C'était demain
Chapitre 5
rue, toujours enveloppé de l’aura d’Amy, rayonnant comme l’enfant de H G. poussa la porte à tambour de la banque et se retrouva dans la . chœur qu’il n’était pas. Il déambulait, un sourire idiot aux lèvres, songeant combien la vie était merveilleuse, lorsqu’il percuta un parcmètre. La douleur dans sa poitrine le ramena à la réalité. Après tout, il n’était pas en vacances mais à la poursuite d’un tueur dépravé. Les femmes et l’envie de découvrir le monde allaient devoir attendre.
Pressant le pas, il se dirigea vers l’intersection de Post Street et de Grant Avenue. Il évitait les autres passants d’un air résolu, les mâchoires serrées. Stephenson ne lui échapperait plus très longtemps. Justice serait bientôt faite.
Quand il atteignit le coin de la rue, les feux changèrent sans crier gare et le flot métallique des machines commença à traverser le carrefour en rugissant. Wells se retrouva brièvement enveloppé de fumées d’échappement, ce qui lui rappela les désagréments du métro de Londres. Il se demandait où se trouvait celui de San Francisco.
Une dame élégante aux cheveux gris, les bras chargés de paquets, s’approcha du bord du trottoir et leva un bras, le doigt tendu comme pour montrer quelque chose d’étrange dans le ciel. H. G. leva les yeux mais ne vit que des nuages gris. Il fronça les sourcils. Cette dame cherchait-elle le vent ?
Un véhicule jaune assez peu engageant, avec des prix inscrits sur les portières, s’immobilisa devant elle.
Elle monta dans le véhicule et dit quelques mots au conducteur. Ce dernier acquiesça, avant de démarrer.
H. G. sourit. Quoi de plus logique ? L’affreuse machine jaune était manifestement le descendant des fiacres anglais.
Il fit la moue. Ses sentiments à l’égard de ces véhicules propulsés par un moteur à combustion interne oscillaient entre l’admiration et la méfiance. Mais cela n’avait pas d’importance puisqu’il allait être contraint d’utiliser l’un de ces cabs modernes s’il voulait rattraper Leslie John Stephenson. Il hésita, puis maudit sa pusillanimité : ce n’était pas le moment d’avoir des arrière-pensées. Après tout, s’il avait eu le courage de prendre place à l’intérieur de la machine à explorer le temps, pourquoi éprouvait-il cette appréhension soudaine à l’idée de pénétrer dans une autre machine ?
Il secoua la tête et s’approcha du bord du trottoir. A moitié dissimulé derrière un réverbère et un panneau, il leva timidement le bras, tendant l’index vers le ciel.
Les feux passèrent au vert et Wells aperçut un taxi, distant d’une centaine de mètres, qui fonçait vers le carrefour. Puis, au dernier moment, le véhicule traversa les trois files de Grant Avenue en klaxonnant et vint s’immobiliser dans un nuage de fumée à quelques centimètres du pied gauche de H. G. Ce dernier poussa un cri étouffé et recula d’un bond, l’index toujours tendu. Il foudroya le conducteur du regard. Quel toupet !
« Vous voulez un taxi, demanda le chauffeur en indiquant le bras levé de Wells, ou vous voulez acheter le réverbère ? »
H. G. ouvrit la portière arrière et monta précautionneusement à bord du véhicule. Il fut aussitôt déçu par la mauvaise qualité de l’habitacle, le siège défoncé et l’odeur de monoxyde de carbone. L’intérieur de la machine était réellement rudimentaire, sans aucune touche artisanale britannique susceptible de compenser son manque d’attrait.
« Où vous allez ?
— Au Jack Tar Hôtel. »
H. G. vit le conducteur enfoncer une pédale. Le taxi bondit jusqu’au carrefour.
La brève accélération projeta H. G. en avant, puis le renvoya au fond de son siège. Il sourit et retint un gloussement. Le taxi était manifestement mal entretenu. Wells avait toujours pensé que les technologies du futur seraient propres, et jamais défaillantes. Ce n’était pas vraiment le cas. Mais si un cab pouvait rouiller et s’abimer, pourquoi pas un taxi jaune ? Il imagina toutes les choses nouvelles et merveilleuses qu’il avait aperçues s’entassant en une gigantesque montagne de déchets. Tordues, brisées, enchevêtrées, les créations mécaniques de l’homme cuisaient sous un soleil brûlant qui finirait par les dissoudre. Non loin de là, un homme du futur, vêtu d’un pagne crasseux et armé d’un bout de tuyau dont il s’était fait un gourdin, se grattait la tête en se demandant à quoi pouvait bien être dédié le monument de détritus qu’il avait sous les yeux.
H. G. n’y tint plus et éclata de rire.
La tête du conducteur pivota comme celle d’un aigle chauve. « Qu’est-ce qui vous fait marrer ?
— Rien. » Curieux, il demanda : « Dites-moi, mon brave, menez-vous souvent votre machine à l’atelier ?
— Au garage ? Elle y était la semaine dernière. »
Le feu changea. Le chauffeur enfonça brutalement la pédale et le taxi bondit vers l’avant. H. G. en eut le souffle coupé.
« Vous voyez ? Elle est vachement nerveuse, non ? Si vous voulez une meilleure caisse, faudra monter dans une voiture de course. Comme la Plymouth 72 avec laquelle je courais à Decatur. »
H. G. s’habituait très rapidement aux mouvements et à la vitesse du véhicule. Il ne se sentait ni malade ni désorienté comme à bord de la machine à explorer le temps. Sans doute parce que le taxi se déplaçait de manière linéaire, alors que la machine tournait sur elle-même. Trouvant ce mode de transport plaisant, voire exaltant, il se demanda s’il n’existait pas quelque loi physique susceptible de rendre les déplacements à travers la quatrième dimension plus agréables. Comme rien ne lui vint aussitôt à l’esprit, il décida de se pencher sur la question ultérieurement, dans son laboratoire. Pour le moment, le taxi était à un feu rouge, et Wells attendait impatiemment qu’il se mette à nouveau en mouvement.
« Quelle est la vitesse maximale de ce véhicule ?
— Dans les cent cinquante, cent soixante.
— Vraiment ? » Les yeux de Wells s’arrondirent.
Le chauffeur supposa qu’il le mettait au défi. « Ouais, vraiment ! » Il saisit un petit appareil métallique attaché par un cordon au centre du tableau de bord, le tint devant son visage, enfonça une touche et se mit à aboyer : « Break, break ! Ici Kojak-le-Pollack, j’me dirige vers l’ouest sur Grant. Est-ce qu’il y a des cowboys entre moi et la grande bleue ? Terminé, à vous ! »
H. G. regardait le conducteur, bouche bée. Ce n’était pas tant son appareil qui l’impressionnait – il avait déjà vu fonctionner un téléphone – que sa langue, semblable à un mélange d’Écossais et de Gaëlique, avec une touche de Prussien, le tout prononcé sur un ton nasillard bien américain.
« Négatif, Pollack, négatif ! Tous les cowboys du coin sont en route pour Daly City. Amuse-toi bien ! T’es tranquille jusqu’au Golden Gate. »
Ayant mis fin à la conversation, le chauffeur se pencha sur son volant et fixa la route devant lui d’un regard sombre.
Le feu passa au vert.
Kojak-le-Pollack mit le pied au plancher, et son véhicule traversa le carrefour en rugissant. En huit secondes, il avait passé toutes les rapports et lancé son monstre jaune à cent à l’heure le long de Grant Avenue, zigzagant entre les autres véhicules comme un tank surchargé. Il tressautait sur son siège et semblait conduire avec tout son corps, soudé à son volant, utilisant le langage des signes quand il en avait besoin. Il se servait aussi fréquemment de son avertisseur – à peu près chaque fois qu’un conducteur plus prudent, ou sain d’esprit, aurait utilisé ses freins.
Au début, H. G. se contenta de fixer le conducteur avec effroi, ne sachant trop que penser de son attitude. Puis il comprit que l’activité dans laquelle l’homme était engagé avait quelque chose de profondément personnel, quelque chose de vaguement familier mais qui lui paraissait déplacé. Les grognements et les grondements du conducteur étaient presque érotiques, et H. G. se rendit compte qu’il se livrait à une espèce de rituel privé de nature sexuelle. Dans son excitation, il semblait avoir oublié jusqu’à sa présence sur le siège arrière. Il ne cessait de parler à son taxi comme s’il s’agissait d’une femme qui rebondissait avec enthousiasme sous son corps trapu et couvert de sueur. H. G. avait lu, avec un intérêt tout aussi lubrique que scientifique, la description de certaines activités courantes chez les bergers solitaires, mais au grand jamais il n’avait entendu parler de rapports lascifs entre un homme et une machine. Comment pouvait-on qualifier un comportement aussi inapproprié ? Il ne s’agissait pas d’onanisme, puisque cela impliquait une machine... H. G. réfléchit intensément et finit par créer le terme de « technophilie ». Rougissant, il détourna les yeux. Certes, la sensation de vitesse et de puissance avait quelque chose d’exaltant mais, d’après lui, les relations sexuelles suscitaient des émotions d’une tout autre nature. A moins que la dépersonnalisation soit inhérente aux technologies avancées. La sexualité était-elle elle aussi devenue mécanique ? Le conducteur brûla un feu rouge et tourna dans Columbus Avenue à cent trente à l’heure. Les pneus se mirent à crisser, à fumer, le taxi fut sur le point de se renverser, mais le chauffeur donna un coup de volant à droite, redressa le véhicule et accéléra.
« Allez bébé, montre-moi ce que tu as dans le ventre ! Vas-y ! Plus vite, plus vite ! »
Le virage avait coupé le souffle à Wells ; étourdi, le savant gloussa d’excitation. Voilà que lui aussi commençait à prendre un plaisir trouble à ces embardées rapides et répétées. Agrippant des deux mains le siège avant, il se mit à implorer silencieusement le taxi d’effectuer de nouvelles prouesses mécaniques.
Le chauffeur freina brusquement et s’engagea dans Union Street. Puis il accéléra de nouveau et le véhicule se lança à l’assaut d’une pente raide, tremblant et vibrant jusqu’au dernier boulon. En haut de la montée, la machine bondit dans les airs et flotta sur une dizaine de mètres avant de piquer du nez et de retomber lourdement sur la chaussée. Surpris H. G. expira vivement, avant de se mettre à applaudir de joie.
« Encore ! cria-t-il, encore ! »
Le conducteur ne se fit pas prier. Il franchit ainsi six collines et s’apprêtait à en passer une septième quand le taxi, en surchauffe, cracha dans les airs son bouchon de radiateur. Le chauffeur poussa un juron en voyant l’aiguille du thermomètre basculer dans le rouge et immobilisa sa machine bien-aimée. Il sortit et ouvrit le capot, reculant face aux tourbillons de vapeur qui en jaillirent. Le moteur grondait et cliquetait.
Tandis que le taxi refroidissait, H. G. se renfonça dans son siège dans un soupir. La course folle l’avait vidé et détendu. Il émit un gloussement. Venait-il, lui aussi, d’expérimenter la « technophilie » ?
Le chauffeur referma le capot, remonta dans le taxi et démarra. Il s’éloigna lentement du bord du trottoir, un sourire serein sur son visage dénué de toute expression.
Le reste du trajet fut calme et sans histoire, mais H. G. ne s’en aperçut même pas. La tête renversée en arrière, les yeux clos, il souriait béatement. Il revivait la course folle, les bonds exaltants au sommet des collines de béton, à travers de paisibles quartiers résidentiels. Quand il quitta à regret le siège arrière du taxi, il n’était plus tout à fait le même.
H. G. Wells était inexorablement tombé amoureux de l’automobile.
Assis devant la table de la salle à manger de sa suite, Leslie John
Stephenson attaqua les escargots[2] qu’il venait de commander. Bien que fatigué, il était satisfait des progrès accomplis dans le court laps de temps qui s’était écoulé depuis son arrivée en 1979. Après avoir quitté le musée, il lui avait fallu moins d’une heure pour trouver un dîner chaud et un bon lit offerts gracieusement par la mission St Vincent de Paul, à l’est du parc. Le matin même, quelqu’un l’avait conduit dans le centre où il avait échangé une partie des pièces d’or qu’il portait toujours dans sa ceinture contre quelques centaines de dollars américains. Il avait ensuite fait l’acquisition de plusieurs tenues vestimentaires et se prélassait à présent dans une suite à cent cinquante dollars par jour, loin au-dessus du désagréable bruit métallique de la rue. Il sourit. Pas mal pour un homme traqué par Scotland Yard.
Écartant son déjeuner, il se remit au poème qu’il avait commencé à composer, impressionné par la facilité avec laquelle le stylo moderne, rempli d’encre, glissait sur le papier à en-tête du Jack Tar.
Une Ode à Jeanne d’Arc
Toi que les flammes environnent
Tu souris comme une luronne
Toute au désir, toute au plaisir
De caresser les flammes à venir...
Il posa son stylo, se servit un nouveau verre de Beefeater’s, puis se leva et sortit sur le balcon. Il contempla le ciel couvert et l’étendue de bâtiments carrés qui disparaissait à l’horizon. La vue lui rappelait celle que l’on avait depuis la bibliothèque de la demeure familiale de Bath, qui appartenait désormais à son ridicule frère aîné. Il avala une gorgée de gin.
Esculape. C’était autrefois sa maison. Son tyran de père avait ainsi baptisé son domaine parce qu’il était médecin et avait trois fils qui tous, disait-il, deviendraient médecins à leur tour, ainsi qu’une fille, qui épouserait certainement un médecin. Stephenson père, qui se prenait pour un gentilhomme moderne, organisait chaque mois une chasse au renard, menant sa meute intrépide aux limites de son endurance. Puis il tenait salon pour ses amis devant la grande cheminée de pierre. En de telles occasions, le jeune Leslie et ses frères et sœurs se voyaient interdire l’accès de la maison ; quant à leur mère, elle était réduite au rôle d’aubergiste geignarde.
Esculape. Stephenson avala une nouvelle gorgée de gin. C’était là qu’il était retourné à la fin de sa première année d’université. C’était là que l’amour qu’il ressentait pour sa sœur aux cheveux de jais et à la peau d’ivoire avait fleuri, s’était épanoui. C’était là qu’il l’avait séduite – dans la prairie qui s’étendait derrière la maisonnette du gardien, par un chaud après-midi d’été, lourd de pollen et de senteurs suaves. Elle s’était donnée à lui avec une ardeur qu’il avait prise pour de l’amour. Au sommet de sa passion, il lui avait demandé de fuir avec lui et de l’épouser. Il n’avait jamais connu d’autre femme. Seulement elle. Elle avait répondu sans remords qu’elle était satisfaite de sa situation et que, si elle pouvait apprécier cet instant précis, son frère avait été précédé par d’autres. « Qui ? » s’était-il écrié, pris d’une terrible angoisse. Le gardien avait été le premier, puis leur père – à plusieurs reprises.
Elle venait de déchaîner un démon.
Esculape. Chez lui. Il aspira une autre gorgée d’alcool. L’endroit où le même soir, il avait tenté de tuer sa sœur avec un couteau de cuisine, incapable de contenir plus longtemps sa rage et son humiliation. Il y serait parvenu si leur père n’avait pas entendu les cris de sa fille et ne s’était précipité dans la pièce pour assommer Leslie d’un coup de tisonnier.
Esculape. Son ancien domicile. Il n’y était retourné qu’une fois, interrompant ses études à la faculté de médecine de Cambridge pour aller assister à la lecture du testament paternel. Un cadre bien champêtre pour des funérailles. Un endroit où il avait dit au pasteur et à ses frères qu’il lui paraissait juste que le cancer qui avait rongé le vieil homme ait rendu sa mort lente et douloureuse. Il avait été déshérité. Sa sœur n’était pas revenue et nul ne savait où elle se trouvait. Le jour de son départ, ses frères avaient fait interner sa mère, qu’on avait retrouvée dans le chenil, vautrée parmi les chiens.
Il ne lui restait alors plus rien. Rien que lui-même, ses volumes cornés de Sturm und Drang, sa bourse d’études et un talent rare pour les investigations chirurgicales.
Il allait réussir et devenir riche.
Stephenson jeta tout à coup son verre dans les airs ; il parcourut une cinquantaine de mètre avant d’aller s’écraser sur le toit d’un immeuble voisin. L’ex-médecin quitta ensuite le balcon, passa dans la chambre et alluma la télévision en couleur, le premier appareil de 1979 qui était parvenu à captiver tant son attention que son imagination. Confortablement installé dans un gros fauteuil capitonné, les pieds posés sur une ottomane, il regarda les nouvelles du milieu d’après-midi.
Le présentateur parlait d’un ton neutre de guérilla en Afrique, de famine en Asie, d’ouvriers en grève dans le nord-est, et de la vague de crimes qui balayait les principales villes du pays. Vint ensuite la météo, un temps frais et couvert.
Le présentateur disparut, remplacé par une blonde vantant des produits de beauté. Elle-même fut suivie par un boniment pour la Préparation H, un appel en faveur de l’association de lutte contre les maladies de cœur, et, pour finir, par un type qui promettait « des affaires en or et des prix cassés » pour des automobiles d’occasion.
Stephenson était fasciné par la rapide succession d’images. Il n’y avait aucune cohérence apparente et, contrairement à une page imprimée, cette forme de communication ne laissait pas de temps à la réflexion. Mais après tout, peut-être n’était-on pas censé penser à ce qu’on voyait. Peut-être que les gens à l’origine des images s’en étaient chargés – si oui, c’était une bonne chose. Il décida donc de se laisser saturer.
L’Orgueil des marines était au programme de ce vendredi après-midi, et Stephenson fut transporté en pleine guerre du Pacifique. Deux marines américains fumaient des cigarettes en chuchotant, assis derrière ce qui ressemblait à une version moderne de la mitrailleuse Gatling. Soudain, une grenade leur explosait au visage. L’un était tué et l’autre perdait la vue. Puis des hordes de soldats japonais surgissaient de la jungle pour donner l’assaut. Gémissant de douleur et de peur, le marine aveugle se mettait à tirer avec sa mitrailleuse, uniquement guidé par les sons qu’il entendait.
Stephenson sautait de joie sur son fauteuil, ouvrant de grands yeux à la vue des troupes japonaises hachées par le tir nourri. Il s’imagina avec une telle arme entre les mains, dans la prairie d’Esculape. Son père et ses amis se précipitaient sur lui, leurs chevaux lancés à plein galop, leurs jaquettes rouges et leurs culottes blanches étincelant au soleil. Il ouvrait le feu. Hommes et bêtes s’abattaient aussitôt. Mais son père se relevait et recommençait à courir vers lui, brandissant un tisonnier au-dessus de sa tête. Une nouvelle rafale prolongée et son père s’abattait définitivement, bouillie sanglante qui ne devait plus sa forme humaine qu’à ses vêtements.
Quand il revint à la réalité, Stephenson se sentait réjoui, détendu. Il regarda la fin larmoyante du film de guerre et éteignit la télévision. Sa satisfaction était extrême, car les images qu’il venait de voir – et leurs implications –, illustraient la seule part de l’esprit humain qu’il admirait et respectait vraiment. Puis il se mit à réfléchir compulsivement. La reine Victoria, cette garce pédante au visage chevalin, n’aurait jamais permis la représentation d’un tel spectacle en Angleterre. Il fallait que les sociétés aient radicalement changé pour permettre à l’homme de s’exprimer plus librement et, par conséquent, plus violemment. Il gloussa. Si cet objet nommé télévision reflétait fidèlement l’état présent de la bête humaine, alors il était plus à sa place ici qu’à sa propre époque ! Quelle ironie : il était vraiment né un siècle trop tôt ! Il attendait impatiemment la tombée de la nuit pour pouvoir se promener dans les rues. Peut-être rencontrerait-il une fille. Une aguicheuse qui saurait lui donner du plaisir avant de mourir avec grâce.
Il se leva, s’étira, puis alla prendre sa montre bien-aimée sur la commode. Il l’ouvrit, non pour avoir l’heure, mais pour contempler pensivement le portrait à l’intérieur du couvercle. Après l’avoir refermée, il la glissa dans la petite poche ménagée sous la taille de son nouveau pantalon, accrocha la chaîne à sa large ceinture de cuir et essaya ensuite le panama qu’il avait acheté en même temps que ses Oxford à talon compensé. Il se considéra devant le miroir en pied de la penderie. Le chapeau lui allait à la perfection. Il fit passer tout le poids de son corps sur son pied droit, posa les mains sur ses hanches, leva légèrement les sourcils et cambra les reins. On aurait pu le prendre pour un citoyen de 1979. Il avait le même air rusé et audacieux, le même vernis de luxe sordide qu’il avait remarqué dans les attitudes des désœuvrés croisés dans la rue.
Avec un large sourire, il admira sa métamorphose. Au départ, se retrouver à San Francisco au lieu de Londres l’avait pourtant sérieusement secoué. Mais il s’en moquait désormais. Une ville est une ville et, pour le moment, il n’avait pas rencontré la moindre difficulté avec la langue des Américains. Il comptait se procurer un plan de San Francisco, dont il connaîtrait bientôt les rues comme sa poche. Il apprendrait peut-être à piloter l’une de ces voitures modernes, mues par un moteur – de préférence l’un de ces longs modèles noirs aux vitres teintées – et pourrait alors se déplacer à sa guise, comme un riche oisif de la fin du XXe siècle, libre de s’adonner à toutes les fantaisies.
Soudain, on frappa violemment à la porte de sa suite.
Il sursauta. Qui cela pouvait-il être ? Avait-il commandé autre chose ? Davantage de gin, peut-être ? Non. La personne qui se trouvait de l’autre côté de la porte arrivait complètement à l’improviste et avait manifestement ignoré la pancarte « Ne pas déranger » accrochée à la poignée.
Il quitta la chambre, marcha silencieusement jusqu’à la porte et attendit, l’oreille tendue, le poing serré, prêt à frapper. Peut-être quelqu’un s’était-il trompé de chambre. Peut-être qu’il s’en irait.
On frappa à nouveau, cinq coups, plus forts que la première fois, martelés avec insistance.
Désormais agacé, Stephenson foudroya la porte du regard, les mâchoires serrées. « D’accord, d’accord ! vociféra-t-il. Qui est là ?
— La réception, monsieur, répondit une voix étouffée.
— Et que diable voulez-vous ?
— Ce sont vos bagages, monsieur.
— Mes bagages ? » Surpris, il recula et contempla la porte, les yeux écarquillés, en proie à une totale confusion. « Quels bagages ?
— Vos valises viennent d’arriver, monsieur.
— Mes valises ? Mais c’est absurde, voyons ! Vous vous trompez de chambre !
— Vous êtes bien le docteur Stephenson ? »
Avec un grognement perplexe, Stephenson se rapprocha de la porte, actionna la serrure et tira sèchement sur la poignée. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire absurde, je... ? » Il recula en titubant.
« Mon Dieu, balbutia-t-il, stupéfait. Wells ? »
H. G. referma la porte derrière lui, laissa ostensiblement tomber la pancarte « Ne pas déranger » dans une corbeille à papiers, puis se tourna calmement face à un Leslie John Stephenson qui tremblait de tous ses membres. Il ne se sentait ni irrité ni tendu, comme il le craignait, mais quelque peu affligé d’être le premier homme à affronter Jack l’Éventreur. Remarquant la tenue voyante de ce dernier, il ne put retenir un commentaire ironique. « Vous ne trouvez pas votre accoutrement un peu ostentatoire, John ?
— Comment êtes-vous arrivé ici ? »
H. G. se contenta de sourire.
« Comment m’avez-vous retrouvé ?
— Les détails n’ont guère d’importance, vous ne croyez pas ? »
Stephenson poussa un soupir, se passa la main dans les cheveux et tourna le dos à Wells. « Bien, manifestement vous savez.
— Vous avez laissé votre cape et votre sacoche dans le placard de l’entrée, répliqua H. G., impassible.
— Désolé pour le dérangement.
— Je pense que ni moi ni aucun de nos amis communs n’aurait pu imaginer que l’un d’entre nous puisse descendre aussi bas, affirma H. G. avec conviction. Par quel démon étiez-vous possédé, John ? »
Stephenson se raidit et fit face à Wells : « Il n’y a pas d’explication. Et même s’il y en avait une, elle ne regarderait que moi. »
Sa main trouva la bouteille de Beefeater’s. « Un doigt de gin, mon vieux ? Le goût n’en est plus aussi vif qu’autrefois et il coûte les yeux de la tête, mais après tout, il est importé. Étant donné l’endroit où nous nous trouvons (il se permit un sourire ironique) ce n’est déjà pas si mal. Je vous en sers un verre ? »
H. G. considéra avec horreur l’idée de boire en compagnie d’une telle créature. Mais, en observant Stephenson, en songeant à la situation dans laquelle il se trouvait, il comprit qu’il était sans doute sage d’accepter son hospitalité. Peut-être serait-il en mesure de raisonner Stephenson et de le convaincre de regagner le Londres de 1893. Après tout, l’homme paraissait sensé. Il lui rendit son sourire à contrecœur. « Et pourquoi pas ? Si nous pouvons rester courtois... »
Stephenson se dirigea vers le bar, servit deux verres, posa la bouteille entre eux et s’assit sur un tabouret. Puis, se tournant vers Wells, il l’invita à le rejoindre. « Maintenant que vous avez parcouru tout ce chemin, qu’avez-vous l’intention de faire ?
— Vous ramener », répondit H. G. sans réfléchir.
Stephenson soupira et s’adossa contre le bar. « Je ne vous ai jamais beaucoup aimé, Wells, mais j’ai toujours respecté votre talent et vos capacités, et j’ai toujours apprécié votre compagnie. Vous savez stimuler l’esprit de vos contemporains. Mais nous ne sommes pas dans un cercle littéraire, ici. Il ne s’agit pas de savoir qui a écrit les pièces de Shakespeare. Ni de polémiquer entre étudiants sur les mérites de Bismarck et les bêtises de Napoléon III. » Il marqua une pause. « Il n’y a que vous et moi, hors de notre temps – à tous égards, plus grands que nature. Nous avons transcendé la mort, et par conséquent la condition humaine. Aucune règle ne s’applique à nous. Sauf une : je ne retournerai jamais en 1893. Je vous propose donc d’oublier tout cela et de discuter de cette situation unique entre gentlemen. Qu’en dites-vous, Wells ? demanda-t-il en avalant une gorgée de gin.
— Nous avons peut-être quitté notre propre époque, John, mais nous n’avons pas transcendé l’humanité. Dois-je vous rappeler qu’il existe des lois universelles fondamentales auxquelles nous n’échapperons jamais ? Comme le respect des autres êtres humains ?
— Ah oui. C’est vrai que j’ai pris votre machine à explorer le temps sans vous demander la permission.
— C’est le moins que l’on puisse dire.
— Eh bien, auriez-vous l’obligeance d’accepter mes excuses ? Dans ma hâte, j’ai manifestement oublié les bonnes manières. » Il éclata de rire. « Peut-être puis-je vous offrir un dédommagement ? Combien coûte un voyage de quatre-vingt six ans, de nos jours ?
— Vous évitez délibérément la vraie question, n’est-ce pas ?
— Quelle question ?
— Celle de la différence fondamentale entre le bien et le mal ! explosa Wells. Nous la connaissons tous ! Nous la comprenons tous !
— Évidemment, Wells. Le bien, c’est quand nous avons du plaisir, le mal, c’est quand nous souffrons.
— Vous n’éprouvez pas le moindre remord, n’est-ce pas ?
— Des remords ? » Stephenson rit à nouveau. « Je lève mon verre à un monde sans remords », dit-il, les yeux brillants, avant d’ajouter le geste à la parole.
Wells soupira, furibond. « Mais ces meurtres, John ! Comment avez-vous pu ?
— Une fois les connaissances chirurgicales de base acquises, c’était vraiment très simple.
— Mais pourquoi ?
— J’y ai pris plaisir.
— Vous n’éprouvez donc aucun sentiment pour vos frères humains ? »
Stephenson fronça les sourcils avec impatience. « Écoutez, mon vieux, j’ai le sentiment de vous avoir déjà clairement exposé mon sentiment là-dessus. Dois-je me répéter ?
— L’assassinat est un crime !
— C’est vous qui le dites. Au contraire, c’est un moyen naturel d’exprimer ses émotions depuis que Caïn a réglé son compte à Abel. Je n’ai jamais considéré l’assassinat comme un crime.
— Mais c’est mal !
— De votre point de vue, c’est possible, mais pas du mien. Il s’agit d’un acte parfaitement fonctionnel, aussi fondamental pour les besoins et les désirs humains que l’acte sexuel. » Stephenson sourit avant de poursuivre. « On peut tuer par plaisir ou pour le profit, on peut tuer pour accéder à la fortune ou à la gloire. Pour des raisons politiques, religieuses, sociales, économiques, voire humanitaires. On peut assassiner un dictateur tout comme on peut tuer des parents que l’on hait. Et ainsi de suite. Pouvez-vous imaginer le piètre état dans lequel serait le monde sans le meurtre, Wells ? » Après un nouveau silence, il reprit d’une voix douce : « Tuer, c’est aimer, car ces deux actes assurent la survie de la race humaine. »
H. G. réfléchissait frénétiquement. Son adversaire venait de prononcer un plaidoyer fort convaincant en faveur du meurtre gratuit. Il avait même réussi à rendre cet acte abject attractif, et Wells comprenait qu’il pourrait sonder la conscience de Stephenson jusqu’à la fin des temps sans y trouver une once de repentir. L’âme de cet homme n’était nullement torturée, elle était plutôt déformée ; il considérait le monde comme une espèce de jardin potager et les hommes comme autant de légumes destinés à être ramassés et consommés.
« Je suis persuadé que la race humaine survivrait et prospérerait sans le meurtre, John, répliqua-t-il sèchement. Et je suis également certain que la grande majorité des êtres humains raisonnables ne partagent pas vos conceptions déviantes, moi compris. Ce que vous ne comprenez pas, c’est qu’il n’existerait aucune grande civilisation sans la loi et l’ordre, fondés sur le respect des droits d’autrui.
J’aurais tendance à être d’accord avec vous, Wells, à une exception près, toutefois : c’est une erreur de considérer que la vaste majorité des êtres humains soit raisonnable. Et quand l’irrationnel gouverne le royaume de l’homme – comme il l’a toujours fait depuis que le premier Néandertalien a ramassé un gourdin –, les lois ne servent qu’à assurer le confort de ceux qui détiennent le pouvoir. Elles sont transgressées par ceux qui se destinent à prendre leur place et qui, à leur tour, s’empresseront d’instaurer un nouvel ensemble de lois visant à assurer leur confort et leur plaisir. La fameuse dialectique de Hegel n’est en fait qu’un interminable cycle historique dans lequel le chaos succède au chaos. Est-ce que je me trompe ? »
Comme H. G. tardait à répondre, Stephenson éclata de rire et lui tapota l’épaule. « Retournez donc au XIXe siècle et relisez Nietzsche, mon ami. John Locke, Matthew Arnold et John Stuart Mill vous ont ramolli le cerveau. »
Le savant recula. « J’en ai assez de ces absurdités cyniques ! Vous vous êtes servi de mes réalisations scientifiques pour échapper à la justice ! Ce faisant, vous avez terni ma réputation et porté atteinte à mon honneur !
— Ma foi, j’en suis confus, ricana Stephenson.
— C’est une question de principe !
— De principe ? persifla le chirurgien. M’accorderez-vous que les temps ont changé, Wells ?
— Mon cher, la morale ne change jamais, quoi que vous en disiez ! Vous allez retourner à Londres pour payer votre dette à la société. »
Stephenson se leva et foudroya Wells du regard. « Pauvre idiot ! Vous n’avez donc pas observé le monde qui vous entoure ? 1979 regorge de gens comme moi. Des violeurs, des meurtriers, des voleurs, des terroristes, où que l’on regarde ! »
H. G. rit, incrédule. « Balivernes !
— Vous ne me croyez pas ?
— Comment pourrais-je croire le moindre mot de vos diatribes nihilistes ? »
Stephenson agita brusquement la main. « Laissez-moi vous montrer quelque chose. »
H. G. le suivit dans la chambre à coucher et le vit se diriger vers une espèce de grosse boîte électronique munie d’un écran gris foncé, et actionner un interrupteur.
« Ils appellent ça la télévision. »
H. G. recula en poussant un cri étouffé. Il avait sous les yeux l’image en couleur de deux personnes engagées dans une conversation. Tel était donc le résultat final de la télégraphie sans fil mise au point par Marconi ! Quel merveilleux moyen de communication ! « C’est une merveille ! Une pure merveille !
Je suis tout à fait d’accord avec vous. » Stephenson tourna un bouton et fit apparaître l’image de deux hommes, accoutrés comme on l’était dans l’Ouest au XIXe siècle, se faisant face de chaque côté d’une nie. L’un d’eux dégaina un pistolet et tira sur l’autre à trois reprises. Stephenson indiqua l’écran à Wells et sourit d’un air entendu.
« Il s’agit d’une reconstitution historique », commenta H. G., indigné. Il sentait monter en lui une rage féroce, au fur et à mesure qu’il comprenait où son adversaire voulait en venir.
Stephenson tourna de nouveau le bouton. L’écran montrait à présent un match de lutte au cours duquel deux géants se portaient des coups apparemment mortels, tandis qu’une foule en délire les exhortait à commettre des actes encore plus brutaux. L’un des lutteurs précipita son adversaire hors du ring sur les premiers rangs de spectateurs et fut déclaré vainqueur. L’image changea, remplacée par une publicité pour une poupée. Mais cette dernière était la réplique fidèle d’un soldat moderne en tenue de combat. Elle était en vente « pour Noël chez Zody, pour 13,95 $ seulement ! »
« Ils vendent aussi des armes à feu. Au rayon des articles de sport. Comment disiez-vous l’autre jour ? C.Q.F.D.« ?
— Vous n’avez rien prouvé du tout ! hurla Wells.
— Vraiment ? » Stephenson éteignit la télévision et regagna le salon à grands pas. « Ce monde est le mien, Wells ! Il est fait pour moi, pas pour vous ! Vous êtes un dinosaure, une relique du passé !
— Vous allez retourner à Londres ! lança Wells, livide.
— Je ne bougerai pas d’ici !
— C’est ce que nous allons voir ! » Il saisit Stephenson par le bras et commença à l’entraîner vers la porte. Beaucoup plus grand que lui, le chirurgien se prêta à ce manège sur quelques mètres, puis se dégagea d’une secousse avec un gloussement ironique.
« Dites-moi, mon cher, j’ai comme l’impression que c’est vous qui avez un comportement irrationnel, dit-il en se frottant la manche. Et même violent. Ma démonstration vous a-t-elle enfin convaincu ? »
H. G. poussa un grognement de rage et se jeta sur Stephenson, les bras tendus. Le chirurgien recula, puis se lança brusquement en avant, précipitant Wells contre le mur.
Ce dernier en eut le souffle coupé. Il ne s’était jamais rendu compte de la condition physique et de la force de Stephenson. Mais il avait toujours considéré cet homme comme un être rationnel, sain d’esprit, et n’était pas préparé à affronter la brute épaisse qui se tenait désormais devant lui. Stephenson lui décocha un violent coup de poing. Wells esquiva en rentrant la tête dans les épaules et recula tant bien que mal. Le poing de Stephenson traversa un tableau, fissurant le mur où il était accroché.
H. G. plongea dans les jambes de son adversaire, mais celui-ci fit un pas de côté et lui envoya son genou dans la tempe. Le savant s’affaissa, étourdi, puis tenta désespérément de se remettre sur pieds. Il entendit un rire méprisant et moqueur qui lui parut lointain et monotone.
Levant son bras musclé, son ennemi abattit son énorme poing sur le crâne de H. G., qui poussa un cri bref, retomba sur la moquette, et tressaillit un instant avant de s’immobiliser.
En regardant la forme étendue de H. G., Stephenson remarqua qu’il respirait encore. Il allait devoir y remédier. Contournant le corps de Wells d’un pas léger, il passa derrière le bar, fouilla un tiroir rempli d’accessoires et y trouva un pic à glace, qu’il examina. La pointe était effilée, presque aussi fine qu’une aiguille, mais l’absence de tranchant le déçut, car il ne pourrait infliger que des blessures perforantes à son ancien camarade de classe. Ma foi, tant pis. Cela valait toujours mieux que de fracasser le crâne de Wells avec une pièce de mobilier.
Il revint près du corps de H. G., qu’il retourna sur le dos pour pouvoir lui crever les yeux. Il leva le pic à glace, tendit ses muscles, et s’apprêtait à plonger l’arme dans l’œil de son ennemi quand il se ravisa. Il soupira. Ce serait vraiment dommage de tuer Wells. Le petit homme était tellement brillant. Après tout, n’était-ce pas lui qui avait rendu possibles les voyages dans le temps ? N’était-il pas le Christophe Colomb d’une ère nouvelle, d’une nouvelle dimension ? Wells n’avait-il pas créé de ses mains le merveilleux appareil qui lui avait permis d’échapper à Scotland Yard ?
Soudain, Stephenson se souvint. Un sourire se peignit lentement sur ses traits. Il baissa les yeux sur la forme prostrée à ses pieds et hocha la tête. Bien sûr ! Lorsqu’il avait examiné à la hâte les plans de la machine à explorer le temps, il avait pris connaissance de l’Inverseur Automatique de Rotation et de la clef spéciale qui permettait de le mettre hors circuit. Le principe lui avait alors échappé, mais tout devenait clair désormais. Voilà comment Wells l’avait suivi ! La machine à explorer le temps était retournée automatiquement à son point de départ parce qu’il n’avait pas la clef. Celui qui se retrouvait en sa possession pourrait de voyager à loisir dans la quatrième dimension sans craindre d’être poursuivi. Le médecin sourit de plus belle. Il allait s’emparer de la clef. Inutile de tuer Wells d’un coup de pic à glace. Il pouvait laisser l’inimitable petit savant définitivement embourbé dans le XXe siècle.
Les mains tremblant d’excitation, il entreprit de fouiller les poches de Wells, mais ce dernier émit un grognement sourd. Stephenson s’accroupit, le front barré d’un pli soucieux. Il n’avait pas le temps. Il devait tuer le petit homme ; il prendrait la clef ensuite. Bah, c’est ainsi, se dit-il avec un haussement d’épaules. La fin avait toujours justifié les moyens.
Il avait de nouveau levé le pic à glace quand on frappa à la porte.
« C’est la femme de ménage ! »
Stephenson laissa tomber son arme et se releva en hâte.
La porte s’ouvrit et une jeune femme entra, poussant un chariot chargé d’ustensiles de ménage. Elle vit les deux hommes – l’un debout, l’autre étendu – et s’immobilisa, portant une main à la bouche, plus surprise qu’effrayée. Elle ne cria pas immédiatement.
Stephenson eut la présence d’esprit de cacher son visage entre ses mains pour qu’elle ne puisse pas le reconnaître. Puis il se précipita dans le couloir. Un regard en arrière lui apprit que Wells commençait à reprendre ses esprits. Étouffant un juron, il pivota sur ses talons compensés et se hâta de gagner les ascenseurs.
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