi ne pas utiliser L’Utopie pour aller plus loin dans l’avenir ? Il fronça les sourcils. Non, cela ne servirait à rien, ils risquaient de voyager pendant des milliers d’années à travers le temps pour découvrir en fin de compte qu’ils n’étaient pas parvenus à modifier le futur.

Et le passé récent ? S’il était incapable de changer le cours de l’histoire, il pouvait toujours revivre sans cesse les jours qui venaient de s’écouler, retrouvant inlassablement leurs amours utopiques. Non, il saurait à tout jamais qu’il s’était perpétuellement dérobé à l’ultime confrontation avec Stephenson et avec le destin. C’était de la lâcheté pure et simple. Sans compter qu’en plaçant la vie d’Amy sur ce manège temporel, il ne ferait que prolonger son existence dans les limbes. Ce qui serait absurde, car cela la priverait de son libre arbitre. Le seul choix acceptable semblait être de poursuivre la route qui les mènerait à l’affrontement final.

Brusquement, à sa grande surprise, la jeune femme prit la parole : « Je m’y perds, H. G., déclara-t-elle d’une voix tremblante. J’ai l’impression d’avoir perdu tout contact avec la réalité. Et la raison. Il n’y a que toi qui semble sain d’esprit. »

Levant les yeux, Wells vit que la nuit commençait à pâlir. Une brume grise montait devant les fenêtres. « C’est l’aube, tu devrais te reposer un peu.

— Tu as raison, mais je ne sais pas si je pourrai dormir.

— Je peux te préparer quelque chose à boire.

— Non, il y a du Valium dans l’armoire à pharmacie. Ça me fera du bien. Je vais le chercher. »

Elle prit deux comprimés, se lova sur le canapé, les yeux rivés sur lui. « A quoi penses-tu ? demanda-t-elle.

— Que je suis à toi pour l’éternité. »

Elle sourit. « Ça me plaît. »

Il laissa son regard errer à travers la pièce, rêveur, puis se retourna vers elle : « Comment disait Shakespeare déjà ? Des amants dont les étoiles se sont croisées ? » Le visage d’Amy s’illumina en dépit du sommeil qui la gagnait.

Il gloussa. « Peut-être un jour écrirai-je quelque chose à propos d’amants dont les temps se sont croisés.

— Ce serait encore mieux. »

Le lieutenant J. Willard Mitchell traversa le parking, monta dans sa voiture banalisée et alluma sa dixième cigarette de la journée. Il n’était pas encore neuf heures du matin. Il fit signe à son coéquipier ; le sergent Ray démarra, s’éloignant de McLaren Park.

Mitchell passa la main sur son visage buriné, comme si ce geste pouvait le soulager de sa fatigue et de ses soucis. Il avait veillé toute la nuit, et sentait bien qu’il n’était pas près de profiter d’une bonne nuit de sommeil. La presse commençait à gronder et à demander des comptes, alors qu’il n’avait aucun suspect. Il en était même très loin.

Il regarda amèrement par la fenêtre. D’abord la pute chinoise, Jade Chang. Puis, voilà à peine quelques heures, Marsha McGee. Et maintenant ça. La fille d’un riche avocat. Assassinée et dépecée dans sa propre voiture. Mitchell frissonna. Jamais auparavant il n’avait été témoin d’une telle brutalité perverse et cependant, dans les trois cas, il n’y avait aucune trace de lutte. Tout semblait indiquer que les femmes s’étaient volontairement adonnées à l’acte sexuel avant que la violence n’explose. Le tueur était donc malin et dangereux, car il avait la capacité de se faire passer pour un amant ordinaire. Le lieutenant soupira. Ouais, à côté de ce type, le tueur du zodiaque ressemblait à Robin des Bois. Mitchell jura intérieurement. Il avait bien besoin de ça, à cinq semaines de Noël : un boucher autodidacte. Comment vont-ils l’appeler ? se demanda-t-il cyniquement, le nouveau Jack l’Eventreur ?

Le sergent Ray tourna dans Bryant Street, accélérant jusqu’au quartier général de la police, à deux blocs de là. En arrivant devant l’entrée principale, le visage noueux du chauffeur trahit sa surprise : « Regardez ! »

La cinquantaine de journalistes qui attendaient à l’extérieur du bâtiment se jetèrent en masse sur la voiture dès qu’ils l’aperçurent. Deux équipes de télévision locale munies de caméras légères rivalisaient pour avoir la meilleure place et l’un des journalistes poussa violemment un cameraman concurrent. Le malheureux technicien trébucha, relâchant sa Norelco. La caméra à soixante-cinq mille dollars voltigea dans les airs avant de s’écraser sur le trottoir de béton. Des transistors en miettes se répandirent hors du boîtier, se mêlant aux débris d’un téléobjectif Canon 20-250mm. Sous le choc, l’opérateur resta là, à contempler la catastrophe. Le groupe entier des reporters s’immobilisa, comme pour lui manifester sa sympathie.

« Seigneur, l’odeur du sang les attire !

— Passons par derrière.

— Ils n’en ont jamais assez. »

Ils montèrent jusqu’à la brigade criminelle après avoir abandonné la voiture dans le garage. Mitchell se débarrassa de sa veste et de sa cravate aussitôt qu’il fut à l’abri des parois d’acajou de son bureau. Ruth, sa fidèle secrétaire, posa précautionneusement une tasse de café fumant sur son bureau, comme si c’était du plasma.

« Merci », grogna-t-il avec reconnaissance avant d’allumer une nouvelle cigarette. Il prit une gorgée de café, s’assit et regarda par la fenêtre. Ruth sortit, mais avant même que Mitchell n’ait eu le temps de commencer à réfléchir, le sergent Ray se glissa dans la pièce et lui présenta des documents fraîchement imprimés.

« Les empreintes digitales trouvées dans la Porsche de Dolores Clark correspondent à celles laissées dans l’appartement de Noe Street, annonça sobrement le sergent.

— Sensationnel, lâcha Mitchell d’un ton sarcastique et désabusé. Ce qui veut dire qu’elles correspondent aussi à celles laissées dans le salon de massage. »

C’était également le cas des traces de pas et de sang, des bactéries, du sperme, etc. Les sourcils froncés, Mitchell jeta les documents dans la corbeille à papier. Pas la moindre piste, pas l’ombre d’un indice. Toutes les données, empreintes digitales incluses, avaient été entrées dans l’ordinateur vedette du département. Mais au lieu d’une réponse, ils avaient obtenu un cafouillage électronique, l’ordinateur – surnommé « Sherlock » – se contentant d’imprimer une série de zéros et de « x » avant de s’éteindre, comme pour se reposer les circuits.

Avait-on jamais entendu parler d’empreintes digitales ou de sperme qui n’appartiendrait à personne ? se demanda Mitchell. C’était comme si l’ordinateur prétendait que le suspect n’existait pas ! Bon Dieu, il était bien réel !

Il était dans une impasse. Il ferait peut-être mieux de prendre sa retraite et de passer la main à un jeune loup comme le sergent Ray. Peut-être négligeait-il certains éléments que quelqu’un de plus jeune et plus frais que lui aurait tout de suite remarqués. Mais il avait trop d’amour-propre pour renoncer.

Le téléphone bourdonna.

« Oui, Ruth ?

— Êtes-vous occupé, monsieur ?

— J’aimerais bien l’être, ricana-t-il amèrement. Venez. »

Elle entra. « Vos appels. » Elle lui tendit le registre du téléphone. Dans une colonne étaient consignées les heures des appels, dans l’autre, le nom du correspondant et le message. Il parcourut rapidement la feuille.

« Quelque chose d’intéressant ? » demanda le sergent Ray.

Mitchell se pencha soudain sur sa chaise pour relire attentivement une phrase. « Vous vous souvenez de ce M. Wells de Londres ? Cet étrange petit taré qui se prétendait citoyen du monde ?

— Ouais ?

— Il a appelé pour nous parler du meurtre de Dolores Clark. » Mitchell se laissa aller sur sa chaise, tira sur sa cigarette et s’offrit le luxe d’un large sourire.

Ray saisit le calepin et étudia son contenu. Le plus grand étonnement se peignit sur ses traits.

« A deux heures trente-cinq ? Mais c’était avant que ça arrive ! »

Mitchell opina d’un air entendu.

« Seigneur, lieutenant ! Il avait peut-être raison à propos de ce Stephenson ! Wells est peut-être vraiment médium !

— Certainement pas.

— Attendez une minute ! L’ordinateur a dit que Stephenson n’existait pas, tout comme les empreintes !

— Oh, il existe.

— Qui ? demanda le sergent, dérouté. Wells ou Stephenson ?

— Ils ne font qu’un.

— Hein ?

— Dédoublement psychopathologique de la personnalité.

— Je ne vous suis pas.

— La partie rationnelle de sa personnalité vient dans mon bureau et dit qu’elle connaît le meurtrier parce qu’elle veut que nous l’empêchions de tuer à nouveau. Dans le même temps, sa partie dérangée continue à éventrer des femmes. Je pense qu’en réalité, ce Wells nous demande de l’aide. Un cas classique de Dr Jekyll et M. Hyde.

— Je continue à penser qu’il pourrait aussi bien être médium.

— Croyez-moi sergent, ce n’est pas le cas. » Mitchell tira une dernière bouffée de sa cigarette. « Il nous a appelés avant le meurtre parce qu’il savait qu’il allait le commettre. »

Amy avait sombré dans un profond sommeil chimique.

H. G. était assis auprès d’elle sur le lit, absorbé dans la contemplation ses traits calmes et délicats. La tendresse qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre l’intimidait. Il était certain d’aimer cette femme plus que tout au monde. Il se jura de la protéger et de lui sauver la vie, quel qu’en soit le prix. S’il la perdait, il perdrait tout, y compris l’envie de vivre.

Il récupéra dans l’armoire d’Amy un édredon que la grand-mère de la jeune femme avait cousu à la main et la couvrit.

Une fois dans le salon, il contempla le ciel couvert par la baie vitrée. L’horloge à balancier au fond de la pièce sonna un coup, lui rappelant que le destin approchait, inexorable.

«La barbe ! »murmura-t-il. Il n’acceptait pas l’idée de partir. Stephenson gagnerait par forfait et resterait libre de commettre ses crimes infâmes. Certes, la vie d’Amy serait épargnée, mais lui, H. G. Wells n’aurait pas ramené Leslie John Stephenson au XIXe siècle pour qu’il soit jugé.

Il regarda sa montre et appuya sur un bouton. Onze heures et demie précisément. Il lui restait six heures. Cela devrait suffire pour agir plutôt que d’attendre passivement, une attitude qui ne lui paraissait pas digne de lui, d’Amy Robbins ou de L’Utopie.

Une idée germa dans son esprit. Il devait essayer, se dit-il. Abandonner maintenant équivalait à noyer tout espoir d’une humanité éclairée dans la mer de la Tranquillité. Comme Huxley avait dit un jour : Par-dessus tout, un homme doit être sincère avec lui-même. Sinon, il devient faible et ne pourra plus être sincère avec personne.

Il devait essayer, au moins pour Amy.

H. G. quitta l’appartement, l’esprit tout à fait clair malgré le manque de sommeil. Il fit signe à un taxi.

« Où allons-nous, monsieur ?

— A la bibliothèque publique de San Francisco. »

Il voulait savoir si le légendaire Jack l’Éventreur avait fini par être arrêté. Si tel était le cas, cela signifiait que lui, H. G. Wells, avait réussi à ramener le scélérat à Londres en 1893 et à le remettre à Scotland Yard. Pareille information, déduit-il, constituerait une indication essentielle pour déterminer la conduite à tenir le soir même.

En sortant du taxi, il se réjouit d’être à nouveau à proximité d’une bibliothèque. Il repensa brièvement aux nombreuses heures durant lesquelles il s’était réfugié dans celle de South Kensington, pour fuir son premier mariage.

Au comptoir, il demanda à consulter tous les livres disponibles concernant Jack l’Éventreur. Après vingt minutes d’attente anxieuse, l’employé revint et posa une pile de livres devant lui. H. G. s’installa en hâte dans un coin retiré de la vaste salle de lecture, étala les livres sur la table et commença à lire.

Une heure plus tard, il referma sèchement le dernier ouvrage en marmonnant un juron.

« J’ai échoué », dit-il à haute voix.

Il rouvrit le livre et relut l’inévitable conclusion : Jack l’Éventreur ne fut jamais découvert, jamais arrêté et jamais identifié. Jusqu’à ce jour, son identité est restée l’un des plus grands mystères de l’histoire du crime.

Qu’est-ce que cela signifiait ?

Tout simplement que les événements avaient suivi leur cours. Le destin avait triomphé. Amy et lui avaient fui en laissant Stephenson faire du XXe siècle son terrain de chasse. Ou bien H. G. était resté dans l’appartement, avait affronté Stephenson et perdu. Dans ce cas, Amy était morte, comme l’affirmait le journal.

Mais une troisième solution existait. Et s’il restait, affrontait Stephenson et qu’Amy survivait ? Bien sûr ! Il allait éloigner Amy et lui-même resterait ! Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Mais il s’assombrit en relisant les dernières lignes : l’un des plus grands mystères de l’histoire du crime. Il n’avait pas ramené Jack l’Éventreur au XIXe siècle. Donc, s’il avait effectivement vaincu le destin, c’est en 1979 que Stephenson avait été défait.

Mais comment ?

Il sursauta, le visage blême, comprenant ce qu’il devait faire. Il se leva d’un pas traînant et se dirigea vers les immenses portes de chêne. Il allait opter pour la seule alternative acceptable : acheter une arme.

« Chez Sam – Prêteur sur gage – Paiement immédiat ». La boutique se trouvait à l’est de Market Street, près du dépôt de bus Greyhound. Bien que tout proche de la bibliothèque et du centre administratif, le quartier avait une allure différente. Des détritus et des gravats jonchaient les rues, désespoir et résignation se lisait dans les yeux des passants. Les immeubles étaient décrépis, l’air s’alourdissait d’effluves nauséabondes.

S’efforçant de refouler son trouble, H. G. attendait le propriétaire au comptoir. En quittant la bibliothèque, il s’était souvenu de ce que

Stephenson lui avait dit : dans la soi-disant utopie de 1979, n’importe qui pouvait acheter des armes, il suffisait de trouver un magasin de sport. Eh bien, apparemment, les prêteurs sur gage vendaient aussi des armes de poing, en plus du reste. Fouillant du regard les recoins obscurs de la pièce, il aperçut des objets qui n’avaient pas encore été conçus en 1893. Des monuments à la gloire des potentialités de la science, qui pendaient, délaissés et inutiles. Il se demanda à quoi ils avaient bien pu servir. Et si ces antiquités futuristes finissaient leur vie ici, pourquoi les avait-on fabriquées ? Il vit un « Magnétophone RCA haute fidélité – 12,50 $ seulement », dont le nom était craquelé et décoloré.

Tout en détaillant les autres reliques, il se dit que la race humaine pourrait bien finir comme elle avait commencé : dans une caverne ;

l’homme, avec ses objets de précision[4] accrochés au mur. Dans son désir de courir là où les anges eux-mêmes craignaient d’aller, l’humanité avait créé une technologie hasardeuse. Qui pouvait prévoir quels monstres synthétiques l’homme serait capable d’inventer dans l’avenir ? Des monstres susceptibles de dévaster la surface de la Terre... Les ordinateurs annonçaient-ils le début de cette débâcle ? Ses pensées furent interrompues par le propriétaire de la boutique.

« Quatre-vingts dollars.

— Cela me paraît raisonnable. »

L’homme haussa les épaules. « De nos jours et vu mon âge, je ne me promènerais pas sans un calibre. » Il poussa un petit soupir. « Mais bon, je parle pour moi. »

H. G. prit l’arme avec hésitation et l’examina de plus près. D’après l’étiquette, il s’agissait d’un Smith & Wesson .38 Spécial. Wells pouvait sentir l’odeur de la fine couche d’huile qui couvrait la surface de l’arme, il pouvait l’éprouver sous ses doigts. Ses mains se mirent à trembler, le pistolet semblait peser une tonne. C’était la première fois qu’il touchait une arme à feu, et la première fois qu’il n’avait pas envie de tripoter un mécanisme. Il haïssait le nez retroussé de cette illustration malfaisante de l’incapacité de l’homme à se conduire rationnellement, ce symbole bleu acier de l’inhumanité, cette image trempée d’Ara, déesse de la vengeance. Il détestait ce pistolet, qui incarnait tout ce qu’il abhorrait. Il fit mine de le reposer sur le comptoir.

Quelque chose l’en dissuada.

Que faisait-il d’Amy ?

À sa grande surprise, l’arme nichée dans le creux de sa main lui procurait à présent une sensation agréable. Il la soupesa ; il se sentait plus calme, un sentiment de bien-être le gagnait. Étonnant.

« Vous l’avez bien en main ? »

Il ne répondit pas.

« Attendez, je vais vous montrer comment il marche. »

Vingt minutes plus tard, H. G. quittait la boutique, le .38 dans une poche de sa veste et une boîte de munitions dans l’autre. Il avançait lentement dans la rue sordide, s’efforçant de se convaincre que tout se passerait bien. En dépit de son achat, il demeurait inquiet : il s’apprêtait à abattre un ancien condisciple pour le bien de l’humanité passée, présente et à venir.

Sauf s’il ne parvenait pas à s’y résoudre.

Agitée, toujours à moitié endormie, Amy se redressa à moitié dans son lit. Dès que son corps sentit l’air froid, elle se laissa retomber et se roula en boule sous l’édredon. H. G. l’avait gentiment couverte. Elle avait chaud. C’était si agréable d’avoir chaud. De dormir. Tout allait bien. Bientôt, Wells l’emmènerait avec lui et ils seraient heureux pour toujours. Mais c’était si bon de dormir. Elle rêva.

Elle se trouvait sur le lac, dans un bateau qui dérivait doucement sous le soleil, ses bras pendaient par-dessus bord, l’eau caressait ses doigts. Transperçant le rideau de pins et de bouleaux de la berge, les rayons du soleil doraient la surface de l’eau. Le souffle tiède de la brise. Le clapotis confortable de l’eau contre les flancs de l’embarcation. Le bateau tangua doucement, et l’espace d’un instant la jeune femme fut dans les bras de sa mère puis dans ceux d’un amant. Le monde était parfait, son bonheur sans fin. Elle soupira, totalement rassurée. Elle avait toujours été une enfant solide et résistante, grâce à de tels moments. Son existence était sereine. Sa vie allait être une douce dérive sur les courants dorés du cosmos, ses pensées à jamais libres de tout soucis, sa peau à jamais caressée par l’eau fraîche et la tiède brise. Elle était l’enfant éternel de l’univers, Amy, déesse de la tranquillité.

Quelqu’un l’appelait depuis la berge. Le bateau vira et, ouvrant les yeux, elle vit l’embarcadère. H. G. était là qui lui faisait de grands gestes, souriant. Son cœur bondit de joie et de surprise. Elle ne l’attendait pas. Manifestement, son amant était venu la rejoindre pour les vacances. Oui, c’était bien lui sur le quai, et il voulait être auprès d’elle.

Ensemble, ils allaient musarder à travers l’univers, une parfaite et bienheureuse union.

Elle allait devoir se relever pour faire faire demi-tour au bateau et rejoindre l’embarcadère, afin qu’il puisse monter à bord. Oui, c’est ce qu’elle allait faire même si elle ne voulait pas sortir de sa rêverie. Elle leva les yeux. Le bateau n’avait plus de voile, celle-ci avait disparu. La jeune femme haussa les épaules. Elle ramerait. Elle tendit langoureusement les bras et ses mains tâtonnèrent sur le plat-bord, mais le métal froid des dames de nage ne contenait plus rien. Les avirons avaient disparu eux aussi. Elle soupira. Que faire ? Il n’y avait rien à faire. Son amant lui manquait tant.

Le vent força et le bateau s’écarta un peu plus de la rive. H. G. devenait de plus en plus petit. Il se réduisit bientôt à un point dont elle ne put plus distinguer les gestes et les cris. Elle songea qu’elle devrait peut-être plonger par-dessus bord pour nager jusqu’à l’embarcadère. Il se pencherait et l’aiderait à grimper à l’échelle, et ils contempleraient l’horizon, main dans la main. Mais n’était-elle pas déjà trop loin pour nager ? Et le bateau qui avait dérivé encore plus loin. Savait-elle nager ou avait-elle oublié ?

Elle se rendit alors compte qu’elle ne pouvait plus bouger. Elle rit intérieurement. Cela n’avait plus aucune importance.

Toujours profondément endormie, elle mit la tête sous l’oreiller.

Les pans de sa veste attirés vers le sol par le poids du pistolet et des munitions, H. G. descendait Mission Street. Six blocs plus tard, il comprit qu’il ne trouverait pas de taxi dans cette partie de la ville. Il bifurqua et se dirigea vers le centre-ville, abattu. L’atmosphère glauque de ces pauvres quartiers industriels avait fini par déteindre sur lui. Près de cent ans de progrès technique n’avaient pas amélioré la vie de la plupart des gens ici. Et lui-même venait d’acheter un pistolet. Cela signifiait-il que Stephenson avait raison ? Serait-il le Méphistophélès d’un H. G. Faust ?

« Non, va au diable ! » lança-t-il à haute voix.

Tout ce que je veux, c’est que la force monstrueuse de la science et de la technologie dirige l’humanité vers un système de valeur fonctionnel. Quelque chose qui a toujours fait défaut à l’humanité et qu’elle peut à présent atteindre, parce qu’elle a ouvert les portes de l’univers et de l’éternité. Tout ce que je veux, c’est voir quelques exemples de ce genre de progrès, pour pouvoir rentrer dans mon humble siècle primitif sans craindre l’apocalypse pour le restant de mes jours.

Sans parler d’Amy. Sa montre à quartz lui apprit qu’il était quatorze heures trente.

Bientôt, Amy partirait dans son Accord, des heures avant le moment supposé de sa mort. Elle ne serait plus en danger. Alors il s’installerait dans le fauteuil à bascule, en face de la porte, prêt à appuyer sur la détente de son .38 Spécial. Lorsque Stephenson entrerait, il appuierait sur la détente et mettrait fin à sa tortueuse existence.

Un taxi finit par s’arrêter. H. G. grimpa à l’arrière et donna l’adresse au chauffeur, qui accéléra sur Market Street, en direction du nord.

Wells soupira ; le taxi semblait l’éloigner de plus en plus d’une partie de lui-même qu’il ne voulait pas perdre, de sa vision optimiste de la nature humaine. Comment pouvait-il prétendre défendre la rationalité avec une arme dans sa poche ? Quoi qu’il advienne, l’hostile chirurgien avait remporté leur bataille philosophique. Regardant par la fenêtre, H. G. se sentit soudain tout petit. Comment pouvait-il s’inquiéter pour une population innocente, comment pouvait-il se soucier de justice, quand le monde dans lequel il s’était retrouvé s’avérait plus intrinsèquement mauvais que celui qu’il avait quitté ? Il n’avait rencontré aucun bastion de moralité, même hypocrite. Au contraire, ses observations lui avaient dévoilé un monde de 1979 plus favorable à un Jack l’Éventreur qu’à, disons, un sauveur. N’en était-il pas la preuve vivante ? Un être humain pacifiste, respectueux des lois, désormais en train d’échafauder un meurtre ?

Brusquement, il se mit à pleurer. L’homme est le plus cruel des animaux, avait dit Nietzsche. Y compris envers lui-même, ajouta Wells. Son désespoir ne connut plus de bornes. Tout ce qui lui restait, c’était Amy.

« Bon Dieu, vous ne pourriez pas aller plus vite ? »

Son cri fit sursauter le conducteur, qui appuya sur l’accélérateur. La voiture réagit paresseusement mais finit par s’élancer lourdement dans les rues la ville.

Arrivé à l’intersection de Green et Jones Street, H. G. paya le chauffeur et courut dans Green Street. Dieu merci, il était arrivé. Dans quelques secondes, il retrouverait Amy et ils seraient les premiers êtres humains de l’univers à avoir défait le destin.

Il s’arrêta sur le trottoir devant l’immeuble de la jeune femme, près d’un arbre en pot. Il remarqua une étrange berline garée dans la rue mais n’y prêta guère attention. La jeune femme l’attendait.

Wells monta les marches quatre à quatre et s’engouffra dans le couloir. Il était sur le point d’arriver à l’appartement d’Amy lorsque quatre grandes mains de fer le saisirent. On le tira violemment en arrière jusqu’à la porte d’entrée, d’où il fut jeté sur le dur trottoir de béton. Éperdu, il tenta de se relever. Une rude botte vernie le cueillit alors à mi-corps et il repartit en arrière, heurtant le pot de l’arbre. Il se mit à battre des bras et ouvrait la bouche pour appeler Amy quand quelque chose de lourd s’abattit sur sa nuque. Le monde s’obscurcit, son corps fléchit. Il sentit qu’on le soulevait sans ménagement et qu’on le jetait sur la banquette arrière de la berline qu’il avait remarquée quelques instants auparavant.

Puis l’automobile démarra, prit un virage, accéléra. Nausée et désespoir envahirent le savant. On l’éloignait de force d’Amy au moment où elle avait le plus besoin de lui.

 

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